Le mercredi 8 Octobre
Tels de vieux amis solidaires, le silence et toi vous êtes donnés le mot.
Lui et toi ensemble, quoique à distance l’un de l’autre, vous vous êtes
ligués contre moi pour me rendre la vie impossible. Toi par ton absence, le
silence par sa présence insupportablement lourde. Parfois lorsque je
réponds au téléphone et dis « allô », il arrive qu’à l’autre bout on ait déjà
raccroché. C’est ce qui vient de se passer. J’espère que c’était toi. Mais
était-ce bien toi ?
V 10-10
Je ne supporte plus ce pesant vide, comme je ne supporte pas l’idée que
finalement quelque part dans sa tentative de réconciliation du dimanche à
Fos, se dissimulait la détresse de vivre sans le sou. Oui je me rappelle
parfaitement « nous ne serons payés (les stagiaires) que dans trois mois
paraît-il ». Cette phrase qu’elle a prononcée m’insupporte. A dix-sept
heures passé, le travail fini, je me dirige directement à Sénas. J’entre dans
la poste à dix-huit heures dix, soit à vingt minutes de la fermeture et
dépose sur le compte de Katia cent euros pour les courses. Si je vais à
Sénas c’est parce que j’ai émis l’intime souhait de la rencontrer ou
seulement de la voir. J’hésite. Que faire après la poste ? Au loin, pas si
loin, au bas de la grande place du marché, les lumières et les bruits
caractéristiques d’une fête foraine captivent les flâneurs et les gobe189
mouches. Je préfère d’abord me rafraîchir. Ce sera une, puis deux bières au
PMU de la place. Je ne me souviens décidément jamais de son nom. A la
troisième, mes pensées se laissent étreindre et emporter par le souvenir du
dernier samedi de janvier auquel cette journée ne demande qu’à
ressembler. Ah qu’elle était heureuse Yasmin’ devant les autotamponneuses
et les machines à jetons, avec ses yeux doux et ses longs
cheveux de jais, un amour de petite. Je quitte le PMU pour le bas de la
place. Les lumières de la fête irradient tout l’espace. De grands calicots
moutarde, accrochés fièrement de l’autre côté de la route, indiquent.
« Foire d’automne de Sénas du 04 au 12 octobre ». Les autostamponneuses
Indiana Club sont là pour les petits comme pour les grands.
Pareil pour l’attrape-nigaud Tropic gamma. Je retrouve les Speedy games
mais je suis seul et mon coeur ne déborde pas de joie. On trouve dans des
baraques des gaufres, des churros, des beignets, des frites-merguez. Dans
d’autres on ne vend que des pop-corn ou des frites sans merguez. La
direction ne change pas. Comme en janvier elle ne répond toujours pas des
objets perdus. Ce qui est nouveau ce soir c’est ce Sepecat Jaguar, un avion
biplaces de l’armée de l’air, posé là légèrement en retrait et tellement
imposant. S’il n’était protégé par des hommes en uniforme et décidés, les
meutes de jeunes en mal de sensations fortes le prendraient pour
l’attraction principale de la fête et le prendraient par conséquent d’assaut.
C’est un joujou, mais un vrai, un qui ne fait pas de cadeau. Les
caractéristiques de la chose parlent d’elles mêmes : envergure : 8,70 m,
hauteur : 4,90m, masse totale : 11000 kg, vitesse maximale : 1350 kms/h à
11000m, armement : 2 canons DEFA 553 de 30 mm (ça ne fait pas de
cadeau ça, oh non), 4536 kg de charges. De quoi givrer des os de
mammouth. L’immense publicité peinte sur le camion Renault stationné à
proximité apporte la réponse aux interrogations. Ce séducteur avion de
combat est là pour attirer les jeunes. Il est là pour tenter d’enrôler des
rêveurs d’aventures et de barouds. L’armée de l’air recrute mais les
badauds, ne se bousculent pas, pas même les loubards en mal de sensations
fortes. C’est sérieux. On s’amuse à la fête, puis éventuellement on passe au
camion pour les choses sérieuses, à la vie comme à la mort. Quant à moi je
passe mon chemin. J’embraye. Rentrer. Première rue sur la droite, ne pas
contourner le foyer. Passer devant. A sa hauteur je lève les yeux. La fenêtre
de sa chambre est béante. Le foyer est maintenant derrière moi. Le
téléphone posé sur le siège sonne. Il indique : « numéro inconnu ». Il est
difficile d’avoir les yeux pointés à la fois sur la route et sur l’écran du
portable. « Numéro inconnu ».
– Razi, ci moi. »
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Je la reconnaîtrais entre mille. « Tiyé où hein, tiyé où ? » dit-elle d’une
voix guillerette. Je devine sa langue sautillant dans sa bouche comme la
queue d’un lézard abandonnée, fouettant le sable chaud. « Tiyé où hein,
tiyé où ? »
– C’est extraordinaire, je suis à Sénas.
– Ji ti vou. Viène, sitepli viène.
Alors pourquoi me demande-t-elle où je me trouve ? Les cieux sont
avec moi. Je lui propose de nous retrouver sur la place du marché près de
l’engin militaire. Je veux lui donner plus de précisions mais elle sait. Je
rebrousse chemin et réoccupe la même place de stationnement. Elle arrive
tout habillée de Jean. Haut et bas, blouson et pantalon. Ses cheveux sont
frisés. Elle prend place et dit en souriant :
– Tu ne m’as pas vue ’and el-foyi ? J’étais assise sur les marches, tu as
même levé la tête.
Elle semble – peut-être l’est-elle réellement – très contente de me
retrouver, même si elle oublie de m’embrasser. Faut dire que le hasard fait
parfois bien les choses, même s’il a besoin d’un coup de pouce. Elle me
raconte ses journées, elle me répète qu’elle ne veut pas me perdre, jusqu’à
la fin des temps évidemment. Je suis persuadé qu’elle est sincère, surtout
lorsque ses paroles se coincent dans sa gorge irritée, lorsque ses yeux se
voilent et qu’elle baisse la tête pour vérifier que ses chaussures sont bien
amarrées au quai de ses incertitudes. Sa voix s’étrangle. Lorsqu’elle relève
le visage elle change de sujet. Elle est vraiment sincère et cela m’émeut.
Elle me supplie de rester plus longtemps avec elle. Elle me prend la main
qu’elle sert longuement et fortement dans la sienne. Elle me demande ce
que je fais ici. Je suis persuadé qu’elle est sincère, d’ailleurs ses paroles se
coincent dans sa gorge et ses yeux se voilent. On ne baisse pas comme ça
la tête, pour rien. Je lui dis la vérité (la poste). Encore une fois elle est très
touchée. Elle pose sa main sur ma nuque. Elle enchaîne sur son désir de
quitter Sénas pour Avignon ou Montpellier. Je lui demande si elle ne
regrette pas d’avoir refusé l’appartement d’Avignon que je lui avais
proposé, mais Katia ne s’en souvient pas. Pendant plus d’une heure nous
restons assis côte à côte dans la voiture, main dans la main, tels deux ados
que leur amourette platonique fait trébucher, rougir. Nous échangeons un
flot de paroles chaleureuses. Finalement je ne regrette pas qu’elle soit
tombée sur moi. Ma tête est bénie. Katia est tombée sur ma tête comme un
Kâma sur celle d’un nomade du Kalahari. Le tintouin de la place ose à
peine nous effleurer.
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Mardi
Katia m’a téléphoné pour me reprocher de ne pas l’avoir rappelée hier
comme convenu. Je n’en avais pas envie à vrai dire. Je lui ai dit que je
n’avais pas pu. Elle a insisté pour savoir pourquoi je n’avais pas pu. Je ne
l’ai pas appelé mais, comme promis j’ai recherché sur Internet les
informations pour un logement et pour un travail à Montpellier. J’ai même
noté des numéros et cetera. Je ne l’ai pas oubliée mais hier je n’avais pas
envie de l’appeler. L’envie ça ne se décrète pas et parfois ne s’explique
pas. Je n’avais pas envie, point. Son insistance à savoir pourquoi m’a
agacé. Elle a rappelé son attachement à mon égard et m’a supplié de lui
trouver un logement, quelque chose, un emploi aussi. « Tu as des amis à
Paris, ils peuvent m’aider ; appelle-les ». Je lui ai suggéré de bouger un peu
mais je n’insiste pas.
Cette fille est étonnante. Je lui demande de se remuer pour sortir de sa
galère et elle me propose une sortie. Elle a dit « on bouge samedi ? » Elle
aurait pu tout aussi bien évoquer les Aztèques à la suite de ma demande,
que cela ne m’aurait pas étonné pour autant. J’ai acquiescé mollement,
sans illusion. Je lui ai proposé de confirmer jeudi.
Jeudi
Katia est partante. Cela me surprend agréablement. Elle arrête l’heure et
le lieu. A onze heures devant la gare.
Vendredi
Katia n’en finit pas de rire. Je ris aussi mais sans raison, juste parce que
je l’entends rire. Elle se tortille. Elle me demande s’il est judicieux qu’elle
parte. Et de nouveau elle rit. Franchement. Pas du rire que je lui connais,
un rire comment dire, pas ordinaire. Gênée, elle arrive par articuler :
– J’i mi règ » et de nouveau elle se met à rire.
– Ecoute, tu n’es ni la première ni la dernière à voyager pendant les
menstruations. N’oublie pas tes serviettes ou tampons hygiéniques c’est tout.
– Echnou mastrissiou ?
– Mens-tru-a-tions. Quatre syllabes, tu te souviens des sons, des
syllabes ? Rappelle-toi, lorsque tu as des difficultés pour lire un mot tu le
saucissonnes en syllabes. Elle répète après moi : mens mas, tru trou, a a,
tions ssiou. Ce sont les règles ya madame. Maintenant je n’insiste pas, tu
fais comme tu le sens.
Elle dit oui pour la sortie et accepte mon exigence : offrir ses services
aux commerçants. Je veux dire ses compétences.
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Samedi
Nous sommes convenus de nous retrouver à onze heures et Katia est
ponctuelle comme une amoureuse. Elle est tout étonnée de son scrupuleux
respect de l’heure. Nous prenons la direction du sud. Katia a insisté pour
qu’on longe la côte. Nous traversons Salon, Miramas, Istres, Fos-sur-Mer.
Nous traversons le grand Rhône, nous longeons l’étang de Vaccarès,
laissons sur notre gauche au loin là-bas les Saintes Maries de la mer et
filons droit sur Aigues-Mortes.
– Qu’est-ce que c’est ?
– Nous sommes devant la plus grande prison de France.
– Une prison ?
– Il y a très longtemps c’était une prison. Aujourd’hui c’est un site
touristique. C’est d’ici que le roi de France partait avec beaucoup de
soldats de son dieu pour faire la guerre aux musulmans.
– Aywa Allah yennaalou.
– Il y a plusieurs centaines d’années. Il a envahi l’Egypte, la Syrie, la
Palestine. Il a perdu la guerre mais il a gagné les épices. Il s’appelait Saint
Louis. Son voyage s’est terminé à Tunis où il est mort de maladie.
– Allah yennaalou.
Ma tentative d’aller plus loin dans la connaissance des aventures de
Louis IX ne la branche guère. Elle change de sujet. Lorsque j’évoque un
coq, Katia me parle d’un bourricot. J’aborde l’Histoire avec une grande
hache, elle me montre son nombril. Elle m’explique, en arabe comme
souvent, pourquoi elle veut absolument quitter Sénas.
– C’est une belle ville, je m’y sens bien. Elle ressemble à Taghzout mon
village natal avec son marché, les melons, les serres, les ouvriers… Mais
les ragots colportés par mon cousin auprès de mon père m’ont fait mal.
Yasmin’ parle du cousin qu’un moment j’ai haï ! celui-là même que j’ai
fait suer en avril.
– Il a été lui dire que je sortais avec un garçon, parce qu’un jour il m’a
vue simplement traverser la route avec un jeune de mon foyer. Je le
déteste. Allah yennaalou. Mon père s’est fâché et mon frère est venu au
foyer me faire un scandale. Mes parents me voient mariée à un cousin du
bled. C’est ma mère qui me l’a dit. Plusieurs fois elle me l’a répété au
téléphone. Ça m’énerve. Je ne veux pas me fâcher avec ma famille et je ne
veux pas de ces cousins ; ni de celui qui est ici ni d’un autre. Mon frère est
méchant.
Je la laisse déverser ce qu’elle a à déverser. Je l’écoute sans intervenir,
mais progressivement les déclarations répétées sur bande magnétique des
chebs Maghrébins s’imposent au détriment de la fin de son long exposé. Je
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lui demande si elle a faim. « Oh oui, j’aimerais des moules frites comme à
Cap d’Agde. » A Palavas-les-Flots une grande horloge dressée au milieu
d’un rond-point nu, lui-même planté sur l’avenue Saint-Maurice, indique
treize heures trente. Je me gare sur l’avenue principale et nous plongeons
dans Le Grand large. Ses spécialités sont les grillades au feu de bois, les
coquillages et les poissons. Sans rien demander à quiconque Yasmin’ file
aux toilettes. Un employé crie « au fond à droite, attention à la marche ! »
Le même me demande si nous sommes deux, puis fait un grand demicercle
avec sa main. Il semble vouloir m’inviter à choisir une table. Le
restaurant a de l’allure. Il est tenu par un jeune couple très avenant. Un
enfant, il doit avoir trois ans, mange sagement à deux tables de celle que je
choisis, aidé par sa maman. Lorsqu’il s’aperçoit de notre présence il nous
dévisage discrètement, son regard est craintif. Il fait la moue. Il va pleurer.
Il est à deux doigts de craquer lorsque Yasmin’ l’asperge d’un long sourire
affectueux. L’enfant se redresse alors en agitant ses menottes et ses petons.
Il a compris que nous n’étions pas farouches. Sa maman sourit à son bébé,
puis à Yasmin’. Le gamin reprend confiance et sourit à son tour à toute
l’assemblée. Yasmin’ fait des grimaces, des guilis-guilis et des gouzisgouzis
en s’approchant du bambin puis dépose un bisou sur sa tête. Il ne lui
reste plus qu’à remplacer la maman qui n’a pas l’air de trop apprécier.
Yasmin’ s’en tient là heureusement. Les clients sont peu nombreux. Le
temps maussade me renvoie à ce joli mois de mars lorsque j’étais venu ici
même à Palavas y déjeuner. Ce jour-là j’avais rendez-vous avec un
responsable du FAFSEA. Je n’ai pas eu de nouvelles depuis. Au centre de
formation de Marseille on évoque d’importantes restrictions budgétaires.
Elles expliqueraient ce silence. Une façon délicate et polie de me dire que
je n’ai pas été retenu.
La sonate pour piano de Schubert nous fait oublier le temps. Les notes
mêlées nous envoûtent, elles murmurent au plus profond de chacun de
nous leur grande sagesse, que nous soyons fins connaisseurs ou néophytes.
Elles nous apaisent, nous transportent dans leurs splendides profondeurs.
Elles sont audibles juste ce qu’il faut et c’est très bien.
– Ya Ahmad tu rêves ?
Drôle d’apostrophe. Il arrive à Katia de m’interpeller ainsi (elle sait
tout) avec un accent oriental volontairement prononcé transformant mon e
en a. Cela fait drôle. Nous commandons deux moules frites à la marinière
« comme à Cap d’Agde » et une copieuse assiette de salade niçoise, que
nous accompagnons d’un jus d’orange pour Yasmin’, d’une demie
bouteille de vin rouge de région pour moi. Nous ne parlons pas de Hawaï,
ni de ciel bleu, ni de dauphins, ni de Bollywood. Longuement Katia
déroule le tapis bariolé de ses difficultés matérielles, de ses relations
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familiales ; elle se répète mais je ne la contrarie pas. Elle ne dit rien sur les
raisons pour lesquelles nous sommes ici, c’est-à-dire la recherche concrète
de travail ou d’une piste. Je suis sur le point de le lui rappeler lorsqu’un
incident idiot se produit. Ma volonté de satisfaire à la fois Katia (en tentant
de lui rappeler ses obligations) et mon palais (en dégustant une solide
moule) se retrouve piégée, et c’est moi qui trinque. On ne parle pas en
mangeant dit-on souvent à juste raison.
J’ai failli m’étrangler, mais pas seulement. L’affreuse composition de
paroles (en instance d’être prononcées), de moules (en sursis dans la
bouche) et de respiration (à venir), ébranle mes appareils identitaires. Je
veux dire dentaires, mes appareils dentaires. Dans ma précipitation à
vouloir tout lui dire, à vouloir la convaincre et à vouloir respirer et manger
en même temps, je contrarie et même dérègle la mécanique compliquée qui
d’ordinaire associe naturellement mastication, paroles et appareils
dentaires. C’est tout un art que de maintenir l’équilibre entre un flot de
paroles, des aliments en bouche et des prothèses incertaines. Inutile
d’évoquer la qualité de la pâte adhésive, elle n’est pas en cause. C’est un
des crochets métalliques de la prothèse du bas qui a été
malencontreusement libéré par la dent même qu’il enserre et a déstabilisé
l’appareil. La prothèse du bas s’installe sans pâte. Sa fixation est
métallique contrairement à celle du haut. Aussitôt je me lève, bouche
fermée et respiration coupée. Je fais « hum » en grimaçant et en pointant
l’index gauche sur ma joue. J’ai mal. Katia est ébahie. Elle a envie de rire
mais se retient ne sachant trop, je le devine à son regard, si c’est sérieux ou
non. Si jamais elle s’aperçoit que je porte un double appareil, ce sera une
catastrophe d’ampleur internationale, elle saura alors se charger de la
comm. Dans les toilettes je démonte, nettoie, lave, sèche, remonte et fixe
proprement le bas comme le haut. Je remets tout en ordre. Toilettage total.
Je m’en sors bien. Un long spray à la chlorophylle (toujours dans ma
poche) et je reviens à table. Le sourire en avant et toutes dents dehors
j’explique à Katia : « C’est à cause d’un bout de coquille de moule resté
coincé entre mes dents, ça fait mal tu sais, surtout un morceau de moule de
Bouzigues, tu te rappelles de Bouzigues ? » Mon explication vaut ce
qu’elle vaut. Elle est peut-être ridicule mais Katia l’accepte. Elle dit en
trémolant « Tu n’as plus mal ? » C’est gagné. A elle ses protections
Tampax, à moi ma pâte Fixodents. Je remercie ma marque favorite de
crème fixative « extra-forte pour toute la journée », une pâte que je porte
sur moi en toutes circonstances. Il m’arrive rarement d’utiliser la pâte audelà
de la toilette du matin, mais on ne sait jamais, la preuve. La
conversation continue. A 15 heures j’insiste un peu pour que Yasmin’
daigne s’extraire de sa chaise. Une autre fois je me dirige vers les toilettes
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mais seulement pour me laver les dents, les fausses et les vraies (trois ou
quatre qui se font un honneur de résister jusqu’au dernier quart d’heure). Je
rafraîchis l’haleine aussi.
A Montpellier nous faisons un tour au centre Polygone. C’est un lieu de
passage obligé où plus de cent dix magasins redoublent d’ingéniosité pour
attirer les clients. De la maroquinerie au bricolage, du prêt à porter aux
cosmétiques en passant par les espaces culturels. Katia évoque notre
précédent passage avec générosité et tendresse. Les vitrines sont
nombreuses et la foule impressionnante. Yasmin’ ne peut entrer seule dans
aucun des commerces pour demander si l’on y embauche. A croire qu’on
l’y truciderait. Il me faut l’accompagner et à chaque fois elle se met en
retrait. La chance a pris le large. Un seul établissement, la grande surface
Nello, lui demande d’adresser un CV accompagné d’une lettre de
motivation. A l’extérieur du centre Polygone Katia largue enfin ses
hésitations sur le trottoir fraîchement décrotté. Elle ose pénétrer dans un
magasin – une boutique de jouets – et un seul, seule, pour y demander du
travail. C’est encore non. Katia est soulagée, c’est ainsi que je traduis son
franc et large sourire. Elle dit préférer déambuler. Comment veut-elle être
embauchée si la motivation ne la porte pas ? Elle regrette d’avoir oublié
l’appareil photo. Elle ne sait pas ce qu’elle veut. Sur l’esplanade de la
Comédie nous hésitons entre deux brasseries. Derrière nous, au Gaumont,
la foule est compacte et patiente. J’appelle des amis qui ont des entreprises
sur Paris pour leur demander de me rendre un service. A chacun j’explique
plus ou moins la situation de Katia. Leur curiosité prononcée ne me
déstabilise pas. Je ne dis rien au-delà du strict nécessaire. « Je te
rappellerai » a été leur même réponse. Katia a tout entendu, du moins de ce
que moi je disais. Elle ne pose aucune question. Ni mes amis, ni Paris ne
l’intéressent. Et si son désire n’est simplement et essentiellement que de
renouer nos liens passablement distendus ?
[NB du samedi 08 mai 200. : a) Katia n’a rien adressé depuis, ni CV ni
lettre de motivation. b) mes amis n’ont rien fait.]
Et si la recherche d’un emploi et d’informations – ce pourquoi nous
sommes ici – ne sont que prétexte ? alors elle aura gagné. Elle m’emballe
cette fille. Je me laisse aller, on s’enlace, je l’embrasse sur le cou, elle me
sourit. La lune et le soleil ne sauraient mieux faire. Parfois Yasmin’ me
donne de vilains coups sur le bras parfois elle me pince aussi (avec une
visée bien affectueuse). Elle n’est pas du tout gênée par les passants. Elle
se laisse aller. Elle m’embrasse et aussitôt, tirée par son impatience, s’en
va se fondre dans un attroupement. Nous oublions les brasseries. Devant
une pharmacie elle me demande de lui acheter un produit contre l’acné.
Des badauds se serrent autour de trois Hip-Hoppers endiablés, frappés à la
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tête et se tortillant comme un troupeau de chenilles de Machaon déjantées,
mais à l’avenir prometteur. Des étudiants distribuent des tracts de
protestations, des invitations à des soirées dansantes et autres affichettes
qui feront jurer de rage les agents d’entretien de la ville, avec ou sans
papiers (les balayeurs). De majestueux trams bleus décorés par Folon se
faufilent comme ils peuvent. Les sept célèbres bonhommes oiseaux
d’Antenne2 en manteaux et chapeaux bleus qui planaient, c’était lui aussi.
Le jour commence à donner des signes de lassitude et Yasmin’ veut
changer de ville. Elle sait toujours ce qu’elle veut mais ne connaît pas les
points cardinaux. Elle dit vouloir aller à Marseille. Je lui explique que
Marseille est complètement à l’opposé. Je lui propose Nîmes ou Arles et
lui fais un croquis dont elle se fiche des pieds à la tête comme de l’entre
deux guerres mondiales. Son avis est qu’on fasse les deux. Décidément
aujourd’hui elle est en pleine forme. Je lui demande : « ça va les
serviettes ? » Hier elle pensait que les protections hygiéniques la
gêneraient. Elle me répond par un sourire ordinaire, pour faire plaisir.
Nîmes est à 45 minutes d’ici. Lorsque nous y arrivons le hasard fait que
nous nous garons à moins d’un demi-mile d’une grande fête foraine qui
tombe à point nommé. Aussitôt Katia lance : « On joue ? » On joue
évidemment et on mange. Elle s’offre une barbe à papa et des chocolats,
moi un cornet de pop-corn. Nous nous amusons à toutes sortes de
distractions y compris à qui gratte gagne. On gratte, on perd et on joue
encore pour de nouveau perdre. La nuit s’est confortablement installée à la
suite du jour. C’est le moment d’aller à Arles.
Nous arrivons à Arles et Yasmin’ panique. « Vite, vite des toilettes,
vite » fait-elle. Celles du premier bar venu du boulevard des Lices font son
affaire. Pendant que madame s’occupe de ses intimités délicates, je prends
un demi et engage la conversation avec le patron. Il m’indique un endroit
« sympa » dit-il, où l’on peut manger un couscous comme là-bas ma
parole. « A gauche, puis tout droit, vous passez devant la mairie. C’est
l’avant dernière rue à droite, avant d’arriver au Rhône. » Arles n’étant pas
Paris nous tombons dessus dans le quart d’heure. Le restaurant s’appelle
« Les dunes ». En poussant des pieds et des mains, en l’étirant au plus
possible et de toutes parts, la surface n’offrirait pas plus de 16 m2 et une
poignée supplémentaire de carrelages balafrés. Le trou est tenu par un juif
du bled. Une vieille maghrébine tient les fourneaux, visibles des quatre
coins de la salle. Lorsque Yasmin’ demande si la viande est halal, le
patron, que des clients interpellent par son prénom, Raoul, répond « parfois
c’est halal parfois pas ». Cette réponse imbécile indispose Yasmin’. Il
aurait mieux fait d’être catégorique. Elle préfère ne pas prendre de viande
mais accepte la semoule et la sauce. Je regrette ce choix et m’en excuse
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discrètement. Elle ne m’en veut pas. Des voisins de table et la cuisinière
aussi, n’arrêtent pas de nous zyeuter comme si nous étions d’étranges
créatures. Qu’avons-nous fait, qu’ai-je fait, quelles têtes avons-nous ou
faisons-nous ? Katia n’est pas plus à l’aise que je ne le suis. Elle glisse
péniblement trois mots sur Palavas et deux autres sur Nîmes. Raoul est
embarrassé. Il insiste pour nous offrir un thé sans menthe. Je me rince la
bouche dans le minuscule et sale réduit dont il est impossible de fermer la
porte tant il est peu spacieux. Je m’envoie un pschitt odorant de Spray, puis
on se sauve. Il est 22 heures 50 lorsque nous prenons la route du retour.
Katia veut écouter ses cassettes marocaines. Elle est du genre Ici et
maintenant. « Ouakha ? » insiste-t-elle, puis « ouki ? » je réponds
« ouakha » et enclenche une cassette marocaine. Nous sommes sur
l’autoroute et la voilà qui danse et chante. Elle convoque l’atmosphère de
la fameuse journée du 23 mai. Je m’agite moi aussi. Elle parle du Cap
d’Agde dont elle garde un très bon souvenir. « Jamais, jusqu’à la fin des
temps, je n’oublierai. Merci, merci beaucoup Razi. » Elle danse et chante
encore et encore jusqu’à Sénas, jusqu’à la grande place du marché. Je ne
me souviens pas de son nom. Yasmin’ n’a pas encore posé le pied à terre
quand elle me demande en insistant un peu « samedi on ira à Marseille ? »
A Nîmes elle m’a dit qu’elle n’avait plus de parfum depuis quelques
temps. Elle n’a plus de Miracle. A moi de traduire convenablement, de
nouer les liens nécessaires et de tirer les conclusions qui s’imposent. Elle
me regarde et sourit. Ses yeux sont pleins de malice. Puis elle plonge
littéralement sur moi et pose sa bouche comme il se doit, là où elle est
attendue. Franchement. Une promesse un baiser, deux promesses… On
peut aller loin pensé-je. Elle susurre d’une voix qui n’est pas tout à fait
celle que je lui connais habituellement « au revoir ». Ses lèvres tressaillent.
Elle ajoute « Fais de beaux rêves » Elle me coupe le souffle. Même s’il est
tard, j’ai un vrai plaisir à porter ces notes.