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Vendredi 16 juillet 20 heures.
Elle avait trop insisté pour que cela soit honnête. Elle avait trop insisté à
vouloir récupérer la casquette et la serviette de plage que je lui avais
achetées, ainsi que la lotion à bronzer. Je la soupçonnais de vouloir
simplement les prendre et « disparaître ». J’avais refusé, « je les garde avec
moi et quand tu seras décidée tu les utiliseras, mais nous serons alors
ensemble ». Elle n’avait rien dit, mais quelques jours après elle est revenue
à la charge. Elle les a réclamées de nouveau, c’était vendredi et samedi
derniers. Je lui ai de nouveau rappelé que son insistance était déplacée,
mais rien n’y a fait. Elle avait préparé un argument qui puisait dans la
logique. Il m’a fait céder : « Je prends les objets, comme ça le matin du
jour où nous irons à la plage on me verra sortir de la maison avec. Si je
sors le matin les mains vides, à mon retour on me demandera d’où je les ai
eus ». Samedi elle est partie avec.
Hier en fin d’après-midi elle ne s’est pas manifestée alors je lui ai
envoyé ce mot, ce seul mot qui incite à la réaction le plus magnanime des
hommes : « menteuse ». Elle n’a pas répondu. Ce soir je me décide de
l’appeler. Dans mon esprit c’est clair, de deux possibilités l’une : ou je
l’appelle et tente de clarifier avec elle, ou bien je n’appelle pas et ce sera
terminé entre nous. Je fais le choix de l’appeler. Elle me jure avoir répondu
ceci : « pourquoi menteuse ? » Elle dit avoir, pour ce faire, utilisé le
portable d’une amie. Je lui réponds que là encore c’est un mensonge. Deux
mensonges en si peu de temps ça fait beaucoup. Katia essaie de changer de
sujet « Khaoui a promis de m’appeler et il ne l’a pas fait. » J’évacue sa
tentative de diversion et lui rappelle la plage et son engagement. Elle me
répète que cela n’est pas possible. Je la soupçonne de mentir une fois de
plus. Lorsque je lui lance maladroitement, les nerfs et l’émotion
malmènent parfois avec grande facilité la raison, lorsque je lui lance :
« bien sûr, maintenant que tu as récupéré la serviette, la casquette… » elle
s’agite. Elle a saisi le sens de mon propos et s’agace ou fait semblant. Elle
ne me laisse pas terminer, « ça veut dire quoi ce que tu me dis ? » Je
m’enfonce séance tenante dans les sillons qu’elle a creusés comme si je les
attendais, tant pis : « allez au revoir, salut, porte-toi bien… » Je pense
sérieusement qu’il ne me faut plus l’appeler. Je souhaite vraiment qu’elle
ne m’appelle plus. Peut-être est-il plus judicieux de lui donner une dernière
chance, celle de m’appeler avant mon départ en vacances. Qu’elle accepte
que nous partions nous promener une journée au bord de la Méditerranée
ou ailleurs. Nous promener sans autre préoccupation, ni de lèche-vitrines,
ni d’achat, ni d’un quelconque problème à résoudre. Nous promener pour
nous promener. Après il sera trop tard, j’ai pris trois semaines. J’irai
barouder amicalement à travers l’Europe avec mon camping-car. Qu’elle
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m’appelle pour me dire sa joie et son désir d’aller se promener une journée
au bord de la grande bleue ou ailleurs.
Le soir lorsque j’entends mon portable : bibibip – biii – bip… aussitôt je
pense à Katia. Je pense à une réponse du genre « d’accourd » ou « ouki ».
Ce n’est pas Katia mais mon fils. Il me remercie pour le mandat. Cette
année je ne l’ai pas oublié.
Lundi 26 juillet.
04 heures 49. Jusqu’à hier j’ai attendu son appel. Je l’attendrai encore
aujourd’hui, demain et même jusqu’à mercredi. Si mercredi elle n’appelle
pas pour proposer une sortie – bien qu’il soit maintenant presqu’impossible
de la réaliser – je m’en séparerai pour de bon. Je le jure. Jeudi j’emmènerai
les stagiaires au bord de l’eau et vendredi n’challah je prendrai la route.
J’ai pris trois semaines de congés. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a donné
aucun signe. Je patienterai jusqu’à mercredi.
19 heures 20.
En sortant de Sud Fo j’ai reçu un appel de Katia. Elle dit ne pas
comprendre les raisons qui me poussent à ne pas l’appeler, puis elle me
demande si je lui en veux et pourquoi.
– Parce que tu mens comme tu respires et que j’ai horreur de cela.
– A cause de la sortie ? mais tu sais que je ne suis pas libre.
Elle n’est pas libre, mais quand elle veut se libérer pour aller à Sénas, à
Salon, à Marseille ou ailleurs, pour aller chez le médecin, acheter une robe,
régler ses papiers, elle sait bien trouver un argument et se libérer de sa
famille. Elle a tord de me prendre pour ce que je ne suis pas. Fin avril elle
m’avait dit, je m’en souviens avec précision : « n’hésite pas à venir me
chercher quand tu veux, ma tante est au courant. » La discussion n’a pas
duré.
23 heures 55,
Quelque chose chez Katia est à la source du coup de vieux que prend
mon regard sur elle. Je me demande si ce n’est pas justement ses
mensonges répétés. Elle aime, reine qu’elle est, susciter l’amour, je l’ai
écrit ici même il y a quelques temps. Elle aime provoquer l’amour mais
n’est pas capable d’en ressentir. J’ai lu quelque chose dans le genre chez
Camille Laurens. L’amertume que répand l’insouciante Yasmin’ de Fès et
celle que diffusent des pétales de jasmin flottant dans un verre de thé
oriental c’est kifkif. L’amertume emportera notre relation, et le vent de la
désillusion soufflera sur mes châteaux en Andalousie. Amère Yasmin’,
amer jasmin.
291
Dimanche 22 août
Norvège, Suède, Danemark, Allemagne… Je suis revenu hier d’un long
périple à travers l’Europe du Nord. Un beau voyage. J’ai absorbé
5 000 kms, le plus souvent sous un ciel peu encombré. Il a toutefois plu en
Allemagne au retour. J’ai rencontré des gens d’horizons divers, échangé
des quantités de banalités. J’ai revu des lieux qui ont fortement marqué et
forgé ma défunte jeunesse. Lieux d’espoirs et de folies. Ils sont demeurés
intacts : Gamla Stan la vieille ville de Stockholm (le coeur, les doigts et
l’envie me brûlaient chère H…), Rådhus Pladsen le centre de Copenhague,
la mastodonte mairie d’Oslo et le Holmenkollen déserté par les skieurs
infidèles.
Mon portable n’a quasiment pas sonné. Et si je n’ai que ces quelques
mots à porter sur cette feuille, c’est parce que je n’ai pas pris de notes. Pas
eu envie. Ce cahier est resté à l’abri à Orgon. Aujourd’hui je n’ai ni le
courage de me remémorer trois semaines de congés ni le désir de les
coucher sur papier. Je mentirai si j’écrivais que Yasmin’ n’a pas hanté mon
séjour dans le Nord.
Soir : quel plaisir de retrouver ce cahier. Je viens d’achever la lecture de
nombreuses pages, notamment les dernières. Même si Katia m’a
fréquemment accompagné que ce soit par le biais d’une cassette, d’un CD
ou de mon portable (sa photo incrustée), je confirme noir sur blanc : je n’ai
plus l’intention de l’écouter. Elle pourrait certes s’inviter dans mes rêves et
cauchemars, mais je suis déterminé à ne plus me laisser prendre. Ni le jour
ni la nuit.
Vendredi 27 août
La reprise du travail fut vraiment difficile les trois premiers jours.
Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Depuis quelques temps j’ai décidé de
laisser mon portable hors tension. Je ne souhaite vraiment pas avoir Katia
en direct. Elle risquerait de m’embobiner. Je n’ai pas le courage d’affronter
une éventuelle rencontre, alors je maintiens le téléphone désactivé. Je le
brancherai quelques fois par jour, le temps d’écouter les messages
éventuels. Ceux de Katia, à supposer qu’elle m’en adresse, je ne les
écouterai pas. Je ne les écouterai pas, je ne les lirai pas. Je les enregistrerai.
Dimanche 05 septembre, quinze heures trente. Fontaine FMR.
Irrévocable. Je suis assis à ma place fétiche sur la rive ouest de l’étang
de la Fontaine éphémère. Un vent léger fait frissonner l’eau. Je pense à
elle. La décision qui se dessine concernant ma relation avec Yasmin’ Katia
semble définitive. Irrévocable. Depuis que je suis revenu de vacances j’ai
décidé de ne plus l’écouter. La longue rupture m’a conforté dans mon
292
appréciation de Katia et de la situation. Combien de fois m’est-il arrivé de
décider de ne plus lui parler sauf urgence, sauf à propos de certains points
précis, pour l’aider, pour ne pas la laisser seule. Et c’est bien parce que je
lui laissais à chaque fois une porte entrouverte que nos relations
reprenaient, sans qu’elle fasse le moindre effort, la moindre concession
pour changer son comportement. Sans qu’elle cesse de tricher. Il ne me
fallait pas lui entrouvrir de porte. Quoi qu’il en soit, notre relation est
construite sur de l’aléatoire peut-être même sur des filaments de
l’impossible. Elle ne peut par conséquent durer. Aujourd’hui c’est fini.
Yasmin’ est allée trop loin. Abuser comme elle le fait est inacceptable.
Voilà pourquoi de retour de vacances je décide d’une certaine manière de
rompre. Ne brancher mon portable que toutes les deux ou trois heures.
Quel que soit le jour. Si je le laisse allumé elle risque de m’appeler. Or je
ne veux pas prendre le risque de lui parler en direct. Elle me ferait fléchir.
Je me connais, je réfléchirais alors, et re-fléchirais, puis de nouveau
j’ouvrirais une nouvelle porte en me disant « peut-être que cette fois-ci… »
Même au téléphone Katia est très forte pour moi. Peut-être parce que je
l’aime encore. Non, après ce qu’elle m’a fait je ne peux l’aimer comme je
l’ai aimée. Je ne suis pas sûr de moi. Je crois que je l’aime encore. Je ne
sais pas à vrai dire. J’aimerais ne plus avoir à l’aimer. Toutes ces questions
me font l’effet d’une lame helvétique rouge que l’on remue dans une plaie
qui ne cicatrise pas. Depuis que je suis rentré, j’attends son coup de fil.
Elle m’appellera une fois, puis deux, puis trois fois. Elle m’enverra peutêtre
des textos, mais elle finira par déposer dans ma boite vocale des appels
au secours. Je n’y répondrai pas. D’ailleurs je ne saurai pas (pas avant
longtemps) si ce sont des messages d’appel à l’aide ou non, car j’ai décidé
aussi d’enregistrer sur bande ses appels, sans les écouter. Elle appellera,
j’en suis persuadé. Dès que j’entendrai les premiers sons de sa voix dans
ma boite vocale, hop je brancherai le magnéto sans écouter le reste.
J’écouterai plus tard ses messages, beaucoup plus tard, lorsque tout sera
définitivement rentré… j’allais écrire rentré dans l’ordre. Non, lorsque tout
sera fini. Mais alors pourquoi les enregistrer ? Peut-être pour réfréner les
futurs coups de blues, si tant est que l’on puisse quoi que ce soit contre le
spleen. Le cafard ne se fait jamais inviter. Il se pointe, t’examine sec et
s’incruste dans ton coeur. Sec. Pour les textos c’est beaucoup plus facile.
Lorsqu’elle n’en pourra plus, elle se déplacera. Il est très peu probable
qu’elle vienne chez moi. Je la connais. J’habite à quelques centaines de
mètres de chez sa tante dont elle a réellement peur. Si elle se déplace, elle
le fera en direction de Sud Fo. Je crains ce probable moment. Je crains de
fléchir. A coup sûr je fléchirais. J’avoue que lorsqu’elle est devant moi je
perds une partie importante de mes moyens. Aujourd’hui encore quels que
soient les choix que je fais ou ferai, je redoute qu’ils ne résistent pas dès
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lors qu’elle se fige devant moi, qu’elle m’enveloppe de son regard, de son
sourire, de son savoir-faire, de sa force, de son halo, magnifiquement
diaboliques, ensorceleurs. Cette fille est un astre magique.
L’eau de l’étang frémit et les herbes plient sous les caresses répétées
d’un doux vent, à peine perceptible. A 14 heures je me suis coiffé d’une
casquette et endossé le sac à dos (une bouteille d’eau, un livre, de quoi
réparer une chambre à air…) J’ai pris le chemin de la forêt. Cela fait des
mois qu’en raison d’une tendinite, je n’ai plus touché au VTT. Mon
médecin m’a prescrit des gélules Chondrosulf que je prends trois fois par
jour. Ce médicament est préconisé dans le traitement symptomatique de la
douleur et de la gêne fonctionnelle au cours de l’arthrose du genou et de la
hanche, nous prévient-on – il me semble l’avoir déjà écrit. L’essai
d’aujourd’hui est concluant (je verrai ce soir). Je suis assis à ma place
fétiche sur la rive ouest de l’étang de la Fontaine éphémère. J’ai effectué
une quinzaine de kilomètres. J’ai mis plus de temps que d’habitude à les
parcourir. J’ai posé pied à terre deux ou trois fois – à cause des côtes,
infernales pentes – J’ai mal à l’entrejambe et aux fesses, mais bon, ça
passera. Il fait beau. Un vent léger souffle et l’eau continue de tressaillir. Il
y a peu de monde. Quelques dizaines de bestioles d’eau, des demoiselles et
des libellules bleues s’amusent à se pourchasser, à élaborer d’innombrables
figures alambiquées. J’active le portable, constate le silence qu’il me
renvoie et aussitôt l’éteins. Je ne veux pas avoir Katia en direct.
22 heures.
Je n’ai pas mal du tout au genou, mais sur d’autres parties – inférieures
– du corps oui. J’ai bouclé la boucle à dix-sept heures. Après la douche
froide je me suis posé sur le canapé de cuir marron face à la télé jusque là
éteinte et une carafe d’eau pleine d’eau. Pieds sur la table basse. Apéro,
cacahuètes et hautes spéculations sur ma préoccupation sus détaillée.
Zapping. Sports. Repas léger. Aucun message.
Lundi
Vingt-trois heures. Elle ne veut pas appeler mais je suis persuadé qu’elle
sait que je suis rentré. Je suis certain qu’elle a vu mon camping-car
stationné dans le grand parking au bas de l’immeuble. A moins de trois
cents mètres de la tour où elle est hébergée (elle est revenue chez sa tante).
Alors je me demande pourquoi elle ne donne pas signe de vie. Parfois il me
prend l’envie de l’appeler en cachant mon numéro et raccrocher aussitôt
qu’elle dirait « ailou ? ». Puérilité excusée car je suis fatigué. Elle me
fatigue. Elle est revenue à pas de loup hanter mes nuits d’abord, et
maintenant mes journées et mes soirées. Elle s’invite dans mes rêves et
294
cauchemars et je ne sais que faire. Je dois peut-être tenir. Tenir d’abord
contre moi-même. Le jour comme la nuit.
Mardi 7
Il est huit heures. Comme tous les matins, j’active mon portable le
temps de lire ou d’écouter d’éventuels messages. Il y en a un. Miou me
demande de la rappeler. C’est son anniversaire. Un autre message émane
de Katia. Elle a réagi ! Est-ce l’effet… ? Elle m’a adressé son texto hier
soir à vingt deux heures cinquante. « Salut c Yasmin’… » Je me refuse de
lire la suite, je raccroche aussitôt. Ainsi que je l’ai écrit, j’ai décidé
d’enregistrer ses appels sur bande sans même les écouter. Pour les textos,
comme il n’est pas possible de les enregistrer ou de les transférer, je les
stocke momentanément dans les archives du téléphone en attendant que
Rian les reprenne au propre, je veux dire sur une feuille de papier. J’ai
pensé à lui car il est le plus fiable et le plus proche. Je lui donnerai à lire
tous les textos qu’elle m’aura adressés. Il les recopiera comme il le faut sur
une feuille, dans l’ordre de leur arrivée, sans m’en révéler le contenu. Je lui
demanderai de promettre et de jurer. Et de ne pas rire. Un jour peut-être, je
les exploiterai. Un jour peut-être. J’enregistre sur bande le message « Salut
c Yasmin’… », les index bien enfoncés dans le conduit auditif de l’oreille
droite et gauche.
Quinze heures trente. J’appelle ma fille et c’est sa messagerie qui me
répond : « …je suis à l’étranger, je ne peux donc… merci de… » Elle est
en vacances à Ouarzazate. « Bon anniversaire et bonnes vacances Miou !
C’est moi, ne me rappelle pas, RAS tout va bien. » Souhaiter son
anniversaire à Miou c’est par ricochet me torturer. Le temps en effet est à
sa façon un tortionnaire, éternel vainqueur. 24 ans contre 53. Je pense aux
21 ans de la frêle Katia. Trois ans de moins que ma fille ! Elle m’a envoyé
un message dont je ne sais rien du contenu. J’espère seulement qu’il ne
s’agit pas d’un SOS.
23 heures. Il arrive parfois au commun des mortels d’avoir la certitude
qu’une méchante météorite venue de l’origine de l’univers, a chu sur sa
citrouille sans qu’il soit responsable de quelque comportement malfaisant
que ce soit. Le commun des mortels ce fut moi en cette fin d’après-midi.
Big Bang ! Une douleur atroce et une nuit noire et lourde ont suivi
l’apocalypse, illuminées par une galaxie de minuscules étoiles. L’espace
d’une éternité intérieure, l’espace d’un cillement d’yeux, j’ai senti mon
crâne se fendre. Plusieurs heures plus tard des fourmis s’agitent encore
dans le crâne. Je me suis répété en geignant longtemps après avoir reçu le
coup : « je le mérite, je paye ma méchanceté à l’égard de Yasmin’ », c’était
en fin d’après-midi. En voulant me relever je me suis pris de plein fouet,
295
sur le sommet du crâne, l’angle extérieur bas de la fenêtre de la chambre à
coucher ! Lorsqu’un peu plus tard j’ai repris mes esprits, j’ai appliqué du
Synthol à la racine des cheveux afin de freiner l’hémorragie de sang. Je
n’ai rien d’autre dans mes boites à soins de l’appartement et du campingcar.
J’ai couru ensuite à la pharmacie. Pansements, adhésifs antiseptiques,
Dermaspraid solution pour application cutanée etc. J’ai mal. Pétard de
fenêtre !
Mercredi.
A la clinique on me fait patienter deux heures aux urgences.
« Ne craignez rien. Durant une semaine ne grattez pas la croûte qui va se
former. Les points de suture ne sont pas nécessaires si vous êtes à jour de
vos vaccins. » Je pense être à jour.
A Sud Fo journée ordinaire. Le soir je revois « A bout de souffle ». J’ai
une pensée pour Jean Seberg. « Qu’est-ce que c’est dégueulasse ? »
Samedi
Rian recopie studieusement (et malicieusement) sur une feuille que je
lui remets, une feuille quadrillée que j’ai arrachée de mon cahier, les textos
que Katia m’a adressés mardi et hier vendredi. Il ne m’en dit rien comme
je le lui ai fortement recommandé. Je suis très curieux de savoir ce qu’il en
pense, mais je ne lui fais aucun signe qui pourrait l’amener à débusquer ma
curiosité et compliquer la situation.
Mercredi 15 septembre
Silence total depuis vendredi.
Dimanche soir 19 septembre.
Comme samedi dernier, j’ai remis hier à Rian mon portable, un stylo et
la même feuille quadrillée arrachée de mon cahier à spirales. Il y a porté à
la suite des autres et sans rien dire, le texto que j’ai reçu jeudi. Nous nous
sommes attablés à la Brasserie petit Nice. Tout autour on chantait, dansait,
exultait. Le quartier est en fête et nous, comme souvent, nous avons refait
le monde comme font ces personnages du Muppet Show. Non pas comme
la Kermit ou la Peggy, mais comme les deux vieux ringards, grincheux et
râleurs, figés dans leur balcon à lantiponner. Nous avons refait le monde et
le quartier. Rian m’a annoncé qu’il a réservé un billet pour Oran. Il a parlé
d’une semaine qu’il prendrait en fin de ramadan. Du haut des chaises de la
terrasse de la brasserie nous avons eu un lot de mots acides sur tout ce qui
bougeait. Plus on buvait de bière et plus nos critiques s’acidulaient,
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s’acerbisaient. Pas une goutte contre ou pour Yasmin’. Il s’en est fallu de
peu. Ce matin j’ai eu mal au crâne. Je n’ai pas bougé.
Vendredi 24
Marc Kravetz recommande sur France Culture la lecture du dernier livre
de son ami Gérard Horst, L’immatériel. J’apprécie ce gars-là aujourd’hui,
Marc. Je me souviens qu’à la fin des années 70 je lui adressais de
nombreuses lettres d’injures à Libération, pour dénoncer le contenu de ses
articles concernant l’occupation des territoires palestiniens. Je le trouvais
trop tiède à l’égard des colons. Kravetz recommande le livre de son ami
« écrit avec une grande simplicité, à lire absolument. Horst démontre avec
pertinence comment le capital et la science s’immobilisent dans une
alliance commune, aujourd’hui remise en cause par la science qui vise son
émancipation du premier… »
Bonsoir.
Samedi
Bonjour tristesse. Le charmant petit monstre s’en est allé hier. Les
médias font une tartine de sa vie trépidante, pas de son oeuvre, pas de sa
solitude.
Vendredi, 1er jour de ramadan
Folie. Cinq lettres en ce 15 d’octobre, cinq lettres au bout desquelles –
peut-être – pointe la délivrance. Il m’est arrivé de rêver de Katia la
silencieuse. Plus un seul signe de vie depuis le vendredi 01 octobre. Ce
jour-là à dix-sept heures vingt-sept elle m’avait adressé un texto précédé
d’un message oral que je n’ai pas écouté, comme je n’ai pas écouté les
précédents. Le texto idem. Elle m’a envoyé d’autres textos auparavant. J’ai
tout fait enregistrer sur bande ou sur papier par Rian. Mais je ne les ai ni
lus ni entendus. J’ai rêvé d’elle. Cette femme me rendra fou, signera ma
perte.
Mardi
Det låg en orm på bottnen av den och en pojke som studerade zoologi i
det civila fick tre kronor för att ta hand om ränseln. Men han slog inte ihjäl
ormen utan tog den med sej för han ville experimentera. La dépression est
une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une
lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand
trou. Stig Dagerman.
297
Mercredi 05 novembre
Il ne me faut pas l’oublier ainsi. J’ai entrepris et fini de lire (relire) ce
cahier. Mon sentiment s’est raffermi, j’y tiens. Ne pas l’oublier. Cela fait
un drôle d’effet. Et si je le publiais ? N’est-ce pas ce que j’avais proposé à
Yasmin’ ? serait-elle d’accord ? Bien sûr je modifierais des noms et des
lieux, évidemment. Je pense que la fatigue, mais aussi la nostalgie qui déjà
pointe, sont à la source de ces dernières lignes.
12/11
Ce matin, une collègue allumée (elle pétait la forme à huit heures trente)
m’a offert plusieurs invitations et m’a encouragé, « vas-y c’est super, tu
verras ! » Il y est écrit : « Invitation – Soirée exceptionnelle le vendredi
26 novembre à 21 H au Centre d’Animation Pierre Miallet à Mallemort.
Le Centre présente le travail d’une équipe exceptionnelle de renommée
internationale ! – Cirque acrobatique et novateur, danse, théâtre visuel,
mime, sont à l’affiche. Un festival qui nous promet de grands moments
forts en émotion ! »
15 novembre.
Deux nuits de suite j’ai fait ce même cauchemar. Deux nuits de suite j’ai
vu Yasmin’ se débattre dans un marécage, et elle criait, elle criait. J’ai
tenté de répondre à son appel de détresse en plongeant dans les eaux
glauques. Je me suis enfoncé à mon tour. Autour de nous flottaient des
éléphants, des chevaux, des clowns et Yasmin’ se débattait en m’appelant
au secours. J’ai plongé dans les eaux sinistres, entouré de cadavres
d’animaux et de clowns au nez ordinaire. Je me suis agrippé à l’un d’eux
qui s’apprêtait à me crier quelque chose lorsque je me suis rendu à
l’évidence. J’étais assis sur mon lit, les yeux et la bouche grands ouverts.
J’ai failli m’asphyxier. Des gouttelettes de sueur dégoulinaient de mon
front. Les clowns les animaux et Yasmin’ avaient disparu. Il m’a fallu
toute la matinée (ce matin) pour me remettre. Je me suis interrogé sur la
signification à donner à ces signes débarqués du noir. Venus à la rescousse,
des collègues qui jabotent pas mal dans la psychologie intuitive du sens
commun, pédants sans pareils, ont parlé de présages, de problématiques du
père et de sublimation, puis, benoîts bienheureux, ils ont souri. Je leur ai
parlé de l’apparition de ma fille et non de Yasmin’ évidemment, notre
histoire ne les regarde pas. Ils n’ont rien à en savoir. Rian que j’ai
rencontré cet après-midi pour lui souhaiter un bon aïd, a répété : « tu
devrais l’appeler ta gamine, tu ne veux vraiment pas lire ses messages ? »
Il avait l’air grave le plaisantin. Je lui ai demandé de transcrire le dernier
message et de changer de sujet. Il ne m’a pas offert d’huile de Kabylie
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mais il m’a remis une enveloppe que ma mère lui avait confiée (il vient de
passer une semaine à Oran). A l’intérieur, une autre enveloppe dont le
contenu me perturbe en profondeur. C’est une lettre postée à Stockholm et
datée « 11 décembre » ! Dire que j’y étais en août ! Son contenu me
stupéfait. J’en dirai un mot une autre fois. Il me faut d’abord la digérer.
C’est incroyable. J’en parlerai peut-être une autre fois.
Mercredi 17 novembre
Je suis mal comme a mal le monde d’en bas. Je suis triste autant que le
sont le monde des suds et le quotidien. L’homme de l’Eloge de l’ombre, le
sublime, l’infiniment grand, Mahmoud Darwich, achève un panégyrique
bouleversant sur désormais feu Yasser Arafat le Phénix : « Lui parti, nous
ne disons pas adieu au passé… / mais nous entrons dans une nouvelle
histoire, / béante sur l’inconnu. / Trouverons-nous le présent avant de
vaincre l’avenir ?… / C’est l’heure de l’effondrement / C’est l’heure de
notre clarté / C’est l’heure de la naissance vague du jour. » Le Phénix
renaîtra nécessairement de ses cendres. Dès la grande tragédie humaine,
dès ces nuits de novembre de l’après Grande Guerre, dès la grande Naqba,
des centaines de milliers de Palestiniens furent littéralement arrachés à leur
terre. Ils furent dispersés dans les camps du monde arabe. Ceux qui
restèrent devinrent étrangers dans leurs propres maisons ou bien furent
massacrés. Des centaines de villages furent détruits, puis reconstruits au
profit des immigrants juifs, arrivés en cette terre rebaptisée. Les
confiscations des biens et des terres palestiniennes furent légalisées. Un
demi siècle plus tard les Palestiniens errent à travers le monde. La
Communauté les observe de loin vagabonder d’un refuge à un autre ou
vivre sous occupation comme des rats. C’est pour cela qu’Arafat renaîtra.
Pour éradiquer cette Injustice à nulle autre pareille. Nécessairement.
Vendredi 19
Je dois à la vérité de dire pourquoi je suis mal – au-delà de ce que j’ai
écrit mercredi. Plusieurs fois j’ai eu la tentation de lire et d’écouter tous les
messages que Katia m’a envoyés. Elle a dû se résigner à la rupture car
depuis plus d’un mois son silence est total. Elle n’a même pas appelé pour
me souhaiter un bon aïd. A-t-elle été déçue ou peinée par mes silences ?
Plus aucun message. Plusieurs fois j’ai failli l’appeler, mais cela n’aurait
pas été sérieux. Il est peut-être trop tard pour moi de faire le premier pas du
retour. De quoi aurais-je l’air ? Ceci dit je me languis à mourir de ma
Yasmin’. Si elle m’appelle, juré, je réponds. Elle me manque terriblement.
Tout d’elle me manque. Ses cachotteries, ses petites méchancetés et
facéties puériles. Mais aussi, peut-être surtout, son visage angélique, ses
rires aux éclats, ses sourires kaléidoscopiques, ses yeux charbons remplis
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de malices et de guets-apens. Cette petite chose, ce grain de café posé à
proximité de la commissure de ses fortes lèvres, ce grain de beauté posé là
comme une signature, comme une mouche. Son regard revolver ! Son
insouciance, ma jeunesse – Alors ça c’est un beau lapsus, je ne le
rectifierai pas, c’est écrit tant pis ! – Ma jeunesse et la sienne me
manquent ! Yasmin’ tu me manques. Tu as embrasé le coeur de mon coeur,
tu as éveillé en moi des vestiges, insoupçonnés jusqu’à notre rencontre. Tu
as ranimé mes faiblesses, mes maladresses, tu as aussi et surtout émoustillé
mon présent.
Il est tard. Mon ordinateur a buggué. J’ai tout perdu. Les informaticiens
de « Sos DD » m’ont demandé de ne pas perdre espoir. En fin de journée je
suis allé à Sénas du côté de la grande et belle place du marché, dont le nom
désormais est gravé à jamais dans ma mémoire : place des Oléacées.
32- L'Amer Jasmin de Fès: 26 novembre
Vendredi 26 novembre
Ce matin à la première heure, une ancienne stagiaire m’attendait devant
le centre de formation. Elle était postée légèrement en retrait de l’entrée.
Prostrée. Semblait profondément absente. Pourtant, dès qu’elle m’a vu elle
s’est précipitée à ma rencontre, m’a salué, puis sans trop s’attarder m’a
tendu un bout de papier chiffonné. Elle a lancé « envoir messiou » en
même temps qu’elle avançait le bras. Puis elle a disparu. Le pourpre de son
visage m’a saisi. Je la connais bien. C’est une jeune Berbère, comme
Yasmin’. Elle n’a pas attendu. Fallait-il qu’elle attende ? se doute-t-elle de
la relation qui nous lie Yasmin’ et moi ? Elle a glissé sur la chaussée
comme un petit rat d’opéra, fuuut ! J’ai eu immédiatement comme une
intuition renouvelée. J’appréhende que quelque chose ne soit arrivé. Je
redoute depuis l’aube et particulièrement en ces instants, une éternité, les
prémices d’un anéantissement. Un pressentiment me hante depuis ce
matin, depuis trois heures dix-sept. Il me tient en alerte depuis cette heure.
Il a continué à se tisser avec l’aube. Plus tard, sur radio Provence à l’heure
de l’horoscope, l’animateur attitré, encourageait certains auditeurs, en
rassurait d’autres comme à son habitude. « Cancer : vous êtes soutenus par
Mercure. Patientez encore un peu… Lion : ne vous précipitez pas. Chaque
chose en son temps… » Ces mots sont venus en quelque sorte donner ses
premières formes concrètes au pressentiment naissant, comme une
silhouette hideuse qui s’approche, qui s’approche et qui se dévoile
progressivement. « Ahmed, aide-moi s’il te plai. aide-moi. S’il te plai. Mon
frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi. Je suis
enfermi à Mallemort dans la rue St Michel depuis début ramadan. C’est
dans la grande maizon blanche en face de la phèrmacie derrier ligliz. Fenet
bleu. Tu n’oubli pas j’espèr. Yasmin’. Je né pas de portabe. Je veu restée
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avec toi coum (?? incompréhensible). S’il te plai. Yerham el walidin’ ! »
La stagiaire avait disparu me laissant seul avec ce bout de papier noir, ce
bout des ténèbres. « Yasmin’ », le texte est signé « Yasmin’ », mais je ne
reconnais pas là son écriture, même si les fautes sont assez identiques. J’ai
comme un pressentiment. Un mauvais pressentiment. Une oppression
intense me saisit. Devrait-on continuer de subir la vie telle qu’elle s’impose
à nous, lorsque nous ne la maîtrisons plus ? Les premières manifestations
d’un environnement inconnu tournoient autour d’elle, de moi, tels des
busards ou des griffons de mauvais augure. J’ai rejoint la salle de cours en
titubant. J’ai demandé au passage un verre d’eau à une secrétaire. « Ça
ira ». Je n’ai pas dit plus à Marbot, pas dit plus à Aïssatou, ces chères
collègues qui s’inquiétaient, juste « ça ira ». J’ai commencé par faire lire
Maalouf aux stagiaires « page 94 s’il vous plaît. » Un premier a lu :
« Omar va à l’aveuglette, tantôt à gauche, tantôt à droite, il craint de
tomber ou de s’évanouir. Mille questions parcourent son esprit, mais il les
écarte, sans chercher à répondre. Sa décision est prise, irrévocable. » La
mienne aussi. Cet extrait est un autre signe prémonitoire. Le mot de la
jeune fille puis cet extrait de Maalouf sont à l’évidence des signes forts.
D’autres stagiaires ont lu. Nous avons procédé à des explications de textes,
nous avons essayé de convoquer des événements d’époque. J’étais
conscient que je n’allais pas finir la journée. J’ai difficilement tenu jusqu’à
la pause de dix heures trente. Interpellé par mon instinct j’ai quitté les
stagiaires en m’excusant : « Je suis malade, vous êtes libres. Bon week-end
et à lundi ».
– A lundi monsieur, reposez-vous.
– Merci, à lundi.
– Bon week-end monsieur, bon week-end et à lundi N’challah…
– N’challah.
Voilà des années que j’enseigne les bases du français à des jeunes venus
du monde entier. Je les aime tous. D’une certaine façon ils m’apportent
autant sinon plus que ce que je leur transmets. Par ces mots je tiens à leur
offrir ma plus vive et infinie gratitude et c’est peu dire. Si j’avais le choix
de mon épitaphe, je graverai ces mots : « Il a aimé ses stagiaires qui lui ont
tant apporté. »
– Ça va Razi ? » me demande une formatrice en me tendant mon sac à
dos.
J’ai répondu « fatigué », mais les autres collègues que j’ai croisées,
n’ont pas du tout été satisfaites. Elles ont voulu en savoir plus. Je me suis
juste excusé, puis j’ai quitté précipitamment le centre de formation.
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J’ai comme un mauvais pressentiment. Les questions se bousculent. Je
n’ai réponse à aucune d’elles bien au contraire. Chaque question posée
engendre sa propre interrogation. Questions gigognes. Comme une marche
d’un escalier qu’on dévale, qui supplante la marche précédente, laquelle
elle même a supplanté une autre marche peu avant. Je dévale, je dévale.
Jusqu’à mon immeuble. Ascenseur. Panne. Des marches à monter, à gravir,
douze par étage. Porte 12 Jeanson, 13 Malouda. Plus haut Garoua et
Ahidjo, puis Halim et Fischer. Respiration. D’autres étages et d’autres
voisins encore. La porte de l’appartement enfin. J’ouvre machinalement.
Ereinté. J’ai oublié l’objet de ma venue. Pourquoi suis-je là, pour faire
quoi ? Peut-être parce que cet espace est mon dernier refuge ? Le dernier
endroit où je suis le moins mal ? Peut être. Je lis l’appel. Le relis.
Respiration saccadée. Je ne reconnais pas l’écriture de Yasmin’. Pourquoi
écrit-elle « S’il te plai » et pas « Sitepli ? » Elle l’a peut-être dicté le mot ?
à qui l’a-t-elle dicté, à la stagiaire qui me l’a remis ? Comment a-t-elle pu ?
« …Mon frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec
toi coum… S’il te plai. Yerham el walidin’ ! » Et ces mots
incompréhensibles.
J’aime Yasmin’ comme je ne l’ai jamais aimée. On n’a pas le droit de
lui porter préjudice, qu’on soit le frère ou le cousin. Que va-t-elle devenir ?
Ils sont capables de tout. J’irai jusqu’au bout, mais comment l’aider ?
Pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit plus tôt ? Aussitôt ces questions posées,
me viennent à l’esprit tous ses messages que j’ai décidé non pas d’écouter
ou de lire au moment où je les recevais, mais de les stocker. Peut-être me
lançait-elle déjà des SOS ? Quel abruti, mais quel abruti !
J’ai mis tout l’appartement sens dessus dessous sans résultat. Je ne
retrouve pas la cassette audio sur laquelle j’ai enregistré les messages que
Yasmin’ m’avait envoyés. Je ne retrouve pas non plus la feuille de mon
cahier à spirales sur laquelle Rian a eu tant de mal à reporter les textos.
C’est sans doute la nervosité qui m’aveugle. Je suis trop irrité, fatigué,
oppressé. J’abandonne. Il est quinze heures trente, j’ai comme un mauvais
pressentiment. Toutes les larmes de mon corps sont à deux doigts de
s’épancher.
Les Argiles, 19 heures trente.
Suis attablé dans un restaurant routier situé sur la D 973. Trois
douzaines de sympas malabars, affamés et assoiffés, s’agitent autour de
moi. Je connais ce lieu par la renommée qu’on lui a tissée, mais c’est la
première fois que j’y mets les pieds. Hasard du temps et de l’espace. En
attendant les frites je commande au serveur un autre Ricard, un double
comme les précédents. « Aide-moi. S’il te plai ». Le gars feint de n’avoir
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rien entendu. Semble ne pas apprécier ma nouvelle commande de jus.
J’insiste auprès de la patronne « un autre double s’il vous plaît ». Au
garçon j’avais commandé un steak frites, une bouteille de Bordeaux et une
carafe d’eau. M’emmerdent tous. Une interrogation superficielle occupe
les cinq colonnes de la une de La Provence du voisin de table : « Y a-t-il
encore un pilote à l’OM ? » Stupidité. Ah si seulement elle était là à mes
côtés… Tout à l’heure, j’ai subi un contrôle routier. « Excessive vitesse »
le gendarme m’a dit. « Là, signez », j’ai signé. « Par le tribunal vous serez
convoqué… » Suis reparti avec un procès-verbal en poche et probablement
des points en moins sur mon permis de conduire. Mais c’est dans ma tête
que les choses sont brouillées. « Mon frère veu me marier ». J’imagine
Yasmin’ survoler les ocre terres du nord de Marrakech, enveloppée dans
une longue robe de soie ornée de perles rares, les bras tendus vers l’avant
poursuivant une impossible retraite. Reviens ! Les choses sont plus
compliquées que ce PV. Bon sang, il est inadmissible que notre histoire
s’achève ainsi. Je n’admets pas un instant, qu’il me soit impossible de la
sortir de cette situation. Souffrance à l’idée de cette éventualité. Pourtant
« il serait temps de comprendre enfin que l’on ne peut faire durer ce qui est
fini, ni ressusciter ce qui est mort. Rien de ce qui a été ne recommencera
jamais. » Le serveur m’apporte enfin la commande. Le gendarme m’a
reproché de rouler à une excessive vitesse. J’ai en silence signé le PV qu’il
m’a tendu. Serai par le tribunal convoqué. Mallemort est au bout de la
départementale. Les nombreux routiers sont affairés. Ils gesticulent, autant
qu’ils peuvent. Ils libèrent toutes les énergies emmagasinées durant des
centaines de kilomètres, autant qu’ils peuvent. Nul ne me prête attention.
Le Bordeaux a du ventre. Je ramasse mes invitations tombées sur le
plancher : « Cirque acrobatique… danse, théâtre visuel, mime… Un
festival qui nous promet de grands moments forts en émotions ! » Ne pas
rater. Et Yasmin’ ? Comment faire ? M’aimes-tu vraiment ? Pourquoi ne
l’as-tu pas écrit dans ton mot ? « Je suis enfermi. » Tu as peut-être dit à la
stagiaire beaucoup plus que ce qu’il m’a été donné de lire. La stagiaire n’a
peut-être pas su ou voulu tout transcrire ? Est-ce elle qui a porté tes paroles
sur papier ? Ce sont peut-être là des questions déplacées. « Tu n’oubli pas
j’espèr. » Comment le pourrais-je ? Quel pétrin ! J’ai comme un mauvais
pressentiment. Il me faut partir. Mes pensées visionnaires plongent dans le
marécage du futur. La bouteille est presque à plaindre maintenant. Autant
que la légendaire Giaconda, sublime Callas dont les envolées cognent au
plus profond des coeurs disponibles. A la radio – la patronne a dû se
tromper de fréquence – la voix de la diva, divine mais prémonitoire
surprise, sensuelle et mouillée, tourmentée, esseulée, s’envole vers les
lumières définitives, frôlant les abîmes, les surmontant, les vainquant un
moment, long moment, avant de s’effondrer dans leurs ombres, dans leurs
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ventres. « In questi, fieri momenti / Tu sol mi resti, e il cor mi tenti. /
Ultima voce, del mio destin, / Ultima croce, del mio cammin. »
Mes pensées lisent dans ces marais promis, ce qui est écrit depuis toujours,
ce qu’il advient à la chose et à l’humain au jour le jour, l’ultime voix de
mon destin, de mon chemin. Mon sac à dos béant est là, sous la chaise. J’y
mettrai bientôt la chose la plus précieuse. Dur réel, intime et unique. Je le
déteste. Le serveur me tend les couverts que mes doigts incertains ont
libérés et encore une fois il fait mine de ne pas avoir entendu ma
commande d’un thé vert amer parfumé, maintenant que tout est fini. Il n’a
pas l’air content. Le déteste. Mes pensées lisent dans ces marais promis,
des noirceurs épaisses sur lesquelles elles ne s’attardent pas. Mal au crâne.
Pas l’habitude des mélanges. Yasmin’ survole les austères terres de l’Atlas,
recouvertes d’un jaune incertain. Sa longue robe de soie perlée la couvre
ou protège contre tous les maléfices, contre tous les hommes. Mes pensées
reviennent en arrière retrouver la sagesse des aïeux. Leur verdict est
définitif et sans appel : « comme on dit, l’incident est clos », ce qui a été
décidé sera. Je ne t’oublierai pas Yasmin’ Katia. Je ne t’oublierai pas H…
Et cette lettre de Suède ! T’ai-je dit que ceci est ton présent ? Et cette
fichue fin de phrase que je n’arrive pas à lire : « … Mon frère veu me
marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi coum (??) Yerham el
walidin’ ! »
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vendredi, avril 11, 2008
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