mardi, février 26, 2008

29- L'Amer Jasmin de Fès: 07 février

Samedi 7 février.
Le petit déjeuner pris, je n’ai plus qu’à tirer la valise et fermer la porte à
clef. Je n’ai pas cette chance ou malchance qu’ont certains de posséder un
matou de gouttière ou un siamois, des piranhas ou un silure ou encore un
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boa domestique. Je n’ai par conséquent pas à les faire garder, nourrir,
jouer. Ou à me poser les plus tordues des questions à leur propos.
Les premiers bus tardent à pointer leur museau chromé. Je me dirige
donc vers la gare à pied. La circulation est fluide et les chauffeurs sont
prudents. La visibilité s’affirme avec paresse. A 6h50 je suis installé dans
le train. Direction Marseille. Il fait relativement bon : dix à douze degrés.
Dans le wagon trois contrôleurs s’ennuient de l’absence de fraudeurs
matinaux. 7h34, de ses hauteurs la gare Saint-Charles accompagne sans
complexe le nouveau bout du nez du jour. La brume qui apparut dès l’aube
est encore indécise. Une belle journée s’annonce. Je parcours à pied la
distance qui s’étale entre la gare et le port d’embarquement pour l’Algérie.
Une halte et un café serré, pris à mi-chemin du boulevard des Dames,
achèvent de me mettre d’aplomb. Maintenant la brume se dissipe
lentement, elle glisse pour peu à peu céder l’espace à un ciel pur. Le navire
est là, frôle le quai, majestueux, mais il y a encore peu de monde à
l’embarquement. Rian m’appelle pour me souhaiter une bonne traversée et
un bon séjour. « N’oublie pas l’huile ! » C’est promis, je ne l’oublierai pas.
Rian n’est pas le seul à m’en commander. C’est une habitude chez
beaucoup d’entre nous. Si tu vas à Rio ou au bled n’oublie pas l’huile de
là-haut. C’est un leitmotiv assumé par les partants et les autres. On ne peut
pas oublier l’huile d’olive ou bien les oranges ou les dattes. Même si l’on
habite en PACA où la bonne huile et les agrumes sont bons et abondants.
C’est une question d’odeur, de passé et de terroir. Peu importe que ce soit
tel ou tel produit, pourvu que l’odeur réelle ou supposée de la terre de nos
ancêtres les imprègne. Il est dix heures et le Cesme-1 pointe à peine le bout
du nez là-bas à l’extrémité de la jetée. A cette heure-ci il aurait dû larguer
les amarres. J’apprends que l’imposant paquebot, là devant nous, fier
comme un calligramme exubérant d’Apollinaire, n’est pas le nôtre. Le
temps s’étire et les habitués qui connaissent la musique, affluent sans souci
et sans stress. Les bruits de la ville se mêlent aux passagers dans l’immense
hall d’embarquement. Contrairement à l’année dernière je ne demande pas
à SFR de bloquer mon portable durant mon séjour à l’étranger. Les
voyageurs continuent d’arriver par petits groupes. Les passagers avec
voiture commencent à embarquer, guidés en cela par des mécaniciens
blasés. Nombreux évaluent la puissance des uns et des autres et
l’importance du respect à leur devoir, par la marque et le poids du véhicule
qu’ils conduisent. Certains sont si récents qu’on se demande comment font
leurs propriétaires pour se les procurer avant même que ces objets de désir
n’habillent les espaces publicitaires du pays constructeur. Ils avancent sur
des oeufs. A dix heures cinquante lorsqu’on appelle à embarquer les
passagers à pieds, « Alger par là-bas, Oran par ici », trois cents personnes
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et mille bagages se dressent comme une batterie de régiments de 14-18
pressés d’en découdre. On avance coude contre coude, poignée contre
poignée. Pas un espace n’est libre dans la partie avant du hall des départs.
Dans l’autre partie le vide s’est installé. Nous sommes quelques-uns à
rester assis comme si l’appel ne nous concerne pas : une dame âgée
accompagnée de trois enfants, un couple hautain, un sexagénaire français
et moi. Les enfants crient en courant, se faufilant tels des souris à travers
jambes et bagages de la foule compacte. Une heure, une bonne heure a
passé. J’avance enfin. Les uniformes sont à ma portée. Paf. Passeport et
billet contre carte d’embarquement. Quarante nouvelles minutes
s’écoulent. Je suis parmi les derniers passagers à monter dans le bateau. Le
monsieur français avance timidement, regarde à gauche, puis à droite, il
sourit à l’endroit de quiconque croise son regard. Peut-être sourit-il par
simple plaisir, à la pensée du voyage imminent. Peut-être pas. Un sourire
franc posé sur la face, un sourire comme loué et dont il semble vouloir
profiter jusqu’au dernier moment. Il doit être chef d’entreprise ou de
quelque chose. Le paquebot doit être affrété à des Grecs ou à des Turcs. A
treize heures on invite les passagers des cabines à se présenter au
restaurant. Une dame arrive en même temps que moi. Nous avançons, elle
derrière et moi devant. L’employé qui vérifie l’accès à la salle de
restauration est pris au piège de ses propres présuppositions. Il tend le bras.
« Bonjour monsieur, madame, vous êtes ensemble ? » « Heu, la dame, heu,
non, non, je suis seul. » Il me pose alors la question qu’il n’aurait
probablement pas posée si j’avais répondu par l’affirmative. « Vous buvez,
je veux dire vous prenez du vin ? » C’est la question. Je lance un spontané
et fier « Oui », ravi de savoir que le précieux liquide n’est pas encore
interdit sur les navires gérés par les nôtres. J’aime le vin. C’est mon grand
péché mignon, ma faiblesse. D’aucuns préfèrent la pêche ou la pêche à la
ligne, d’autres, moins nombreux, la chasse à courre taïaut, taïaut. Moi
j’aime les arômes que dégage un bon cru, fruités ou épicés. Je ne fais de
mal à aucun être en dégustant un bon verre de vin ici ou sous une treille au
mois de mai ou d’août. Sur le toit, l’aube est prise au filet du soleil. /Voici
le roi du jour dans la coupe du ciel. /» Il faut boire du vin » : ce cri
d’amour traverse /le temps et l’univers, au point du jour vermeil. Khayyam
est mon ami. Que de combats ai-je dû mener pour imposer l’idée simple du
respect des pratiques de chacun. En France cette question est anachronique,
mais là-bas au bled on est toujours prié de se justifier, de demander pardon
en retenant son haleine plus ou moins suspecte et en pointant le pif en
direction de la chaussée. Quelle humiliation pour un divin nectar. Le
paquebot c’est déjà un bout de bled flottant, mais les règles, qui naviguent
entre deux eaux, ne sont pas toutes appliquées, et c’est heureux en l’état
actuel des choses. Je reviens à l’employé chargé de l’accueil
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« alors mettez-vous là » me lance-t-il en prenant le ticket que je lui tends.
Le bout de carton porte la preuve que je loge en cabine et que par
conséquent j’ai droit d’entrée dans ce restaurant. Un matelot combinard
m’avait proposé mieux en échange de deux billets de banque. J’ai apprécié
l’attention, mais refusé l’offre. La dame a continué son chemin. Le commis
à la réception répète « là » et me désigne une grande table où il ne reste
qu’une place libre. Je m’y installe, Salam ’alikoum, ’alikoum salam. Il n’y
a ni zakouski ni kémia et plus de hors-d’oeuvre. Je me sers des spaghettis et
une cuisse de poulet. Deux cadavres de bouteilles attendent d’être
débarrassés. Deux bouteilles de vin algérien. C’est que, à la guerre comme
à la guerre, on ne vous attend pas ! Il y en a un dans le groupe qui ne
mange pas. Fourchette et couteau en mains il gesticule dans tous les sens,
le verbe haut, sûr de lui. Il riboule des yeux, heureux de l’effet qu’il exerce
sur la tablée. Un sourire-appât redresse ses vieilles pommettes. Les autres
mangent en écoutant ou bien feignant. Le gars parle absolument de tout.
C’est le timide chef d’entreprise français de tout à l’heure. Il n’est ni
français ni chef d’entreprise, encore moins timide. C’est un gros commis
de l’Etat algérien. Il est directeur dans un ministère ou une grande
administration. Peut-être bien la banque centrale. Mais enfin comment
s’est-il arrangé pour embarquer sans véhicule ? Ce n’est pourtant pas le
genre chez ces gens-là. C’est louche. Il est agrégé de je ne sais plus quoi, a
été ancien combattant contre les Viets (à quel âge ?) puis contre les
Français. Il a vécu aux Etats-Unis, puis en France, a connu de grands
hommes politiques (qu’il nomme). Il ne mange pas. Comme il parle il ne
peut manger. Il boit, ah ça oui. De temps à autre il ampute à son temps de
discours quelques secondes juste pour avaler une lampée de rouge. Il lui a
suffi de lever haut sa fourchette pour qu’on nous serve une autre bouteille
de vin. Il boit, mais ne mange pas. Il parle, raconte, affirme, révèle,
déclare. L’Algérie, les partis, le Pouvoir, les relations internationales…
Tout semble le passionner. Il maîtrise tout. Entre un coup de fourchette
dans la cuisse de mon poulet et une bouchée de pain, je lance « Oui mais
ce gouvernement n’a pas respecté ses engagements internationaux. » La
ficelle que je lui tends est une corde, mais le gars plonge en apnée
prolongée non pour la couper mais au contraire pour s’y agripper. Il a fait
un nouveau tour : 45 minutes ! Son assiette est pleine aux trois quarts.
Certains ont tenté de lui signifier de manger, mais lui, à chaque fois,
pensant qu’on voulait lui oter la parole, gesticule de plus belle en élevant
encore plus haut la voix. Le voilà maintenant à moitié debout négligeant sa
chaise, complètement emporté par son flot de paroles. Un tour de plus, je
veux dire quelques verres de plus et notre homme monterait sur la table, ou
même sur une barrique si on lui en présentait, pour convaincre son
auditoire. Le serveur est resté debout près de notre table, moins pour
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exercer son métier que pour récupérer des bribes d’informations ou de
rumeurs de hautes factures et de premières catégories. Il est enthousiasmé
par l’ambiance paroxystique de notre table bigarrée. Il ne se prive de rien.
Il guette nos moindres faits gestes et paroles, les mains croisées derrière le
dos. Il frise l’immixtion dans les affaires d’autrui. Un large sourire barre
son visage avenant de commis. Il sollicite soutien et compréhension. Nous
parlons tous en même temps. Le monsieur distingué cause maintenant en
aparté avec son voisin qui regrette aussitôt de l’avoir gratté. Chacun essaie
de caser le maximum de paroles ou de borborygmes au plus vite, avant que
l’autre ne revienne à la charge. Une nouvelle bouteille de rouge est servie
(Coteaux de Tlemcen comme les précédentes). Plusieurs clients des tables
alentours nous observent de leur dernier quart d’oeil, négligemment
réprobateur. Eux sont au régime sec ou à la beurk Badoit du sud. Le
déjeuner a duré plus de deux heures. Le restaurant s’est vidé sans que la
tablée ne s’en aperçoive. Le serveur qui est demeuré très attentionné n’a
rien osé dire. On ne sait jamais à qui on a affaire.
Nous sommes encore loin d’Oran, même si nous avons parcouru quatre
ou six miles marins. Je rejoins ma cabine pour un court somme, après quoi
j’entreprends de découvrir le paquebot. Sa piscine, sa cafétéria pour
fumeurs, l’autre cafet’, et bien sûr le salon-bar. Je m’y installe et
commande un jus. C’est un navire de haut standing et la classe du salonbar
suggère des conciliabules feutrés. Il n’empêche, SFR m’empoisonne la
vie en mer avec ses textos ; essentiellement de la publicité. bibibip – biii –
bip, bibibip – biii – bip… Je plonge sur mon portable. Cette fois non plus
ce n’est pas Katia, mais encore SFR. Supprimer message ? Valider.
Supprimé. Ce n’est pas Katia, mais son sourire unique m’accompagne
durant toute la traversée et au-delà. Il me suffit d’aller dans les archives
photos du portable et le choisir comme fond d’écran. Je tourne un peu en
rond, remonte en cabine m’allonger. Le calme que renferme celle-ci, la
nudité de ses murs et l’horizon flou qui divise son hublot me ravigotent. Le
soir venu, deux appels se télescopent : l’un est officiel, c’est l’appel à se
restaurer. L’autre est un appel parallèle, volontaire et militant, c’est l’appel
du muezzin. Personne ne lui a rien demandé, mais c’est ainsi, le plus rusé
des prieurs s’improvise imam ou muezzin et se fait remettre un micro par
un responsable du paquebot. Je réponds au premier appel. Je retrouve à la
même table du restaurant les mêmes gars, le même vin et les mêmes
discours émis par les mêmes personnes. Les mêmes discours saupoudrés
de quelques nuances générées par l’approche des côtes algériennes.
Comme on se connaît mieux que la veille, des sujets plus cruciaux
émergent (on verra demain) : l’importation des véhicules, des machines
diverses, les tarifs douaniers, les D3 ou LTA, les connaissements et
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connaissances, les difficultés ; mais aussi la France, Le Pen et le cercle
arctique…
Dimanche, toujours entre Marseille et Oran.
Huit heures trente. Le bateau glisse sur des eaux veloutées. La mer qui
préfère garder quelques temps encore ses couleurs nocturnes lourdes, est
outrageusement étale. Zite. Au dessus le ciel est couvert à l’infini. Le
paquebot, mû par une mécanique aussi lourde et complexe
qu’irréprochable, fend l’eau à la vitesse dit-on de trente à quarante noeuds à
l’heure. Deux puffins infatigables poursuivent le Cesme-1. Ils s’amusent à
dessiner de longues arabesques de part et d’autre du navire. Ils suivent les
vagues nées de la combinaison de la houle et du roulis à peine perceptible
du monstre filant droit devant. Ils survolent en longueur le bateau de poupe
à proue, font leurs demi-cercles et reviennent à leur point de départ. Ils
jouent ou se mettent à l’affût de poissons ou de quelque autre nourriture.
Ils recommencent plusieurs fois leur manège et lorsqu’ils se lassent, se
posent quelques instants sur le parapet du pont promenade avant de
repartir. Le paquebot absorbe aisément le timide vent qui se lève, de
régime nord-sud. Quelques passagers sur le pont maudissent, j’en suis sûr,
le temps qui traîne. Tiens voilà de nouveau les oiseaux. Au restaurant on
sert encore le petit déjeuner à dix heures : café, lait, un croissant, deux
tranches de pain, deux ridicules barrettes de beurre, un mini cube de
confiture. Pas d’eau, pas de jus d’agrumes.
Le préposé au comptoir du salon-bar accepte que j’utilise une des prises
pour recharger la batterie de mon caméscope. Il accepte aussi de me servir
un jus d’orange. Je suis, pour l’heure, l’unique client. Le calme règne.
J’ouvre « Algérie, le livre noir » que je destine à mon vieil et cher ami
Daden d’Arzew. C’est un assemblage de nombreux témoignages d’ONG
internationales sur les violations des Droits humains en Algérie. Un livre
de 251 pages, un long acte d’accusations fondées contre le régime
autoritaire du pays. J’en parcours une vingtaine de pages, puis remonte sur
le pont. Caméscope. Je redescends en cabine pour m’allonger un moment,
puis remonte de nouveau m’ennuyer sec. Finalement c’est dans le salonbar
qu’on se relaxe le mieux pensé-je. Je commande un Ricard et
m’installe. Je reprends l’acte d’accusation. Sur ma droite, au fond de la
salle quatre personnes échangent bruyamment, irrespectueuses. Par leurs
voix délibérément hautes, je veux dire insupportables, les agités convient
toute la clientèle (une trentaine de personnes maintenant) à leur
béguètement :
– La Clio, moi je te dis elle est plus avantageuse avec le change, la 606
par contre moi je te dis mmaaa… !
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– Mais la loi de finances tu l’as oubliée…
– Excuse-moi, salue ton Prophète, salue ton Prophète moi je te dis !…
– Que le salut soit sur lui, mais…
– Eddiwani galli ana mmaaa !…
– Que le salut soit sur lui ! mais c’est fini ça, la nouvelle loi de finances
stipule que pour cette année…
– Asmaa’ asmaa’ mmaaa… !
– A sahbi, kifèchch gallek, ma gallek walou…
– Bbaaa’ !…
Ces broutarts insolents nous ont saoulés durant plus d’une demi-heure.
J’avale ce qui me reste de mon apéritif, pose trois euros vingt sur la table et
décampe en abandonnant les olives et en laissant le champ libre. D’autres
clients sortent aussi. Les employés rigolent à défaut d’agir. L’appel pour
aller manger est réitéré. L’agent chargé de l’accueil au restaurant me
renouvelle sa demande. « Non je ne bois pas. » Au vu de son regard
confondu et de l’expression plus générale de son visage (il a peut-être
pensé avoir gaffé) je précise « pas aujourd’hui ». Je ne veux pas m’associer
au groupe qui fait et refait le monde sur du vent, la fourchette coincée entre
les dents et le nez plongé dans le rouge. Cela est malheureusement très
répandu au bled. Vouloir changer le monde à partir des caves guérites,
assis sur des barriques de vin de Mascara ou de Médéa ou sur des cageots
de bière 31 ou Reghaïa en fumant des havanes ou n’importe quoi.



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