Mercredi 4 juin
A 7 heures 45 Katia m’adresse deux messages pour me dire qu’elle est
bloquée à la gare à cause d’une grève des cheminots. Je l’appelle pour lui
proposer de passer la prendre. J’y suis à 8 heures 10. Katia me tend la main
avant même de monter, puis me demande en feignant de s’agacer : « enlive
citte cassitte khaïba, mi oun out, mi cheb Mami. » La miss démarre en
trombe. Mami, la formation, les stagiaires… Je lui dis que le blanc qu’elle
porte la moule comme un gant. Qu’il lui va comme celui de madame
Pervenche au garde à vous prête à sévir contre les contrevenants. Elle me
demande ce que pervenche signifie. Ma tentative alambiquée butte sur une
impasse. Je reprends pour lui dire « m’ra boulice ». Elle me demande alors
et à raison, pourquoi je complique de bon matin. Ma réponse est tactilement
raffinée. Délicatement je pose ma main sur sa joue. Je lui caresse le cou, le
menton, mais mademoiselle est bégueule. Nous sommes sur le point
d’arriver au centre. Une grimace à peine perceptible mais bien réelle se
forme sur ses lèvres. Elle dit : « ne me caresse pas devant tout le monde »
alors que nous sommes à cette heure-ci bien seuls dans la voiture et celle-ci
bien isolée dans le parking. C’est Katia qui a choisi ce parking-là car il se
trouve bien en retrait, à plus de 300 mètres du centre de formation. Katia
exagère. Elle le sait bien et je le lui dis, mais cela ne semble pas lui plaire.
Dans la salle de cours elle s’installe près d’un nouveau venu qu’elle
apostrophe en douceur « toi Chichène, toi mouslim ? » et la discussion est
lancée. Le jeune Tchétchène et Katia travaillent ou font mine de travailler,
utilisant le même ordinateur. Le jeune Asian surfe comme un as sur les
vagues de l’Internet. Katia use abondamment de son lot d’armes fatales :
dentition ivoire, sourire radical, regard révolver et mimiques
anesthésiantes. Ils rigolent si bien qu’ils en oublient l’infaillible trotteuse.
Ils sortent de salle en pressant le pas, les yeux dans les yeux. Va savoir ce
qui s’ourdit dans les deux têtes. Elle exagère. S’ils n’en restent pas à cette
proximité juvénile, je les blâmerai.
163
Il est des moments où l’on a envie d’être seul. Les discussions de
certains collègues, climatiques ou pédantes, ont pour effet de me barber au
plus haut point. Pourquoi bon sang de bon soir chez certains parmi nous
l’esprit est-il à ce point obnubilé par la passion de leur nombril qu’ils
omettent le plus brillant de leur cervelle ? et hacha li ma yestahelch. Je
préfère déjeuner au bar-restaurant du centre commercial. Je commande un
steak haché Panini et un verre de bière qui est aussitôt servi. Encore une
fois le comportement de Katia m’a heurté. Déjà hier soir au Mc Do avec le
Sri lankais (ou Hindou ou Turc…), ce matin en salle avec Asian et plus tôt
lorsque nous arrivions au parking. Comment a-t-elle osé me dire en
grimaçant, de ne pas la caresser devant tout le monde alors que nous étions
seuls dans la voiture ? Je ne la comprends pas, je suis impatient de lui
régler son compte. Je lui pianote ce message : « D’accord. Je ne te touche
plus. Ok. Ne me demande rien. Ne m’appelle pas. Tu es sortie de mon
coeur. Sbart bezzef. Ton regard sur le mec hier, m’a beaucoup choqué. » Je
pourrais aligner plusieurs lignes, des dizaines, mais je me contente de ces
mots, le portable ne supporterait pas. Lorsque je lui écris « tu es sortie de
mon coeur » je me mens autant que je lui mens. C’est la vérité.
Jeudi 5 juin
Katia a peut-être oublié ses frasques de mardi. Elle parle peu et
participe, quoique sans enthousiasme, au cours. Lorsque de temps à autre
nos regards se croisent, elle ne dissimule pas une certaine mélancolie dont
je ne sais si elle est feinte ou non. Elle ne semble pas trop apprécier que je
lui demande de lire. Son regard réprobateur et triste l’indique. Elle
sourcille un temps avant de se décider : « Dis avril hilas ! li stivants
recoum couma recoumaciront leur tra, leur trou hou zou… » Dès avril,
hélas ! les estivants recommencèrent leur transhumance. Des badauds
erraient devant toutes les grilles, des marcheurs dans tous les sentiers…
Le soir je reprends « Les journaliers » d’Isabelle. En page 155 elle
tranche dans ses hésitations : « Il serait temps de comprendre enfin que l’on
ne peut faire durer ce qui est fini, ni ressusciter ce qui est mort. Rien de ce
qui a été ne recommencera jamais. » J’ai la prescience d’un avenir incertain.
Samedi
Lorsque je branche le portable, la première de mes pensées s’envole
vers Yasmin’ dont pourtant j’ai décidé de m’éloigner. « Et si elle
appelle ? » Après le petit dèj’ et la toilette, je plonge de nouveau dans les
pérégrinations désertiques d’Isabelle qui aimait par-dessus tout
s’imprégner, jusqu’au plus profond de son âme, des identités algériennes.
Les récits de ses voyages sont aussi légers et sincères que les paroles d’un
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enfant émerveillé par la découverte de la salinité de l’eau de mer. Je
parcours les lignes et paragraphes desquels pourtant je m’extrais
fréquemment malgré ma volonté. Je suis submergé, envahi, étouffé. Je suis
entièrement accaparé par celle que je viens de rejeter. J’allume le
téléviseur. Voilà un instrument dont la force hypnotique me perturbe.
Comme beaucoup. Il m’arrive de me trouver dans l’incapacité de saisir le
sens, d’expliquer la plus balourde des histoires de série B qui défile devant
mes yeux, pour la simple raison que je la vois sans la regarder comme on
peut entendre sans l’écouter un spécialiste économique s’époumoner à
monter ou démonter une analyse sur la crise financière ou à déconstruire
l’échafaudage complexe d’une multinationale domiciliée dans un paradis
fiscal. Utiliser l’appareil pour son fond sonore. Souvent les bruits de fond,
les images insensées qu’il nous donne à voir, nous sont aussi
incompréhensiblement utiles que d’ouvrir une fenêtre machinalement sans
regarder l’horizon, non pour prendre l’air mais comme ça, par habitude.
J’allume donc la télé sans réfléchir. Je consulte la presse sur le net, prends
un verre d’eau, range un torchon, tourne un peu : salle de bain, cuisine,
salon, télé. Je l’éteins. Je n’arrive pas à faire l’impasse sur son ombre.
L’ombre de Yasmin’. Je me décide d’aller faire les courses dans une
grande surface. Le samedi il y a foule. On y vient en famille ou seul. Ou en
couple. A elle le choix des marchandises, à lui la conduite du Caddie. On
se gave de toutes sortes de produits inutiles jusqu’à la douloureuse surprise
que nous tend la caissière presque avec tendresse. Encore deux Caddies et
c’est à moi. Je crois entendre l’employée aux caisses me murmurer entre
deux signaux sonores du lecteur de codes à barres « vous êtes soucieux ? »
Je lève les yeux vers elle en m’excusant mais la demoiselle est
profondément plongée dans ses rêveries de femme ou de caissière. Seuls
ses bras vont et viennent mécaniquement devant l’appareil enregistreur, de
gauche à droite et de droite à gauche comme les pas aériens d’un danseur
argentin non patenté. La mécanique de ses gestes est parfaitement huilée.
Pas un mot mais ses pensées doivent foisonner. Les interminables bips la
laissent en apparence indifférente, en apparence seulement car sa tête qui
en encaisse des milliers par jours a de quoi imploser ! (imaginons une
moyenne de 30 produits code-barrés par client c’est-à-dire 30 bips en 5
minutes. Imaginons ensuite une durée de travail de 7 heures seulement par
jour pour une caissière, cela ferait 84 clients soit 2520 bips ! il y a de quoi
rendre fou non ?) L’employée doit en entendre tout le temps et en tous
lieux des bips ! Sous l’abribus (en attendant le bus), Chez elle (en faisant la
vaisselle), le week-end (en mangeant de la dinde)… Je me retourne.
Personne ne semble m’avoir parlé. « 95 euros » dit-elle brusquement, en
pianotant, après l’enregistrement du dernier code à barres. « Vous avez la
carte de fidélité ? » Je paie et lui souhaite sans malice une bonne journée.
165
Dans l’habitacle de ma vieille voiture l’envoûteuse trompette de Miles
Davis tente de me charmer. Elle me transporte jusqu’à la Mer de Barents,
entre les éternels Svalbard et la Nouvelle-Zemble, traversée par des chaluts
tourmentés, blessés. (Je ne sais pourquoi je pense à la seconde même au
sublime et envoûtant roman de B. S. Johnson, Trawl – le chalut – à relire
absolument). J’atteins le bout de Cavaillon. Je sors par le sud, à hauteur de
l’hippodrome, traverse la Durance. Départementale D31. Je suis presque
arrivé. Je range les provisions et prépare une pizza, « l’oranaise pour quatre
personnes », pour moi tout seul : olives, poivrons, merguez…
En fin d’après-midi je descends à Marseille voir mon ami Rian qui me
propose d’aller chez son beauf Dalla à Port de Bouc. Une heure après nous
nous retrouvons tous les trois au bord de la bleue sous un soleil encore
agressif. La crique abrite peu de monde. Dalla, Rian et moi nous nous
connaissons depuis la nuit des temps comme on dit dans certaines
nouvelles. Tous trois, avons grandi à Gambetta. C’était un quartier
populaire au temps des Français, aujourd’hui c’est un arrondissement
recherché. Il se situe à l’est d’Oran. Il me semble l’avoir écrit. La semaine
dernière, un de mes stagiaires, Asian le Tchétchène, m’avait déclaré : « les
Russes disent овторение-МатЬ Учения, la répétition est mère de la
mémoire. » Je lui ai répondu que personnellement sur ce point j’approuve
totalement… J’ai perdu le fil de mes idées. Je ne sais plus ce que je voulais
écrire. Je ne trouve pas de lien entre le proverbe russe, le Tchétchène et
mes amis. J’ai bien perdu le fil. Mes amis. Je suis content de les retrouver
mais je ne ressens plus les grands élans d’autrefois (comme eux, les leurs
probablement). Ces élans qui me soulevaient. Ces élans qui nous
poussaient dans le dos, les uns vers les autres. Aujourd’hui on se retrouve
un peu par obligation ou par dette à l’égard de ce passé si lointain qui a
creusé des sillons dans nos coeurs, un peu par habitude aussi. Jadis lorsque
nous demeurions quelques jours sans nous voir, nous ressentions le besoin
de nous rencontrer en dénichant un quelconque prétexte qui prenait la
forme d’un anniversaire, d’un événement à venir, d’une telle ou telle fête,
officielle ou non. Aujourd’hui c’est différent. Tout le temps qu’on reste
ensemble mon esprit ne cesse de naviguer entre ces amis chers et l’autre.
J’écoute Dalla et Rian mais je suis aussi avec Katia. C’est Rian qui me
secoue le premier : « oh ça va Razi ? » Lui qui est au courant de tout,
s’inquiète ironiquement. Je rentre tard, directement à Orgon, enivré de mer,
de rochers et de souvenirs anciens et récents. Dalla a insisté pour
raccompagner Rian à Marseille.
166
8 juin
Je me réveille à 9h30. La paupière droite est enflée. L’oeil est au tiers
fermé malgré lui. Poché. Les coupables sont probablement des moustiques.
A la tombée du jour ils rappliquent de partout et par milliers vers les bords
de la Méditerranée. Les maringoins de Port de Bouc ont salué bien bas
notre amour pour les lieux. La tête est aussi lourde qu’un sac de billes
rouge grenat et vermeil. Je pense aux stagiaires. Que vont-ils penser ou
dire ? La paire de lunettes que je porte ne me sera pas de grande utilité, de
grand secours.
Lundi
R. A. S. Calme et chaude journée. Je suis entièrement plongé dans les
tribulations de la Russe dans le sud oranais. On a dit d’Isabelle qu’elle était
Suisse, Française, apatride… : « un souffle chaud se leva vers l’ouest, un
souffle de fièvre et d’angoisse… Mon esprit quitta mon corps et s’envola
de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du
paradis des eaux. » Je reviens à la réalité qui est la mienne en ce 9 juin à 21
heures 30. Je suis affalé dans mon fauteuil. A deux mètres cinquante Alain
Delon est un professeur des lycées troublé par l’une de ses élèves. Je me
régale, affalé dans mon fauteuil. Ah Lea Massari, quel plaisir ! Katia est
loin de mes pensées.
Mardi 10
Comme hier, très chaude journée. R. A. S. Katia m’a quitté. Elle est loin
de mes préoccupations. La boursouflure de mon oeil n’a pas fait jaser les
stagiaires. Je me repose d’eux et du centre. Et Katia s’en est allée, loin de
mes pensées.
Mercredi
Katia est absente aujourd’hui, elle l’a été hier aussi. Elle a peut-être
commencé à travailler. A moins que, comme elle le fit au mois de mai,
veillant tard le soir, elle n’ait pu se réveiller. Son absence est peut-être due
aux grèves de la SNCF. A moins qu’elle ne soit restée chez sa cousine qui
habite aussi dans un foyer à Marseille ? Mardi 3 je l’ai entendue s’inviter
discrètement chez elle. Donc pas de signe de vie depuis vendredi. Jusqu’à
18 heures 15 lorsque l’écran de mon portable indique « FJT Sénas ». Je
réponds mais la communication s’interrompt. A-t-elle raccroché ? Nous
verrons. Je ne parlerais de ce coup de fil que si elle-même en parle. Cet
appel me fait du bien. Elle a certainement profité de la gentillesse des
employés du foyer qui tous sans exception l’adorent, pour leur demander
de composer mon numéro à partir de leur combiné.
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21 h 15 : Katia rappelle pour s’excuser de son absence. « Ni mi pas
absente sitepli ci à couse la griv’ Dimaine ji viène ». Elle ajoute
« j’issaiyi. »
Vendredi 13 juin
Katia arrive en cours à 9h45 en maugréant, « hier j’ai payé deux euros
et aujourd’hui encore ». Elle possède une carte d’abonnement à la SNCF
(Sénas-Orgon et retour) mais elle a pris le car. Elle se rend compte que je
ne m’intéresse pas plus à elle qu’aux autres stagiaires. Je veux dire que les
autres stagiaires m’intéressent également. Je veux dire sans malentendu
que je prête également attention au travail de chacun des stagiaires, elle
comprise. Je vois à son oeil inquiet qu’elle s’interroge. Elle lance des
regards appuyés, des regards durs notamment à l’encontre d’une nouvelle
et ravissante jeune qui ne lui prête guère attention. Une Malgache qui porte
ce doux prénom de Fanja et qui me sollicite souvent. Que va-t-elle
chercher la Katia ? Pardi serait-elle jalouse ?
Demain Concorde effectuera son véritable dernier vol, son dernier tour
de piste. Escorté par deux mirages le supersonique s’en ira ensuite finir sa
vie dans un musée. En affirmant le trente mai : « aujourd’hui et demain le
Concorde effectue son dernier voyage » le commentateur s’était mis les
cinq doigts dans le noir de ses yeux et a menti à la communauté des
téléphages.
Mardi 17
J’ai passé la journée d’hier à Marseille. J’avais prévu d’assister à la
conférence qu’a donnée mon amie Malika M. à l’auditorium de la FNAC.
Malika est une femme connue et très respectée au bled. Les militaires la
trucideraient s’ils avaient la certitude que la FIDH et l’ONU baisseraient la
garde. Malika soupçonne des agents de la police paramilitaire d’être
responsables de l’assassinat en 1998 de sa cousine, Anissa M., une artiste
populaire, opposante radicale au pouvoir du DRS (c’est la Securitat
algérienne) et aux islamistes. Depuis, Malika livre ses convictions de ville
en ville inlassablement, « jusqu’à ce qu’éclatent vérité et justice » clame-telle
depuis l’assassinat de sa cousine. Elle récuse les tentatives de
manipulation par certains politiciens pour qui, depuis le premier jour, « il
ne fait pas l’ombre d’un doute, les auteurs de l’assassinat d’Anissa sont des
éléments du terroriste intégriste Hattab Chenoui ». Hélas, je n’ai pu assister
à son intervention. Vers 17 heures, trop fatigué et assommé par la chaleur,
il faisait plus de trente degrés, je suis rentré. Je n’avais plus le courage de
patienter plus. Je n’ai donc pas rencontré mon amie, dommage. Dans sa
conférence elle a dû fustiger le pouvoir autoritaire algérien. Je connais bien
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ses arguments, ils sont aussi les miens. Je n’ai malheureusement pas pu
assister à sa rencontre. J’étais assommé par la chaleur. Je n’ai pas eu le
courage de patienter.
Ce matin à huit heures cinq j’arrive à la gare routière pour prendre le
car. J’ai abandonné la voiture à ses caprices imprévisibles. Katia est là.
Elle est arrivée de Sénas par le train de sept heures quarante-cinq. Je lui
souris et tends la main. Elle ne semble pas surprise de me voir à la station.
Elle dit « ça va » en baissant les yeux. Son sourire est sincère et
chaleureux. Elle est en froid avec ses copines qui, arrivées par le bus,
préfèrent rester à l’écart. Habituellement elles sont ensemble. Dans le car
aucune stagiaire ne s’assoit à ses côtés. Je ne l’ai jamais vue aussi seule. Je
pense connaître le différend qui les oppose mais il n’a pas sa place ici.
A dix heures trente pendant la pause, elle me rend le livre que je lui
avais prêté il y a quelques semaines ; « Trois poètes oranais » de Cheikh
Hamza Boubekeur. Elle me remercie mais ne souffle mot du contenu,
alors je ne lui pose pas de question sur l’intérêt qu’elle y a porté ou non.
Par contre elle me tend une lettre dont elle me demande de lui expliquer
la teneur. C’est un courrier de son avocate d’Aix qui lui signifie que le
divorce est acquis. « Ça y est je suis divorcée ? » Dans sa voix, surprise
et indifférence s’entremêlent. « Oui, depuis mai, c’est officiel, tu dois
signer une copie de cette lettre et la renvoyer à ton avocate. Ton ex fera la
même chose à Paris ». Elle n’est ni contente ni bilieuse. Une série de
chiffres posée sur le document l’intrigue. « C’est quoi ? » « la date de
naissance de ton ex ». Par curiosité ou par simple envie de discuter elle
demande l’âge qu’il a aujourd’hui. Je dis « 27 ans, il est jeune ! » Elle
sourit en haussant les épaules. Lorsque je me rends compte qu’elle peut
me poser la même question, un frisson parcours mon dos de bas en haut
jusqu’à la base des oreilles que j’imagine et ressens écarlates. En vérité
mon âge elle s’en soucie comme de sa première lubie. Ce qu’elle me
demande c’est de téléphoner à Verdier pour s’enquérir des possibilités
d’embauche, ce que je refuse poliment. Je lui dis qu’elle peut le faire
d’elle-même. Katia ne s’agace pas de ma réaction. Elle me remercie et,
peut-être pour relancer la conversation, ajoute : « demain je ne viens pas,
je vais faire le marché ».
Jeudi 19
Katia s’est absentée hier ainsi que ce matin. Lorsqu’elle entre en salle à
treize heures trente elle me lance : « Bonjour messiou ! ci la griv’…. ».
Souvent devant les stagiaires, notamment lorsque nos relations sont
ombragées, elle m’expédie des « monsieur » à la pelle. Lorsque
j’interromps le cours pour la pause de quinze heures trente, elle attend que
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tous les stagiaires soient sortis et vient s’asseoir sur ma table. Le sourire
pendu à la bouche illumine un peu plus ses yeux rieurs. Elle balance ses
pieds dans le vide comme le balancier d’une mécanique d’horlogerie bien
huilée, sans répit. Je lui dis ma déception.
– J’ai pensé un moment que tu avais trouvé un emploi, mais non, tu
t’absentes comme ça, sans raison.
– Ci la griv’, la griv’, la griv’…
– La grève la grève, tu dors oui !
Je suis sévère mais préfère lui dire ce que je pense. « Comment veux-tu
trouver du travail en te levant à dix heures ? Se coucher tard n’est pas un
problème, mais le matin il faut assumer, il faut se lever tôt. Le monde
appartient à ceux qui se lèvent tôt dit l’adage, mais toi tu dors ! »
– Ci pas ma foute si y a pas li travail.
– Tu manges et tu dors voilà la vérité. Pourquoi tu ne bouscules pas
ceux qui t’ont promis de faire quelque chose, pourquoi tu ne bouscules pas
les stagiaires qui ont trouvé un emploi, ils pourraient t’aider !
Son regard s’assombrit. Elle me fixe longuement. Des éclats de lumière
vive jaillissent de ses yeux au bord des larmes. Elle serre les jambes qu’elle
maintient immobiles.
– Tu ne veux pas que je vienne en formation.
Je ne relève pas. Elle saute de table et s’en va rejoindre les autres
stagiaires en pause. Elle sait qu’elle dit des sottises. A dix-sept heures elle
quitte la salle sans dire un mot, sans même me jeter un regard, un simple
regard.
Vendredi 20
C’est veille de vacances pour les stagiaires ; une semaine pleine. Katia
est en forme. Elle sifflote, s’amuse, me taquine, m’interpelle « eh ya Si-
Razi… » A seize heures quarante-cinq alors que tous les stagiaires libérés
se hâtent de disparaître, je l’appelle pour lui dire discrètement : « Je passe
l’éponge sur tes absences mais n’exagère plus. » « Merci boucoup. » Elle
sort de la salle à reculons en portant les doigts contre sa bouche, puis elle
me tend les paumes jointes de ses mains en soufflant dessus avec douceur
pour faire glisser vers moi la flopée de baisers ou de pétales de jasmin
déposés par ses lèvres. Comme fait une amoureuse qui se sépare
provisoirement de son compagnon, le soir venu. Comme fait une
adolescente figée sur le quai d’une gare à son papa immobile derrière la
vitre d’un wagon de chemin de fer qui se met en branle.
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Mercredi 25 juin.
J’ai pris trois jours de repos. Aujourd’hui, demain et vendredi.
L’horoscope de France bleu est sibyllin ce matin : « Je parie que vous en
entendez des vertes et des pas mûres ces temps-ci, mais vous êtes à l’abri
du vent. » Allez comprendre. Le commentaire sur les Cancer a le mérite
d’être limpide : « Quelle mine vous avez ! un visage clair, les yeux
pétillants et francs, l’allure sexy. Une bonne étoile brille pour vous ! »
Comme promis je dépose sur le compte postal de Katia de quoi lui
permettre de faire ses courses, puis je fais un tour au marché hebdo avec le
souhait de ne pas la croiser. J’aime beaucoup le marché de Sénas. On y
trouve de tout : des vêtements aux fruits et légumes, des casseroles, aux
produits paysans jusqu’aux meubles, fleurs etc. Comme c’est l’été le
marché croît considérablement. Il secrète des excroissances de toutes
sortes : des étals entiers de bibelots, de plantes, de brocante… occupent
tout le long des principales artères de la ville y compris le bout de nationale
qui la traverse. Cela crée un sacré boucan et des embouteillages comme
aux heures de pointe dans une agglomération plus importante. Je suis
persuadé qu’elle est là, mais je n’ai pas envie de la rencontrer. Je cherche
un portefeuille, une sacoche ou un fourre-tout. J’ai sillonné inutilement les
marchés d’Orgon et de Cavaillon. La crainte que j’ai de la croiser rencontre
sa justification au détour d’une allée. Cela fait à peine cinq minutes que je
suis arrivé lorsque Katia se plante à moins de dix mètres, là devant moi
droite comme un I majuscule d’imprimerie. Ses yeux sont fixés sur les
étals heureusement. Elle est immobile. Ne me voit pas. Elle semble
soucieuse, comme à son habitude lorsqu’elle est seule. Je fais aussitôt
demi-tour, hâte le pas et en moins de mouvements qu’il n’en faut, je suis
hors de sa portée, hors de son regard, hors du marché. Je m’engouffre dans
le bar le plus proche. Tant pis pour le portefeuille.
vendredi, février 02, 2007
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