Mardi Katia m’a offensé. Nous échangions tranquillement au téléphone
lorsqu’elle m’a demandé comment j’allais en prononçant ces mots « ya Elhaj
! » les yeux écarquillés et les lèvres fort distendues très certainement.
Je ne pense pas qu’il était dans son intention de me blesser. Katia ne
s’encombre pas de réflexions. Je suis sûr qu’elle voulait seulement
plaisanter. Il n’empêche, trois jours après j’y pense encore. Je ne sais pour
quelle raison elle m’a lancé ces mots. Je n’ai pas bronché mais j’ai passé
de très mauvais moments à ressasser. Bien sûr au téléphone je n’ai pas
réagi. Ne pas réagir était la moindre des choses à faire. Je ne devais rien
montrer. Je n’ai rien montré. Le lendemain matin j’ai pris ce qui me parut
alors être une revanche froide et sympathique, mais qui n’était en réalité
198
que niaiserie. Je lui ai envoyé ce texto : « bonjour bébé, rien de nouveau à
Paris, rien à Montpellier. Je continue ». Une allusion aux recherches de
travail que j’effectue pour elle. Hier après-midi lorsque je l’ai appelée pour
lui dire que je montais à Avignon pour elle, pour les mêmes recherches (ce
qui est partiellement faux ou partiellement juste), elle m’a demandé de la
rappeler le soir. Elle a précisé « pas entre 17 et 21 heures car mon père
passe me voir avant de prendre la route pour le bled pour y passer
ramadan. » Il semble que le premier jour de ramadan soit dimanche.
Samedi
Vers 13 heures 30 Katia et moi allons à Marseille. Nous traversons une
partie de la ville avant de stationner sur le grand boulevard du Prado à
hauteur du métro Perier. Je viens directement dans ce quartier car les
emplacements libres et gratuits sont nombreux. De là nous prenons le métro
pour le centre. Il me faut fortement insister pour extraire Katia du marché
des fruits et légumes de Noailles qu’elle découvre. « Pour ramadan pour
ramadan ! ». Devant nous, non loin du Centre Bourse une jeune fille, en
jupette tendance faite de jean usé délavé, se déhanche ostensiblement. Elle
porte de très belles chaussures qui lui montent à mi-mollet. Mi bottes ; misport,
mi-marche. Je montre les chaussures à Katia et lui dis qu’elles lui
iraient comme une paire de chaussettes. Evidemment, Katia saute sur
l’occasion, « C’est vrai, tu me les achètes ? » Chez Marionnaud, principal
objectif de notre déplacement, ou plutôt du sien, elle expérimente sans se
lasser plus d’une vingtaine de parfums. Aucun n’emporte son adhésion
malgré la bonne volonté et la patience de la vendeuse, jusqu’à cet ultime
Hugo Boss pour femmes. Elle humecte une paillette et la porte à ses narines.
La moue et le hochement de tête qui suivent sont significatifs. Elle n’aime
que modérément ou pas, dit vouloir un autre parfum. « Ailleurs et pas cher »
précise-t-elle. Je lui propose un marchand que je connais, qui se trouve dans
la rue d’Aubagne, à quelques centaines de mètres de là. Les prix qu’il
pratique sont très abordables. Les produits sont des imitations légales de
grandes marques de parfum. Katia y choisit une Eau de Bordeaux à cinq
sous qu’elle trouve « zouine cioui-là » plus que le premier. « Higoubouss i
boune aussi, mi ji prifire cioui-là. » De retour à Noailles nous achetons des
fruits, des légumes et de la viande pour ramadan dont le premier jour est
finalement fixé à lundi. Tout compte fait, c’est ce soir que je prendrai un
dernier verre avant l’abstinence annuelle d’un mois lunaire complet. J’espère
que Katia m’accompagnera. Nous nous promenons quelques temps, puis
reprenons le métro pour Perier où nous récupérons la voiture. La journée
décline lentement. Direction l’ouest. Je délaisse l’autoroute pour des
départementales. De l’Estaque à Carry-le-Rouet qu’elle reconnaît. Nous y
sommes venus ensemble, c’était au tout début de notre rencontre. Elle dit
199
avoir faim alors qu’il n’est que dix-huit heures trente. Je lui propose de
choisir entre Carry, Martigues et Fos. Elle choisit la petite Venise à une
vingtaine de minutes de Marseille. Comme il est encore tôt nous
déambulons dans le centre sans nous en éloigner. Elle répète qu’elle a faim,
mais les restaurateurs sont à cette heure-ci occupés à se délasser, à se mettre
en condition, à penser recettes et charge de travail. David qui n’a rien à faire,
m’appelle pour me proposer une soirée chez lui. Je lui dis mon
indisponibilité et en profite pour lui rappeler notre discussion concernant
Katia. Elle sourit, lui aussi je suppose, mais pour des raisons différentes. Sur
le quai Général Leclerc nous dénichons un beau restaurant de fruits de mer
au nom bizarre, « La Gousse d’ail ». Katia choisit des moules à la marinière
(encore et toujours). Elle se gorge de mollusques sans retenue en avalant
plusieurs cuillerées de sauce. Je me dispense de lui apprendre qu’il y a du
vin blanc dans le plat, elle serait capable de laisser tomber la cuiller.
Yasmin’ prend également du saumon. Absolument ! deux plats valent mieux
qu’un. Katia est joyeuse. Elle renouvelle son attachement à mézigue. Elle a
bon appétit. Elle se voit habiter Paris ou une autre grande ville mais « loin,
très loin de Sénas » pour échapper à ses proches. Aujourd’hui,
périodiquement, son oncle ou bien sa tante, tel cousin ou même, plus
rarement, son père, l’interrompent dans son quotidien sans l’en avertir. Elle
vit sur ses gardes, le coeur léger mais sans liberté d’improviser. Avec eux
elle est constamment en train de calculer, faire ceci plutôt que cela, à tel
moment plutôt qu’à tel autre, elle qui a horreur des calculs. Katia ne veut
plus de ces situations, de ces relations. « Tu viendrais n’est-ce pas, tu
viendrais souvent me voir ? ». Je le promets. Si tel est son souhait, il est
aussi le mien (avoir cette possibilité de continuer de nous revoir quel que
soit notre futur). Elle me tend la main discrètement (le restaurant – réputé –
est bondé), les clients qui ont le nez dans leur l’assiette mais aussi les
serveurs qui posent parfois leurs yeux où il ne faut pas, ne prêtent jusque-là
aucune attention à nos dires et gestes. De nouveau je la mets en garde contre
Paris. Non par devoir de vérité sur la ville-danger, mais pour qu’elle reste
près de moi. « Sache que tu me trouveras toujours à tes côtés où que tu
partes ». Elle est très sensible à ces mots. Elle chuchote, « wallah personne
ne m’a jamais dit des choses comme ça ». De temps à autre, son oncle ou
bien sa tante, son cousin, parfois même son père, lui rendent visite sans
préalablement l’avertir, ce qui l’oblige à vivre sur ses gardes. Avant de
quitter les lieux je me dois de courtiser les belles toilettes avant de l’être
moi-même par la caissière. Soixante quinze euros. Nous continuons nos
conciliabules à l’extérieur, dans le petit centre ville, puis plus loin le long du
canal. On croirait qu’elles sont là depuis la naissance de l’étang de Berre ces
dizaines de barques uniformes mais aux couleurs abondantes. Elles ont
depuis longtemps engagé une danse chaloupée, désordonnée, permanente.
200
Nous n’avons pas encore digéré le plat (et l’addition pour ce qui me
concerne, je dis les choses franchement) qu’elle me propose déjà une autre
virée durant ramadan, sur Marseille ou sur Avignon. Je trouve sa proposition
fort sympathique. C’est Yasmin’ telle que je la souhaite, telle que je l’aime.
Mais c’est sans compter sur son mauvais génie, sur sa lampe. Je réprime
l’enthousiasme qui a commencé à se frayer un chemin lorsque je l’entends
préciser « Tu m’achèteras un nounours, un grand, grand comme moi, oui ? »
Zidane le spécialiste mondial du dribble et du slalom saluerait en personne et
bien bas les pirouettes inventives de Katia. J’ai pensé ballade improvisée,
plage automnale et ciné Mangala ; elle a tranché. Ce n’est pas la première
fois qu’elle me parle de cette peluche, « je dormirais à ses côtés, iwennessni
». Ma Yasmin’ a fortement besoin d’être câlinée. Elle sourit et pose sa tête
contre mon épaule. J’évite à ce moment de la regarder droit dans les yeux.
« Te souviens-tu que je t’avais envoyé deux nounours sur ta boite de
messagerie via l’Internet, te rappelles-tu que tu les avais jetés ? » « Je ne les
ai pas jetés, c’est mon portable qui n’a pu les mémoriser. Moi je veux un
vrai nounours, un grand, très grand. » Et elle se met à imiter les pleurs d’un
nourrisson délesté de son biberon. Elle gémit. « Je veux mon bébé Cadum »
disait il y a longtemps ma fille, au sortir de ses besoins archaïques, de ses
trois ans. Katia m’embrasse tendrement sur la joue. Pendant un court
moment je lui prends la main. « Tes beaux doigts sont effilés comme des
amandes de gâteau, ta chevelure noir de jais, tes yeux ah ton regard kel
kabous… » Elle m’interrompt la malicieuse pour me demander : « pourquoi
mon regard est comme tu dis ? » Elle sait bien pourtant. Dans la voiture elle
revient sur ses parents. Cette fois son visage s’assombrit. C’est la première
fois de toute la journée qu’elle y fixe ce masque peu joyeux. Elle me répète
ce qu’elle m’avait dit le 18 dernier en allant à Palavas. Dans l’habitacle la
chanson marocaine a fait siffler mes oreilles de Sénas à Marseille, puis de
Marseille à Martigues et de Martigues à Sénas où nous arrivons vers vingt
trois heures. Elle veut rester encore un moment dans la voiture. Je lui
rappelle qu’elle peut compter sur moi. « Si tu le veux, je serai toujours à tes
côtés, où que tu sois ». Elle me répète à son tour wallah jami wahed qalli
hada el-klam ». Elle dit « et le bisou ? » et joint le geste à la parole en
m’offrant ses généreuses lèvres. Patiemment elle attend les miennes. Je la
regarde, pris au dépourvu, tends légèrement le visage ; je la laisse faire. Elle
m’embrasse une fois, puis deux, dans un silence aussi blanc aussi léger et
dilaté que de la ouate de soie. Il est tard. Je la vois dans le rétroviseur s’en
aller en claudicant, les pieds en dedans. J’ai chaud.
Mercredi 5 novembre
Est-ce que Katia va enfin se décider à décrocher ? Elle laisse sonner. Je
renouvelle mon appel. A la quatrième tentative j’abandonne. Il est pourtant
201
midi passé. A quinze heures trente je l’appelle de nouveau et cette fois Elle
répond. « Je suis fatiguée. Je suis allongée. Tu peux venir après el-ftour ? »
Nous sommes au dixième jour de ramadan. Le ftour est fixé à dix-sept
heures et trente-quatre minutes. On ne plaisante pas avec les minutes : on
mange à la 28ème minute à Marseille, à la 32ème à Sénas, 34 à Orgon. 32
demain, puis 31 le surlendemain. Les nuits sont de plus en plus courtes en
cette période.
17 heures 34 : Je déjeune seul. Dans des situations de ce type la
mélancolie s’embusque dans chaque tiroir de table, dans chaque cuillerée
de soupe, dans chaque recoin de l’esprit. Bonjour Tristesse. Certes, il y a
les programmes ad-hoc des télés marocaine et algérienne, mais cela
n’atténue que peu le manque d’ambiance familiale. Je me rends chez
Yasmin’. Deux êtres solitaires côte à côte peuvent le temps d’une soirée
constituer une petite famille. A dix-huit heures cinquante je suis garé dans
le chemin des Sigauds, une petite rue discrète face à sa fenêtre. Elle arrive.
Sa démarche est lourde, comme ralentie par le poids du jeun ou par celui
de sa rupture. Elle s’installe. Je me demande comment une si frêle
silhouette fait pour supporter les difficiles journées sans se nourrir. Il fait
nuit donc. Conversation dans l’habitacle. Elle ne mange pas car elle n’a pas
faim dit-elle, elle en a assez. Elle ne supporte pas de ne pas travailler.
Bientôt elle ne sera même plus autorisée à poursuivre la formation car elle
n’a pas manifesté de volonté pour trouver un stage. Elle ne fait aucun
effort, comme lorsqu’elle suivait ma formation. A la longue, même le plus
empathique des formateurs s’use. On le lui a dit : pas de stage pas de
formation. « Il faut que je travaille. Je veux habiter Montpellier, aidemoi.
» Tantôt elle veut aller à Paris, puis y renonce. Tantôt elle veut aller à
Montpellier, puis oublie. Elle me demande ce que j’en pense. Je lui dis
préférer Montpellier « parce que tu resteras proche de moi. » Mais si c’est
vraiment Paris qu’elle veut tant pis. Je l’aiderai malgré tout. « Si tu habites
Montpellier je pourrai t’aider plus facilement ». « Si tu m’aides je te ferai
un immense cadeau hbiba ». Hbiba ? elle a dit hbiba. Elle m’a appelé
hbiba. Spontanément je rejette ce terme. Je n’apprécie pas ce mot que je ne
comprends pas. Ou du moins si, je l’ai déjà entendu mais je le trouve
déplacé. Comment ose-t-elle ? Ce mot porte atteinte à ma virilité. Ses
résonances mièvres m’exaspèrent. Une sorte de variante de Chouchou à la
Gad Elmaleh. Ou de Cocotte. Yasmin’ ne comprend pas que j’en fasse une
tarte ; « hbiba ? ça veut juste dire moun chiri ci tout » et elle m’embrasse.
Je lui rends son baiser sur le front, puis sur la bouche. Elle fait de même à
deux reprises. Puis elle pose avec délicatesse ses jambes sur les miennes
par-dessus le levier de vitesses. Elle récidive. Ça va hbiba ? Je caresse la
plante de son pied nu délesté de la mule rouge vif, puis le haut du pied,
202
la jambe, le genou. Et stop. Yasmin’ pose sa main sur la mienne. Elle me
regarde en silence un long moment, puis dit « j’ai besoin d’une carte
téléphonique ». La semaine écoulée je lui ai donné quinze euros.
– Je les ai gaspillés pour acheter cette pantoufle justement et des
sucettes.
Je lui remets vingt euros.
– Je paierai un bout d’arriérés de loyer.
– Avec ces vingt euros ?
– Oui.
– Mais c’est pour la carte téléphonique.
– Ajoute-moi sept euros pour la carte.
Je tergiverse deux minutes pas plus avant de céder. Je lui ajoute l’argent
mais je tiens à l’accompagner jusqu’au kiosque de l’avenue Craponne. Au
retour on se gare sur la grande place du marché. La place de je ne sais plus
quoi ni qui. Près de la cabine téléphonique. Elle appelle sa mère au Maroc
et lui raconte de nombreuses histoires de telle sorte que, lorsqu’elle revient,
elle me tend la carte téléphonique libérée de toutes ses unités et dit : « Tu
m’en achètes une autre ? » puis m’embrasse encore. Jeu d’enfant. Elle dit
« merci hbiba ». Je ne relève ni pour ce hbiba ni pour la carte. Elle ajoute
inutilement « Tu m’aideras pour Montpellier ? »
8 novembre
Le matin, devant la glace de ma salle de bains, il m’arrive de me trouver
pas mal quand même, vu que… Quand même… Mais là, à cette heure-ci,
devant ce grand et foutu miroir de la parfumerie qui se vautre, qui se
répand sur tout l’espace mural, qui empêche la moindre dérobade, le
moindre exercice de simulation ; devant ce miroir qui ne fait pas dans la
dentelle, qui ne fait aucune concession, qui me fait une drôle de tronche où
que je me déplace ; je suis égaré. Alors que Yasmin’ y apparaît comme une
starlette des plus beaux films de Bollywood, comme une soeur de miss
Aishwarya Rai, comme un mannequin de chez Dior ; moi à ses côtés je me
trouve rabougri, fané, décati. Moche forcément. Mais je le garde pour moi.
Je me console en râlant contre tout. Je peste intérieurement contre celle qui
m’a fait Souchon, Allô maman bobo, Maman comment tu m’as fait j’suis
pas beau… Je peste aussi contre le jeun qui me déforme, contre ce miroir
qui me hait. Treizième jour à jeun. Treize jours ça laisse des traces.
Saloperie. Staghfir Allah, que Dieu me pardonne comme Il a promis qu’Il
pardonnerait. J’ai pourtant perdu quelques kilos (trois) et cela devrait me
faire du bien. Devrait. Mais là, devant ce foutu miroir qui se répand sur
tout l’espace mural, ce miroir qui empêche toute tentative de fuite ou le
203
moindre exercice de simulation ; devant ce miroir qui ne fait ni dans la
dentelle ni dans la soie, qui ne fait aucune concession, je suis perdu. Mais
elle, comment fait-elle ? Elle se sert en parfum.
Mardi 02
Toute la vie est devant soi et le ciel a des racines. A la télé on jabote sur
Ajar et son double.
Jeudi 04 décembre
Ces jours derniers, à sa demande, j’ai consacré plusieurs heures à
rédiger des lettres de motivation. Je lui en remets plusieurs exemplaires. A
quinze heures je l’accompagne à la sous-préfecture d’Arles pour y
renouveler son récépissé de demande de carte de séjour, mais la maison a
quelques soucis. « Revenez demain ou la semaine prochaine ». Un
problème au niveau de la gestion des données informatiques a grippé la
lourde machine administrative. Les employés peuvent officiellement se
rouler les pouces sans se dissimuler, sans s’accabler. Les rues et les
magasins de la ville que nous traversons, amorcent comme ailleurs leurs
transformations annuelles attendues. Noël pointe le bout de sa profonde
hotte. Tout Arles est illuminé. Lorsque nous approchons de Sénas Yasmin’
me fait transiter par Leclerc pour faire des « coumissious » et par une
pharmacie à cause de ses cheveux dit-elle qui cassent et tombent. Très
bien. Il ne faut surtout pas s’exciter. Ramadan est passé certes, mais les
neurones qui furent assez secoués ne sont pas encore au net. La
mayonnaise prend encore assez vite et on ne sait jamais quelle forme elle
prendrait ni sur quoi ou qui elle glisserait, giclerait. Il me faut maintenir la
température de mon sang au frais, comme il me faut maintenir plutôt
entrefermée qu’entrouverte la fermeture glissière de mon portefeuille.
Lundi 8
7 heures. Ma main gantée frotte. Elle frotte que je te frotte sans effort,
grâce à la savonnette espagnole con leche de Almendras dulce. Parfois,
selon le jour ou la disponibilité, sa douceur est glycérinée. Routine. Je
frotte donc les pieds, cuisses, hanches, intimités ; tout le corps des orteils à
la tête. Je frotte en sifflotant dans la baignoire, assis sur un banc d’enfant.
Je suis assis car je n’ai plus ya hasrah vingt ans, (je ne traduis pas ya
hasrah car cela friserait l’improbable, je ne m’aventure donc pas). A vingt
ans on peut courir ou sauter sous une douche ou dans une baignoire, pas à
l’âge qu’ont mes lombaires. Je ne prends pas de risque. Un mouvement
mal négocié pourrait m’expédier tête la première au fond de la dite
baignoire. J’arrête de siffloter la haut sur la colline laï laï laï laï car mes
oreilles ont plongé dans France bleu Provence : « Lion : Une nouvelle
204
aventure va commencer et vous devez retrouver tout votre enthousiasme.
Même si les autres ne sont pas tellement convaincus, ne vous laissez pas
influencer par leurs doutes ». Et elle ? « Cancer : Une bonne surprise vous
attend. Vous avez frappé à beaucoup de portes, mais vous ne devez pas
vous décourager. La patience est de mise. » Comment avec ça ne pas
entamer la journée dans la bonne humeur et sortir en chantant ou en
sifflotant laï laï laï laï ! Une chose cloche pourtant. Elle est dans le miroir.
Là. Je n’ai pas encore chaussé mon dentier. Mes lèvres, dans un
mouvement de fuite, s’enfoncent dans la bouche. Je ressemble à un vieux
bouffon libéré avant l’heure de sa représentation, mais aussi à un affreux
bébé soudain tout hébété de prendre conscience de son être. Edentés l’un
comme l’autre. Je joue au vieux bouffon, à l’affreux bébé, je répare
l’horrible chose, avale mes Micardis et Permixon et claque la porte. Mes
jeunes voisins me disent « bonjour monsieur », sourire et malice en coin.
Je prends Yasmin’ au foyer, direction Arles. Katia se laisse bercer par des
silences qui disent beaucoup sur ses appréhensions.
– Arrête de penser comme ça, ton récépissé sera renouvelé.
– Matfewelch.
Je repense à l’horoscope et lui en fais part. Aussitôt elle se redresse et
me demande la recette.
– Comment ils savent ?
– Je ne sais pas s’ils savent, parfois j’y crois, parfois pas. Aujourd’hui
j’y crois : tu auras tes papiers.
Nous sommes à la sous-préfecture. Yasmin’ me demande de confirmer
auprès de la guichetière qu’elle peut bien aller au Maroc avec un récépissé
provisoire. Je m’exécute en prenant l’accent du bled sans pouvoir moimême
m’expliquer cette spontanéité : « pardou madame est-ce qu’ille pou
avic ça, alli à Taghzout ? » La dame est sympathique a priori. Je fais le
clown et Yasmin’ rit de bon coeur, la main appuyée contre la bouche.
Entendre le nom de son patelin et voir mes pitreries la met au bord des
larmes. Son corps se tortille, elle avance le buste vers l’avant, porte les
mains à son visage et finit par sortir en titubant. Elle va pisser sur elle ! La
dame feint de ne rien remarquer : « Oui bien sûr elle peut circuler partout à
l’étranger » dit-elle hésitante dans sa réponse. Elle qui n’a jamais entendu
parler de ce bled perdu du haut Atlas marocain, où résident les parents de
la belle. Yasmin’ est revenue. Elle m’entend répéter « Même à
Taghzout ? » « Oui même là-bas » dit encore la bonne dame qui ne se
doute toujours de rien ou bien fait comme si. Nous rions beaucoup.
Yasmin’ propose d’en avoir le coeur net en se renseignant directement
auprès de la préfecture. Elle est radieuse. Elle me prend la main et dit :
« Je t’aime parce que tu me fais rire. » Son récépissé est renouvelé
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jusqu’au quatre mars. Yasmin’ est contente d’avoir bénéficié d’une
prorogation (un sursis ?) Elle me demande si on peut aller à la préfecture
pour confirmer. Moi j’accepte sa demande, mais elle n’entend pas la
mienne. Manger au restaurant ne l’enthousiasme pas. On se contente de
sandwiches.
Marseille c’est ça aussi : embouteillages sur embouteillages. Il y a des
jours comme celui-ci où les chauffeurs n’ont rien à faire que de s’amuser à
taquiner le pare-chocs du voisin de chaussée qui les précède avec celui de
leur trottinette. Nous arrivons à seize heures trente-cinq à la préfecture,
vingt minutes après la fermeture. Alors que faire ? Yasmin’ ne souhaite pas
repartir aussitôt. Elle me demande d’aller dans une agence de voyages
marocaine pour demander le prix d’un billet pour Fès. Les renseignements
téléphoniques nous orientent sur le boulevard Dugommier. « 315 euros
pour un Marseille-Fès et retour via Casa » nous dit-on à l’agence RAM.
Yasmin’ me demande de lui avancer le prix du billet. Elle me remboursera
plus tard, dit-elle. Je lui explique que ça fait beaucoup d’un coup mais que
je suis prêt à participer à l’achat de son billet à hauteur de 50 %. Comme
elle est pragmatique Katia propose d’en reparler une autre fois. Je pense
prendre de suite le chemin du retour, mais la voila maintenant qui dit avoir
faim. Alors je me gare sur ma place préférée, la grande et belle place du
marché, la place Jean Jaurès dans le quartier de la Plaine. Il est trop tôt
pour aller manger alors nous déambulons. Devant un bar-tabac elle me
demande d’acheter un Millionnaire. J’achète quatre coupons à gratter.
« Deux pour toi, deux pour moi. Celui qui gratte et gagne le gros lot le
partage avec l’autre, d’accord ? » elle est d’accord. Elle a gratté et gagné
par deux fois juste de quoi renouveler les tickets. La troisième et quatrième
fois elle gratte et perd. C’est la règle du jeu. Lorsqu’on insiste on finit
toujours par perdre. A hauteur d’un kiosque à journaux, Yasmin’ me
retient par la manche. Elle me sourit, fait ses yeux ronds et par un
mouvement de menton désigne un flanc du kiosque. Elle me lance un clin
d’oeil malicieux en me montrant la couverture de Maximal, un magazine
pour mecs en manque. Une femme nue s’y étale, les seins gros comme ça.
Deux melons de Cavaillon. Katia tient à me montrer les seins justement.
Elle se poste derrière moi, pose une main sur mon épaule, et plante ses
lolos dans le dos. Pour certes Birkin les jalouserait et frissonnerait autant
que moi à leur contact. Je suis un peu gêné par son geste. Je lui dis, un peu
menteur, que ces seins glacés, ceux de cette femme évidemment, ne
m’intéressent pas. J’ajoute, bluffeur, qu’avec un peu d’argent n’importe
quel quidam peut se les offrir. « Ce qui est primordial c’est moins les seins
que le sourire, le coeur, la sincérité. Mais je reconnais qu’elle a de beaux
mamelons. » Katia lâche mon épaule pour m’adresser un coup de coude au
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niveau des côtes comme en réaction à mes appréciations. Elle ne sait pas ce
qu’elle veut.
Elle me tire par le bras pour que je pénètre avec elle dans une cabine
téléphonique. Elle appelle sa maman au Maroc, lui dit que hamdoullah tout
baigne. Cela lui fait un grand bien. Elle sort de la cabine avec un sourire
des plus beaux jours. Je lui demande si elle préfère un restau pakistanais ou
libanais. Elle hésite, dit ne pas savoir, se laisse tenter par une, puis deux
pâtisseries tunisiennes. A l’angle des rues des trois mages et des trois rois,
les yeux de Yasmin’ s’illuminent. Elle s’exclame « ici, on rentre ici ! » Un
restaurant marocain. Nous y sommes accueillis comme des princes par
deux belles brunes. Les belles sont coiffées de la même coupe, leur regard
est identiquement léger, un même sourire sincère dessine leurs lèvres.
L’une semble un peu plus marquée que l’autre. Je parie qu’elles sont
jumelles. Elles viennent toutes deux nous proposer leur savoir-faire. Elles
parlent marocain et c’est très bien. Nous les félicitons pour la beauté des
grandes tentures bordeaux qui recouvrent les murs et celle du plafond
blanc incrusté de rosettes colorées. Trois lustres-globes en fer forgé ciselé
dégagent une lumière tamisée. Au fond, près de la cuisine, une vitrine
abrite la belle vaisselle bleue de Fès dans laquelle nous sommes servis.
Nous choisissons un tajine royal de poulet aux olives agrémenté de persil
et de coriandre, accompagné d’un rouge algérien, un Coteaux de Tlemcen
et d’un jus d’orange (berk) pour Katia. La voix perchée de Khaled vante
avec habileté et perspicacité Bakhta la plus belle de toutes les amantes. Au
moment où je tente – un verre à la main et une dose de conviction bien
ancrée dans la mimique – une démonstration sur les bienfaits du vin sur le
mental, une quinte aussi surprenante que profonde me secoue. Je pose in
extremis le verre sur la table et cours aux toilettes. J’ai bien de la chance
que ce qui m’arrive, se déroule dans les toilettes. La prothèse basse voltige
contre le mur décrépi. Comment a-t-elle pu se décrocher ? Dieu merci je
suis seul dans ces lieux. J’ai de la chance car le dentier aurait bien pu
disparaître dans la cuvette béante du lavabo. La toux redouble d’intensité.
J’avale une gorgée d’eau de travers. J’étouffe. Je tousse plusieurs fois en
évitant d’inspirer hâtivement. Des larmes encombrent mes yeux. Je tousse
de nouveau. J’essuie mon visage et tente de reprendre mes esprits, ce qui
n’est pas facile dans une telle situation. Le calme et la sérénité
progressivement revenus, je récupère et nettoie l’appareil plusieurs minutes
durant. Lorsqu’enfin je rejoins Yasmin’, elle suspend son pépiement
solitaire. Khaled lui, insiste : Bakhta ya, Bakhta kiyya ah, Bakhta zinèt
lebnète… / Jani rajel bechar sartou Bakhta fi la gare / reslatou iji ’andi
leddar i’id liya khbar khfiya / Jani ’ala noss nhar sabni mahmoum ou
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medrar / B’el mehna we tefkar khatri ’and li biya / Jaya fi caliche mrassiya
ki amir al jich / Erragba ki torriche safya wel wejh mraya…
Yasmin’ zinèt lebnète me demande si je vais bien « tiyé tout rouge. »
Elle a mangé comme une princesse, elle qui d’ordinaire se nourrit autant
que deux ou trois moineaux friquets. Elle ne saura rien de mon petit drame.
Nous quittons un peu avec regrets l’atmosphère feutrée et les belles brunes
(les patronnes) en les félicitant pour tout. Pour l’accueil, le poulet, les
olives, la chanson, l’atmosphère, tout. En arrivant à hauteur de la voiture
Yasmin’ dont le visage a brutalement viré, libère son bras du mien et se
met à trépigner en criant « mon sac, mon sac ! » Quoi, que, qui ? Je prends
mes jambes à mon cou et, tel le roadrunner, alias Beep-Beep du dessin
animé, je file dans une course effrénée vers le restaurant. J’arrive au seuil
de la porte le corps courbé et le souffle court. Les patronnes m’attendent
zen, les bras prêts à aider. Leur visage affiche le même sourire tranquille.
Je me laisse glisser sur une chaise sans leur demander quelque autorisation
que ce soit. La plus jeune s’absente quelques minutes et revient avec le joli
sac bleu nuit aux idéogrammes illisibles. Je respire un bon coup, demande
un verre d’eau. Je suis éreinté par sept cents mètres de bitume avalé
comme un forçat du marathon. Roadrunner disais-je. Beep-Beep ! Sept fois
cent mètres d’une traite, en quelques grosses poignées de secondes (ou
minutes). Renouveler la performance de l’aller n’est peut-être pas trop
conseillé. Les filles me proposent un deuxième verre d’eau que j’accepte
volontiers. J’ai couru spontanément faisant abstraction du temps qui est
passé et qui me fait payer mon absence de discernement. Lorsque sans
urgence mais flagada, j’achève de parcourir le même trajet dans l’autre
sens, Yasmin’ me saute au cou et y reste accrochée pendant trois minutes,
peut-être plus. Elle a vu sa sacoche. Un agréable moment, tout entière
contre moi. Sincère. Elle a eu peur pour son tout nouveau récépissé. Est-ce
moi qu’elle enlace ou son sac japonais que je tiens contre ma poitrine et
qui fait tampon ?
Sur la route du retour Bilal et Khaled clament leur amour à la belle
auditrice. Jusqu’à Sénas. Devant le foyer, dans la petite rue sombre face à
la fenêtre de sa chambre, elle me dit « je t’embrasse » et pose un long
baiser, un seul. C’est toujours un baiser d’ado, un bisou comme elle dit,
propret et tremblant. Je me promets de lui proposer la prochaine fois un
cours pratique sur les baisers, les vrais, comme dans les films romantiques
ou torrides. Elle tousse. Cette fille ne se couvre jamais assez.