Samedi 7 février.
Le petit déjeuner pris, je n’ai plus qu’à tirer la valise et fermer la porte à
clef. Je n’ai pas cette chance ou malchance qu’ont certains de posséder un
matou de gouttière ou un siamois, des piranhas ou un silure ou encore un
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boa domestique. Je n’ai par conséquent pas à les faire garder, nourrir,
jouer. Ou à me poser les plus tordues des questions à leur propos.
Les premiers bus tardent à pointer leur museau chromé. Je me dirige
donc vers la gare à pied. La circulation est fluide et les chauffeurs sont
prudents. La visibilité s’affirme avec paresse. A 6h50 je suis installé dans
le train. Direction Marseille. Il fait relativement bon : dix à douze degrés.
Dans le wagon trois contrôleurs s’ennuient de l’absence de fraudeurs
matinaux. 7h34, de ses hauteurs la gare Saint-Charles accompagne sans
complexe le nouveau bout du nez du jour. La brume qui apparut dès l’aube
est encore indécise. Une belle journée s’annonce. Je parcours à pied la
distance qui s’étale entre la gare et le port d’embarquement pour l’Algérie.
Une halte et un café serré, pris à mi-chemin du boulevard des Dames,
achèvent de me mettre d’aplomb. Maintenant la brume se dissipe
lentement, elle glisse pour peu à peu céder l’espace à un ciel pur. Le navire
est là, frôle le quai, majestueux, mais il y a encore peu de monde à
l’embarquement. Rian m’appelle pour me souhaiter une bonne traversée et
un bon séjour. « N’oublie pas l’huile ! » C’est promis, je ne l’oublierai pas.
Rian n’est pas le seul à m’en commander. C’est une habitude chez
beaucoup d’entre nous. Si tu vas à Rio ou au bled n’oublie pas l’huile de
là-haut. C’est un leitmotiv assumé par les partants et les autres. On ne peut
pas oublier l’huile d’olive ou bien les oranges ou les dattes. Même si l’on
habite en PACA où la bonne huile et les agrumes sont bons et abondants.
C’est une question d’odeur, de passé et de terroir. Peu importe que ce soit
tel ou tel produit, pourvu que l’odeur réelle ou supposée de la terre de nos
ancêtres les imprègne. Il est dix heures et le Cesme-1 pointe à peine le bout
du nez là-bas à l’extrémité de la jetée. A cette heure-ci il aurait dû larguer
les amarres. J’apprends que l’imposant paquebot, là devant nous, fier
comme un calligramme exubérant d’Apollinaire, n’est pas le nôtre. Le
temps s’étire et les habitués qui connaissent la musique, affluent sans souci
et sans stress. Les bruits de la ville se mêlent aux passagers dans l’immense
hall d’embarquement. Contrairement à l’année dernière je ne demande pas
à SFR de bloquer mon portable durant mon séjour à l’étranger. Les
voyageurs continuent d’arriver par petits groupes. Les passagers avec
voiture commencent à embarquer, guidés en cela par des mécaniciens
blasés. Nombreux évaluent la puissance des uns et des autres et
l’importance du respect à leur devoir, par la marque et le poids du véhicule
qu’ils conduisent. Certains sont si récents qu’on se demande comment font
leurs propriétaires pour se les procurer avant même que ces objets de désir
n’habillent les espaces publicitaires du pays constructeur. Ils avancent sur
des oeufs. A dix heures cinquante lorsqu’on appelle à embarquer les
passagers à pieds, « Alger par là-bas, Oran par ici », trois cents personnes
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et mille bagages se dressent comme une batterie de régiments de 14-18
pressés d’en découdre. On avance coude contre coude, poignée contre
poignée. Pas un espace n’est libre dans la partie avant du hall des départs.
Dans l’autre partie le vide s’est installé. Nous sommes quelques-uns à
rester assis comme si l’appel ne nous concerne pas : une dame âgée
accompagnée de trois enfants, un couple hautain, un sexagénaire français
et moi. Les enfants crient en courant, se faufilant tels des souris à travers
jambes et bagages de la foule compacte. Une heure, une bonne heure a
passé. J’avance enfin. Les uniformes sont à ma portée. Paf. Passeport et
billet contre carte d’embarquement. Quarante nouvelles minutes
s’écoulent. Je suis parmi les derniers passagers à monter dans le bateau. Le
monsieur français avance timidement, regarde à gauche, puis à droite, il
sourit à l’endroit de quiconque croise son regard. Peut-être sourit-il par
simple plaisir, à la pensée du voyage imminent. Peut-être pas. Un sourire
franc posé sur la face, un sourire comme loué et dont il semble vouloir
profiter jusqu’au dernier moment. Il doit être chef d’entreprise ou de
quelque chose. Le paquebot doit être affrété à des Grecs ou à des Turcs. A
treize heures on invite les passagers des cabines à se présenter au
restaurant. Une dame arrive en même temps que moi. Nous avançons, elle
derrière et moi devant. L’employé qui vérifie l’accès à la salle de
restauration est pris au piège de ses propres présuppositions. Il tend le bras.
« Bonjour monsieur, madame, vous êtes ensemble ? » « Heu, la dame, heu,
non, non, je suis seul. » Il me pose alors la question qu’il n’aurait
probablement pas posée si j’avais répondu par l’affirmative. « Vous buvez,
je veux dire vous prenez du vin ? » C’est la question. Je lance un spontané
et fier « Oui », ravi de savoir que le précieux liquide n’est pas encore
interdit sur les navires gérés par les nôtres. J’aime le vin. C’est mon grand
péché mignon, ma faiblesse. D’aucuns préfèrent la pêche ou la pêche à la
ligne, d’autres, moins nombreux, la chasse à courre taïaut, taïaut. Moi
j’aime les arômes que dégage un bon cru, fruités ou épicés. Je ne fais de
mal à aucun être en dégustant un bon verre de vin ici ou sous une treille au
mois de mai ou d’août. Sur le toit, l’aube est prise au filet du soleil. /Voici
le roi du jour dans la coupe du ciel. /» Il faut boire du vin » : ce cri
d’amour traverse /le temps et l’univers, au point du jour vermeil. Khayyam
est mon ami. Que de combats ai-je dû mener pour imposer l’idée simple du
respect des pratiques de chacun. En France cette question est anachronique,
mais là-bas au bled on est toujours prié de se justifier, de demander pardon
en retenant son haleine plus ou moins suspecte et en pointant le pif en
direction de la chaussée. Quelle humiliation pour un divin nectar. Le
paquebot c’est déjà un bout de bled flottant, mais les règles, qui naviguent
entre deux eaux, ne sont pas toutes appliquées, et c’est heureux en l’état
actuel des choses. Je reviens à l’employé chargé de l’accueil
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« alors mettez-vous là » me lance-t-il en prenant le ticket que je lui tends.
Le bout de carton porte la preuve que je loge en cabine et que par
conséquent j’ai droit d’entrée dans ce restaurant. Un matelot combinard
m’avait proposé mieux en échange de deux billets de banque. J’ai apprécié
l’attention, mais refusé l’offre. La dame a continué son chemin. Le commis
à la réception répète « là » et me désigne une grande table où il ne reste
qu’une place libre. Je m’y installe, Salam ’alikoum, ’alikoum salam. Il n’y
a ni zakouski ni kémia et plus de hors-d’oeuvre. Je me sers des spaghettis et
une cuisse de poulet. Deux cadavres de bouteilles attendent d’être
débarrassés. Deux bouteilles de vin algérien. C’est que, à la guerre comme
à la guerre, on ne vous attend pas ! Il y en a un dans le groupe qui ne
mange pas. Fourchette et couteau en mains il gesticule dans tous les sens,
le verbe haut, sûr de lui. Il riboule des yeux, heureux de l’effet qu’il exerce
sur la tablée. Un sourire-appât redresse ses vieilles pommettes. Les autres
mangent en écoutant ou bien feignant. Le gars parle absolument de tout.
C’est le timide chef d’entreprise français de tout à l’heure. Il n’est ni
français ni chef d’entreprise, encore moins timide. C’est un gros commis
de l’Etat algérien. Il est directeur dans un ministère ou une grande
administration. Peut-être bien la banque centrale. Mais enfin comment
s’est-il arrangé pour embarquer sans véhicule ? Ce n’est pourtant pas le
genre chez ces gens-là. C’est louche. Il est agrégé de je ne sais plus quoi, a
été ancien combattant contre les Viets (à quel âge ?) puis contre les
Français. Il a vécu aux Etats-Unis, puis en France, a connu de grands
hommes politiques (qu’il nomme). Il ne mange pas. Comme il parle il ne
peut manger. Il boit, ah ça oui. De temps à autre il ampute à son temps de
discours quelques secondes juste pour avaler une lampée de rouge. Il lui a
suffi de lever haut sa fourchette pour qu’on nous serve une autre bouteille
de vin. Il boit, mais ne mange pas. Il parle, raconte, affirme, révèle,
déclare. L’Algérie, les partis, le Pouvoir, les relations internationales…
Tout semble le passionner. Il maîtrise tout. Entre un coup de fourchette
dans la cuisse de mon poulet et une bouchée de pain, je lance « Oui mais
ce gouvernement n’a pas respecté ses engagements internationaux. » La
ficelle que je lui tends est une corde, mais le gars plonge en apnée
prolongée non pour la couper mais au contraire pour s’y agripper. Il a fait
un nouveau tour : 45 minutes ! Son assiette est pleine aux trois quarts.
Certains ont tenté de lui signifier de manger, mais lui, à chaque fois,
pensant qu’on voulait lui oter la parole, gesticule de plus belle en élevant
encore plus haut la voix. Le voilà maintenant à moitié debout négligeant sa
chaise, complètement emporté par son flot de paroles. Un tour de plus, je
veux dire quelques verres de plus et notre homme monterait sur la table, ou
même sur une barrique si on lui en présentait, pour convaincre son
auditoire. Le serveur est resté debout près de notre table, moins pour
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exercer son métier que pour récupérer des bribes d’informations ou de
rumeurs de hautes factures et de premières catégories. Il est enthousiasmé
par l’ambiance paroxystique de notre table bigarrée. Il ne se prive de rien.
Il guette nos moindres faits gestes et paroles, les mains croisées derrière le
dos. Il frise l’immixtion dans les affaires d’autrui. Un large sourire barre
son visage avenant de commis. Il sollicite soutien et compréhension. Nous
parlons tous en même temps. Le monsieur distingué cause maintenant en
aparté avec son voisin qui regrette aussitôt de l’avoir gratté. Chacun essaie
de caser le maximum de paroles ou de borborygmes au plus vite, avant que
l’autre ne revienne à la charge. Une nouvelle bouteille de rouge est servie
(Coteaux de Tlemcen comme les précédentes). Plusieurs clients des tables
alentours nous observent de leur dernier quart d’oeil, négligemment
réprobateur. Eux sont au régime sec ou à la beurk Badoit du sud. Le
déjeuner a duré plus de deux heures. Le restaurant s’est vidé sans que la
tablée ne s’en aperçoive. Le serveur qui est demeuré très attentionné n’a
rien osé dire. On ne sait jamais à qui on a affaire.
Nous sommes encore loin d’Oran, même si nous avons parcouru quatre
ou six miles marins. Je rejoins ma cabine pour un court somme, après quoi
j’entreprends de découvrir le paquebot. Sa piscine, sa cafétéria pour
fumeurs, l’autre cafet’, et bien sûr le salon-bar. Je m’y installe et
commande un jus. C’est un navire de haut standing et la classe du salonbar
suggère des conciliabules feutrés. Il n’empêche, SFR m’empoisonne la
vie en mer avec ses textos ; essentiellement de la publicité. bibibip – biii –
bip, bibibip – biii – bip… Je plonge sur mon portable. Cette fois non plus
ce n’est pas Katia, mais encore SFR. Supprimer message ? Valider.
Supprimé. Ce n’est pas Katia, mais son sourire unique m’accompagne
durant toute la traversée et au-delà. Il me suffit d’aller dans les archives
photos du portable et le choisir comme fond d’écran. Je tourne un peu en
rond, remonte en cabine m’allonger. Le calme que renferme celle-ci, la
nudité de ses murs et l’horizon flou qui divise son hublot me ravigotent. Le
soir venu, deux appels se télescopent : l’un est officiel, c’est l’appel à se
restaurer. L’autre est un appel parallèle, volontaire et militant, c’est l’appel
du muezzin. Personne ne lui a rien demandé, mais c’est ainsi, le plus rusé
des prieurs s’improvise imam ou muezzin et se fait remettre un micro par
un responsable du paquebot. Je réponds au premier appel. Je retrouve à la
même table du restaurant les mêmes gars, le même vin et les mêmes
discours émis par les mêmes personnes. Les mêmes discours saupoudrés
de quelques nuances générées par l’approche des côtes algériennes.
Comme on se connaît mieux que la veille, des sujets plus cruciaux
émergent (on verra demain) : l’importation des véhicules, des machines
diverses, les tarifs douaniers, les D3 ou LTA, les connaissements et
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connaissances, les difficultés ; mais aussi la France, Le Pen et le cercle
arctique…
Dimanche, toujours entre Marseille et Oran.
Huit heures trente. Le bateau glisse sur des eaux veloutées. La mer qui
préfère garder quelques temps encore ses couleurs nocturnes lourdes, est
outrageusement étale. Zite. Au dessus le ciel est couvert à l’infini. Le
paquebot, mû par une mécanique aussi lourde et complexe
qu’irréprochable, fend l’eau à la vitesse dit-on de trente à quarante noeuds à
l’heure. Deux puffins infatigables poursuivent le Cesme-1. Ils s’amusent à
dessiner de longues arabesques de part et d’autre du navire. Ils suivent les
vagues nées de la combinaison de la houle et du roulis à peine perceptible
du monstre filant droit devant. Ils survolent en longueur le bateau de poupe
à proue, font leurs demi-cercles et reviennent à leur point de départ. Ils
jouent ou se mettent à l’affût de poissons ou de quelque autre nourriture.
Ils recommencent plusieurs fois leur manège et lorsqu’ils se lassent, se
posent quelques instants sur le parapet du pont promenade avant de
repartir. Le paquebot absorbe aisément le timide vent qui se lève, de
régime nord-sud. Quelques passagers sur le pont maudissent, j’en suis sûr,
le temps qui traîne. Tiens voilà de nouveau les oiseaux. Au restaurant on
sert encore le petit déjeuner à dix heures : café, lait, un croissant, deux
tranches de pain, deux ridicules barrettes de beurre, un mini cube de
confiture. Pas d’eau, pas de jus d’agrumes.
Le préposé au comptoir du salon-bar accepte que j’utilise une des prises
pour recharger la batterie de mon caméscope. Il accepte aussi de me servir
un jus d’orange. Je suis, pour l’heure, l’unique client. Le calme règne.
J’ouvre « Algérie, le livre noir » que je destine à mon vieil et cher ami
Daden d’Arzew. C’est un assemblage de nombreux témoignages d’ONG
internationales sur les violations des Droits humains en Algérie. Un livre
de 251 pages, un long acte d’accusations fondées contre le régime
autoritaire du pays. J’en parcours une vingtaine de pages, puis remonte sur
le pont. Caméscope. Je redescends en cabine pour m’allonger un moment,
puis remonte de nouveau m’ennuyer sec. Finalement c’est dans le salonbar
qu’on se relaxe le mieux pensé-je. Je commande un Ricard et
m’installe. Je reprends l’acte d’accusation. Sur ma droite, au fond de la
salle quatre personnes échangent bruyamment, irrespectueuses. Par leurs
voix délibérément hautes, je veux dire insupportables, les agités convient
toute la clientèle (une trentaine de personnes maintenant) à leur
béguètement :
– La Clio, moi je te dis elle est plus avantageuse avec le change, la 606
par contre moi je te dis mmaaa… !
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– Mais la loi de finances tu l’as oubliée…
– Excuse-moi, salue ton Prophète, salue ton Prophète moi je te dis !…
– Que le salut soit sur lui, mais…
– Eddiwani galli ana mmaaa !…
– Que le salut soit sur lui ! mais c’est fini ça, la nouvelle loi de finances
stipule que pour cette année…
– Asmaa’ asmaa’ mmaaa… !
– A sahbi, kifèchch gallek, ma gallek walou…
– Bbaaa’ !…
Ces broutarts insolents nous ont saoulés durant plus d’une demi-heure.
J’avale ce qui me reste de mon apéritif, pose trois euros vingt sur la table et
décampe en abandonnant les olives et en laissant le champ libre. D’autres
clients sortent aussi. Les employés rigolent à défaut d’agir. L’appel pour
aller manger est réitéré. L’agent chargé de l’accueil au restaurant me
renouvelle sa demande. « Non je ne bois pas. » Au vu de son regard
confondu et de l’expression plus générale de son visage (il a peut-être
pensé avoir gaffé) je précise « pas aujourd’hui ». Je ne veux pas m’associer
au groupe qui fait et refait le monde sur du vent, la fourchette coincée entre
les dents et le nez plongé dans le rouge. Cela est malheureusement très
répandu au bled. Vouloir changer le monde à partir des caves guérites,
assis sur des barriques de vin de Mascara ou de Médéa ou sur des cageots
de bière 31 ou Reghaïa en fumant des havanes ou n’importe quoi.
mardi, février 26, 2008
lundi, février 04, 2008
28- L'Amer Jasmin de Fès: 22 janvier
Jeudi 22 janvier
Un rêve de plus de vingt ans est en train de prendre forme. Depuis des
lustres j’ai rêvé posséder un camping-car. Plus encore depuis que j’ai
rencontré Katia. Depuis quelques mois un Ford (Ford-transit caravane,
type TEDC AL) surélevé, un profilé, aussi beau qu’un hôtel-restaurant
deux étoiles, est exposé à la vente dans les parages. Une merveille. J’ai pris
contact avec son propriétaire il y a quelques jours. La négociation n’a été
compliquée ni par lui ni par moi. Il a dit « oui », j’ai répété « oui » après
lui. Oui pour la proposition, oui pour l’offre. Le gars m’a rappelé hier en
235
fin de journée. Il est vrai que l’irruption de Katia dans ma vie a accru mon
désir de posséder un camping-car. Enfin nous serions à l’aise, pas besoin
de se cacher à tout bout de champ, même s’il est vrai qu’elle en rajoute un
peu. Avec le camping-car il n’y aurait plus de problème. Si elle voudrait
être à l’abri elle le pourrait. Faut-il encore qu’elle revienne. Je guette
l’engin depuis octobre dernier. J’en ai trouvé d’autres, moins beaux et
moins intéressants ou d’autres encore plus beaux mais plus chers. Un jour
j’avais emmené Katia en visiter un. Elle m’avait alors averti : « si tu
achètes un camion comme ça, je ne rentrerai pas dedans ». Je ne l’ai pas
crue. Hier donc le propriétaire m’a rappelé. Il m’a proposé de nous
rencontrer vendredi pour régler les dernières modalités avant conclusion
définitive.
Je reviens à Katia pour dire que la résignation s’installe peu à peu.
Progressivement je me fais à l’idée que peut-être elle ne reviendra pas.
Peut-être.
Cet après-midi je n’ai pas les stagiaires. Je descends à Marseille à la
compagnie algérienne de navigation (CNAN) pour acheter un billet. J’aime
beaucoup Oran en cette période. L’été la ville est insupportable. Tous les
zmigria d’Europe et du monde déferlent sur elle comme des nuées de
papillons majestueux. Dès qu’ils mettent pied à terre ils sont accueillis
comme il se doit par toutes sortes de passe-droits, népotisme, abus de
pouvoir, humiliation, menaces et même par des danses du ventre. Ça
commence aux aéroports et aux ports d’embarquement étrangers. Marseille,
est entre de bonnes mains, je le garantis. En hiver Oran ne triche pas. Elle
est telle qu’elle est, sans fard ni caprices. Les abus de pouvoir, les
corrupteurs comme les corrompus ne disparaissent évidemment pas, mais ils
sont plus supportables, je veux dire plus discrets. Ils harcèlent avec plus de
tacts. Les sagouins mettent leur arrogance en réserve jusqu’aux mois de
hautes chaleurs. Une dizaine de jours suffit pour me ressourcer. J’aime bien
ce terme, se ressourcer, remonter jusqu’à la source, s’y désaltérer et revenir
au quotidien. Dix jours suffisent pour retrouver ma famille, mes amis, les
quartiers. Sentir la campagne et ses produits bios. Des produits bios sans le
packaging élaboré par le marketing. Bios men ’and Rabbi. Entendre les
palpitations des artères de la ville. Apprécier le charme des jeunes filles
espiègles et la gouaille des enfants des rues. Ecouter les appels des
muezzins, aujourd’hui moins agressifs et que je me mets de nouveau à
supporter, à aimer. Pour m’y rendre je préfère prendre le bateau plutôt que
l’avion. Il m’arrive de prendre les airs mais je ne suis pas rassuré. J’ai la très
désagréable sensation de voler dans un cercueil. On m’a dit qu’il était
normal vu mon âge que j’appréhende les fantaisies du taxi volant. J’essaie de
me raisonner, mais ce n’est pas facile. Je m’encourage en me disant « lis les
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documents, les statistiques ». Pour le seul mois de novembre dernier il y eut
près de 400 morts sur les routes de France, alors que dans le monde entier le
nombre des victimes d’accidents d’avion durant toute l’année dernière a été
inférieur à mille. Quand on sait qu’il y a plus de mille compagnies aériennes
ça relativise les choses, c’est vrai. Mais mon problème est ailleurs. Faire
appel aux statistiques ne règle rien. Et puis, ils m’assomment tous avec mon
âge. J’ai une peur bleue de l’avion et c’est mon droit le plus absolu. Je
dégouline de sueur sauf lorsque je prends des cachets appropriés. Lorsque je
les absorbe à temps. L’année dernière j’ai bien pris les cachets contre le mal
de l’air comme indiqué sur la notice : trente minutes avant l’heure annoncée
du départ, mais avec Air KAW-KAW (tout comme Air Algérie d’ailleurs)
l’heure du départ réel n’est pas nécessairement celle du départ annoncé.
L’envol a eu lieu avec je ne sais combien d’heures de retard, si bien que je
me suis affalé sur une des banquettes de la salle de départ. Résultat : durant
toute la durée du vol j’étais complètement éveillé. Fichue compagnie !
Depuis, elle a coulé dans des eaux nauséeuses où s’entremêlent fric et
pouvoir, corruption et généraux. J’en suis ravi.
L’accueil à l’agence de voyage du boulevard des Dames n’est pas
euphorique. Les hôtesses dédaignent, avec l’impassibilité et la vanité
ataviques des employés parvenus, mon sincère et civique Salam ’alikoum.
Les quelques clients présents hochent la tête en bredouillant une réponse
posée sur le rebord des convenances moribondes. Le distributeur
automatique de tickets et l’afficheur électronique des numéros ne
fonctionnent pas. Il y a peu de monde (dans l’agence comme dans le
bateau), c’est une raison importante du choix que je fais de voyager en
hiver. « Le voyage s’effectuera sur le Cesme-1. Départ le 7 février, retour
le 20. Cabine A 20 pour l’aller, A 06 pour le retour. Le repas est compris
bien sûr. 292 euros. Ça vous va ? » A quinze heures je suis libre.
Rian me demande si je peux l’accompagner dans le quatorzième
arrondissement. Je peux. Cours Belsunce, avenue Salengro, rue de Lyon…
les quartiers Nord de la ville. Je lui demande s’il a entrepris les démarches
pour obtenir les fiches de paie pour Katia. Il n’arrive pas à entrer en contact
avec le type. « Pas question de l’appeler, cela pourrait s’avérer dangereux.
Le gars ne veut pas qu’on parle de ces choses-là au téléphone ». Le type est
propriétaire d’une supérette. De temps à autres il rend service à des
Maghrébins en difficultés. Mon ami est honnête, il répète ce qu’on lui a dit,
mais moi je tiens à mettre des guillemets à certains mots comme « rend
service ». Faut tout de même pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des
canards sauvages. Le gars est malin. Il procède à de vraies fausses
embauches. Il fait toutes les déclarations administratives obligatoires. En
fin de mois il remet une vraie fiche de paie et un vrai chèque à l’employé
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fictif qui le rembourse en espèces en ajoutant d’une part la charge
patronale que verse à l’état le philanthrope, plus un petit chouia d’argent
pour le dérangement. Une façon comme une autre de militer contre les
injustices, mais aussi de se remplir les poches latérales. Pas très catho
certes, mais la démarche vaut son pesant d’ingéniosité. Un jour ce type
dissertera sur l’éclat de la crocoïte de Tasmanie ou sur l’acidité des oranges
de Blida entre quatre murs bien crades et bien hauts. Cela n’est rassurant
pour aucune des parties.
« A droite à droite » crie Rian. Avenue des Aygalades, puis à droite
encore la rue Le Châtelier qui se trouve après la voie ferrée. Rian n’a rien
entrepris pour Katia, mais il m’annonce que le gars qui l’attend, un patron
de bar, peut faire aussi bien que l’autre commerçant. « Il se sert
directement auprès d’un agent de la préfecture où il est bien introduit ».
Rian n’en dit pas plus. De toute façon Katia ne donne pas signe de vie. Je
n’ai pas l’intention de l’appeler puisque c’est moi qui ai rompu. De quoi
aurais-je l’air ? Nous arrivons au « bar de l’espoir ». Faut-il lire dans cette
enseigne un signe ? « Assoyez-vous, monsieur Khaoui ne va pas tarder »
nous dit le serveur. Ça commence bien, Khaoui signifie vide. Il doit le
porter comme on porte un stigmate dont on finit, par lassitude ou par esprit
retors, par revendiquer la forme ou le sens. Le bar de l’espoir est vide.
C’est un bouge, un repoussoir. Au fond de la salle, un néon mène une lutte
en pointillé contre l’obscurité des cent mètres carrés, aidé d’un second tube
crasseux qui cligne une fois sur deux toutes les secondes, ne sachant pas
trop s’il est préférable de tenir encore tant bien que mal sur son fil ombilic,
ou bien sans attendre, de s’écraser là et d’en finir pour toujours. Trois
clients désoeuvrés triturent des dames de coeur, des rois de trèfle, des as de
pic, sans âge et chiffonnés. Ils tapent de rage de perdre et cognent de désir
de vaincre sur une table bancale qui geint de temps à autres dans
l’indifférence des joueurs. Ils s’évertuent à tuer un temps qui possède une
éternité d’avance sur tous, qui les emportera tous. Deux autres gus sirotent
un jus quelconque et vas-y que je te fume que je te fume. Ils nous
empoisonnent. Les murs ruissèlent de crasse. Le sol désespère d’une
serpillière usagée ou d’un balai de paille bandé au manche.
D’innombrables mégots et écales de pistaches, d’amandes, de cacahuètes,
jonchent le sol le long du comptoir comme une traînée de poudre, de bout
en bout. Le patron arrive, accompagné de deux gaillards. Son oeil fusille le
moindre des espaces tandis que son index explore sa cavité nasale
encombrée. Le serveur lui fait un clin d’oeil en nous désignant. Je lui tends
la main avec dégoût. « Suivez-moi » dit-il. Je préfère rester dans la salle
principale et les laisser conclure leur affaire en tête-à-tête dans l’arrièrecour.
Dans une sorte de lavabo proprement répugnant je me précipite pour
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récurer les ongles, frotter les phalanges, nettoyer la paume et le dos de la
main. Lorsqu’ils reviennent, le patron affiche un sourire de circonstance
alors que mon ami à ses côtés ne semble pas préoccupé. Le premier nous
offre un verre et nous discutons de choses et d’autres comme lorsqu’on
arrose la signature d’un contrat : « la gauche dit-il n’a rien fait pour les
immigrés, ni pour les enfants de harkis. » Il s’excuse, « je suis de gauche
mais ». Il doit me prendre pour un fils de harki ma parole, tant il me parle,
sans retenue et sans même se justifier. Il évoque les harkis, leurs enfants, le
Bachaga d’Arles « je l’ai personnellement connu ! », les disparus de 1962.
Il me chauffe les portugaises. Pourquoi me confie-t-il son désarroi. Et puis
pourquoi s’amourache-t-il des sans-papiers ? Essaie-t-il de racheter les
fautes commises par les siens en accomplissant de bonnes actions tordues ?
Quoi qu’il fasse, les actes des uns sont, comme les choix des autres,
inscrits dans le marbre de l’Histoire. Ce qui est fait est fait. Si Khaoui peut
régler à Katia son problème de carte de séjour je n’en serais qu’heureux et
elle deux fois plus que moi. Je le dis franchement. Il a bien réglé le
problème de Rian, alors je m’efforce de l’écouter avec toute l’attention
requise dans de telles situations sans apporter d’eau à son vieux et
pestilentiel moulin familial. Il y a des limites à tout. La réaction de Katia
avait été immédiate lorsque je lui rapportais l’engagement de mon ami.
Elle avait vigoureusement réagi, « c’est un menteur ! » C’était peu avant
Cap d’Agde. A vrai dire je ne me souviens pas exactement si Rian parlait
de ce Khaoui ou d’un autre.
Nous abandonnons les mea-culpa, les promesses et les balivernes de
Khaoui pour plonger dans la lumière naturelle bienfaitrice. Le soir nous
prenons quelques verres à la Brasserie petit Nice dans le quartier de La
plaine. Là même où fin décembre (décembre ou un autre mois je ne sais
plus) je me débarrassai de David, lui qui se voulait plus sioniste qu’Ariel
Sharogne. Il disait « nous les Kabyles nous avons un point commun avec
ces gens, la haine des arabes ». Il est comme ça cet inculte frustre. Il
falsifie les faits et les fait mariner dans un « nous » abusif et désastreux !
En fond d’écran de mon portable une photo de Katia ravive son silence.
Dimanche soir, 1er février
Horreur double en ce jour d’aïd el-kébir. D’une part les millions de
moutons innocents zigouillés, d’autre part la mort de deux cent cinquante
pèlerins à La Mecque causée par la chaleur et une bousculade. J’ai eu une
pensée frémissante pour ma mère qui s’y trouve. Tout à l’heure à la télé
algérienne, le ministre (hachakoum) des affaires étrangères m’a rassuré :
« aucun algérien ne figure parmi les victimes. » La haute célérité de
monsieur le ministre (hachakoum) a fait naître en moi un abîme abyssal de
239
suspicions. C’est pourquoi j’ai téléphoné à ma famille qui a eu des
nouvelles : « Omma va bien ».
Je n’ai pas égorgé de mouton comme je n’ai pas fait prendre l’air à mon
VTT. Mal au genou. J’ai dû trop forcer dimanche dernier. Toute la journée
j’ai navigué sur le Net : pour ou contre le voile dans la République ? Une
deuxième sonde US atterrit sur Mars… Radio Beur FM diffuse en direct
les sempiternels messages de voeux des auditeurs.
Lundi 2
Ce matin je suis allé consulter madame Minh P. V., mon médecin
traitant, pour le renouvellement de mes médicaments. Elle m’a confirmé ce
que je craignais : « Vous avez trop forcé, c’est une tendinite, vous prendrez
trois gélules de Chondrosulf par jour, (ce médicament est préconisé dans le
traitement symptomatique de la douleur et de la gêne fonctionnelle au
cours de l’arthrose du genou et de la hanche) et comme d’habitude vous
avalerez tous les matins un cachet de MicardisPlus 80/12,5 mg pour
maintenir la tension artérielle à un niveau acceptable ». Mon médecin
prend soin de ma santé aussi bien que ma mère. Elle parle, parle,
« n’oubliez pas, variez votre alimentation, évitez sucre et sel, pas plus d’un
verre ou deux de vin, continuez à pédaler mais ne forcez pas… » Je suis
droit comme un poteau difforme sur la balance. Ma généreuse bedaine
m’empêche de voir mes orteils et le poids indiqué. Docteur Minh lit pour
moi sans commenter : « soixante dix-sept kilos ». Elle ne fait même pas
semblant d’être contrariée.
Le vendeur du camping-car est bien silencieux. A-t-il renoncé ? Katia
ne se manifeste pas. Elle avait dit qu’elle rentrerait le deuxième jour de
l’aïd. Il y a quelque temps j’avais noté sur l’agenda de mon portable à la
date d’aujourd’hui : « Verser 100 € in CCP Katia. » Je lui avais promis que
même si on se fâchait, tant qu’elle n’a pas de ressources propres je lui
verserai un peu d’argent. La sonnerie spécifique de mon portable s’est
manifestée il y a quelques minutes pour me rappeler cette note enfouie
jusque-là dans les méandres de ma mémoire. J’ai été submergé de bonheur
une seconde durant. J’ai pensé que c’était Katia qui m’adressait un texto
bien intentionné ou bien intéressé. J’ai lu « appel moi c Yasmin’. » Mais
hélas Katia n’a rien envoyé et mon portable me rappelait son aigre-doux
souvenir : « Verser 100 €… »
Gérard, un collègue de formation qui possède un camping-car, ne
comprend pas que je n’insiste pas auprès du vendeur. Il est même prêt à y
mettre son nez pour ses propres intérêts. J’appelle monsieur Jespi le
propriétaire. Il s’excuse, dit qu’il était à Paris. Il me propose de le
rejoindre. A seize heures je suis à Lamanon. Nous nous expliquons et
240
promettons de régler la question au plus vite. Pour que la transaction se
déroule dans les meilleures conditions, le vendeur et moi-même souhaitons
faire expertiser le véhicule. C’est notre mécanicien commun de la
commune qui s’en charge. Il prend le volant, je m’installe à ses côtés,
monsieur Jespi s’assoit à l’arrière. Le mécano traverse le village, prend la
nationale. Vingt minutes plus tard nous sommes de retour. « C’est une très
bonne occasion » me chuchote-t-il. Je remercie l’un et l’autre et les laisse
en tête à tête. Je comprends que le garagiste, dans sa bénéfique approche
équilibrée, glisse au vendeur un mot d’encouragement plus ou moins
identique à celui qu’il m’a adressé.
Jeudi 5
Le ministre (hachakoum) algérien des Affaires étrangères a-t-il menti le
deux février lorsqu’il déclara qu’aucun algérien ne figurait parmi les
victimes du pèlerinage, ou bien a-t-il fait étalage de son incompétence ? Au
vu de l’état de déliquescence dans lequel patauge le bled depuis la nuit des
temps nouveaux et au vu de l’expérience acquise par l’élite gestionnaire du
pays dans le domaine du mensonge et de l’inaptitude, je m’autorise à
penser que le ministre (hachakoum) des Affaires, dispose d’un bel avenir
devant lui parmi l’élite incompétente qui dirige, par défaut et malgré elle,
le destin de la nation algérienne.
Hier je suis descendu à Lamanon. J’ai d’abord filé à la poste du village
où j’ai déposé cent euros sur le compte de Katia, puis me suis rendu chez
monsieur Jespi. Il m’a remis la carte grise qu’il a barrée et sur laquelle il a
porté en lettres capitales, séparées je ne sais pourquoi d’un point, la
mention « V. E. N. D. U », une copie du certificat de cession, l’attestation
de contrôle technique et quelques tuyaux pour réparer les petites
corrosions, la perte de charge électrique… Quant à moi je lui ai donné pour
quinze mille euros de chèques. Je lui ai proposé un encaissement étalé sur
plusieurs mois. A dix-sept heures pétantes l’affaire était conclue. Nous ne
nous sommes pas embrassés. Par ailleurs, monsieur Jespi a accepté de
garder le Ford dans sa grande cour jusqu’à mon retour du pays. Comme
une bonne nouvelle en appelle généralement une autre, mon portable s’est
mis à couiner, c’est incroyable, au moment même où monsieur Jespi et moi
nous nous congratulions pour la bonne affaire que chacun de nous venait
de réaliser, ceci dit, sans accolades ni embrassades : bibibip – biii – bip,
bibibip – biii – bip… C’est le premier message que m’envoie Katia depuis
le 12 janvier ! « Salut Si-Ahmed c Yasmin’ sa va tu va bien mabrouk
idek. » L’aïd oui. Dimanche dernier, des millions de moutons ont été
sacrifiés sur l’autel de la foi musulmane, perpétuant le sacrifice ancestral et
fondateur de Colchide. Colchiques dans les prés fleurissent, fleurissent,
241
Colchiques dans les prés c’est la fin de l’été ! Comme il se doit j’ai appelé
ma famille à Oran. Personnellement je n’ai jamais égorgé de mouton. Je
me suis demandé pourquoi elle appelait trois jours après la fête. Elle aurait
dû appeler dimanche ou à la rigueur lundi. Mercredi cela fait un peu tard.
Est-ce parce que revenue à Sénas, elle se sent soudain bien seule et
s’ennuie ferme ? Je n’ai pas répondu à son message.
Cet après-midi j’obtiens à la sous-préfecture d’Arles la carte grise du
camping-car désormais à mon nom. Puis je l’assure contre tous risques :
cent soixante-dix euros le semestre. A seize heures cinq Katia m’appelle
pour me souhaiter de nouveau un bon aïd. Nos amabilités réciproques sont
tardives. Sa voix est chaleureuse, la mienne distante. Elle me demande de
lui donner le numéro de téléphone du FJT de Montpellier. Un numéro
qu’elle possède depuis longtemps. Ce coup de fil n’est en réalité qu’un
simple prétexte pour reprendre contact.
Le soir j’appelle les amis de Paris et de Marseille. Je n’appelle pas
Avignon. Je ne vois plus David depuis une misérable soirée de décembre
(était-ce bien en décembre ?) durant laquelle il fut ignoble à l’égard de la
résistance palestinienne meurtrie : « un ramassis de terroristes qui justifient
par leurs actes les réactions justes et ciblées de Sharogne » avait-il martelé.
J’ai feuilleté les pages de décembre de ce cahier pour retrouver le récit que
j’avais fait de cette soirée, mais je n’ai rien trouvé, pas la moindre trace, je
suis étonné, je ne me l’explique pas. Je me souviens lui avoir froidement
balancé cette conviction que je partage avec Audiard : « si la connerie se
mesurait, tu servirais de mètre étalon ». Il a crispé ses mains sur les bras du
fauteuil et m’a expédié un double regard effarouché. Peut-être craignait-il
que je lui renouvelle ma sentence. N’étaient la présence de sa compagne et
la différence d’âge, je lui aurais, je te le jure, expédié mes gros mots, mes
poings et mes savates sur son raisonnement spécieux et sa face citron de
caméléon véreux. Son amie était autant outrée que moi par son discours
emprunté aux plus radicaux des sionistes. Mon mot dit, je suis parti sans
même le regarder, sans même le saluer. Depuis, on ne se voit plus. Je
n’accomplirai pas le premier pas. Si lui le fait, il aura tout intérêt à
formuler des excuses avant toute autre explication. Je le connais
provocateur, mais il y a des limites à tout.
Rian m’a dit que le type qui devait établir des bulletins de salaire pour
Katia, s’est rétracté. « Ne me demande pas les raisons. »
Un rêve de plus de vingt ans est en train de prendre forme. Depuis des
lustres j’ai rêvé posséder un camping-car. Plus encore depuis que j’ai
rencontré Katia. Depuis quelques mois un Ford (Ford-transit caravane,
type TEDC AL) surélevé, un profilé, aussi beau qu’un hôtel-restaurant
deux étoiles, est exposé à la vente dans les parages. Une merveille. J’ai pris
contact avec son propriétaire il y a quelques jours. La négociation n’a été
compliquée ni par lui ni par moi. Il a dit « oui », j’ai répété « oui » après
lui. Oui pour la proposition, oui pour l’offre. Le gars m’a rappelé hier en
235
fin de journée. Il est vrai que l’irruption de Katia dans ma vie a accru mon
désir de posséder un camping-car. Enfin nous serions à l’aise, pas besoin
de se cacher à tout bout de champ, même s’il est vrai qu’elle en rajoute un
peu. Avec le camping-car il n’y aurait plus de problème. Si elle voudrait
être à l’abri elle le pourrait. Faut-il encore qu’elle revienne. Je guette
l’engin depuis octobre dernier. J’en ai trouvé d’autres, moins beaux et
moins intéressants ou d’autres encore plus beaux mais plus chers. Un jour
j’avais emmené Katia en visiter un. Elle m’avait alors averti : « si tu
achètes un camion comme ça, je ne rentrerai pas dedans ». Je ne l’ai pas
crue. Hier donc le propriétaire m’a rappelé. Il m’a proposé de nous
rencontrer vendredi pour régler les dernières modalités avant conclusion
définitive.
Je reviens à Katia pour dire que la résignation s’installe peu à peu.
Progressivement je me fais à l’idée que peut-être elle ne reviendra pas.
Peut-être.
Cet après-midi je n’ai pas les stagiaires. Je descends à Marseille à la
compagnie algérienne de navigation (CNAN) pour acheter un billet. J’aime
beaucoup Oran en cette période. L’été la ville est insupportable. Tous les
zmigria d’Europe et du monde déferlent sur elle comme des nuées de
papillons majestueux. Dès qu’ils mettent pied à terre ils sont accueillis
comme il se doit par toutes sortes de passe-droits, népotisme, abus de
pouvoir, humiliation, menaces et même par des danses du ventre. Ça
commence aux aéroports et aux ports d’embarquement étrangers. Marseille,
est entre de bonnes mains, je le garantis. En hiver Oran ne triche pas. Elle
est telle qu’elle est, sans fard ni caprices. Les abus de pouvoir, les
corrupteurs comme les corrompus ne disparaissent évidemment pas, mais ils
sont plus supportables, je veux dire plus discrets. Ils harcèlent avec plus de
tacts. Les sagouins mettent leur arrogance en réserve jusqu’aux mois de
hautes chaleurs. Une dizaine de jours suffit pour me ressourcer. J’aime bien
ce terme, se ressourcer, remonter jusqu’à la source, s’y désaltérer et revenir
au quotidien. Dix jours suffisent pour retrouver ma famille, mes amis, les
quartiers. Sentir la campagne et ses produits bios. Des produits bios sans le
packaging élaboré par le marketing. Bios men ’and Rabbi. Entendre les
palpitations des artères de la ville. Apprécier le charme des jeunes filles
espiègles et la gouaille des enfants des rues. Ecouter les appels des
muezzins, aujourd’hui moins agressifs et que je me mets de nouveau à
supporter, à aimer. Pour m’y rendre je préfère prendre le bateau plutôt que
l’avion. Il m’arrive de prendre les airs mais je ne suis pas rassuré. J’ai la très
désagréable sensation de voler dans un cercueil. On m’a dit qu’il était
normal vu mon âge que j’appréhende les fantaisies du taxi volant. J’essaie de
me raisonner, mais ce n’est pas facile. Je m’encourage en me disant « lis les
236
documents, les statistiques ». Pour le seul mois de novembre dernier il y eut
près de 400 morts sur les routes de France, alors que dans le monde entier le
nombre des victimes d’accidents d’avion durant toute l’année dernière a été
inférieur à mille. Quand on sait qu’il y a plus de mille compagnies aériennes
ça relativise les choses, c’est vrai. Mais mon problème est ailleurs. Faire
appel aux statistiques ne règle rien. Et puis, ils m’assomment tous avec mon
âge. J’ai une peur bleue de l’avion et c’est mon droit le plus absolu. Je
dégouline de sueur sauf lorsque je prends des cachets appropriés. Lorsque je
les absorbe à temps. L’année dernière j’ai bien pris les cachets contre le mal
de l’air comme indiqué sur la notice : trente minutes avant l’heure annoncée
du départ, mais avec Air KAW-KAW (tout comme Air Algérie d’ailleurs)
l’heure du départ réel n’est pas nécessairement celle du départ annoncé.
L’envol a eu lieu avec je ne sais combien d’heures de retard, si bien que je
me suis affalé sur une des banquettes de la salle de départ. Résultat : durant
toute la durée du vol j’étais complètement éveillé. Fichue compagnie !
Depuis, elle a coulé dans des eaux nauséeuses où s’entremêlent fric et
pouvoir, corruption et généraux. J’en suis ravi.
L’accueil à l’agence de voyage du boulevard des Dames n’est pas
euphorique. Les hôtesses dédaignent, avec l’impassibilité et la vanité
ataviques des employés parvenus, mon sincère et civique Salam ’alikoum.
Les quelques clients présents hochent la tête en bredouillant une réponse
posée sur le rebord des convenances moribondes. Le distributeur
automatique de tickets et l’afficheur électronique des numéros ne
fonctionnent pas. Il y a peu de monde (dans l’agence comme dans le
bateau), c’est une raison importante du choix que je fais de voyager en
hiver. « Le voyage s’effectuera sur le Cesme-1. Départ le 7 février, retour
le 20. Cabine A 20 pour l’aller, A 06 pour le retour. Le repas est compris
bien sûr. 292 euros. Ça vous va ? » A quinze heures je suis libre.
Rian me demande si je peux l’accompagner dans le quatorzième
arrondissement. Je peux. Cours Belsunce, avenue Salengro, rue de Lyon…
les quartiers Nord de la ville. Je lui demande s’il a entrepris les démarches
pour obtenir les fiches de paie pour Katia. Il n’arrive pas à entrer en contact
avec le type. « Pas question de l’appeler, cela pourrait s’avérer dangereux.
Le gars ne veut pas qu’on parle de ces choses-là au téléphone ». Le type est
propriétaire d’une supérette. De temps à autres il rend service à des
Maghrébins en difficultés. Mon ami est honnête, il répète ce qu’on lui a dit,
mais moi je tiens à mettre des guillemets à certains mots comme « rend
service ». Faut tout de même pas prendre les enfants du Bon Dieu pour des
canards sauvages. Le gars est malin. Il procède à de vraies fausses
embauches. Il fait toutes les déclarations administratives obligatoires. En
fin de mois il remet une vraie fiche de paie et un vrai chèque à l’employé
237
fictif qui le rembourse en espèces en ajoutant d’une part la charge
patronale que verse à l’état le philanthrope, plus un petit chouia d’argent
pour le dérangement. Une façon comme une autre de militer contre les
injustices, mais aussi de se remplir les poches latérales. Pas très catho
certes, mais la démarche vaut son pesant d’ingéniosité. Un jour ce type
dissertera sur l’éclat de la crocoïte de Tasmanie ou sur l’acidité des oranges
de Blida entre quatre murs bien crades et bien hauts. Cela n’est rassurant
pour aucune des parties.
« A droite à droite » crie Rian. Avenue des Aygalades, puis à droite
encore la rue Le Châtelier qui se trouve après la voie ferrée. Rian n’a rien
entrepris pour Katia, mais il m’annonce que le gars qui l’attend, un patron
de bar, peut faire aussi bien que l’autre commerçant. « Il se sert
directement auprès d’un agent de la préfecture où il est bien introduit ».
Rian n’en dit pas plus. De toute façon Katia ne donne pas signe de vie. Je
n’ai pas l’intention de l’appeler puisque c’est moi qui ai rompu. De quoi
aurais-je l’air ? Nous arrivons au « bar de l’espoir ». Faut-il lire dans cette
enseigne un signe ? « Assoyez-vous, monsieur Khaoui ne va pas tarder »
nous dit le serveur. Ça commence bien, Khaoui signifie vide. Il doit le
porter comme on porte un stigmate dont on finit, par lassitude ou par esprit
retors, par revendiquer la forme ou le sens. Le bar de l’espoir est vide.
C’est un bouge, un repoussoir. Au fond de la salle, un néon mène une lutte
en pointillé contre l’obscurité des cent mètres carrés, aidé d’un second tube
crasseux qui cligne une fois sur deux toutes les secondes, ne sachant pas
trop s’il est préférable de tenir encore tant bien que mal sur son fil ombilic,
ou bien sans attendre, de s’écraser là et d’en finir pour toujours. Trois
clients désoeuvrés triturent des dames de coeur, des rois de trèfle, des as de
pic, sans âge et chiffonnés. Ils tapent de rage de perdre et cognent de désir
de vaincre sur une table bancale qui geint de temps à autres dans
l’indifférence des joueurs. Ils s’évertuent à tuer un temps qui possède une
éternité d’avance sur tous, qui les emportera tous. Deux autres gus sirotent
un jus quelconque et vas-y que je te fume que je te fume. Ils nous
empoisonnent. Les murs ruissèlent de crasse. Le sol désespère d’une
serpillière usagée ou d’un balai de paille bandé au manche.
D’innombrables mégots et écales de pistaches, d’amandes, de cacahuètes,
jonchent le sol le long du comptoir comme une traînée de poudre, de bout
en bout. Le patron arrive, accompagné de deux gaillards. Son oeil fusille le
moindre des espaces tandis que son index explore sa cavité nasale
encombrée. Le serveur lui fait un clin d’oeil en nous désignant. Je lui tends
la main avec dégoût. « Suivez-moi » dit-il. Je préfère rester dans la salle
principale et les laisser conclure leur affaire en tête-à-tête dans l’arrièrecour.
Dans une sorte de lavabo proprement répugnant je me précipite pour
238
récurer les ongles, frotter les phalanges, nettoyer la paume et le dos de la
main. Lorsqu’ils reviennent, le patron affiche un sourire de circonstance
alors que mon ami à ses côtés ne semble pas préoccupé. Le premier nous
offre un verre et nous discutons de choses et d’autres comme lorsqu’on
arrose la signature d’un contrat : « la gauche dit-il n’a rien fait pour les
immigrés, ni pour les enfants de harkis. » Il s’excuse, « je suis de gauche
mais ». Il doit me prendre pour un fils de harki ma parole, tant il me parle,
sans retenue et sans même se justifier. Il évoque les harkis, leurs enfants, le
Bachaga d’Arles « je l’ai personnellement connu ! », les disparus de 1962.
Il me chauffe les portugaises. Pourquoi me confie-t-il son désarroi. Et puis
pourquoi s’amourache-t-il des sans-papiers ? Essaie-t-il de racheter les
fautes commises par les siens en accomplissant de bonnes actions tordues ?
Quoi qu’il fasse, les actes des uns sont, comme les choix des autres,
inscrits dans le marbre de l’Histoire. Ce qui est fait est fait. Si Khaoui peut
régler à Katia son problème de carte de séjour je n’en serais qu’heureux et
elle deux fois plus que moi. Je le dis franchement. Il a bien réglé le
problème de Rian, alors je m’efforce de l’écouter avec toute l’attention
requise dans de telles situations sans apporter d’eau à son vieux et
pestilentiel moulin familial. Il y a des limites à tout. La réaction de Katia
avait été immédiate lorsque je lui rapportais l’engagement de mon ami.
Elle avait vigoureusement réagi, « c’est un menteur ! » C’était peu avant
Cap d’Agde. A vrai dire je ne me souviens pas exactement si Rian parlait
de ce Khaoui ou d’un autre.
Nous abandonnons les mea-culpa, les promesses et les balivernes de
Khaoui pour plonger dans la lumière naturelle bienfaitrice. Le soir nous
prenons quelques verres à la Brasserie petit Nice dans le quartier de La
plaine. Là même où fin décembre (décembre ou un autre mois je ne sais
plus) je me débarrassai de David, lui qui se voulait plus sioniste qu’Ariel
Sharogne. Il disait « nous les Kabyles nous avons un point commun avec
ces gens, la haine des arabes ». Il est comme ça cet inculte frustre. Il
falsifie les faits et les fait mariner dans un « nous » abusif et désastreux !
En fond d’écran de mon portable une photo de Katia ravive son silence.
Dimanche soir, 1er février
Horreur double en ce jour d’aïd el-kébir. D’une part les millions de
moutons innocents zigouillés, d’autre part la mort de deux cent cinquante
pèlerins à La Mecque causée par la chaleur et une bousculade. J’ai eu une
pensée frémissante pour ma mère qui s’y trouve. Tout à l’heure à la télé
algérienne, le ministre (hachakoum) des affaires étrangères m’a rassuré :
« aucun algérien ne figure parmi les victimes. » La haute célérité de
monsieur le ministre (hachakoum) a fait naître en moi un abîme abyssal de
239
suspicions. C’est pourquoi j’ai téléphoné à ma famille qui a eu des
nouvelles : « Omma va bien ».
Je n’ai pas égorgé de mouton comme je n’ai pas fait prendre l’air à mon
VTT. Mal au genou. J’ai dû trop forcer dimanche dernier. Toute la journée
j’ai navigué sur le Net : pour ou contre le voile dans la République ? Une
deuxième sonde US atterrit sur Mars… Radio Beur FM diffuse en direct
les sempiternels messages de voeux des auditeurs.
Lundi 2
Ce matin je suis allé consulter madame Minh P. V., mon médecin
traitant, pour le renouvellement de mes médicaments. Elle m’a confirmé ce
que je craignais : « Vous avez trop forcé, c’est une tendinite, vous prendrez
trois gélules de Chondrosulf par jour, (ce médicament est préconisé dans le
traitement symptomatique de la douleur et de la gêne fonctionnelle au
cours de l’arthrose du genou et de la hanche) et comme d’habitude vous
avalerez tous les matins un cachet de MicardisPlus 80/12,5 mg pour
maintenir la tension artérielle à un niveau acceptable ». Mon médecin
prend soin de ma santé aussi bien que ma mère. Elle parle, parle,
« n’oubliez pas, variez votre alimentation, évitez sucre et sel, pas plus d’un
verre ou deux de vin, continuez à pédaler mais ne forcez pas… » Je suis
droit comme un poteau difforme sur la balance. Ma généreuse bedaine
m’empêche de voir mes orteils et le poids indiqué. Docteur Minh lit pour
moi sans commenter : « soixante dix-sept kilos ». Elle ne fait même pas
semblant d’être contrariée.
Le vendeur du camping-car est bien silencieux. A-t-il renoncé ? Katia
ne se manifeste pas. Elle avait dit qu’elle rentrerait le deuxième jour de
l’aïd. Il y a quelque temps j’avais noté sur l’agenda de mon portable à la
date d’aujourd’hui : « Verser 100 € in CCP Katia. » Je lui avais promis que
même si on se fâchait, tant qu’elle n’a pas de ressources propres je lui
verserai un peu d’argent. La sonnerie spécifique de mon portable s’est
manifestée il y a quelques minutes pour me rappeler cette note enfouie
jusque-là dans les méandres de ma mémoire. J’ai été submergé de bonheur
une seconde durant. J’ai pensé que c’était Katia qui m’adressait un texto
bien intentionné ou bien intéressé. J’ai lu « appel moi c Yasmin’. » Mais
hélas Katia n’a rien envoyé et mon portable me rappelait son aigre-doux
souvenir : « Verser 100 €… »
Gérard, un collègue de formation qui possède un camping-car, ne
comprend pas que je n’insiste pas auprès du vendeur. Il est même prêt à y
mettre son nez pour ses propres intérêts. J’appelle monsieur Jespi le
propriétaire. Il s’excuse, dit qu’il était à Paris. Il me propose de le
rejoindre. A seize heures je suis à Lamanon. Nous nous expliquons et
240
promettons de régler la question au plus vite. Pour que la transaction se
déroule dans les meilleures conditions, le vendeur et moi-même souhaitons
faire expertiser le véhicule. C’est notre mécanicien commun de la
commune qui s’en charge. Il prend le volant, je m’installe à ses côtés,
monsieur Jespi s’assoit à l’arrière. Le mécano traverse le village, prend la
nationale. Vingt minutes plus tard nous sommes de retour. « C’est une très
bonne occasion » me chuchote-t-il. Je remercie l’un et l’autre et les laisse
en tête à tête. Je comprends que le garagiste, dans sa bénéfique approche
équilibrée, glisse au vendeur un mot d’encouragement plus ou moins
identique à celui qu’il m’a adressé.
Jeudi 5
Le ministre (hachakoum) algérien des Affaires étrangères a-t-il menti le
deux février lorsqu’il déclara qu’aucun algérien ne figurait parmi les
victimes du pèlerinage, ou bien a-t-il fait étalage de son incompétence ? Au
vu de l’état de déliquescence dans lequel patauge le bled depuis la nuit des
temps nouveaux et au vu de l’expérience acquise par l’élite gestionnaire du
pays dans le domaine du mensonge et de l’inaptitude, je m’autorise à
penser que le ministre (hachakoum) des Affaires, dispose d’un bel avenir
devant lui parmi l’élite incompétente qui dirige, par défaut et malgré elle,
le destin de la nation algérienne.
Hier je suis descendu à Lamanon. J’ai d’abord filé à la poste du village
où j’ai déposé cent euros sur le compte de Katia, puis me suis rendu chez
monsieur Jespi. Il m’a remis la carte grise qu’il a barrée et sur laquelle il a
porté en lettres capitales, séparées je ne sais pourquoi d’un point, la
mention « V. E. N. D. U », une copie du certificat de cession, l’attestation
de contrôle technique et quelques tuyaux pour réparer les petites
corrosions, la perte de charge électrique… Quant à moi je lui ai donné pour
quinze mille euros de chèques. Je lui ai proposé un encaissement étalé sur
plusieurs mois. A dix-sept heures pétantes l’affaire était conclue. Nous ne
nous sommes pas embrassés. Par ailleurs, monsieur Jespi a accepté de
garder le Ford dans sa grande cour jusqu’à mon retour du pays. Comme
une bonne nouvelle en appelle généralement une autre, mon portable s’est
mis à couiner, c’est incroyable, au moment même où monsieur Jespi et moi
nous nous congratulions pour la bonne affaire que chacun de nous venait
de réaliser, ceci dit, sans accolades ni embrassades : bibibip – biii – bip,
bibibip – biii – bip… C’est le premier message que m’envoie Katia depuis
le 12 janvier ! « Salut Si-Ahmed c Yasmin’ sa va tu va bien mabrouk
idek. » L’aïd oui. Dimanche dernier, des millions de moutons ont été
sacrifiés sur l’autel de la foi musulmane, perpétuant le sacrifice ancestral et
fondateur de Colchide. Colchiques dans les prés fleurissent, fleurissent,
241
Colchiques dans les prés c’est la fin de l’été ! Comme il se doit j’ai appelé
ma famille à Oran. Personnellement je n’ai jamais égorgé de mouton. Je
me suis demandé pourquoi elle appelait trois jours après la fête. Elle aurait
dû appeler dimanche ou à la rigueur lundi. Mercredi cela fait un peu tard.
Est-ce parce que revenue à Sénas, elle se sent soudain bien seule et
s’ennuie ferme ? Je n’ai pas répondu à son message.
Cet après-midi j’obtiens à la sous-préfecture d’Arles la carte grise du
camping-car désormais à mon nom. Puis je l’assure contre tous risques :
cent soixante-dix euros le semestre. A seize heures cinq Katia m’appelle
pour me souhaiter de nouveau un bon aïd. Nos amabilités réciproques sont
tardives. Sa voix est chaleureuse, la mienne distante. Elle me demande de
lui donner le numéro de téléphone du FJT de Montpellier. Un numéro
qu’elle possède depuis longtemps. Ce coup de fil n’est en réalité qu’un
simple prétexte pour reprendre contact.
Le soir j’appelle les amis de Paris et de Marseille. Je n’appelle pas
Avignon. Je ne vois plus David depuis une misérable soirée de décembre
(était-ce bien en décembre ?) durant laquelle il fut ignoble à l’égard de la
résistance palestinienne meurtrie : « un ramassis de terroristes qui justifient
par leurs actes les réactions justes et ciblées de Sharogne » avait-il martelé.
J’ai feuilleté les pages de décembre de ce cahier pour retrouver le récit que
j’avais fait de cette soirée, mais je n’ai rien trouvé, pas la moindre trace, je
suis étonné, je ne me l’explique pas. Je me souviens lui avoir froidement
balancé cette conviction que je partage avec Audiard : « si la connerie se
mesurait, tu servirais de mètre étalon ». Il a crispé ses mains sur les bras du
fauteuil et m’a expédié un double regard effarouché. Peut-être craignait-il
que je lui renouvelle ma sentence. N’étaient la présence de sa compagne et
la différence d’âge, je lui aurais, je te le jure, expédié mes gros mots, mes
poings et mes savates sur son raisonnement spécieux et sa face citron de
caméléon véreux. Son amie était autant outrée que moi par son discours
emprunté aux plus radicaux des sionistes. Mon mot dit, je suis parti sans
même le regarder, sans même le saluer. Depuis, on ne se voit plus. Je
n’accomplirai pas le premier pas. Si lui le fait, il aura tout intérêt à
formuler des excuses avant toute autre explication. Je le connais
provocateur, mais il y a des limites à tout.
Rian m’a dit que le type qui devait établir des bulletins de salaire pour
Katia, s’est rétracté. « Ne me demande pas les raisons. »
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