Mardi 13, 23 heures 30.
Hier matin vers huit heures, en branchant le portable, j’étais excité par
l’idée que je me faisais du contenu de son message-réaction, paroles ou
son, que j’attendais. J’ai vérifié comme il se doit le contenu des rubriques
« messages » et celui de la rubrique « journal » sans résultat. Le téléphone
est resté silencieux. Le secouer n’aurait servi à rien. A dix-sept heures le
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même silence planait. Il n’y avait ni réponse spontanée ni réponse tout
court. Sa réaction Katia l’a longuement mûrie à l’ombre de tous les
icebergs de Svalbard avant de la propulser : « Bonjour ça va bien ? » sa
voix basse est sèche, blanche si j’ose dire, un brin métallique. J’imagine
que ses lèvres sont à ce moment-là pincées. Elle dit en maghrébin « Je
t’appelle à propos du message que tu m’as envoyé hier ». Ses mots cognent
comme des cestes de guerriers aguerris un soir de combat à l’issue fatale.
Elle est méthodique. « Rappelle-moi ce soir car je veux mettre les points
sur les i avec toi, netfahem m’âak meziaaan’ mezian’. Si tu ne veux pas
m’appeler envoie-moi un message dans ce sens ». J’ai semé le vent, je ne
peux que récolter la tempête, li chrab el-Whisky yedguerrâa. Je l’ai
cherchée, je l’ai eue. J’ai enfilé ma a’baya-pyjama, ravalé ma fierté,
reconsidéré les compétences de Rian en matière de savoir-faire, puis j’ai
décidé moi aussi de poser des points des trémas et des umlauts sur les i, sur
les j, sur les virgules, sur les ë, sur les ö… Pour les besoins j’ai
préalablement pris soin d’avaler trois apéros corsés. Les échanges
galvanisés durèrent plus de quarante minutes. Extraits :
– Qu’est-ce que tu m’as écrit dans ton message ? Si on aime, on couche,
c’est cela ?
– Je t’ai écrit « tu dis toujours “je t’aime, je t’aime” et j’ai ajouté
“montre-moi que tu m’aimes, dis moi que tu veux me faire l’amour” ».
– Je ne pensais pas qu’un jour tu me dirais ça.
Je me suis pris au piège de la vérité. Je ne pouvais m’en extraire. J’ai
ajouté :
– Mais enfin quel mal y a-t-il à dormir avec quelqu’un qu’on aime ? Je
te dis les choses avec le coeur.
– Moi je t’aime, je t’embrasse, mais je ne couche pas. Ton message m’a
beaucoup fait mal au coeur. A la sortie du restaurant tu m’avais dit que tu
n’avais pas besoin de…
– Je t’avais dit que je n’avais pas besoin de tes fesses. Encore une fois je
ne vois pas où est le mal. Je t’aime, tu m’aimes, on s’embrasse, on se
caresse, on fait l’amour, où est le mal ? J’avais aussi ajouté que j’ai besoin
de ton amour. L’amour c’est le coeur et le corps. Sainement. Au nom de ce
nouvel an berbère je te jure que mon intention est propre. Je te répète,
l’amour ce n’est pas que le sexe. C’est d’abord le coeur et ensuite le corps.
Mais le corps y est. Sainement.
– Ça veut dire que je couche. C’est pas bien ça. Tu me prends pour qui ?
– C’est mon coeur qui parle. Mon amour est propre.
– Ça veut dire quoi un amour propre ?
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– Un amour propre est un amour sincère. On aime une personne, avec le
coeur et ensuite avec le corps. C’est propre.
Je lui ai dit cela presque avec solennité. Ma voix s’est progressivement
transformée. Elle s’est faite grave, doctorale. J’ai ajouté :
– Je pensais que tu m’aimais vraiment. Je ne savais pas que tu m’aimais
comme ton frère ou je ne sais…
– Je t’aime pas comme mon frère ! J’embrasse pas mon frère comme je
t’embrasse ! Mais sans mariage, coucher c’est pas bien, c’est hram.
Bon sang de bois, le mot qu’il ne fallait pas !
– Mais les musulmans sont bien autorisés à avoir des relations sexuelles
hors mariage.
– Kifech ?
– Il suffit d’un zwej el-moutâa !
Là j’avoue que j’ai eu honte de moi. Je n’aurais pas dû la suivre dans
cette voie sans issue. A la seconde même où j’ai prononcé ces mots, j’ai
dévoilé ma turpitude. Je me suis dit « salopard, t’es qu’une crapule. » En
voulant me reprendre, je me suis étalé.
– Zwej quoi ?
– Deux personnes ont le droit de s’aimer hors liens du mariage. C’est
écrit dans le Coran. C’est un mariage temporaire. Il y a longtemps c’était
une pratique très répandue chez les musulmans.
[NB : 5 novembre 200. : je pensais à la sourate 24 du verset des
Femmes. Il n’y est pas écrit, et nulle part ailleurs dans le Coran, ce que je
lui ai dit. Par contre ce mariage de plaisir (zwej el-moutâa) est pratiqué en
Iran.]
J’ai eu honte d’avoir repris à mon compte un argument intégriste que j’ai
toujours trouvé abject. Un argument éculé, décontextualisé, applicable aux
seuls hommes et mis au goût du jour en Algérie à la fois par les nouveaux
prophètes, par les trabendistes et par les nouveaux riches nés de l’économie
de bazar. Je me suis retrouvé brassant dans l’obscénité la plus sordide. Ma
lâcheté et ma faiblesse m’ont acculé à défendre cette pratique d’un autre âge.
J’avançais sur des terres incognitae dont je ne maîtrise pas même le centième
d’une lieue. Je colportais un tas de dégoûtations. Je me répétais
« Ah, salopard fils de malpropre ». Je ne suis pas du tout content de moi. Je
culpabilise mais le mal est fait. C’est Rian qui m’a mis dans le pétrin. Il est
vrai qu’il est trop facile d’accuser un absent, de fuir ses propres
responsabilités, mais c’est bien lui qui m’a conseillé de dire les choses
directement « tu vas quand même pas passer ta vie avec cette gamine.
Demande-lui de s’allonger, qu’est-ce que tu perds, tu perds rien. » J’avoue
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que la conception qu’il a des relations entre les hommes et les femmes m’a
toujours heurté. De tout temps je lui reproche son machisme, sa phallocratie,
sa misogynie. Hier je l’ai surpassé. Répugnant. Paradoxalement, au fil de la
discussion la coléreuse Katia se transformait, laissant poindre sa générosité.
Sous l’acier coule la soie, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne…
– Pourquoi tu te fâches pour un rien comme à Avignon ? Pourquoi le
dimanche tu as débranché ton portable toute la journée ? Combien de fois
j’ai essayé de t’appeler et toi tu débranches ton portable exprès pour que je
tombe sur la messagerie.
– Le dimanche tu le sais, je te l’ai dit, je branche rarement mon portable
(mensonge). A Avignon tu m’as ausculté comme un médecin examine un
lépreux borderline. « Ouvre la bouche, tire la langue, elle est brune et ceci
et cela ». C’est ça qui m’a fâché. Avant de sortir du self je suis allé me
laver les mains et les dents. Je suis propre que crois-tu. Ton attitude m’a
vexé.
– Mais, mais… Je t’ai dit que c’est l’odeur du vin qui m’indispose.
– Quelle odeur après le dentifrice… après le fluo, le parfum, les
pastilles, quelle odeur ? il n’y a plus que des senteurs de forêts, de pins de
plantes.
– Tu ne m’as pas comprise.
Et puis pourquoi tu m’as dit « tu ne penses pas au pèlerinage ? »
– Je voulais seulement…
Elle était conciliante mais je ne souhaitais pas m’éterniser. Cela faisait
plus d’une demi-heure qu’on s’expliquait. Je pressentais bien qu’après sa
colère plus ou moins rentrée plus ou moins déclarée, elle voulait me garder
quelques temps encore, quelques mois. Lorsqu’elle a dit « je ne t’aime pas
comme un frère » je l’ai crue. Cela m’a fait chaud au coeur. Elle ne m’aime
pas comme un frère mais comme un amant. Un amant théorique.
Après la discussion j’ai eu besoin d’aller m’aérer. J’ai pensé qu’un tour
en ville me ferait du bien. Décidément, je déteste cette ville sans âme où il
n’y a rien à faire, rien à voir. Il y avait peu de monde à cette heure-là.
L’animation est rare dans cette fichue ville quasiment morte. Un abruti
égaré m’a demandé l’heure. J’ai levé les bras au ciel faignant
l’incompréhension. J’ai fait quelques achats au Petit Casino et suis rentré.
Deux oeufs brouillés c’est bien mérité. La télé a fait le reste.
Toute la nuit je me suis tourné et retourné dans le lit. Ce matin j’ai
retrouvé le traversin coincé entre mes orteils. La couverture en gros dé de
Zanzibar, inerte sur le sol, formait comme une congère attendant son heure.
Mon esprit en était réduit à conjecturer et à s’interroger : « Salopard, c’est
cette position de handicap de Katia que tu voulais exploiter, salopard ».
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Comment va-t-elle faire seule ce que nous devions faire ensemble, ce
qu’elle ne pouvait faire qu’avec moi ? Comment fera-t-elle pour aller à
Montpellier, y accomplir les démarches pour trouver un logement, une
formation ou un travail ? Pour l’hébergement en foyer on exige un garant.
Elle a été très contente et très touchée lorsque je me suis proposé.
Comment va-t-elle faire maintenant sans moi ? Pourra-t-elle se passer des
achats vestimentaires, des parfums ? Et les restaurants, et mes pitreries,
comment va-t-elle faire sans mes blagues, sans mes clowneries ? Comment
va-t-elle vivre sans moi ? Je devais l’accompagner chez la coiffeuse
aujourd’hui ou demain. Pour aujourd’hui c’est fichu. Appellera-t-elle
demain ? Il était question que je l’accompagne à Marignane, comment
fera-t-elle ? Prendra-t-elle l’avion ou le train pour aller à Bordeaux ?
Comment va-t-elle s’en sortir ? J’éprouve un fort sentiment indéfinissable,
un sentiment malléable, élastique, fait de malaise, de gâchis et d’inachevé.
J’éprouve toutes les difficultés pour en cerner les prémices.
Mercredi
Certains des mots qu’utilise Yasmin’ durant la conversation
téléphonique sont flous, presque inaudibles. Je comprends « rendez-vous »,
j’entends aussi « à la maison, chez toi ». Puis elle se dresse devant moi,
dans le salon. C’est bien la première fois qu’elle vient dans mon domicile.
Elle trouve le lieu bien accueillant, mais le bahut très imposant et trop
vieux, comme l’horloge à balancier. La conversation est très courtoise.
Yasmin’ utilise des termes inhabituels dont la précision et la pertinence
m’étonnent. Elle me demande à boire, puis s’allonge sur le canapé en cuir
sans me demander l’autorisation, tournant le dos au monde. Elle me fait
signe de la rejoindre. Elle se tourne un moment vers moi, puis reprend sa
position. Le salon est plongé dans un doux et vague clair-obscur. Sa voix et
ses mouvements sont gracieux. « La lumière de la télé suffit amplement »
dit-elle. Son français est impeccable. Curieusement, je ne m’en étonne pas.
Elle demande avec la même voix sans accent, que je diminue le son de
l’appareil. Elle trouve le salon sympathique et accueillant, mais le bahut
n’est pas à son goût. Trop vieux dit-elle, comme l’horloge. De nouveau
elle balaie l’air de son bras et dit « viens ». Je baisse le son et m’approche
d’elle. Elle se retourne encore. Je saisis timidement le bras gauche qu’elle
me tend. Lentement, encouragé par le clignement de son oeil et
l’expression de sa bouche, je me laisse glisser à son côté. Difficilement.
J’ose à peine la frôler. Elle doit entendre mon souffle irrégulier. Cette fois
elle me tourne le dos. Sa main tâtonne. Elle trouve la mienne, la saisit et
tente de la poser sur son sein ou plutôt sur le bonnet gauche de son épais
soutien-gorge. Elle fait un mouvement vers l’arrière. Ses fesses me collent.
Je frémis. Ma main immobile recueille les palpitations sous son sein.
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Elle me pousse avec son bassin, puis ramasse ses jambes sur son ventre.
Elle se pose en chien de fusil. Le canapé ne tiendra pas. Ses ressorts peu
indulgents cognent contre mon épaule, mes côtes.
Elle répète que le bahut n’est pas élégant, pas moderne. Elle dit aussi
que l’horloge est vieille. Je pose deux ou cinq baisers sur son cou, sous le
lobe de son oreille. Un gémissement voluptueux qu’elle ne peut réfréner la
trahit. Elle tressaille puis se tait. Elle pousse de nouveau ses fesses contre
mon sexe maintenant au bord de la cassure. Elle renouvelle lentement son
mouvement de bassin. Je lui demande de se retourner mais elle ne veut pas.
Elle soulève le pull et défait le sous-tif qui laisse s’échapper enfin les
poires sensuelles, durcies par le désir. Elles semblent plus volumineuses
ainsi. Je la caresse avec d’infinies précautions. Je prends entre mes doigts
le téton qui, tenaillé, se dresse aussitôt. Je donne un léger coup de rein.
Yasmin’ émet un cri, plutôt un râle. Et le poème fuse « Vertigineuse
douceur ! /A travers ces lèvres nouvelles, /Plus éclatantes et plus belles,
/T’infuser mon venin, ma soeur ! » Enfin elle accepte de se retourner. Elle
bouillonne de plaisir. Maintenant ma langue prend le relais. Je lèche son
cou, le pavillon de l’oreille, le lobe, l’intérieur, le téton, son auréole, puis
l’autre. Je cherche la bouche, je la prends dans la mienne, nos langues
s’enlacent à l’infini. Yasmin’ est tout entière frémissante, collée à mon
corps brûlant. Lorsque ma main s’aventure vers le pubis, lorsque je la pose
sur la braguette de son bleu jean, Yasmin’ serre les cuisses, soulève son
buste par saccades comme prise de spasmes, de panique ou dans un piège.
Elle répète Zwej el-moutâa en pouffant ouvertement. Elle lance une
nouvelle plainte, plus audible, rauque et finit par se reprendre. Elle enlève
ma main mais le plaisir est à son comble. Elle m’enlace très fortement et
nous demeurons ainsi une éternité. Je frôle l’origine du monde, je suis à
deux doigts de m’y désintégrer, exploser, décomposer, lorsque l’intrusion
incompréhensible de ma famille (Véro, Miou et Didi) met un terme au
manège. C’est Apocalypse now. Ils fixent sur moi, moi seul, leur regard
noir qu’ils accompagnent d’un gros doigt pointé, tout autant accusateur
qu’un triple zéro que ma maîtresse de classe élémentaire m’administrait,
devant une trentaine de paires d’yeux ravis. Apocalypse now. Les hélicos.
Des Vietnamiens courent sans avenir. Des fillettes nues hurlent, hurlent. Ils
sont là devant moi fixant ma conscience comme on fixerait le diable en
personne, et Katia crie « change ton armoire, jette cette horloge, c’est trop
vieux ! »
Je me suis relevé en sursaut et j’ai couru vers la salle de bains. Cinq
heures du mat. Mal de chien à la tête. J’ai décidé que je n’irai pas
travailler. J’ai inventé une maladie inopinée pour calmer la secrétaire de
Sud Fo. Je suis épuisé et fichtrement déçu toute la journée.
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Jeudi
Katia n’a pas tenu longtemps pensé-je. Elle m’a expédié ce message
mais je ne sais d’où, « Stpl on revient comme avant. STPL. » M’a-t-elle
écrit de Bordeaux ? Est-elle seulement partie ? Que vais-je lui répondre ?
Un instant je perds pieds et me demande quel jour nous sommes et où suisje.
Le réveille-matin sonne sans discontinuer, driiing, driiing ! Il est sept
heures. Je suis tout étourdi. L’épais brouillard mental se dissipe peu à peu.
Tout n’était encore une fois qu’élucubrations de mon cerveau culpabilisé.
Une nuit ça va mais deux nuits de suite, c’est un rêve de trop. Katia n’a
rien écrit. Je suis très déçu. Je suis définitivement fixé lorsque j’active le
portable. Pas de message. Les stagiaires m’apprennent qu’hier ils ont été
libérés à neuf heures trente car aucun formateur n’était disponible pour
assurer leur prise en charge. A la pause je branche de nouveau le portable.
Rien de neuf. Sauf exception mon téléphone est désactivé tout le temps du
FAF avec les stagiaires, c’est le moindre des respects. Eux n’en font pas
autant, loin s’en faut. Chaque matin c’est la foire d’empoigne pour qu’ils
daignent respecter le règlement. Nous avons pris du retard sur la lecture.
Samarcande de Maalouf est de nouveau le pivot. Chapitre du paradis des
assassins. Page 144, Chafia lit : « Ou harim di soultane, on la sirnoume… »
Au harem du sultan, on la surnomme “la Chinoise”… Les mots de Terken
la Chinoise s’écoulent alors dans le creux de son âme, elle parle de lui,
d’elle, de leurs enfants… Je pense à Yasmin’. Un jour elle m’avait
demandé « pourquoi on m’appelle “la Chinoise” ? » Midi : silence. Dixsept
heures : pareil. A-t-elle pris l’avion ou le train ? A-t-elle pu seulement
acheter le billet ? a-t-elle trouvé quelqu’un pour l’accompagner à la gare ou
à l’aéroport ? pleure-t-elle ? où est-elle ? et la coiffeuse ? comment est-elle
coiffée ? Je me demande qui de nous deux est à plaindre dans l’histoire.
Katia est une fille qui a du nez. Elle est fière autant qu’une pouliche arabe.
Je lui ai dit samedi à Avignon que nous sommes de la même trempe : « si
toi tu as du nif, moi j’en ai doublement ». Katia porte sa fierté comme un
étendard. Mais si elle est pouliche, je ne suis pas une rosse.
Il est bientôt minuit. J’ai relu toutes les notes, toutes les pages de ce
cahier. Il y a matière à le transformer en roman. Je suis fatigué. Demain il
fera jour.
Dimanche soir 18 janvier
J’ai passé le samedi à Marseille. L’après-midi à flâner et la soirée avec
Rian à la Brasserie petit Nice. Une animation particulière agite la ville. Les
commerces sont bondés et attractifs. C’est la période des soldes. J’ai acheté
des sous-vêtements et trois paires de draps. Dans un bar-tabac-loto j’ai
acheté deux tickets à gratter, deux millionnaires. Je les ai exhibés devant
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Rian quelque peu surpris « tu joues à ça toi ? » J’ai gratté le premier.
Perdu. Le second je le réserve à Katia. Je le lui remettrais dans quinze jours
ou dans un an. J’ai demandé à mon ami s’il s’était occupé des papiers de
Katia. Un commerçant qu’il connaît bien devait lui établir de fausses
attestations de travail pour qu’elle puisse s’inscrire auprès de l’Assedic et
par conséquent bénéficier des allocations de chômage le moment venu. On
en a parlé il y a quelques semaines. Rian m’avait dit alors que cela était
possible, que le type a déjà donné un coup de pouce à plusieurs personnes
en situation de grande précarité. Rian avait promis qu’il en parlerait au
commerçant dès qu’il le verrait. Il n’a pas tenu sa promesse. Je lui ai dit ma
déception puis nous en sommes venus à elle. Je lui ai raconté mes petites
misères, les réactions hystériques de Katia lorsque j’ai appliqué les
consignes qu’il m’avait fortement recommandées. Il s’est moqué de moi.
J’avoue que nous n’avons jamais eu la même vision ni des femmes ni du
monde. Il est plutôt carré, direct, froid. Le monde de la sensibilité, de l’art,
de la finesse lui est étranger. C’est une brute de chez brute dit-on
vulgairement. Nous nous connaissons depuis quarante ans. Nous avons
passé ensemble la même enfance, la même adolescence. Nous avons de
concert fait les fous et monté des centaines de coups, de nombreuses
années durant. Nous avons construit beaucoup de choses ensemble que
nous ne pouvons ignorer et que nul ne peut détruire aujourd’hui ou demain.
Quelles soient bonnes ou mauvaises elles nous sont communes, elles nous
ont (presque) identiquement forgés. Certaines ne sont pas bonnes à
partager. Je l’ai quitté pour rentrer, un peu étourdi. Le pinard dans le bec
m’a poussé à transiter par Sénas. Vers vingt-et-une heures j’étais devant le
foyer. Les volets de la chambre de Katia étaient tirés. Dormait-elle ? Etaitelle
partie ? Je me suis promis de repasser en vélo le lendemain.
Aujourd’hui donc. Je me suis dit que la fenêtre devrait être logiquement
ouverte en journée. Il me faut vérifier cela.
J’enfile la tenue et prends la direction de Sénas. La météo est peu
agréable. Le mistral de force trois me rend de mauvaise humeur. Je n’aime
ni le Mistral ni les autres vents. Je continue tant bien que mal jusqu’au
foyer. Il est quatorze heures quarante-cinq, je me trouve dans le chemin des
Sigauds et la fenêtre de Yasmin’ est désespérément fermée. Je suis déçu. Il
ne sert à rien de rester sur place à guetter. Il n’y a rien à guetter. Les volets
immobiles résistent au vent. Sur le trajet du retour le mistral souffle dans le
dos. Aussitôt rentré je prends un bain. Le pèse-personne m’indique ce qu’il
m’a déjà indiqué : deux chiffres jumeaux côte à côte, fixes : 77 kilos. A
quoi sert-il de faire du vélo, je me le demande.
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Lundi 19 janvier.
Comme chaque jour anniversaire je dédie ma première pensée à mon
père. Lorsqu’il disparut, il avait quarante cinq ans. Je peux écrire que je
suis de sept ans et demi plus âgé que lui. Je peux écrire moi aussi, que par
la force des choses mon père est devenu mon cadet. Je ne suis ni le premier
ni le dernier homme à faire face à cette perfidie de la nature. (Je me
demande furtivement ce que mon père aurait pensé de cette relation avec
Katia). Chaque année à la même date je prends quelques minutes pour
nous deux. Je ne peux m’y soustraire. Spontanément, dès la première heure
du jour je pense à mon père. Alors je prie. Au chemin qui longe la mer /
Couché dans le jardin des pierres / Je veux que tranquille il repose / Je l’ai
couché dessous les roses / Mon père, Barbara, mon père / Il pleut sur
Nantes / Et je me souviens / Le ciel de Nantes / Rend mon coeur chagrin…
Je prie pour ce père. Il est digne lui. Je prie probablement maladroitement,
mais peu importe. L’essentiel est ailleurs. Mes pensées sont saines. Allah
yerhmek bouya. Chaque année, depuis des décennies, à la même date, je
répète la même prière, les mêmes mots : « Allah yerhmek bouya. Ya rabbi
r’ham bouya ». Durant plusieurs minutes, les yeux fermés, je prie. La
même nature morte de Cézanne, pommes et oranges, est immobile. Elle
semble épier chacun de mes faits et gestes. Des images désordonnées
traversent mon esprit. Chaque année différemment. Avec plus ou moins
d’intensité. Chaque année nouvelle façonne à sa manière la réalité
historique. Aujourd’hui je le revois devant sa Juva4 le capot fermé, retenu
par un simple antivol pour vélo. Le journal La République entre les mains,
ouvert à la page des annonces classées dont il s’évertue à saisir le contenu.
Je nous vois nous promener dans le zoo du jardin municipal d’Oran. Je
nous vois confortablement assis dans les luxueux fauteuils capitonnés du
Rex, qu’il aimait tant pour les films hindous qu’il projetait. Je me souviens
de Mangala fille des Indes que nous avions vu je ne sais combien de fois
Aahaa ! / Aaj mere man mein sakhii baa Nsurii bajaae koii… Les images
se troublent. Un voile descend sur mes yeux le temps d’un blues. Je mets
Summertime : Don’t you cry ! /One of these mornings /You’re gonna rise,
rise up singing, /You’re gonna spread your wings, /Child, and take, take to
the sky, /Lord, the sky… L’agité de France bleu Provence aligne les unes
après les autres les recommandations qu’il a tirées de son analyse des
astres ou de ses élucubrations. « Lion : une surprise de taille se niche à
quelques journées de patience, la Lune est en harmonie avec votre Soleil
natal… Cancer : Vénus est en harmonie avec votre Soleil natal. L’accord
entre les planètes vous offre la possibilité de vous rapprocher de l’être qui
vous aime. Vous allez entrer dans une période de chance remplie de succès
personnels. Vous ressentirez une parfaite harmonie entre votre vie sociale
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et votre vie privée. Bon équilibre général. » Cela ne me laisse pas de
marbre. Je suis parfois étonné de constater combien il m’arrive d’être pris
dans un engrenage auquel je suis a priori étranger. Dans l’ascenseur je
branche le portable. Les quelques secondes excitantes qui suivent,
suspendent mon souffle, le coupent. Ma respiration est accrochée à cet
improbable petit et répétitif bruit si caractéristique d’un message reçu :
bibibip – biii – bip, bibibip – biii – bip…. Je pensais deviner, mais non il
n’y a pas de message. Et tous les jours c’est ainsi. Tous les jours en
activant le téléphone je tente de me convaincre « cette fois elle s’est
décidée ». Car elle se décidera, j’en suis convaincu. Elle reviendra. En
attendant, dès qu’il s’anime, une lumineuse image garnit l’écran de mon
portable. C’est le visage radieux de Yasmin’ qui m’accueille depuis
plusieurs semaines (déjà ?). Son image me réconforte. Je pose l’écran froid
sur ma bouche. Je lui ai écrit pour lui dire « c’est fini » et puis je me
retrouve comme un soldat en uniforme prêt à l’action, le fusil en
bandoulière et la main en visière épiant la moindre lueur, guettant le
moindre bip du téléphone.
Je cours à Sénas après le travail. Sa petite chambre riquiqui, comme
toutes les chambres du foyer, ne possède qu’une ouverture. Aucun signe
alentours. J’ai longé le trottoir côté pair de bout en bout. Puis idem pour
l’impair, de bout en bout. Du côté des numéros pairs on voit mieux la
fenêtre. Les volets sont toujours clos. Closed. Chiuse. Cerrados. Fechadas.
M’belîn. Je romps avec Katia et là, comme un malade, je suis à sa
recherche. Quelque chose ne tourne pas rond. Une puce de mon disque dur
interne a fondu. Je ne sais pas ce que je veux. Tout alors m’apparaît
brutalement comme un jeu. Un vrai jeu d’enfants. Un vrai jeu fait de
disputes et de réconciliations. Comme si j’étais persuadé que de toutes les
façons, le jour viendra où elle m’écrira « stpl, stpl ». Un jeu de pressions.
De part et d’autre. Je ne comprends plus les traces que grave mon stylo sur
les feuilles quadrillées de ce cahier à spirales, terni, fatigué. J’arrête
d’écrire et de boire.
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