jeudi, avril 03, 2008

30- L'Amer Jasmin de Fès: 10 février


Aïn Biya, camp 5, le mardi 10 février.
Mon ami le toubib m’a conduit au camp ce matin. Tu sais, je préfère le
calme hospitalier de ce village de trois mille âmes au tintamarre affreux de
la pantagruélique ville d’Oran avec ses milliers de pots d’échappement de
toutes sortes, ses marchands ambulants électrisés, ses supporters (Hamra
ou baïda) enflammés pour du vent, et ses femmes à tout instant au bord de
la grande crise. La fin de la journée de dimanche est arrivée péniblement et
avec elle la côte oranaise. A dix-huit heures trente il ne faisait ni trop clair
ni assez obscur. On naviguait entre chien noir et loup blanc, on se disait
bonjour ou bonsoir et personne n’avait rien à y redire. On distinguait
encore de hautes formes au loin, les premières èchèlem Gammbita : les
cités des Falaises (les Genêts !), Jeanne d’Arc (oui, oui !), La Fontaine
(tout à fait !) Et d’infinies constructions nouvelles. « Les bâtiments
chinois ! » se sont écrié des passagers au courant. Des immeubles
construits par des chinois donc, en moins d’une année. Juré craché ! Le
peuple qui 40 ans après son indépendance est toujours à la recherche d’une
voie qui ne soit pas une nouvelle impasse, ne jure et ne crache que par eux.
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Eux, ce sont les Chinois. Cela ne m’étonnerait pas que le prolétariat local
se chintoïse. Je veux dire qu’il se mette à travailler chinois, à manger
chinois, à cracher chinois, à parler chinois. Comment ne pas admirer ces
fourmilières immigrées venues du fin fond des vallées du Yangzi Jiang ou
du Xinjiang Ouïghour, qui viennent à bout de milliers d’hectares qu’elles
ont domptés et desquels elles ont fait naître et croître par centaines, des
immeubles dressés en rangs d’Oignons. Les Chinois construisent cinq
mille logements par mois tout en engrossant gaiement par-ci par-là des
jeunes, des vieilles etc. comme à la belle époque les Pieds-rouges importés
de l’Est, de l’Ouest et d’Orient par des galères entières pour construire le
jour et ensemencer le reste du temps. On en est là. Des mesures
administratives récentes et tape-à-l’oeil facilitent le transit des voyageurs.
En moins de temps qu’il n’en faut, je me suis retrouvé chez mon ami le
toubib qui propose de m’héberger quelques nuits. Il m’a déconseillé de
m’aventurer seul en taxi le soir jusqu’à Aïn Biya. « On ne sait jamais,
même si… » Même si la guerre a sensiblement baissé en intensité.
« 200. 000 morts ! est-ce qu’ils paieront ya Rrab est-ce qu’ils paieront ? »
s’insurgerait mon cher Daden d’Arzew. Deux cent mille morts. « Un jour
ILS paieront » pense tout bas le peuple. Oui, lorsque les poules auront des
canines, lorsque le jeudi succèdera au vendredi, lorsque la vingt-cinquième
heure clôturera la journée. L’architecture du Système est régie par la loi
implacable de la consanguinité. On en est là disais-je. Et Oran ne changera
pas. Elle fut, elle est, elle sera bruyante. Prenons les avertisseurs sonores,
ils règnent sur toute la ville et sur tous les bruits. Pour un oui ou pour un
non, pour un mot ou pour un autre ils couinent. Quel que soit le motif, ils
sont atrocement sollicités. Quoi de plus simple que de klaxonner pour dire
bonjour à un piéton, pour l’admonester, lui demander son chemin, l’avertir
d’un danger ? Les piétons respectent et protègent les trottoirs au-delà de la
mesure. Ils en prennent soin à telle enseigne qu’ils sollicitent beaucoup
plus la chaussée que ceux-là. Il y a plus de personnes qui déambulent sur la
route que sur les trottoirs. Sans parler de toutes ces ombres peu pressées et
qui, dans un flot continue, traversent comme il se doit sur les clous ou les
bandes. Il est vrai que les trottoirs sont trop étroits et souvent maltraités par
les employés de l’état. Les agents du gaz sont les premiers à les martyriser.
Les employés de l’électricité et ceux de l’eau font aussi bien. A longueur
d’année tout ce beau monde creuse (tour à tour) des tranchées ; gueules
béantes le jour comme la nuit. De temps à autre on y pêche un passant qui
a oublié de regarder où il se devait. Le bruit mon Dieu – au-delà des
klaxons – la cacophonie et les vociférations ! Le manège se met en branle
dès l’aube. Six jours sur sept. Cela se passe dans le quartier nord-est où
habite mon ami le toubib, mais cela se passe aussi dans tous les quartiers
de la ville (une cinquantaine) et très probablement dans toutes les villes
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populeuses du pays (des centaines). Les klaxons règnent sur toute la ville.
Pour un oui ou pour un mot ils s’excitent. Quelle que soit la cause ou la
raison ils cornent. Au terme de quelques jours nous n’avons plus qu’un
désir, celui de fuir, déguerpir, disparaître, prendre la poudre d’escampette !
Ou les tuer tous. Dès huit heures arrive le poissonnier dans une
fourgonnette bleue « Ayyaa el-houeueueut ! » Il tire à n’en plus finir sur la
dernière syllabe pour porter son appel jusqu’à l’oreille de la plus lointaine
et la plus distraite des ménagères qui, à cette heure du laitier, en
l’occurrence à l’heure du poissonnier, s’affairent toutes à leurs tâches,
ménagères comme elles, des plus complexes aux moins utiles, en intérieur
ou sur le balcon. Il faut que le temps passe. S’échiner toute la journée pour
enfin se coucher. Se coucher pour oublier la dureté de la journée et ne pas
penser à la dureté de la suivante. Un pan de robe relevé jusqu’à la taille,
elles (soeurs, épouses, filles et mères) laissent entrevoir leurs belles
gambettes charnues les coquines, sauf ma mère par respect. Elles portent
de grands seaux d’eau ou des tapis ou du linge à étendre. Puis le
poissonnier recommence « Ayyaa el-houeueueut ! » Oyez oyez braves
gens, du poisson ! » Il donne trois coups sévères, de klaxon bien sûr, des
coups dont l’objectif n’est pas de causer des ravages dans les crânes les
plus hermétiques mais c’est ce à quoi ils aboutissent. Vient ensuite dans
une camionnette décolorée le vendeur de Javel, de détergent, d’insecticide,
de raticide, de tous produits d’entretien et surtout du très classique Crésyl.
« Ayyaa el-Grizzziyeeell ! » Quatre coups longs et un bref suffisent. Un
petit tour, deux petits tours et puis s’en va. Pas de pitié pour les bébés,
tuez-les tous ! Arrive peu après dans un J5 blanc le vendeur de lait et de
produits dérivés… « Ayyaa el-bueeenn ! » deux coups brefs, un long, deux
brefs. Cet ordre de pointage est rarement modifié m’assure mon ami, et
chaque marchand expédie au minimum quatre ou cinq séries de son satané
klaxon. J’allais oublier le plus sympathique parce que sur carriole et sans
klaxon. Sur le guidon de sa bicyclette aux couleurs imperceptibles, une
trompe pouette pouette rouge est accrochée. Il l’actionne à tout va avec
tous les doigts de la main droite, sèchement et avec méthode : trois brefs
coups, respiration, puis deux autres. Et il recommence. C’est l’acheteur
revendeur de vieux objets « Zigzaaaa vaaaan ? » Il hurle à n’en plus finir
« avez-vous quelque chose à vendre ? » Il y met toute l’énergie et toute la
rage accumulées durant sa dernière nuit. Nous devrions le comprendre,
mais lui est-il indulgent avec les aficionados de la grasse matinée ?
« Zigzavan. » Je me suis plus d’une fois demandé comment en est-on
arrivé à cet assemblage de lettres pour demander aux habitants s’ils ont
« Quelque chose à vendre » ? L’ambulant recommence afin de libérer sa
conscience d’une culpabilité certaine. Tel serait en effet le cas (autrement il
ne maltraiterait pas sa pomme grenat usée comme un malade en fin de
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course) s’il ne s’assurait pas que son message a bien été entendu. Il ne faut
pas qu’une personne se mette à regretter d’avoir été inattentive à son
passage : « Zigzaaaa vaaaan, swaleh el-biiiiiii ? » A dix heures bon sang.
Le soleil tambourine comme un forcené à l’heure de son passage ; un soleil
de printemps local. Il multiplie par deux au moins la puissance de tous les
vacarmes et divise par dix les prétentions hasardeuses de nombre de
quidams, à vivre dans un minimum de tranquillité. Naïf, j’ai tenté une
question nunuche à mon ami « mais pourquoi les citoyens ne… ? » Il m’a
interrompu par un haussement d’épaules qu’il a couplé à ce mot couperet :
« pourquoi rouspéter ? » Je me suis tu le restant de la journée.
Ce matin j’ai insisté pour que mon ami m’accompagne à Aïn Biya. Il
voulait que je reste une troisième nuit et par conséquent que je vive le
cauchemar d’une nouvelle matinée. Cet ami me veut-il du bien ? J’ai été
catégorique : Walou, wallah walou. Je lui ai dit avoir un faible pour les
marchants ambulants de Aïn Biya, ils sont beaucoup moins téméraires que
leurs collègues de la grande ville.
Le 12 février à Aïn Biya comme à Ohlsdorf.
« Je hais cet Etat, ai-je pensé, je ne puis faire autrement que de haïr cet
Etat et je ne veux rien avoir à faire non plus avec cet Etat, ou du moins
seulement autant qu’il est absolument indispensable, ai-je pensé. Cet Etat a
si souvent apporté la preuve de son manque absolu de caractère qu’on ne
peut plus l’accepter, même si tous les jours et dans tous les lieux possibles
et imaginables et dans toutes les circonstances possibles et imaginables il
se qualifie de socialiste, de progressiste, de démocratique, peu importe,
c’est un Etat horrible et sans caractère, impudent, ai-je pensé, qui n’a
jamais eu honte de son horreur et de son manque de caractère et de son
impudence, mais au contraire a encore l’audace de se vanter de ses
abominations chaque fois que l’occasion s’en présente », jusqu’à
l’extinction Totale et Béfinitive.
Aïn Biya, le jeudi 19 février
Je passe d’excellents moments avec ma famille et mes amis. J’ai passé
la soirée de lundi chez mon vieil ami Daden. Il a été touché par le livre que
je lui ai offert, « Algérie, le livre noir », introuvable ici, interdit de vente
comme tous les écrits qui tentent de lever le voile sur cette grande
supercherie qu’est la démocratie spécifique algérienne. En guise de
remerciement il m’a donné un roman de d’Assia Djebar, écrit durant les
noires années de braises : « Les enfants du nouveau monde » (édition René
Julliard –1962. Prix 10,80 NF + TL). Il m’a également offert un coffret de
six 33 tours vinyles intitulé « 1er Festival algérien de la musique andalouse,
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1967 ». Saisi à la gorge par la nostalgie, il a défilé sa vie entière d’un bout
à l’autre de la rencontre en écoutant un istikhbar zidane interprété par
Abderrahmane Ben Achour.
Je lis les journaux aussi. El-Watan, Liberté, Le Quotidien d’Oran, Le
Matin et d’autres encore. Certains s’affichent contre le président de la
République, d’autres le soutiennent. Ces journaux francophones sont,
écrivent-ils, libres et indépendants (chacun le bidonne à sa manière, en une
et en toutes lettres). Ils consacrent plus de 25 % de la surface de leur
canard à la publicité de l’Etat, 25 % au président marionnette, 15 % à la
“peste verte-islamiste-intégriste-terroriste-sanguinaire”, 10 % à injurier le
Maroc (il est vrai que les journaux marocains ne se privent pas de cogner
sur leurs cousins, triste reflet hélas du dirigisme des états irrespectueux de
leur peuple et de la pleutrerie d’une couche importante des élites des ces
deux pays), 15 % de la surface sont constitués d’articles jonglant entre
diffamation et procès d’intention. Le reste est un amalgame de conseils,
d’informations pratiques et d’articles sur le sport… Les marionnettistes
sont une abstraction. Comme les patrons de cette presse n’ont jamais
entendu parler des harrakin’ el-’araïss, ceux-ci sont donc absents de tous
ces canards enchaînés par le passé de leurs patrons (au service direct ou
non de la Securitat au temps d’El Combattant). C’est pour ces volatiles je
le jure que Nizan a écrit « qu’ils n’avertissent pas. Ils ne dénoncent pas. Ils
ne sont pas transformés. Ils ne sont pas retournés. L’écart entre leur pensée
et l’univers en proie aux catastrophes grandit chaque semaine, chaque jour,
et ils ne sont pas alertés. Et ils ne s’alertent pas. Tous ceux qui avaient la
simplicité d’attendre leurs paroles commencent à se révolter, ou à rire. »
Mon ami Zehouane, ce grand résistant qui a su rester libre, m’a appris des
tonnes sur certains patrons de cette presse-là. Il en sait des choses sur leur
passé, leurs réseaux, leurs accointances. Leur inconsistance. A l’époque, de
l’intérieur de la chose, comme le plus grand nombre de journalistes,
hchicha de base, je ne voyais que du feu. Nous n’avions l’autorisation
d’accès qu’aux infos de notre niveau, le rez-de-chaussée. Pfff !
Généralement les après-midi je prends un taxi-jamaï pour me rendre à
Oran. J’en ai pris de ces taxis collectifs et des minibus J9-Karsan. Souvent
bondés, les minibus au corps allongé parcourent la ville-ruche et sa
banlieue dans tous les sens, vont et viennent comme des zygoptères
affamés. Pour descendre des engins – Si on arrive à se frayer un passage
jusqu’à l’une des portes – il faut crier « habess h’na ham waldik ! » à
l’approche de l’arrêt officiel. Et répéter si possible l’imploration.
Autrement l’arrêt risque de passer sous le nez. Par contre pour monter il
suffit de faire signe au conducteur, quel que soit le lieu où on se trouve.
Mais si le Karsan est bondé, il zappe. S’il ne l’est pas et si la tête du
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candidat passager lui revient, alors le conducteur pile, parfois au milieu de
la chaussée, causant frayeurs ou suscitant colères et insultes légitimes. Un
drôle de cirque.
Dans le marché de la rue des Aurès, des dizaines de jeunes chômeurs
dégoûtés retiennent les murs lépreux sans âge, à longueur de journées. Ils
vendent des chardonnerets, des canaris et toutes sortes de perruches. Tous
ces oiseaux ont cette particularité d’être en cage. Les jeunes hitistes
embastillent ces pauvres bêtes inoffensives pour se venger de leur propre
condition d’enfermement, peut-être pour les dénoncer. A l’angle d’une rue
perpendiculaire le marchand de Calentica bien chaude saupoudre de cumin
à tour de bras. Partout je bénéficie des privilèges dûs aux anciens (bigre),
on me sert comme il se doit du si El-haj par-ci, du abba par-là, dans les
bus, dans les bars, au marché, partout.
Katia qui s’ennuie sans doute, m’appelle.
– Twahachtek dit-elle, pourquoi tu me détestes ?
Je proteste énergiquement mais elle ne m’écoute pas. Elle me demande
si elle me manque et enchaîne sans attendre ma réponse. Elle répète qu’elle
se languit de moi : « Twahachtek bezzaf ». Elle ajoute en français : « appilmoi
sitepli, ji vou ti voir. Pourquoi ti m’appil pas ? » Elle a oublié
l’écervelée.

Orgon, le 2 mars.
Méthodiquement le jour chasse la nuit qui chasse le jour. Indéfiniment.
Telles des vagues contre les rochers, les nuits et les jours s’écrasent
obstinément contre les récifs de notre conscience. Le rythme de leur ressac
est étroitement lié à l’intensité avec laquelle chacun de nous les accueille.
Yasmin’ s’exaspère de l’immobilisme du temps tandis que moi je me
plains de sa fugacité. Mon inspiration est prise dans une nasse. Il ne m’est
pas nécessaire de mobiliser de gros efforts pour me persuader en ce
moment précis qu’il y a comme un problème. Le fil est resté coincé dans
les pores de ma pensée. Une idée germait. Elle devait se faire jour. Elle
renonce.
Le lendemain de mon retour (25/02) j’ai récupéré le camping-car. Le 28
je suis allé à Marseille pour féliciter Rian qui a emménagé dans une
spacieuse HLM et lui remettre l’huile d’olive de Kabylie. Cela m’a permis
aussi de tester le bijou. Le soir j’ai répondu à l’invitation de Daoud. On ne
s’est plus parlé depuis sa bévue de décembre dernier (je ne suis pas certain
que c’était en décembre). C’est pour fêter son statut nouveau de père qu’il
m’a invité. Je trouve injuste qu’il soit plus facile de devenir géniteur que de
tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant d’éternuer des stupidités.
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Je ne pouvais refuser. L’enfant est là comme une occasion montée en
passerelle. J’ai accepté.
Cet après-midi à quatorze heures trente Katia m’a laissé ce message en
arabe : « j’ai attendu ton coup de fil comme tu me l’as promis… »
Jeudi
Je suis dans mon camping-car, garé sur la grande place du marché de
Sénas. Katia et moi nous devons nous rendre à la sous-préfecture. Elle ne
sait pas que j’ai finalement acheté le bahut. Je la vois qui approche de la
cabine téléphonique, lieu précis de notre rendez-vous. Elle cherche mais ne
trouve pas. Elle tourne sur elle-même, avance de quelques pas à droite,
hésite, revient à son point de départ puis prend à gauche. Elle cherche ma
505. Je l’appelle de l’intérieur du camping-car. A travers la vitre fumée de
la portière arrière je la guide, « retourne sur tes pas, avance encore,
contourne la voiture rouge, et la Mercedes blanche, là, stop ! » Elle regarde
la belle allemande sur sa droite, puis s’en détourne. Je fais coulisser la
porte latérale du camping-car en lui lançant « bonjour Yasmin’ ! » surprise
elle se crispe un instant, puis rit de bon coeur. J’ai craint qu’elle réagisse
négativement à la vue de l’engin. Elle dit « Félicitation, il est beau ton
camion, zouine… » Elle ajoute, je m’y attendais « …mais la couleur bleue
c’est pas ça ». Je ne comprends pas que ce beau bleu azur ne lui convienne
pas. « Premièrement c’est un camping-car pas un camion, deuxio il est très
beau mon camping-car. Regarde les sièges, le frigo… et la douche, tu as vu
la douche ? » « la douche, quelle douche ? » Elle est emballée. Elle ouvre
la portière et prend place en s’aidant d’une poignée de la cabine, « c’est
haut ». Aussitôt elle rabat le pare-soleil, jette un regard appuyé sur le
double miroir incrusté, caresse le tableau de bord, joue avec la boule du
levier de vitesse. Puis elle relève le pare-soleil. En route, à la sortie
d’Eyguières, à l’amorce de la D17, elle dépose son débagoulage à prendre
ou à laisser : ses soucis, ses tracas, ses problèmes, ses difficultés que je
connais sur le bout des vingt doigts du corps en partant du bas. J’insiste
pour lui raconter Wahran’ el-bahia, sa vitalité, sa jeunesse, sa soif de
liberté. « Et mon cadeau ? ». Constantina surgit enfin. L’attente à la souspréfecture
est relativement courte. Les guichetiers s’ennuient. « 25 ! le
numéro 25, guichet 2 ! » « C’est bloqué » dit d’une voix réticente la
préposée au 2. Je m’inquiète poliment « excusez-nous mais qu’est-ce qui
est bloqué ? » Elle précise que Marseille a bloqué le dossier. « On ne peut
rien faire ». Je ne fais pas de ramdam mais j’insiste fermement, si bien
qu’elle accepte de nous communiquer le numéro de téléphone du service
marseillais chargé du dossier de Katia. J’appelle de la cour même de la
sous-préfecture : « Le poste 6614 s’il vous plaît. » « Non monsieur aucune
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décision définitive n’est prise à l’endroit de G. Katia, mais il me faut vous
dire que son dossier risque effectivement d’être rejeté. » La correspondante
laisse filtrer que des soupçons pèsent sur les raisons réelles du mariage de
Katia avec un français. Soupçon de mariage blanc. Je réponds que si tel a
été le cas, Katia n’aurait jamais accepté le divorce. Elle aurait patiemment
attendu d’être en possession de la carte de séjour avant de demander le
divorce ! « C’est l’exécrable relation entre elle et son mari et ses beauxparents
qui a été à l’origine du divorce, madame. Elle a été maltraitée par
sa belle mère ». L’employée comprend bien et nous demande d’adresser
une requête à qui de droit. « Quoi qu’il en soit, ajoute-t-elle, Arles ne peut
lui refuser la prorogation de son récépissé tant qu’une décision définitive
n’est pas prononcée. » Nous revenons au guichet. Explications, excuses,
confirmation… Katia ressort avec une nouvelle carte valable jusqu’au
quatre juin, mais elle n’est pas satisfaite pour autant. Elle plie le précieux
papier gris et le glisse délicatement dans son fourbi. Katia pensait que cette
fois-ci on lui remettrait une carte de séjour d’une année ou plus. Je redoute
que ce soit le dernier récépissé qu’on lui délivre. Comme je ne veux pas la
décourager je ne dis rien. Cette conjoncture ne m’incite pas à lui remettre
le cadeau que je lui ai acheté à Oran. Nous reprenons la route pour rentrer.
On entendrait des mouches ou des moustiques faire la rumba dans l’air,
mais il n’y a nul insecte dans l’habitacle. Lorsqu’elle rompt le silence c’est
pour injurier tous ceux qui, derrière un bureau anonyme à Marseille ou
ailleurs, l’empêchent de vivre sa vie, comme eux vivent la leur. « Irouhou
ikawdou ». Fichtre ! Il est rare que Katia s’exprime ainsi. « Je resterai ici.
Si je retourne au Maroc, je meurs. » Que lui répondre au-delà des mêmes
banalités ressassées lorsque l’esprit s’engourdit de lassitude ou lorsque
l’impasse pointe ? Nous arrivons à Sénas. Grande place du marché. Je lui
dis qu’il est primordial de se ressaisir, de rassembler les débris de sa
lucidité malmenée, de glaner les bons arguments pour constituer un dossier
béton. En d’autres termes il lui faut cibler son objectif à partir d’une autre
meurtrière. Tout reprendre : raisons du divorce, relations avec son ex bellemère,
ses efforts d’insertion, sa mort sociale si elle retourne au Maroc… Je
lui livre le fond brut de ma pensée « Katia, il te reste une réelle petite
chance. Celle de te marier en urgence, et cette fois vraiment pour les
papiers ! »
Samedi 6 – 23 heures 45.
J’arrive du « Bureau », le pub de Sénas. Auparavant j’étais avec Katia.
Je l’y aurais invitée, mais elle aurait refusé. Elle ne pénètre
malheureusement pas dans ces lieux. Hier elle m’avait adressé des
messages, que j’ai découverts ce matin, par lesquels elle me demande de
l’appeler. Je l’ai contactée vers onze heures pour lui proposer de faire un
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tour l’après-midi. Elle a accepté. Elle était plutôt déprimée la gamine.
« Cette sortie lui fera du bien » ai-je pensé. Par obstination et par
superstition elle a choisi Arles. Personnellement, peut-être aussi par
superstition, j’aurais pris la direction du nord ou de l’est mais pas celle
d’Arles. Katia a préféré s’en tenir à son choix, elle voulait aller à Arles. A
dix-sept heures nous y étions. Nous tournions en rond tout en nous répétant
qu’il nous fallait quand même poser pieds. Katia commençait à
s’impatienter et moi je n’étais pas loin, lorsqu’il lui est venu une idée
irrésistible comme peut venir une envie d’uriner qu’on ne peut réprimer.
Ici et maintenant elle voulait conduire ! Alors elle a conduit. Je l’ai gratifié
d’une véritable leçon le long du peu tumultueux Rhône, à hauteur de la
gare riquiqui, près du jardin de la vieille arlésienne enturbannée comme
son maître Vincent, le Hollandais mutilé. Le terrain, peu fréquenté car peu
engageant, se prête parfaitement à ce genre d’exercice. Nous n’avons pas
eu à craindre de la circulation, il n’y en eut point. Aucune ombre de voiture
fouineuse ou égarée. Katia a frôlé un arbre et cogné contre un trottoir
certes, mais elle a réussi à épargner nos vies, c’est quelque chose ! Les
problèmes de cartes de séjour qu’elle avait oubliés lui sont revenus en
pleine figure dès le cours terminé, comme un boomerang de la Nouvelle
Galles du sud. Elle n’a pas cessé de ressasser les mêmes récriminations
contre la préfecture, contre sa famille, contre Dieu et contre elle-même.
Elle m’a relancé à propos de Khaoui, le gars qui aide aux démarches pour
l’obtention de la carte de séjour. « Ce que tu devrais faire en urgence c’est
te rapprocher de la préfecture » lui ai-je répondu, ajoutant qu’elle devrait
s’y présenter avec un courrier détaillant les raisons qui l’ont fait accepter le
divorce. Elle m’a répondu qu’elle ira lundi ou mardi avec son frère. Elle
m’apprend au passage qu’il a fui définitivement le bordelais depuis le mois
dernier. Il en a eu assez de l’isolement et du chômage. Il a préféré revenir
auprès de son épouse et de son enfant qui se trouvent dans notre région.
Lorsque je lui ai annoncé que le gars de Marseille ne veut pas lui faire de
fiches de paie bidon, je ne suis pas sûr qu’elle m’ait entendu. Elle était
plongée dans des pensées probablement peu roses. Pour l’en extraire j’ai
dû faire le pitre. Je lui ai remis le ticket Millionnaire que j’avais gardé sur
moi depuis la mi-janvier. Elle a gratté, gratté… à vide. Comme elle a,
malgré tout, la tête bien vissée sur les épaules et qu’elle se doutait
instinctivement de quelque chose, elle a profité d’un moment d’inattention,
qu’elle a dû guetter, pour glisser sa main dans la poche de ma veste et d’en
extraire le paquet que je lui destinais. J’étais occupé à répondre au
téléphone à Rian et ne pus par conséquent empêcher son geste. Elle
découvrit le bracelet qui l’émut comme une madeleine parfumée à la fleur
d’oranger. Elle fut touchée de découvrir que j’avais pensé à elle à Oran.
Elle me l’a dit. Je lui ai remis aussi les CD. Katia fut émue, touchée et
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attendrie, mais pas au point de souhaiter dîner à Arles ou ailleurs ni même
d’accepter mon offre. « Il y a une émission de variétés que j’aimerais bien
suivre » crache-t-elle. Aucun contre-argument, aussi massif fut-il ne serait
venu à bout de son désir de retourner au foyer. Derrière son obstination il y
avait bien sûr du vide et chez moi une décision en devenir. A quoi bon
insister ? Lorsque nous sommes arrivés à Sénas, au moment de nous
séparer elle a commencé à faire des manières. Elle a refusé de m’embrasser
prétextant je ne sais quoi. Je me suis demandé si elle ne jouait pas
simplement, cela aurait atténué ma déception. Katia ne jouait pas. Elle ne
m’a jamais manifesté le moindre amour, la moindre attention, le moindre
signe. Et moi je n’y crois plus depuis… bof ! A vrai dire des sentiments
ambivalents se sont nichés en moi. Deux sentiments contradictoires me
ballottent d’une décision à prendre, à une autre opposée. Faut-il ou non que
je me fasse une raison définitive ? Dois-je fermer l’oeil et continuer ou bien
la quitter parce qu’elle ne retient pas les leçons du passé ? Rien n’est moins
clair. Il m’a fallu deux ans pour me rendre compte de la supercherie. La
supercherie que Katia contribue à engraisser et qui consiste à convaincre
un quinquagénaire que l’écart qui le sépare d’une diane n’est qu’un mot.
Le fait est que ce mot est dissocié de toute réalité concrète. La supercherie
s’incruste dans la pensée lorsqu’on refuse de voir le lien entre cette réalité
concrète et ce mot qu’on lui substitue. Un mot pour une réalité. Cette
réalité elle m’a pourtant partout été suffisamment martelée à Oran par des
énergumènes peu amènes, sans envergure et dépourvus de vergogne. Dans
les bus, dans les magasins, dans les bars, partout on me l’a balancée
comme un mauvais miroir. Une réalité enveloppée dans des sollicitudes et
des délicatesses à la fois bienveillantes et hypocrites… « Assieds-toi si Elhaj
», « ya bba cette chaussure te va mieux », «‘ammi tu veux un ou deux
glaçons, c’est comme tu veux cheikh ». Partout : « bouya, ’ammi, khali, Elhaj
». Partout ; oh les bâtés ! L’écart qui sépare un guignolesque
cinquantenaire d’une minette n’est pas qu’un mot. Non, l’écart n’est pas
qu’un mot, il est un baluchon dans lequel se cognent des dizaines d’années,
des centaines de mois et de semaines, des milliers de journées. Je n’évoque
pas les heures ou les clepsydres cela me donnerait le tournis du siècle.
Cette fille est sans consistance peut-être, mais ses pieds sont bien scellés au
macadam. Pourtant je ne suis pas prêt de la quitter, tout simplement parce
que je suis profondément convaincu qu’elle a énormément besoin de moi
dans tous les domaines, qu’ils soient financiers, administratifs ou même
affectifs. Parce que je l’aime aussi, pourquoi le cacherai-je ? Lorsque nous
sommes arrivés devant le foyer, au moment de nous séparer elle a
commencé à faire des manières. Elle a dit : « appil-moi, ne me laisse pas
comme tu fais, n’attends pas que ce soit moi qui t’appil, sitepli appil-moi »,
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mais elle a refusé de m’embrasser prétextant je ne sais quoi. Cette fille a
besoin d’un père suppléant. Mais pourquoi ne le dit-elle pas clairement ?
Je m’en suis allé prendre quelques remontants au « Bureau. » Ce n’est
pas une bonne solution non plus. Le jour vient de basculer. Je suis remonté.
Lundi 15
Comme chaque matin à 7 heures 55 pétantes, le Slama de France Cul
récidive. Ce matin il distille son venin dans les esprits. Il reproche aux
Espagnols d’avoir mal voté en éjectant le Partido Popular. Il ironise jaune :
« …devant un chantage terroriste d’une gravité exceptionnelle l’électorat
espagnol a réagi magnifiquement, il a voté pour la trouille, pour le
renoncement, pour Munich… ». L’enfoiré, le briseur.
Mercredi 17 mars
Avec les stagiaires nous avons fait une ballade le long de la Durance en
direction de Cabannes. Trois heures de promenade pédestre, aller et retour,
sous un soleil aux aguets prêt à nous gratifier des splendeurs qu’il déploie
en maître en juillet.
J’ai pensé à toi. L’année dernière tu étais parmi nous. Tu n’as pas
répondu au texto que je t’ai adressé mardi 9 à quinze heures trente :
« où es-tu ? » ai-je écrit, te signifiant que je m’inquiétais de ce que tu avais
pu recevoir comme réponse de la préfecture où tu devais te rendre avec ton
frère. Tu ne t’es plus manifestée depuis la leçon de conduite. Onze jours
blancs, vides, longs.
Cette année je n’irai pas au Salon du livre de Paris.
Jeudi 8 avril
Elle a hanté une partie de ma nuit. L’horoscope maussade de ce matin
tombe à point. Il me met en garde. « Lion : Si vous constatez que les
choses évoluent dans le sens opposé, redressez la barre avant qu’elle ne
retombe sur vous. » La réalité qui ne fricote pas avec l’hypothétique est un
peu plus morose que lui. Je crois bien que cette fois il n’y a rien à
redresser. C’est bien terminé. Aucun signe depuis le six mars. Un mois
blanc, vide, silencieux, long. J’ai horreur du printemps. A-t-elle peur de
mon camping-car ? J’ai eu entre les mains une annonce qui aurait pu
l’intéresser. J’ai écrit à son intention ce message « La société Ramirez qui
se trouve à Mérindol sur la route d’Aureille, recrute pour le
conditionnement de fruits… te présenter dès le 13 avril. » J’étais sur le
point de le lui envoyer lorsque j’ai réalisé que Katia ne peut pas se rendre à
Mérindol faute de moyen de locomotion. Je ne cesse de penser à elle. Ce
silence avive mon amertume. Lorsque je suis près d’elle Katia s’en fiche,
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hautaine et distante sans s’en donner les airs, sans assumer. Lorsque j’en
suis éloigné elle m’ignore autant. Ce silence me fait souffrir de la savoir à
jamais disparue. J’en suis là enrobé d’amertume printanière. Je hais le
printemps. Je n’aurais même pas à faire le choix de la quitter ou non.
En Algérie on vote aujourd’hui, mais contrairement aux pays
respectueux de leurs citoyens, le président sortira des képis plutôt que des
urnes. Ce sera ou Bouteflika ou Benflis. Les figurants seront priés de
repasser. Les Algériens qui ne sont pas dupes pour un douro, disent en
vaquant à leurs honnêtes occupations « Moussa El-haj ou El-haj Moussa,
kifkif, hna fi hna. » Quant à moi cela m’est égal. Je ne participe pas au
cirque. J’ai une pensée pour mon ami Ali Mécili, assassiné par des
barbares commandités par la SM (sécurité militaire).
Katia est perdue.
Lundi de Pâques, 12 avril.
Ce matin à neuf heures dix nous sommes, Rian et moi, dans le bar de
Khaoui. Nous y sommes arrivés tôt car nous avons l’intention de profiter
de la journée et nous rendre à la feria d’Arles. Le rendez-vous avec ce type
a été pris samedi par Rian. Nous étions attablés à la Brasserie petit Nice.
Nous prenions un verre en brocardant sur des amis, puis en taquinant des
voisines de table, jeunes, belles et étincelantes comme des lunes pleines.
C’est probablement parce qu’il a été perturbé par elles que Rian a pensé à
Katia, il m’a demandé comment allait el-petita. J’ai levé les deux bras en
faisant la moue lui signifiant ainsi qu’il n’y avait rien de bon. C’est alors
qu’il a quitté la table en marmonnant quelque urgence. Il est revenu
quelques minutes plus tard le visage inutilement renfrogné : « J’ai appelé
Khaoui, il veut nous rencontrer lundi. » Ce gars ne me plaît pas ai-je pensé.
Au même moment Rian a gesticulé en haussant le ton « Tu n’as pas le
choix, nous le rencontrerons lundi. » Nous avons pris d’autres verres et
avons continué à blaguer avec les novices qui manifestement avaient
quelque pitié voilée pour les deux guignols que nous étions à leurs yeux
ingénus. Elles nous ont tolérés longtemps. Sur la route du retour j’ai
transité par Sénas. La fenêtre du troisième était ouverte et cela m’a rassuré.
Nous sommes donc dans le bar du type. Dire que ce réduit est un bar,
c’est faire injure à tous les débits de boissons qui se font un honneur de se
pomponner comme il faut pour accueillir les consommateurs. Ce trou n’est
pas un bar. Nous devrions nous dispenser de le désigner ainsi. C’est un nid
de crabes, un tripot voguant à la lisière de la clandestinité. Nous y sommes
entrés le nez pincé. Un néon borgne sur le point de se crasher assure
comme il peut, aussi peu qu’une lampe à pétrole, l’éclairage de deux tables
de joueurs de cartes agités. Je me demande s’ils ont passé toute la nuit à se
259
quereller. L’odeur de tabac froid et les émanations des latrines me donnent
la nausée. Le gars nous accueille dans son « bureau ». Pour y accéder il
faut traverser la salle et la cour sur laquelle donne le minuscule cagibi. Le
local est un trou sombre envahi par toutes sortes d’objets mais aussi par
des dossiers suffisamment mis en relief pour que l’on comprenne qu’ils
sont posés là pour crédibiliser le lieu qui en a tant besoin. La discussion
part dans tous les sens sauf le bon : l’Algérie et la France, 62, De Gaulle,
les enfants des quartiers nord, la police, sa famille… Je fais du pied à Rian
qui se redresse et coupe courageusement l’importun : « comme je te l’ai dit
au téléphone, Razi mon ami d’enfance, a besoin de tes services ». Nous ne
sommes que trois dans le réduit mais Rian me désigne en inclinant la tête,
le menton bien en avant. « Si je peux bien sûr, pourquoi pas eh ? » dit
l’autre. « Tu te souviens, il m’avait accompagné ici il n’y a pas
longtemps ». Le type ne réagit pas. Nous lui expliquons dans le détail.
« Elle a vingt ans ? elle est divorcée ? » Il bave le chien. Il pose une main
entre ses cuisses le fils de porc. Il dit « je ne lui demanderais que 300 €.
Habituellement je prends 700 € mais pour elle, enfin pour vous, parce que
c’est vous, je ne prendrais que 300 ». Ça sent mauvais mais Katia n’a pas
d’autres choix. A ce jour elle n’a pas reçu de courrier de la préfecture : ni
positif ni négatif. S’il ne fallait que ça pour qu’elle reste à mes côtés !
J’écris cela avec un certain détachement il est vrai. Mon coeur ne bat plus la
chamade comme il y a un an. Il n’empêche, j’aimerais tant qu’elle demeure
à mes côtés ou pas loin. Je ne sais plus. Mon coeur, ma tête, mes pieds
balancent au gré des jours et des humeurs entre le zist et le zest.
« N’hésitez pas à m’appeler » me dit le gars. « Je n’y manquerai pas, mais
auparavant il va me falloir exposer la situation à ma nièce, enfin à la fille
de ma belle soeur. » Par nécessité devant ce gredin, ce fils de saligaud, cet
enfant de canaille, je fais de Katia un membre de ma famille. Aussitôt,
comme pour s’excuser, l’obscène enlève la main de son entrejambe. Nous
quittons le malotru et prenons la route d’Arles.
Comment faire pour que Katia soit mise au courant de cette rencontre,
car enfin il est important et dans son intérêt qu’elle le soit. Je pense un
moment lui adresser un message puis je me ravise. Je ne bougerai pas
avant qu’elle fasse le premier pas. Cette fête d’Arles sans Yasmin’
renferme un goût étrange. Je repense à ses joies, ses rires, ses facéties. Je
revois ses jambes, sa tête, ses bras, enfin tout son corps se tortiller sur le
siège en moleskine de ma vieille trottinette poussive. Je la revois se
pencher en avant tellement elle rit, la tête frôlant les genoux et les cheveux
tombant en avant ! Je la revois dans le restaurant soudain se relever, les
yeux mouillés et les cuisses croisées, serrées l’une contre l’autre, supplier
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« ça yi, ça yi sitepli » tellement je la faisais rire. Elle heureuse et moi
comblé de la voir ainsi saturée de joie en ma compagnie.
– Ça va ?
C’est Rian. Nous sommes sur le boulevard des Lices encombré. La feria
d’Arles captive chaque année des milliers de fêtards, d’aficionados,
d’amateurs de bonnes chairs et de curieux de tous cieux. Rian se dirige
vers un stand pour tirer, avec des pelotes faites de vieilles chaussettes
bourrées, sur des boites de conserve vides posées les unes sur les autres :
huit en base, puis sept, puis six… Des pyramides pour pucerons agités.
« Faites-les disparaître, trois parties pour trois euros ! » crie le forain. Je
l’observe quelques instants, puis m’écarte. J’ai envie d’être seul quoique
les lieux ne se prêtent pas vraiment à la méditation. J’avance un peu au gré
des stands. Une autre fête occupe mes pensées. Je vois Yasmin’ courant de
manège en manège, léchant une barbe à papa ne sachant où donner des
yeux devant tant et tant d’attractions. Montpellier, Sénas, Nîmes, ah
Nîmes ! Je pense à ses joies, ses rires. Je la vois se tortiller sur le siège de
ma vieille 505. Elle se penche en avant, folle de rire, la tête sur les genoux
comme ensevelie sous ses longs cheveux. Je rêve devant cette foule
bigarrée, bruyante et joyeuse. Je suis avec Yasmin’. Elle m’offre la main
que je saisis avec délicatesse. Elle pose sa tête sur mon épaule comme dans
les films – je regrette un chouia qu’on ait la même taille, un mètre
soixante-sept environ (elle a pris quelques centimètres qui font que
désormais elle me dépasse). Quelques mèches de ses longs cheveux
fouettent ses yeux noisette. Elle me regarde et sourit. Ses divines lèvres
pourpres agrémentées de leur grain d’or tressaillent. J’y pose un doigt
hésitant. Elle se retire avec une infinie finesse si bien étudiée. J’ai froid.
Brusquement la sonnerie de mon portable m’extrait de ces moments
merveilleux. Et c’est elle la responsable. C’est Yasmin’ qui m’appelle. J’ai
du mal à saisir cette formidable coïncidence. Oui c’est Yasmin’. Je luis dis
que je pensais à elle en ces moments précis. Une communication directe,
en amont du coup de fil, de conscience à conscience. C’est formidable et
incompréhensible ! Ce n’est pas la première fois que cela nous arrive. Elle
rit ! Rian avait parlé de télépathie. Nous en avons discuté sans trouver de
réponse. Quelle est cette chose, cette force, cette énergie qui lie nos
pensées ? Mystère. Pour dire la vérité c’est moi qui suis plus intrigué
qu’elle.
– Moi aussi je pensais à toi c’est pour ça que j’appelle. Fin’ rak ?
– Je suis à la grande fête d’Arles !
– Sahh ?
Elle m’en veut pour ne pas l’avoir invitée. Elle dit aussi n’avoir pas
répondu à mon message car elle n’avait plus d’unités. Je suis content de
261
l’écouter. Je lui fais part de ma rencontre avec Khaoui sans trop entrer dans
le détail. Elle dit avoir introduit un courrier à propos de sa situation, mais
elle est incapable de nommer le destinataire. Elle est stupéfiante. Elle
envoie un courrier mais ne sait pas à qui. Elle précise que la lettre a été
écrite par une dame d’une association de Marseille.
– Mais à qui l’a-t-elle adressée ?
– Je ne sais pas moi à qui, li mtkellef bel wraq.
Je lui promets de la rappeler mercredi ou jeudi prochains. Yasmin’ me
rend si heureux. Le simple fait d’entendre sa voix, son accent, son rire, me
rend joyeux. Sa légèreté, son insouciance aussi. Une joie juvénile
m’enveloppe. Nous n’irons plus aux bois, / Les lauriers sont coupés, / La
belle que voilà /Ira les ramasser. / Entrez dans la danse, / Voyez comme on
danse, / Sautez, dansez, / Embrassez qui vous voudrez.
Rian a tiré en pure perte. Il a perdu cinq fois trois euros sans gagner la
moindre peluche.

Lundi 19 avril
Katia m’a laissé un message dans lequel pointe une inquiétude
inhabituelle. La voix est cassée, étouffée. Elle dit : « appil moi sitepli ji
suis pas biène. » Je pense aussitôt aux papiers et c’est malheureusement le
cas. Elle a reçu ce matin une lettre de la préfecture de Marseille
l’enjoignant de quitter la France « dans un délai de trente jours. » Etrange
coïncidence, une autre de mes anciennes stagiaires qui était dans la même
situation que Katia (avec un passé assez identique : mariage, divorce,
mauvais traitements…) est aujourd’hui en voie de régularisation. Elle m’a
fait parvenir récemment les coordonnées de l’avocat en charge de son
affaire, maître Torj de Marseille. Yasmin’ a besoin de parler. Elle me
demande de me déplacer à Sénas.
Je lis et relis en silence le courrier : « …Il ne m’est pas possible de
réserver une suite favorable à la demande de délivrance d’un titre de séjour
en qualité de “conjoint de français”… Je vous invite à quitter le territoire
dans le délai d’un mois… Si vous n’obtempérez pas je me verrais dans
l’obligation… » Une lettre type. Yasmin’ ne cesse de pleurer. Je tente de la
consoler, de lui faire reprendre confiance. Elle est dans un état pitoyable.
Elle est inconsolable. C’est la deuxième fois que je la vois craquer. La
première fois je me souviens bien, c’était quelques semaines après son
entrée en formation, en octobre. Elle portait à ma connaissance ses
déboires encore tièdes alors. C’était dans le bureau de la documentaliste.
Trois larmes avaient coulé sur ses joues dans un silence poignant. Mais là,
elle est inconsolable. Je suis véritablement peiné et désarmé. J’appelle
262
Khaoui. Rendez-vous est pris pour samedi matin, « entre 9 heures et 13
heures. »
Mardi
Yasmin’ me dit qu’elle a l’intention de descendre à Marseille. Elle a
rendez-vous avec une dame qui s’occupe d’elle. Il y a une dizaine de jours
cette dame avait écrit un courrier à je ne sais qui. Yasmin’ n’a pas su me
donner le nom ou la fonction du destinataire. Lorsque je le lui avais
demandé elle a répondu : « Au président qui s’occupe des papiers. » Mais
qui est cette dame lui avais-je alors demandé. « Elle aide les gens ». Katia
n’en sait toujours pas plus. Aujourd’hui elle descend chez cette dame pour
lui remettre le courrier qu’elle a reçu de la préfecture.
Jeudi
Hier Yasmin’ a insisté pour que je l’accompagne chez la dame de
Marseille. Elle dispose d’un petit local dans un rez-de-chaussée
d’immeuble à la lisière des trois premiers arrondissements de la ville. On y
accède à partir de la rue d’Aix à hauteur de la place Jules Guesde, près de
la sublime porte d’Aix. Forcément sublime la porte, mais délaissée depuis
des lustres par des pouvoirs publics oublieux. La dame est un écrivain
public ! Lorsque je lui pose la question sur la destination du fameux
courrier elle me dit avoir écrit « à monsieur le président de l’Assemblée
nationale ». Je ne comprends pas le rapport qu’il peut bien y avoir entre un
haut personnage de l’Etat et une clandestine qui court après une
autorisation de séjour. Je le lui dis. La dame a marmonné quelques
amabilités, les yeux rivés sur sa machine à écrire sans âge. Notre
déplacement n’a rien apporté de plus.
Vendredi
Je suis à Sénas chez « First copy » pour relier une dizaine de volumes
de 200 pages environs chacun. Deux mille pages sur les atteintes aux droits
humains en Algérie. Bon gré mal gré je continue de m’intéresser à la
situation qui est faite aux citoyens algériens. La perspective d’un travail
approfondi sur ce sujet, précisément sur les disparitions forcées, ne m’a
jamais abandonné. J’ai patiemment assemblé des milliers d’articles,
d’interviews, de prises de positions, de déclarations officielles, des années
durant, pour les exploiter le moment venu. Un jour, il y a de cela une
éternité, j’ai pris conscience que le colonialisme intérieur était pire que le
colonialisme exogène car il est de notre premier cercle, il est de notre chair.
Le colonialisme intérieur nourrit avec le malheur et le sang des Algériens
ses malsaines ambitions. C’est de cette prise de conscience qu’a germé en
moi l’absolue nécessité de le combattre sans répit. Le combat que j’ai
263
poursuivi – toujours pacifique bien évidemment – a pris des formes variées
jusqu’à l’écrit. Je suis resté convaincu de la nécessité de continuer de le
mener car il y va de notre honneur, de mon honneur. Ma rencontre avec
Katia a quelque peu chahuté cette lutte et parfois, dans ma solitude, j’en ai
honte. J’ai honte de faire si peu aujourd’hui.
Katia m’appelle au moment précis où je sors de chez le relieur. Il est
dix-sept heures trente. « Sitepli rappil-moi ». Elle est en pleurs. Je lui
propose de nous rencontrer dans dix minutes sur la place du marché, face
au fleuriste. Quelque chose s’est passé en moi au moment même où je
prononçais ces mots. Je ne sais si c’est la combinaison des mots
« marché » et « fleuriste » ou bien celle de « Yasmin’ », « marché » et
« fleuriste » qui a fait sauté tous les filtres de ma mémoire et a libéré le
nom de cette belle et grande place, jusque-là séquestré. Son nom vient à
moi sans l’once d’un effort : place des Oléacées. Sapristi, Oléacées, mais
c’est évident !
Yasmin’ monte dans la 505. Elle n’a pas fini de s’installer qu’elle
s’effondre. Il me faut cinq longues minutes pour la calmer. Languide, elle
raconte. Ses larmes coulent sans discontinuer. Je suis bouleversé, déchiré.
Les larmes de lundi se noieraient dans celles d’aujourd’hui. C’est dire que
son chagrin est immense. Ma gorge se sèche. La volonté et la force que je
mobilise pour ne pas fissurer mon sang-froid, se plient devant l’émotion
qui m’accule dans mes derniers retranchements. Ma vue se trouble. Que lui
dire et comment ? Mes mots se font rares malgré moi. Je réussis cette
banalité : « pourquoi tu pleures, pourquoi tu désespères ? » Mais ces mots
virevoltent dans le vide. Ils n’ont aucun effet. Elle pleure longtemps
encore.
– On m’a dit qu’aucun avocat n’acceptera mon dossier car je n’ai
personne pour témoigner des violences que j’ai subies. Mais comment ya
Allah avoir des témoins alors qu’à seize ans je ne connaissais personne.
Mon mari me battait, il m’enfermait et il partait. Et sa mère était de
connivence…
Mes mots couchés sur ce papier, ne reflètent pas exactement ses dires.
L’écriture est aisée. Ces mots en effet que je viens de transcrire ont été
accouchés dans la douleur, par saccade.
– Ecoute-moi, demain nous expliquerons tout cela à Khaoui, arrête de
pleurer.
– Je dois maintenant quitter le foyer sinon les policiers viendront m’y
cueillir.
– Mais pas du tout ! Tu crois être la seule personne dans toute la région
à être dans cette situation ? et puis la police n’a pas que ça à faire !
264
– Je n’ai plus de récépissé donc plus d’aide au logement plus rien, je
n’ai plus le droit de travailler, de me former, rien, je ne suis rien… J’ai
envie de mourir. La mort seule me libèrera de cette inhumanité.
Toute tentative de consolation est vaine. L’instant d’un cillement c’est
toi que j’enserre affectueusement. Je pense à toi très chère H… Cette
incommensurable solitude, poignante à l’outrance m’émeut au-delà du bon
sens. Les contours de mes yeux sont caressés par un fluide amer. Les
larmes – les miennes – dont j’avais réussi à contrarier l’avancée, coulent
sans retenue sur mes joues. Je n’esquisse même pas un geste pour les
dissimuler, les essuyer. Je n’en ai pas honte.
– Je dois quitter le foyer.
Je ne sais plus quoi lui dire, quoi faire.
– Ma tante a accepté que je retourne chez elle.
Ça c’est une vraie bonne nouvelle, mais je ne peux plus rien lui dire. Je
me souviens que Katia pensait louer une chambre chez un particulier et
m’avait fait du pied. J’ai fait la sourde oreille et j’ai fermé l’oeil car je ne
peux financièrement prendre en charge une location en plus de la mienne.
Pour être honnête je dois ajouter que Yasmin’ a été souvent ingrate à mon
égard. Mais est-ce le moment d’y revenir ? Je suis content que sa tante ait
finalement accepté de l’accueillir à nouveau. C’est peut-être là le résultat
des pressions exercées par les parents de Katia sur elle ? Je pense à sa
mère, quant à son père qui est dans les environs, il passera la réconforter à
dix-huit heures trente. Comme elle a décidé de quitter le foyer, elle lui
confiera ses effets et lui demandera conseil. Il est temps de la quitter,
provisoirement.
Dans un bar du centre je prends quelques verres. A vingt heures
Yasmin’ me rejoint sur la place des Oléacées. De nouveau elle pleure. Elle
monte dans la voiture et tombe sur moi. Elle s’écroule. Je l’embrasse
affectueusement sur la joue humide. Sa main tremble. Elle est brûlante.
Elle me dit avoir confié à son père tout le bien que je lui procure. Elle dit
que son père est d’accord pour que je l’accompagne demain à Marseille.
Elle ajoute : « je lui ai tout dit de toi. » Elle me raconte dans le détail des
pans entiers de sa vie qui m’échappaient. Jusque-là Yasmin’ me racontait
ce que bon lui semblait. Aujourd’hui elle dévide son histoire sans ambages.
Nous sommes enlacés tels père et fille. Je le vis ainsi. Etranglé par
l’émotion je lui bredouille « ne pleure pas ma fille, ne pleure pas ». Elle a
tout dit de moi à son père qui est d’accord pour que je l’accompagne
demain à Marseille. Cela me touche. Mon bras entoure sa tête : « ne pleure
pas ma fille, ne pleure pas ». Katia ne relève pas. Peu à peu je lui fais
reprendre confiance, un soupçon de confiance. Nous souhaitons au plus
profond de nous ne plus bouger. Mais hélas, nous sommes bien obligés de
265
nous séparer. Yasmin’ me promet de faire un effort pour avaler un yaourt.
Elle ne mange plus depuis quatre jours.
Samedi 24
A dix heures pétantes nous prenons la direction des quartiers nord de
Marseille. Katia a pris un mezoued rempli de tous les papiers pouvant
potentiellement contribuer à faire avancer son dossier de carte de séjour.
Elle a tout pris. Khaoui nous attend devant son bar. Présentations. La
discussion se déroule dans sa niche encombrée. Elle est longue. L’abruti
promet monts et merveilles et ses yeux malsains de hobereau affamé
lorgnent vilainement. Ils ne me plaisent guère et c’est peu dire. Il finit par
l’ouvrir. Il m’ignore, n’adressant la parole qu’à Katia. Elle lui a tapé dans
l’oeil – ce qui en soi n’est pas étonnant. Quel âge a-t-il ce mal fichu, ce
tordu, ce gringalet, ce petit ? Je culmine à un mètre soixante-sept d’accord,
mais je n’ai pas tous les défauts de ce dépravé. Il prépare à son nom une
carte de son association. Il ne regarde pas la photo qu’elle lui remet, il la
scrute, il en harponne chaque centimètre carré. Il est atteint ma parole
d’exophtalmie (c’est bien cela, j’ai vérifié : « légère saillie du globe
oculaire »). D’un moment à l’autre les globes oculaires du dégoûtant
risquent de quitter leur cavité pour se répandre sur la photo ! Je le guette. Il
tend la carte d’adhésion à Yasmin’ qui se laisse embarquer par les idées
malsonnantes du chnoque. Idées qu’il enveloppe dans des paroles
délicates. Il sait faire et cela m’exaspère beaucoup. Nous le remercions et
l’abandonnons à ses sales pensées. Une fois à l’abri dans la voiture je
relativise lourdement.
– Il te promet du travail, une carte de séjour, un logement… Surtout
reste sur tes gardes. Ton objectif premier c’est l’obtention d’une carte de
séjour ok ? Soyons positifs mais restons vigilants, il est trop généreux pour
être honnête ce Khaoui.
– Tu as vu ses yeux ?
– Eh comment, il voulait te manger !
Je me gare dans le quartier Belsunce. On mange une spécialité oranaise,
la Calentica (1 € la part). Yasmin’ découvre et apprécie.
– Ci avic quoi ?
– Des pois chiches et de l’eau ! Tu prends 250 grammes de farine de
pois chiches que tu mélanges à un litre d’eau. Tu bas comme pour une
omelette.
– Coum ène oumlette ?
266
– Oui, et tu laisses reposer une nuit. Tu ajoutes du sel, du poivre et deux
petites cuillers d’huile d’olive. Tu verses ensuite dans un plat que tu mets
dans un four bien chaud pendant trente minutes. Ta Calentica est prête.
– Sehla !
– Très facile, mais n’oublie pas le cumin au moment de servir, c’est
essentiel. Tu saupoudres toute la part comme on vient de le faire là.
– Ci tris bonne !
Nous reprenons la voiture. La conversation est sans grand intérêt,
tellement elle est fatiguée (à Oran on dit hadra bessla) que la route du
retour me paraît interminable. J’aime beaucoup les digressions de Yasmin’
mais parfois leur répétition me lasse au plus haut point.
– Ma tante a accepté que je reste chez elle. Mon père a pris beaucoup de
mes affaires.
Je lui montre que j’ai bien entendu.
– Appil-moi souvent sitepli, ne me laisse pas.
Je lui promets de l’appeler souvent.
– N’hésite pas à venir me chercher quand tu veux car ma tante est au
courant, même si tu viens jusque chez elle, il n’y aura pas de problème.
Je lui dis que je n’hésiterais pas. Yasmin’ m’a remis le sac de
documents afin que je lui prépare un recours que Khaoui déposera auprès
du tribunal administratif de Marseille. Khaoui n’est pas analphabète, mais
il est incapable d’écrire un courrier. L’Académie relèguerait ses prétentions
au niveau qui lui sied parfaitement, c’est-à-dire le dernier. Nous
retournerons dans quelques jours à Marseille pour lui remettre le dossier
complet.
Je me rends compte aujourd’hui combien mes pensées étaient laides et
même indignes de moi lorsqu’à la veille de l’échéance du titre de séjour de
Katia j’avais souhaité qu’on ne le lui renouvelle pas. Etait-ce en mars de
l’année dernière ?
Dimanche
Belle journée. Le ciel est entièrement dégagé et la température très
agréable. Je suis en Camargue, à Méjanes exactement, au coeur du delta du
Rhône. Je me suis installé sur un chemin en bordure d’une rizière où
bientôt le riz sera mis en eau, à quelques mètres de l’étang de Vaccarès. Au
loin vaquent taureaux noirs, chevaux blancs, et probablement flamants
roses, cols-verts, Hérons pourprés et toutes sortes de migrateurs
printaniers, dans un mutuel respect. Katia n’a pas voulu venir. Je n’ai pas
insisté. « Dimanche ji diminage chi ma tante » m’a-t-elle répondu.
J’entame la lecture des documents et de toutes les notes que j’ai prises pour
267
introduire un recours auprès du Tribunal administratif. Je repense à tous
ces moments de vie de chienne qu’a fait mener à Katia son corniaud d’ex
mari.
Mardi 27
Hier j’ai rencontré Yasmin’ à Sénas. J’y étais pour photocopier le
dossier complet en quatre exemplaires comme l’a demandé avec insistance
Khaoui. Nous avons longuement discuté. Exclusivement de ses problèmes.
Katia s’est installée chez sa tante qui l’avait fait tant souffrir, mais elle n’a
pas d’autre alternative.
Hier et aujourd’hui j’ai appelé des avocats susceptibles de prendre en
charge son dossier. Da el-Mouhouv qui est un important camarade
politique de Paris m’oriente chez une de ses vieilles connaissances du
barreau de Paris qui me donne à son tour les coordonnées d’un de ses
proches collègues à Marseille. Peut-être aurons-nous un jour besoin de ses
conseils et aides. Je dis « un jour » car aujourd’hui Katia préfère que nous
prenions rendez-vous avec Houria A. l’avocate que son père a proposée et
qui officie dans la rue Paradis, à hauteur de la Banque de France, trottoir de
droite en revenant de la place Castellane. Ce sera le mardi 4 mai. Demain
nous irons voir Khaoui qui a accepté de nous recevoir.



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