Un rêve de plus de vingt ans est en train de prendre forme. Depuis des
lustres j’ai rêvé posséder un camping-car. Plus encore depuis que j’ai
rencontré Katia. Depuis quelques mois un Ford (Ford-transit caravane,
type TEDC AL) surélevé, un profilé, aussi beau qu’un hôtel-restaurant
deux étoiles, est exposé à la vente dans les parages. Une merveille. J’ai pris
contact avec son propriétaire il y a quelques jours. La négociation n’a été
compliquée ni par lui ni par moi. Il a dit « oui », j’ai répété « oui » après
lui. Oui pour la proposition, oui pour l’offre. Le gars m’a rappelé hier en
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fin de journée. Il est vrai que l’irruption de Katia dans ma vie a accru mon
désir de posséder un camping-car. Enfin nous serions à l’aise, pas besoin
de se cacher à tout bout de champ, même s’il est vrai qu’elle en rajoute un
peu. Avec le camping-car il n’y aurait plus de problème. Si elle voudrait
être à l’abri elle le pourrait. Faut-il encore qu’elle revienne. Je guette
l’engin depuis octobre dernier. J’en ai trouvé d’autres, moins beaux et
moins intéressants ou d’autres encore plus beaux mais plus chers. Un jour
j’avais emmené Katia en visiter un. Elle m’avait alors averti : « si tu
achètes un camion comme ça, je ne rentrerai pas dedans ». Je ne l’ai pas
crue. Hier donc le propriétaire m’a rappelé. Il m’a proposé de nous
rencontrer vendredi pour régler les dernières modalités avant conclusion
définitive.
Je reviens à Katia pour dire que la résignation s’installe peu à peu.
Progressivement je me fais à l’idée que peut-être elle ne reviendra pas.
Peut-être.
Cet après-midi je n’ai pas les stagiaires. Je descends à Marseille à la
compagnie algérienne de navigation (CNAN) pour acheter un billet. J’aime
beaucoup Oran en cette période. L’été la ville est insupportable. Tous les
zmigria d’Europe et du monde déferlent sur elle comme des nuées de
papillons majestueux. Dès qu’ils mettent pied à terre ils sont accueillis
comme il se doit par toutes sortes de passe-droits, népotisme, abus de
pouvoir, humiliation, menaces et même par des danses du ventre. Ça
commence aux aéroports et aux ports d’embarquement étrangers. Marseille,
est entre de bonnes mains, je le garantis. En hiver Oran ne triche pas. Elle
est telle qu’elle est, sans fard ni caprices. Les abus de pouvoir, les
corrupteurs comme les corrompus ne disparaissent évidemment pas, mais ils
sont plus supportables, je veux dire plus discrets. Ils harcèlent avec plus de
tacts. Les sagouins mettent leur arrogance en réserve jusqu’aux mois de
hautes chaleurs. Une dizaine de jours suffit pour me ressourcer. J’aime bien
ce terme, se ressourcer, remonter jusqu’à la source, s’y désaltérer et revenir
au quotidien. Dix jours suffisent pour retrouver ma famille, mes amis, les
quartiers. Sentir la campagne et ses produits bios. Des produits bios sans le
packaging élaboré par le marketing. Bios men ’and Rabbi. Entendre les
palpitations des artères de la ville. Apprécier le charme des jeunes filles
espiègles et la gouaille des enfants des rues. Ecouter les appels des
muezzins, aujourd’hui moins agressifs et que je me mets de nouveau à
supporter, à aimer. Pour m’y rendre je préfère prendre le bateau plutôt que
l’avion. Il m’arrive de prendre les airs mais je ne suis pas rassuré. J’ai la très
désagréable sensation de voler dans un cercueil. On m’a dit qu’il était
normal vu mon âge que j’appréhende les fantaisies du taxi volant. J’essaie de
me raisonner, mais ce n’est pas facile. Je m’encourage en me disant « lis les
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documents, les statistiques ». Pour le seul mois de novembre dernier il y eut
près de 400 morts sur les routes de France, alors que dans le monde entier le
nombre des victimes d’accidents d’avion durant toute l’année dernière a été
inférieur à mille. Quand on sait qu’il y a plus de mille compagnies aériennes
ça relativise les choses, c’est vrai. Mais mon problème est ailleurs. Faire
appel aux statistiques ne règle rien. Et puis, ils m’assomment tous avec mon
âge. J’ai une peur bleue de l’avion et c’est mon droit le plus absolu. Je
dégouline de sueur sauf lorsque je prends des cachets appropriés. Lorsque je
les absorbe à temps. L’année dernière j’ai bien pris les cachets contre le mal
de l’air comme indiqué sur la notice : trente minutes avant l’heure annoncée
du départ, mais avec Air KAW-KAW (tout comme Air Algérie d’ailleurs)
l’heure du départ réel n’est pas nécessairement celle du départ annoncé.
L’envol a eu lieu avec je ne sais combien d’heures de retard, si bien que je
me suis affalé sur une des banquettes de la salle de départ. Résultat : durant
toute la durée du vol j’étais complètement éveillé. Fichue compagnie !
Depuis, elle a coulé dans des eaux nauséeuses où s’entremêlent fric et
pouvoir, corruption et généraux. J’en suis ravi.
L’accueil à l’agence de voyage du boulevard des Dames n’est pas
euphorique. Les hôtesses dédaignent, avec l’impassibilité et la vanité
ataviques des employés parvenus, mon sincère et civique Salam ’alikoum.
Les quelques clients présents hochent la tête en bredouillant une réponse
posée sur le rebord des convenances moribondes. Le distributeur
automatique de tickets et l’afficheur électronique des numéros ne
fonctionnent pas. Il y a peu de monde (dans l’agence comme dans le
bateau), c’est une raison importante du choix que je fais de voyager en
hiver. « Le voyage s’effectuera sur le Cesme-1. Départ le 7 février, retour
le 20. Cabine A 20 pour l’aller, A 06 pour le retour. Le repas est compris
bien sûr. 292 euros. Ça vous va ? » A quinze heures je suis libre.
Rian me demande si je peux l’accompagner dans le quatorzième
arrondissement. Je peux. Cours Belsunce, avenue Salengro, rue de Lyon…
les quartiers Nord de la ville. Je lui demande s’il a entrepris les démarches
pour obtenir les fiches de paie pour Katia. Il n’arrive pas à entrer en contact
avec le type. « Pas question de l’appeler, cela pourrait s’avérer dangereux.
Le gars ne veut pas qu’on parle de ces choses-là au téléphone ». Le type est
propriétaire d’une supérette. De temps à autres il rend service à des
Maghrébins en difficultés. Mon ami est honnête, il répète ce qu’on lui a dit,
mais moi je tiens à mettre des guillemets à certains mots comme « rend
service ». Faut tout de même pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des
canards sauvages. Le gars est malin. Il procède à de vraies fausses
embauches. Il fait toutes les déclarations administratives obligatoires. En
fin de mois il remet une vraie fiche de paie et un vrai chèque à l’employé
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fictif qui le rembourse en espèces en ajoutant d’une part la charge
patronale que verse à l’état le philanthrope, plus un petit chouia d’argent
pour le dérangement. Une façon comme une autre de militer contre les
injustices, mais aussi de se remplir les poches latérales. Pas très catho
certes, mais la démarche vaut son pesant d’ingéniosité. Un jour ce type
dissertera sur l’éclat de la crocoïte de Tasmanie ou sur l’acidité des oranges
de Blida entre quatre murs bien crades et bien hauts. Cela n’est rassurant
pour aucune des parties.
« A droite à droite » crie Rian. Avenue des Aygalades, puis à droite
encore la rue Le Châtelier qui se trouve après la voie ferrée. Rian n’a rien
entrepris pour Katia, mais il m’annonce que le gars qui l’attend, un patron
de bar, peut faire aussi bien que l’autre commerçant. « Il se sert
directement auprès d’un agent de la préfecture où il est bien introduit ».
Rian n’en dit pas plus. De toute façon Katia ne donne pas signe de vie. Je
n’ai pas l’intention de l’appeler puisque c’est moi qui ai rompu. De quoi
aurais-je l’air ? Nous arrivons au « bar de l’espoir ». Faut-il lire dans cette
enseigne un signe ? « Assoyez-vous, monsieur Khaoui ne va pas tarder »
nous dit le serveur. Ça commence bien, Khaoui signifie vide. Il doit le
porter comme on porte un stigmate dont on finit, par lassitude ou par esprit
retors, par revendiquer la forme ou le sens. Le bar de l’espoir est vide.
C’est un bouge, un repoussoir. Au fond de la salle, un néon mène une lutte
en pointillé contre l’obscurité des cent mètres carrés, aidé d’un second tube
crasseux qui cligne une fois sur deux toutes les secondes, ne sachant pas
trop s’il est préférable de tenir encore tant bien que mal sur son fil ombilic,
ou bien sans attendre, de s’écraser là et d’en finir pour toujours. Trois
clients désoeuvrés triturent des dames de coeur, des rois de trèfle, des as de
pic, sans âge et chiffonnés. Ils tapent de rage de perdre et cognent de désir
de vaincre sur une table bancale qui geint de temps à autres dans
l’indifférence des joueurs. Ils s’évertuent à tuer un temps qui possède une
éternité d’avance sur tous, qui les emportera tous. Deux autres gus sirotent
un jus quelconque et vas-y que je te fume que je te fume. Ils nous
empoisonnent. Les murs ruissèlent de crasse. Le sol désespère d’une
serpillière usagée ou d’un balai de paille bandé au manche.
D’innombrables mégots et écales de pistaches, d’amandes, de cacahuètes,
jonchent le sol le long du comptoir comme une traînée de poudre, de bout
en bout. Le patron arrive, accompagné de deux gaillards. Son oeil fusille le
moindre des espaces tandis que son index explore sa cavité nasale
encombrée. Le serveur lui fait un clin d’oeil en nous désignant. Je lui tends
la main avec dégoût. « Suivez-moi » dit-il. Je préfère rester dans la salle
principale et les laisser conclure leur affaire en tête-à-tête dans l’arrièrecour.
Dans une sorte de lavabo proprement répugnant je me précipite pour
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récurer les ongles, frotter les phalanges, nettoyer la paume et le dos de la
main. Lorsqu’ils reviennent, le patron affiche un sourire de circonstance
alors que mon ami à ses côtés ne semble pas préoccupé. Le premier nous
offre un verre et nous discutons de choses et d’autres comme lorsqu’on
arrose la signature d’un contrat : « la gauche dit-il n’a rien fait pour les
immigrés, ni pour les enfants de harkis. » Il s’excuse, « je suis de gauche
mais ». Il doit me prendre pour un fils de harki ma parole, tant il me parle,
sans retenue et sans même se justifier. Il évoque les harkis, leurs enfants, le
Bachaga d’Arles « je l’ai personnellement connu ! », les disparus de 1962.
Il me chauffe les portugaises. Pourquoi me confie-t-il son désarroi. Et puis
pourquoi s’amourache-t-il des sans-papiers ? Essaie-t-il de racheter les
fautes commises par les siens en accomplissant de bonnes actions tordues ?
Quoi qu’il fasse, les actes des uns sont, comme les choix des autres,
inscrits dans le marbre de l’Histoire. Ce qui est fait est fait. Si Khaoui peut
régler à Katia son problème de carte de séjour je n’en serais qu’heureux et
elle deux fois plus que moi. Je le dis franchement. Il a bien réglé le
problème de Rian, alors je m’efforce de l’écouter avec toute l’attention
requise dans de telles situations sans apporter d’eau à son vieux et
pestilentiel moulin familial. Il y a des limites à tout. La réaction de Katia
avait été immédiate lorsque je lui rapportais l’engagement de mon ami.
Elle avait vigoureusement réagi, « c’est un menteur ! » C’était peu avant
Cap d’Agde. A vrai dire je ne me souviens pas exactement si Rian parlait
de ce Khaoui ou d’un autre.
Nous abandonnons les mea-culpa, les promesses et les balivernes de
Khaoui pour plonger dans la lumière naturelle bienfaitrice. Le soir nous
prenons quelques verres à la Brasserie petit Nice dans le quartier de La
plaine. Là même où fin décembre (décembre ou un autre mois je ne sais
plus) je me débarrassai de David, lui qui se voulait plus sioniste qu’Ariel
Sharogne. Il disait « nous les Kabyles nous avons un point commun avec
ces gens, la haine des arabes ». Il est comme ça cet inculte frustre. Il
falsifie les faits et les fait mariner dans un « nous » abusif et désastreux !
En fond d’écran de mon portable une photo de Katia ravive son silence.
Dimanche soir, 1er février
Horreur double en ce jour d’aïd el-kébir. D’une part les millions de
moutons innocents zigouillés, d’autre part la mort de deux cent cinquante
pèlerins à La Mecque causée par la chaleur et une bousculade. J’ai eu une
pensée frémissante pour ma mère qui s’y trouve. Tout à l’heure à la télé
algérienne, le ministre (hachakoum) des affaires étrangères m’a rassuré :
« aucun algérien ne figure parmi les victimes. » La haute célérité de
monsieur le ministre (hachakoum) a fait naître en moi un abîme abyssal de
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suspicions. C’est pourquoi j’ai téléphoné à ma famille qui a eu des
nouvelles : « Omma va bien ».
Je n’ai pas égorgé de mouton comme je n’ai pas fait prendre l’air à mon
VTT. Mal au genou. J’ai dû trop forcer dimanche dernier. Toute la journée
j’ai navigué sur le Net : pour ou contre le voile dans la République ? Une
deuxième sonde US atterrit sur Mars… Radio Beur FM diffuse en direct
les sempiternels messages de voeux des auditeurs.
Lundi 2
Ce matin je suis allé consulter madame Minh P. V., mon médecin
traitant, pour le renouvellement de mes médicaments. Elle m’a confirmé ce
que je craignais : « Vous avez trop forcé, c’est une tendinite, vous prendrez
trois gélules de Chondrosulf par jour, (ce médicament est préconisé dans le
traitement symptomatique de la douleur et de la gêne fonctionnelle au
cours de l’arthrose du genou et de la hanche) et comme d’habitude vous
avalerez tous les matins un cachet de MicardisPlus 80/12,5 mg pour
maintenir la tension artérielle à un niveau acceptable ». Mon médecin
prend soin de ma santé aussi bien que ma mère. Elle parle, parle,
« n’oubliez pas, variez votre alimentation, évitez sucre et sel, pas plus d’un
verre ou deux de vin, continuez à pédaler mais ne forcez pas… » Je suis
droit comme un poteau difforme sur la balance. Ma généreuse bedaine
m’empêche de voir mes orteils et le poids indiqué. Docteur Minh lit pour
moi sans commenter : « soixante dix-sept kilos ». Elle ne fait même pas
semblant d’être contrariée.
Le vendeur du camping-car est bien silencieux. A-t-il renoncé ? Katia
ne se manifeste pas. Elle avait dit qu’elle rentrerait le deuxième jour de
l’aïd. Il y a quelque temps j’avais noté sur l’agenda de mon portable à la
date d’aujourd’hui : « Verser 100 € in CCP Katia. » Je lui avais promis que
même si on se fâchait, tant qu’elle n’a pas de ressources propres je lui
verserai un peu d’argent. La sonnerie spécifique de mon portable s’est
manifestée il y a quelques minutes pour me rappeler cette note enfouie
jusque-là dans les méandres de ma mémoire. J’ai été submergé de bonheur
une seconde durant. J’ai pensé que c’était Katia qui m’adressait un texto
bien intentionné ou bien intéressé. J’ai lu « appel moi c Yasmin’. » Mais
hélas Katia n’a rien envoyé et mon portable me rappelait son aigre-doux
souvenir : « Verser 100 €… »
Gérard, un collègue de formation qui possède un camping-car, ne
comprend pas que je n’insiste pas auprès du vendeur. Il est même prêt à y
mettre son nez pour ses propres intérêts. J’appelle monsieur Jespi le
propriétaire. Il s’excuse, dit qu’il était à Paris. Il me propose de le
rejoindre. A seize heures je suis à Lamanon. Nous nous expliquons et
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promettons de régler la question au plus vite. Pour que la transaction se
déroule dans les meilleures conditions, le vendeur et moi-même souhaitons
faire expertiser le véhicule. C’est notre mécanicien commun de la
commune qui s’en charge. Il prend le volant, je m’installe à ses côtés,
monsieur Jespi s’assoit à l’arrière. Le mécano traverse le village, prend la
nationale. Vingt minutes plus tard nous sommes de retour. « C’est une très
bonne occasion » me chuchote-t-il. Je remercie l’un et l’autre et les laisse
en tête à tête. Je comprends que le garagiste, dans sa bénéfique approche
équilibrée, glisse au vendeur un mot d’encouragement plus ou moins
identique à celui qu’il m’a adressé.
Jeudi 5
Le ministre (hachakoum) algérien des Affaires étrangères a-t-il menti le
deux février lorsqu’il déclara qu’aucun algérien ne figurait parmi les
victimes du pèlerinage, ou bien a-t-il fait étalage de son incompétence ? Au
vu de l’état de déliquescence dans lequel patauge le bled depuis la nuit des
temps nouveaux et au vu de l’expérience acquise par l’élite gestionnaire du
pays dans le domaine du mensonge et de l’inaptitude, je m’autorise à
penser que le ministre (hachakoum) des Affaires, dispose d’un bel avenir
devant lui parmi l’élite incompétente qui dirige, par défaut et malgré elle,
le destin de la nation algérienne.
Hier je suis descendu à Lamanon. J’ai d’abord filé à la poste du village
où j’ai déposé cent euros sur le compte de Katia, puis me suis rendu chez
monsieur Jespi. Il m’a remis la carte grise qu’il a barrée et sur laquelle il a
porté en lettres capitales, séparées je ne sais pourquoi d’un point, la
mention « V. E. N. D. U », une copie du certificat de cession, l’attestation
de contrôle technique et quelques tuyaux pour réparer les petites
corrosions, la perte de charge électrique… Quant à moi je lui ai donné pour
quinze mille euros de chèques. Je lui ai proposé un encaissement étalé sur
plusieurs mois. A dix-sept heures pétantes l’affaire était conclue. Nous ne
nous sommes pas embrassés. Par ailleurs, monsieur Jespi a accepté de
garder le Ford dans sa grande cour jusqu’à mon retour du pays. Comme
une bonne nouvelle en appelle généralement une autre, mon portable s’est
mis à couiner, c’est incroyable, au moment même où monsieur Jespi et moi
nous nous congratulions pour la bonne affaire que chacun de nous venait
de réaliser, ceci dit, sans accolades ni embrassades : bibibip – biii – bip,
bibibip – biii – bip… C’est le premier message que m’envoie Katia depuis
le 12 janvier ! « Salut Si-Ahmed c Yasmin’ sa va tu va bien mabrouk
idek. » L’aïd oui. Dimanche dernier, des millions de moutons ont été
sacrifiés sur l’autel de la foi musulmane, perpétuant le sacrifice ancestral et
fondateur de Colchide. Colchiques dans les prés fleurissent, fleurissent,
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Colchiques dans les prés c’est la fin de l’été ! Comme il se doit j’ai appelé
ma famille à Oran. Personnellement je n’ai jamais égorgé de mouton. Je
me suis demandé pourquoi elle appelait trois jours après la fête. Elle aurait
dû appeler dimanche ou à la rigueur lundi. Mercredi cela fait un peu tard.
Est-ce parce que revenue à Sénas, elle se sent soudain bien seule et
s’ennuie ferme ? Je n’ai pas répondu à son message.
Cet après-midi j’obtiens à la sous-préfecture d’Arles la carte grise du
camping-car désormais à mon nom. Puis je l’assure contre tous risques :
cent soixante-dix euros le semestre. A seize heures cinq Katia m’appelle
pour me souhaiter de nouveau un bon aïd. Nos amabilités réciproques sont
tardives. Sa voix est chaleureuse, la mienne distante. Elle me demande de
lui donner le numéro de téléphone du FJT de Montpellier. Un numéro
qu’elle possède depuis longtemps. Ce coup de fil n’est en réalité qu’un
simple prétexte pour reprendre contact.
Le soir j’appelle les amis de Paris et de Marseille. Je n’appelle pas
Avignon. Je ne vois plus David depuis une misérable soirée de décembre
(était-ce bien en décembre ?) durant laquelle il fut ignoble à l’égard de la
résistance palestinienne meurtrie : « un ramassis de terroristes qui justifient
par leurs actes les réactions justes et ciblées de Sharogne » avait-il martelé.
J’ai feuilleté les pages de décembre de ce cahier pour retrouver le récit que
j’avais fait de cette soirée, mais je n’ai rien trouvé, pas la moindre trace, je
suis étonné, je ne me l’explique pas. Je me souviens lui avoir froidement
balancé cette conviction que je partage avec Audiard : « si la connerie se
mesurait, tu servirais de mètre étalon ». Il a crispé ses mains sur les bras du
fauteuil et m’a expédié un double regard effarouché. Peut-être craignait-il
que je lui renouvelle ma sentence. N’étaient la présence de sa compagne et
la différence d’âge, je lui aurais, je te le jure, expédié mes gros mots, mes
poings et mes savates sur son raisonnement spécieux et sa face citron de
caméléon véreux. Son amie était autant outrée que moi par son discours
emprunté aux plus radicaux des sionistes. Mon mot dit, je suis parti sans
même le regarder, sans même le saluer. Depuis, on ne se voit plus. Je
n’accomplirai pas le premier pas. Si lui le fait, il aura tout intérêt à
formuler des excuses avant toute autre explication. Je le connais
provocateur, mais il y a des limites à tout.
Rian m’a dit que le type qui devait établir des bulletins de salaire pour
Katia, s’est rétracté. « Ne me demande pas les raisons. »
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