vendredi, février 02, 2007

22- L'Amer Jasmin de Fès: 29 juin


Dimanche 29 juin
J’ai assisté, avec Francine, Anne, Aïssatou et d’autres collègues de
travail à une soirée de blues authentique. Un hommage à John Lee Hooker.
Une soirée dingue en plein air, sous les étoiles estivales de la pauvre
Orgon. Pauvre peut-être mais certainement vaillante et audacieuse. Quel
village s’aventurerait en effet dans l’organisation d’une soirée animée par
des américains ? Nous avons eu droit à Lucky Peterson en personne. Un
gars « né dans le blues. Il se balade d’un instrument à l’autre, à cinq ans il
a gravé son premier disque ! Il a accompagné des légendes comme B. B.
King… » (pub) et à Otis Taylor « un parcours sans concession, des textes
qui continuent à rappeler quelques vérités toujours bonnes à dire » (pub).
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Extravagant Peterson, un régal ininterrompu jusqu’à deux heures de ce
matin.
Mardi 01 juillet
Le retour en salle des stagiaires, après une semaine de congés, s’est
effectué hier dans un indescriptible brouhaha. On les a entendus jusqu’à
l’extrémité des couloirs, jusqu’au secrétariat. Le tumulte a commencé à
l’extérieur et n’a cessé d’enfler jusque dans la salle de cours. Ils étaient
tous là sauf Katia et cela n’est pas étonnant. Elle a pris un jour
supplémentaire, pourquoi se serait-elle gênée ? Elle est arrivée ce matin,
radieuse comme une fleur des champs épanouie, sans fournir d’excuse.
Toute la journée elle m’a tendu la main. « Souris, me disait-elle, pourquoi
tu t’énerves ? » Elle a été très bruyante en salle. Elle m’a sollicité pour
l’aider à remplir une demande d’abonnement mensuel pour prendre le train
de Sénas à Orgon. Elle m’a demandé aussi pourquoi je ne la supporte pas,
lèch matehmelniche. Je ne vois pas ce qui lui a fait dire cela. Elle semble
avoir de nouveaux problèmes mais n’en a pas parlé, pas ouvertement. Je ne
lui ai rien demandé. En salle je l’ai placée au centre du groupe, j’en ai fait
le sujet pivot, je l’ai prise plusieurs fois en exemple (positif), l’ai
encouragée. En fin de journée je lui ai montré que j’acceptais sa main
tendue. Peu avant la sortie je l’invite à une soirée musicale avec les Gnawa
de Marrakech. La soirée se déroulera en juillet dans notre région. Katia
attendra pour en savoir plus, je n’ai moi-même pas plus d’informations.
Jeudi 03
L’après-midi le groupe de stagiaires apprend à résoudre des équations
avec une collègue. A 15 heures 30 j’invite Katia à me suivre dans la salle
réservée aux formateurs. Il n’y a jamais cours dans cette salle, d’ailleurs elle
ne s’y prête pas. La salle est oblongue et grosse d’un fourbi nourri par
chaque formateur. Un bazar qui réduit drastiquement l’espace : livres
pédagogiques, exercices anciens et récents, documents personnels, armoires
surchargées, éventrées, ordinateurs et minitel obsolètes, téléphones de la
première génération. D’emblée elle me dit qu’elle s’absentera demain matin
parce qu’elle aura certainement du mal à se réveiller suffisamment tôt pour
prendre le train, « à cause du vaccin qu’on va m’injecter ce soir. Il me
fatiguera. » Un argument qui vaut son poids. J’accepte sa demande mais en
contrepartie j’exige qu’elle fasse l’effort d’aller à la Mission locale de Sénas
afin de se renseigner sur les inscriptions de septembre. Je lui précise que
telle est ma condition pour que j’excuse son absence. Je lui propose ce
marché car cela fait des semaines qu’elle veut s’inscrire en formation
linguistique à Sénas. C’est proche de chez elle. Cela fait des semaines
qu’elle ne fait rien pour cela. Je lui photocopie le plan de Sénas, je lui
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indique les lieux et les chemins à emprunter pour s’y rendre à partir du
foyer. Katia donne l’impression de ne pas savoir se repérer sur le plan. Je
change alors de sujet pour lui demander les raisons de son comportement
bruyant de ce matin et de mardi, « Je ne suis pas méchante avec toi wallah
nebghik ». Le contact a pris et bien pris. Quand elle évoque ses difficultés
financières pour régler sa chambre, j’évite de lui parler du dépôt que j’ai
effectué le 25, par contre je lui dis que je l’ai vue mercredi dernier au
marché. Elle fait mine de se fâcher : « tu aurais pu me dire bonjour ! »
Vendredi
La formation arrive à son terme à la fin de ce mois. Les stagiaires sont
plus détendus. Ils ont abandonné leur hargne et leurs armes de guerre pour
brandir le calumet. Nous faisons une sortie au bord de la Durance. Nous
avons de la chance car aujourd’hui elle ne dégage pas d’odeur repoussante
d’oeufs pourris. La journée se passe très bien. Mots croisés et jeux divers.
Katia est en forme. Il y a quelques dépassements prévisibles mais ils ne
gâchent pas la journée. L’inscription est possible lui a-t-on dit à la Mission
locale de Sénas. Discrètement elle me parle de ses parents et des nombreux
soucis qu’ils lui posent. Elle ne veut pas s’étendre… Elle souhaite aller à
Paris et s’interroge sur les centres d’hébergement. « Il y a des foyers làbas
? » Sa verve est intarissable mais l’heure n’attend pas. Le retour
s’effectue dans la bonne humeur comme à l’allée. Je libère les stagiaires à
seize heures quarante. « Passe un très bon week-end » me dit Katia en
affichant son sourire, suave aujourd’hui venin demain, selon les
circonstances. Elle le mijote pour paralyser le plus blasé, le plus insensible.
Yasmin est douce comme une fleur mais parfois redoutable comme un
serpent (dixit je ne sais plus quel auteur ancien). Dans le verre de mes
lunettes, des dizaines d’étoiles scintillent.
Vendredi 11
Chaque jour qui passe me rapproche de l’anniversaire de Yasmin’ :
vingt ans ! Je ne cesse d’y penser. Comment ne pas aller vers elle pour le
lui souhaiter ? L’idée de ne rien lui offrir ne m’a à aucun moment effleuré
l’esprit. Mardi dernier je lui ai adressé un courrier électronique et mercredi
je me suis rendu à Sénas chez « Orange bleue » la fleuriste de la place du
marché, pour lui acheter des fleurs synthétiques. Je ne me souviens jamais
de son nom. L’idée de ne rien lui offrir ne m’a à jamais effleuré l’esprit.
Chaque jour qui vient me rapproche du jour de son anniversaire.
L’employée m’a répondu d’un air contrarié qu’elle a eu peine à
dissimuler : « Je suis désolée mais nous n’avons que du frais ». Katia
préfère le kitch mais tant pis. La marchande a préparé un magnifique
bouquet de vingt roses bien vivantes aux couleurs multiples, associant le
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grenat au vermillon le magenta au pourpre et jusqu’à l’oranger, si, si. J’ai
d’abord demandé que le bouquet soit envoyé anonymement car les
employés maghrébins du foyer chargés de la réception sont curieux, mais
l’interrogation de la fleuriste et son regard entendu, m’incitèrent à remplir
le bout de papier qu’elle me tendait. J’y ai porté ces mots : « De la part de
tes camarades de Sud Fo ». La fleuriste transitait d’une perplexité à l’autre.
Je ne sais ce que j’ai bafouillé pour justifier ces mots. Je n’avais rien à
justifier mais la situation et la fleuriste m’ont poussé à le faire. Elle me dit
« très bien… alors c’est bien vingt n’est-ce pas ? » « Oui elle a vingt ans »
« très bien très bien. » J’ai payé avec la carte bancaire. Elle m’a dit que le
bouquet sera livré à dix-sept heures trente, un magnifique bouquet de vingt
roses bien vivantes aux couleurs chatoyantes. Puis je suis rentré. Le
téléphone sonna au moment où j’ouvrais les robinets de la salle de bains.
Bien sûr j’ai pensé immédiatement à Yasmin’. « Je sais que c’est toi ». Elle
ajouta « merci boucoup. » Je pris ma douche en sifflotant « auprès de ma
brune qu’il fait bon, fait bon, fait bon. »
Hier au centre je lui ai demandé d’ouvrir sa boite e-mails qu’elle
n’utilise que si elle est aidée. Elle a découvert le bouquet de fleurs
électroniques accompagné de ce mot : « mon cadeau pour tes vingt ans ce
sont ces fleurs mais aussi el-moujjala, la chaîne hi-fi que nous avons
achetée à Marseille en avril (Katia avait émis un temps le souhait de me la
rembourser). Elle m’a remercié, s’est avancée et, après avoir reniflé l’air à
gauche, à droite et derrière, elle a posé ses lèvres sur ma joue. Elle me dit
qu’elle ne fait aucune fête, qu’elle regrette que le temps ne se soit pas figé
à ses dix-huit ans. « Tu peux m’imprimer le message avec les roses ? » A
midi elle m’a demandé de l’accompagner dans une grande surface pour
acheter un téléphone portable. Nous y sommes allés en prenant soin de ne
pas croiser les stagiaires du groupe qui se sont portés volontaires pour faire
les courses pour la sortie d’aujourd’hui. Je lui ai dit mon étonnement car
enfin elle en possède un. Elle a répondu qu’il fonctionne mal. Nous
n’avons pas acheté de portable. L’après-midi elle m’a demandé avec
insistance de l’aider à trouver du travail. Elle ne sait pas ce qu’elle veut
cette nana car je ne sais combien de fois elle s’est passée de mes
propositions ? Ma dernière offre date de mai, lorsque je lui ai proposé de
l’accompagner au Centre emploi de Sénas. Elle m’avait alors répondu
qu’elle allait travailler au conditionnement des fruits, pêches, abricots,
cerises. Elle n’a rien conditionné. Cette fille n’est pas sérieuse. Peut-être
simplement est-elle perdue ? Oui je pense plutôt qu’elle est paumée. Elle a
dit aussi vouloir garder des enfants, elle veut être nourrice, voyons donc.
Elle-même a besoin d’une nounou. Je ne lui ai pas répondu. Elle m’a
supplié aussi de renouer nos liens distendus, chaotiques.
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Aujourd’hui j’ai conduit tous les stagiaires à Sainte-Croix, un havre de
paix balnéaire qui se trouve à quelques kilomètres au sud-est de Martigues,
à une heure de route de Cavaillon. Nous avons utilisé le minibus de Sud Fo
(9 places, chauffeur compris). Un stagiaire a emprunté la voiture de ses
parents. Une autre a pris la sienne. L’une et l’autre ont transporté quelques
uns de leurs camarades. Ainsi tous les stagiaires furent présents. Le temps
a tenu sa promesse, la mer a été d’huile. Les couleurs ici valsent sur une
gamme étroite allant du vert au bleu ; le blanc des massifs calcaires au loin
incite à la contemplation et à la retenue, au respect. L’odeur résinée des
pins caressés par le soleil, qui par endroits se mélange à celle d’autres
plantes, donne le vertige. Les chants aigus des cigales invisibles, vont et
viennent à toute allure tel un banc de poissons ou une multitude de
passereaux, dans un même élan, tantôt ascendant tantôt descendant comme
si elles gravissaient un long corridor en direction du ciel, puis le
redescendaient pour recommencer aussitôt après avoir repris leur souffle
(si j’ose), les ailes déployées, vibrant de plaisir. Les mâles heureux,
poussent sans discontinuer leurs stridulations jusqu’à obtenir la grâce de
mesdames cigales. Jusqu’à épuisement. Quelques filles et garçons
maghrébins, pudiques, sont restés sous la pinède à discuter ou à jouer aux
cartes… C’est ce qu’a fait Yasmin’. Elle a préféré somnoler et discuter en
aparté avec Momo. Elle ne s’est pas baignée. Moi si, comme nombre de
stagiaires. Trois filles volontaires se sont chargées de la cuisine. Froide.
Chacun est venu avec trois euros pour rembourser les stagiaires qui ont
avancé le prix des courses. Yasmin’ est restée longtemps allongée près de
Momo. Impossible d’entendre leurs murmures. De temps à autre un cri, un
rire, jaillissaient de la bouche de Katia. Une fois ou deux l’autre s’est levé
pour lui acheter des glaces ou des sachets de sucettes Chupa Chups. Il doit
avoir le même âge que Yasmin’ ou un peu plus. Je ne peux écrire que j’ai
passé une très bonne journée. De retour au centre j’ai pris à partie les deux
tourtereaux devant tous les stagiaires. Le prétexte de mon savon a été
qu’eux seuls n’ont pas, ou si peu, participé au port des chaises, parasols,
glaciaires… « Tu ne penses qu’à toi » ai-je lancé à Katia « moi-moi-moi,
mais tu n’es pas seule, bon sang !… Tous les stagiaires ont donné un coup
de main ; ils ont nettoyé, fait à manger, porté… Et toi tu viens, tu manges,
tu t’allonges ou tu discutes, tu n’as fait que discuter ! » J’ai exagéré, abusé
de ma position. Là encore la jalousie m’a étranglé, aveuglé. C’était ma
réaction à leurs chuchotements, à leurs messes basses, à leurs rires
complices. J’espère que ni Momo ni personne, ne s’est aperçu de quoi que
ce soit. Katia était au bord des larmes. Elle s’est excusée et a reconnu avoir
moins participé que certains. Un peu plus tard, peu avant de nous séparer,
elle m’a annoncé que mardi matin elle ne viendra pas. Elle a rendez-vous
chez le dentiste. Elle est sortie avec Momo sans dire au revoir.
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Lundi 14
Didi m’a adressé un mot yatagan, un seul : « merci. » Il m’a assommé,
je suis inondé de honte. Comment ai-je pu oublier son anniversaire ? Je
n’ose même pas lui répondre et d’ailleurs pour lui dire quoi ? Je suis
impardonnable et je ne sais comment rattraper ma bévue. Mon fils a eu
récemment dix-huit ans et je l’ai oublié, je dégouline de honte. Comment
ai-je pu oublier ?
Vendredi
Ce matin Katia arrive en cours habillée d’une longue robe fleurie aux
couleurs d’été. Un champ de pâquerettes ; une jolie fleur dans une peau
d’vache, une jolie vache déguisée en fleur… Hier elle n’est pas venue et
s’en excuse. « J’étais fatiguée. Mercredi j’ai veillé tard dans la nuit. J’ai
pris un médicament contre l’insomnie qui m’a tenue éveillée, bellah ». Elle
me met dans l’embarras en s’absentant ainsi. Peu de stagiaires en font
autant. Je minimise autant que je peux. Je ne prends jamais plaisir à
sanctionner les stagiaires. Une absence signalée a pour conséquence
l’amputation d’un trentième de leur chétive rémunération (305 € pour la
plupart). Mais Katia abuse. Durant la pause elle choisit de me conter ses
déboires plutôt que de se joindre à ses camarades de formation. Elle me
demande de l’aider à trouver du travail. Je lui rappelle ce que maintes fois
je lui ai dit : « bouge-toi ! » Elle me relance sur son projet de monter à
Paris. Je lui répète qu’il n’est pas facile pour une fille de son âge, seule et
belle comme elle, de s’aventurer dans une ville comme Paris. C’est une
grande ville pleine de dangers. Rapidement, une promesse d’embauche
alléchante peut se transformer en cauchemar. « Rapidement tu peux te
retrouver dayek el-wad ». Son regard s’assombrit. Elle me coupe, devinant
parfaitement mon propos à venir : « je comprends. » La vérité est que mon
discours cache mal mon angoisse de la voir s’éloigner de Sénas, de la
région, de moi. Elle change de thème pour en venir à l’achat d’un portable.
« Avance-moi l’argent, je te rembourserai mardi » Je n’ai pas eu le temps
de souffler. Les stagiaires reviennent de pause, tout excités. L’un d’eux,
persifleur émérite, m’interpelle une fois, puis deux : « messiou, messiou. »
Impatient, il n’attend pas que je finisse avec Katia. Il relance par un si Elhaj
! Une demande appuyée et répétée qui a pour effet de me glacer, de me
mettre dans tous les états. Je ressens une soudaine brûlure aux joues, de
plus en plus intense. J’espère que Katia n’a rien entendu. C’est presque une
grossièreté que me lance l’ostrogoth. J’évite les yeux des stagiaires,
notamment ceux de Yasmin’. Moi haj, à mon âge ? Cette andouille me
donne beaucoup plus que ce que mes vertèbres supportent. Pourquoi me
vieillir ainsi, et prématurément me couronner haj ? C’est ce lourdaud de
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Momo. C’est peut-être sa revanche, qui sait ? Il me faut rapidement mettre
les points sur les i. Il ne s’agit pas de jouer au jouvenceau certainement
pas, mais tout de même, bon sang, pas haj ! Je suis fou de rage. Une rage
rentrée, nécessairement dissimulée. Il me faut sauver la face. Je n’entends
officiellement rien, prenant le risque qu’il continue de plus belle. Face à
Katia mes mots hésitent, s’embrouillent… Je perds pieds. Je ne peux plus
prêter l’oreille à l’une et à l’autre. Je m’excuse et sors. J’erre dans les
couloirs, puis à l’extérieur du centre. Cela dure cinq bonnes minutes. Le
cours reprend laborieusement. Je soutiens avec difficulté certains regards,
j’en évite d’autres. On se doute de quelque chose. Lui, a compris. Ne
récidive pas. Je ne vois dans la salle qu’une masse informe de corps
traversée de murmures incertains, qui s’étalent, gonflent se déplacent, puis
se rétrécissent. J’écris au tableau. Je tourne le dos aux stagiaires plus que je
ne leur fais face. Jusqu’à l’heure de la sortie que j’avance à trente. Ils ont
dû à peine s’interroger ou si peu. Ils sortent en se bousculant. « Bon weekend
monsieur, au revoir, bon week-end… » J’ai honte. J’ai omis les i et les
points.
Lundi 21 – 15 heures 20
Je présente à Katia le portable que j’ai acheté samedi : N. 6100,
recharge et puce comprises. C’est celui qu’elle a choisi. Elle dit qu’elle
m’apportera l’argent demain ou mercredi. Je la relance sur notre virée à
Paris. Elle aimerait bien y aller dit-elle, particulièrement en cette période,
« toute ma famille, mon cousin, mon frère, tous partiront bientôt au Maroc
en vacances. Personne pour me surveiller pendant deux mois. » Pour la
rassurer je lui dis qu’à Paris je lui trouverais une chambre d’hôtel alors que
j’irais chez des amis. Elle sourit.
– On cherchera un foyer comme celui où j’habite ?
– Si tu insistes.
– Et du travail ?
– Si tu insistes.
De nouveau, progressivement, je tente de la dissuader d’y aller
définitivement. Je lui peins un tableau dark de Paris. « Pour des vacances
c’est formidable mais pas pour y vivre, encore moins pour y vivre seule
lorsqu’on a vingt ans, c’est de la folie ! » Avant de la quitter je lui fais
renouveler son accord pour la soirée marocaine de demain.
Mardi 22
Avec le représentant de la Mission locale nous procédons au bilan final
de l’action de formation, en présence des jeunes. On les prend l’un après
l’autre. Katia est absente. Pourtant j’avais insisté pour qu’elle vienne
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motiver auprès du conseiller, son souhait de renouveler la formation
linguistique à Sénas dès septembre. Aussi à l’heure de la pause je l’appelle
avec l’intention de la savonner. Sa réponse prend la forme d’un long rire
accompagné de deux mots : « ji travaille ! » Je ne la crois pas. Elle rit
franchement et répète : « Ji travaille, bellah ji travaille ! ». Brusquement je
réalise qu’elle sera absente de nombreux jours. Je ne suis même pas
content pour elle. Je pense à la sortie que j’avais prévue pour ce soir et à
laquelle elle avait donné son accord même si c’est avec le bout des lèvres.
Elle tombe à l’eau. Nous aurions assisté à un concert des Gnawa de
Marrakech avec leurs grosses castagnettes métalliques, les fameux
Qarqabous. Un concert donné pendant le festival de Robion.
Cette frustration m’expédie au sud du sud, au fin fond du Maroc. Je
rêvais de revoir des Qrabgia. Il y a longtemps, j’ai eu l’honneur d’assister
à des fêtes au Maroc, au Nord et au Sud. J’en garde des souvenirs
indélébiles. Qarabaq, qarbaq, qarabaq, qarbaq comme un seul homme,
homme-orchestre. Je revois la nuée de a’bayates uniformément blanches
ou brunes sautillant et tapant depuis des heures contre le sol qui renvoie
d’infinis voiles de poussière ocre. La foule est compacte sous une chaleur
torride des mois d’été les plus sévères de Jamaa-el-Fna, de sidi-Hrazem ou
d’Essaouira. Qarabaq, qarbaq, qarabaq, qarbaq, une multitude de mains
libres accompagnent les rythmes imposés des tbals et du guembri du
maître. Qu’importe si les accords grincent. Cinq belles Berbères occupent
le premier demi-cercle. Cinq pour conjurer les sorts jetés par tous les
blaïssa ennemis des enfants de Bilal. Elles portent un bol immobile sur la
tête et se tortillent. Avec ses bras chacune forme un grand cercle devant
son visage. Leurs corps vibrent ne ratant pas une seule note. Qarabaq,
qarbaq, qarabaq, qarbaq, et la foule proche de la transe applaudie, danse et
psalmodie. De cette foule jaillissent par moments comme des étendards,
des youyous encensés qui revigorent les danseuses. Lorsque infailliblement
les ombres des hommes et de tout ce qui se dresse, s’allongeront
démesurément, lorsque le soleil rouge maître des cieux pâlira, emporté par
la douceur estivale du crépuscule et par la confusion des couleurs, lorsque
de la foule ne restera que quelques grappes éparses et hésitantes, alors la
rumeur paresseuse survolera les nuits dédiées au saint patron Bouderbala,
jusqu’au jour nouveau béni par lui.
Tant pis. Le plus dur est que le projet de monter ensemble quelques
jours à Paris en août tombe lui aussi à l’eau. Il me reste à espérer que les
Qrabgia reviendront.
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Mercredi
Katia dit que la journée de travail s’est bien passée, l’ambiance est
correcte. Elle précise qu’à la sortie du travail elle se fait accompagner
jusqu’au foyer. Le reste de nos échanges porte sur ses centres d’intérêts de
l’heure… Elle me demande de lui rendre un service, celui de récupérer un
sac chez Momo. « Il te donnera un objet pour moi, apporte-le moi demain
’afak. » J’avoue que l’idée ne m’emballe pas. Je ne saute pas de joie. Me
voilà facteur pensé-je. Elle ne fait pas d’allusion au paiement du portable
(120 euros tout de même), moi non plus. Elle n’a bien sûr pas eu le temps
d’aller à la poste retirer la somme due. Lorsque pour une raison que
j’ignore la communication s’interrompt – son portable fonctionne mal il
doit s’agir de l’ancien –, je ne la rappelle pas.
Jeudi 24 juillet,
Momo est un stagiaire qui a l’âge de Katia ou un peu plus – l’auteur du
stupide si El-haj – Elle l’aime bien. Tourtereau n’est pas un terme
approprié à leur rose et platonique relation. C’est un garçon timide. Il
crapahute tantôt à Lamanon tantôt à Fos, où il a maintenu de solides
attaches. Momo vante souvent la beauté de Fos et de ses environs
immédiats où il a grandi. Comme il ne sait comment aborder la question,
c’est moi qui l’encourage. A la pause je lui demande s’il n’a rien à donner
à Katia. Il ouvre une armoire d’où il extrait un sac à provisions qu’il me
tend. Son état (le sac en jute) témoigne qu’il a dû être médaillé de toutes
les croix de guerre. Rabougri, pâle, sale, défoncé (le sac en jute). A 18
heures me voilà à Sénas. Katia porte une magnifique chemisette rouge.
Autour du cou pendillent le porte-clefs en forme d’hippocampe jaune que
nous avons acheté ensemble au Cap d’Agde ainsi qu’un gros biberon. Je
lui dis : « mon gros bébé », comme aurait dit Fernando Pessoa à sa muse.
Pessoa… Je ne suis pas Pessoa et Yasmin’ n’est pas ma muse. Il m’arrive
parfois de ces flashs…
– Mon gros bébé.
Je porte à sa bouche le biberon suspendu. Elle grimace et se recule.
Trop tard.
– Tu sais qui me l’a offert ?
J’aurais mieux fait de me taire. C’est Momo pardi ! Ces temps-ci ce gars
colonise un peu trop l’espace.
– Ça tombe bien, tiens, voilà ce qu’il m’a remis pour toi ton Momo.
Katia n’ouvre pas le sac mais me dit ces mots d’urgence et cousus de fil
blanc comme elle seule sait raccommoder : « c’est toi qui m’a appelé il y a
quelques minutes ? » « Non ce n’est pas moi. » Je suis sûr que personne ne
l’a appelée. Ceci est un montage. « Si ce n’est pas toi, alors c’est mon
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père. » Elle ment évidemment. « Hier il m’a dit qu’il passerait. » Très bien.
C’est sa manière, sa marque, son style. Je ne la connais que trop bien, c’est
sa façon de me signifier qu’elle ne s’attardera pas au-delà de la réception
du cadeau de Momo. J’ai fait le facteur, c’est assez pour elle. Je lui
demande sans hausser le ton mais fraîchement, si elle a pensé au
remboursement du portable. Elle ne semble pas avoir compris ou entendu.
Je répète.
– Je ne l’utilise pas vraiment.
– Je te parle de son paiement.
– Ah… demain. Je te promets. Wallah demain.
Puis elle ouvre le paquet crade offert par Momo. Elle en sort une
peluche mais il y a d’autres choses. Son sourire est franc. Très beau.
– Bon, il faut que je m’en aille, ton père risque d’attendre.
Elle ne me retient pas l’ombre d’un instant. Il ne me reste qu’à prendre
la route et la poudre d’escampette avec.
Je suis à peine arrivé chez moi, m’apprêtant à pénétrer dans la salle de
bains lorsque le portable sonne.
– Tiyé où ?
– Chez moi pourquoi ?
– Je pensais que tu étais encore à Sénas, je t’aurais donné le paquet pour
le rendre à Momo. Tu peux venir demain ?
– Que se passe-t-il ?
– Il se fiche de moi. Il ne m’a pas envoyé l’appareil photo jetable qu’il
m’a promis.
– Je suis formateur, pas facteur tu le sais non ?
– Facteur ? mais…
– Excuse-moi je dois raccrocher.
Je prends mon bain, puis lui adresse ce mot : « Si tu as un besoin urgent
d’un appareil photo, je t’en achète demain un ou deux ou cinq… » Elle me
rappelle sur le champ. Elle est remontée. « Pourquoi tu m’écris cela ? »
Elle a compris. Ma moquerie à la lisière d’une jouissance froide n’était
qu’à peine dissimulée. Mais elle n’en était qu’indirectement la cible. C’est
à lui le morveux que j’en veux. Il joue sur des plates-bandes minées. Il me
concurrence sans en avoir les moyens le salopiot. Elle s’en débarrassera
bientôt.
Vendredi 25
J’emmène les stagiaires à la plage de Fos-sur-Mer. Une sortie en guise
de feu d’artifice pour clore une année bien ou moins bien remplie. En fin
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de journée j’invite Yasmin’ au restau « je te raconterais la journée à la
plage. » « Je ne peux pas aller au restaurant, j’ai un problème avec mon
cousin qui me suit partout ». Nous n’irons pas au restaurant. Mais comme
d’habitude Katia se contredit ; elle ne peut accepter mon invitation mais
me demande de venir à son foyer. Après le père c’est autour du cousin.
C’est probablement la même personne. Je mettrais ma main au feu comme
disent les djeuns, qu’il ne s’agit ni de cousin ni de père ni de fils. Ainsi
soit-il. La promesse non tenue de Momo lui est restée coincée au travers de
la gorge. J’accepte de la rejoindre au foyer et lui renouvelle mon désir de
lui acheter des jetables. C’est ce que je fais dans une grande surface, puis je
me rends chez elle. Dans la voiture elle me remet 120 euros, me remercie
en posant sa main sur ma joue, puis m’embrasse. Je lui prends la main et y
dépose ma bouche avec délicatesse. Elle en veut beaucoup à Momo. Ses
yeux luisent. Je relativise, tente de trouver une explication. Je lui dis que
Momo a juré avoir acheté deux appareils, il a peut-être été victime d’un
vol. La moue qui se dessine sur ses lèvres est explicite. Yasmin’ est
dubitative. Je m’en veux d’avoir pensé hier que le gamin jouait sur mes
plates-bandes. Je devrais plutôt l’envier, envier sa fraîcheur, son élégance
naturelle. Lui n’a besoin ni de dentier ni de crème protectrice. Je réussis
néanmoins par la convaincre de faire un effort. Elle saisit la pelote de fil ou
la perche par le bout et me demande bien sûr de lui prêter mon portable.
Katia cause durant trente-cinq minutes. Je dis bien qu’elle est restée
accrochée au téléphone durant trente-cinq minutes. Qu’est-ce qu’il m’a pris
d’insister ainsi pour dédouaner Momo et pour qu’elle l’appelle ? J’aurais
dû l’enfoncer. Je me bouche les oreilles pour éviter un remake de la gare
d’Orgon (Aji andi lechambra). Trente-cinq minutes ! Lorsqu’elle revient
en pointant sur moi son sourire venin je suis hors de moi. Elle aurait
probablement causé beaucoup plus si je n’ai eu l’idée de mettre à vrombir
sur place le moteur de ma voiture en appuyant de temps à autre fortement
sur l’accélérateur ! Le moteur et le pot d’échappement font un boucan
d’enfer. Elle revient donc toute souriante, ouvre la portière et s’apprête à
monter. Mes vociférations l’en dissuadent. « Va-t-en lui dis-je, va-t-en ! »
Ma voix porte de plus en plus. Elle reste figée à l’extérieur, stupéfaite. Elle
est courbée, le bras posé sur la portière grande ouverte. « Excuse-moi » Je
crie presque, étranglé par la jalousie. Mais face à ses yeux, face à son
visage, à ses paroles à peines audibles, je me refuse de reconnaître mon
mal. J’insiste plus sur le temps qu’elle a passé au téléphone que sur le
contenu de l’échange qui est le motif réel de ma rage. « C’est cher, tu le
sais très bien. Tu es irrespectueuse, voilà ce que tu es. » Et je crie. Et elle
répond. Elle ose répondre. « Ma tghawatch a’liya. » crie-t-elle. Et je
continue. « Tu ne me prêtes aucune considération alors que je fais tout
pour toi ! » « Excuse-moi wallah, smahliya » répète-t-elle « wallah el-adim
181
smahliya ». « Les communications ne sont pas gratuites ! c’est peut-être toi
qui vas payer les trente cinq minutes ya Rrabb, allez va-t-en ! » Elle tente
de claquer la portière. Je prends le sachet du supermarché resté à l’intérieur
et le lui tends. Elle le refuse : « Non, non ça fait rien. » « Si prends-les, je
te les ai achetés de bon coeur, prends-les et va-t-en ! Tu es méchante et pas
qu’avec moi. Tu es égoïste ! » Elle prend les appareils photos et s’en va
comme une chienne trempée, la tête posée sur son entre-seins, si j’ose, la
queue entre les pattes. Une chienne ! A vrai dire le coût de communication
n’a rien à voir avec mon courroux. Je suis jaloux de Momo avec lequel elle
est restée si longtemps à échanger des sucreries alors que, tel un imbécile,
j’attendais dans la voiture à écouter l’autre-là, cheb Mami, qui braillait
« eddouha aliya ! eddouha aliya ! »
Je rentre à la maison, soutenu par les implorations du chanteur « ils ont
enlevé ma bien aimée, ils me l’ont enlevée… je n’ai plus qu’à boire
l’amertume ! » Qu’ils aillent tous au diable. Je prends une douche, une
bière et supprime de la mémoire du portable les deux numéros de
téléphone de Katia : l’ancien et le nouveau. Out !


21- L'Amer Jasmin de Fès: 04 juin

Mercredi 4 juin
A 7 heures 45 Katia m’adresse deux messages pour me dire qu’elle est
bloquée à la gare à cause d’une grève des cheminots. Je l’appelle pour lui
proposer de passer la prendre. J’y suis à 8 heures 10. Katia me tend la main
avant même de monter, puis me demande en feignant de s’agacer : « enlive
citte cassitte khaïba, mi oun out, mi cheb Mami. » La miss démarre en
trombe. Mami, la formation, les stagiaires… Je lui dis que le blanc qu’elle
porte la moule comme un gant. Qu’il lui va comme celui de madame
Pervenche au garde à vous prête à sévir contre les contrevenants. Elle me
demande ce que pervenche signifie. Ma tentative alambiquée butte sur une
impasse. Je reprends pour lui dire « m’ra boulice ». Elle me demande alors
et à raison, pourquoi je complique de bon matin. Ma réponse est tactilement
raffinée. Délicatement je pose ma main sur sa joue. Je lui caresse le cou, le
menton, mais mademoiselle est bégueule. Nous sommes sur le point
d’arriver au centre. Une grimace à peine perceptible mais bien réelle se
forme sur ses lèvres. Elle dit : « ne me caresse pas devant tout le monde »
alors que nous sommes à cette heure-ci bien seuls dans la voiture et celle-ci
bien isolée dans le parking. C’est Katia qui a choisi ce parking-là car il se
trouve bien en retrait, à plus de 300 mètres du centre de formation. Katia
exagère. Elle le sait bien et je le lui dis, mais cela ne semble pas lui plaire.
Dans la salle de cours elle s’installe près d’un nouveau venu qu’elle
apostrophe en douceur « toi Chichène, toi mouslim ? » et la discussion est
lancée. Le jeune Tchétchène et Katia travaillent ou font mine de travailler,
utilisant le même ordinateur. Le jeune Asian surfe comme un as sur les
vagues de l’Internet. Katia use abondamment de son lot d’armes fatales :
dentition ivoire, sourire radical, regard révolver et mimiques
anesthésiantes. Ils rigolent si bien qu’ils en oublient l’infaillible trotteuse.
Ils sortent de salle en pressant le pas, les yeux dans les yeux. Va savoir ce
qui s’ourdit dans les deux têtes. Elle exagère. S’ils n’en restent pas à cette
proximité juvénile, je les blâmerai.
163
Il est des moments où l’on a envie d’être seul. Les discussions de
certains collègues, climatiques ou pédantes, ont pour effet de me barber au
plus haut point. Pourquoi bon sang de bon soir chez certains parmi nous
l’esprit est-il à ce point obnubilé par la passion de leur nombril qu’ils
omettent le plus brillant de leur cervelle ? et hacha li ma yestahelch. Je
préfère déjeuner au bar-restaurant du centre commercial. Je commande un
steak haché Panini et un verre de bière qui est aussitôt servi. Encore une
fois le comportement de Katia m’a heurté. Déjà hier soir au Mc Do avec le
Sri lankais (ou Hindou ou Turc…), ce matin en salle avec Asian et plus tôt
lorsque nous arrivions au parking. Comment a-t-elle osé me dire en
grimaçant, de ne pas la caresser devant tout le monde alors que nous étions
seuls dans la voiture ? Je ne la comprends pas, je suis impatient de lui
régler son compte. Je lui pianote ce message : « D’accord. Je ne te touche
plus. Ok. Ne me demande rien. Ne m’appelle pas. Tu es sortie de mon
coeur. Sbart bezzef. Ton regard sur le mec hier, m’a beaucoup choqué. » Je
pourrais aligner plusieurs lignes, des dizaines, mais je me contente de ces
mots, le portable ne supporterait pas. Lorsque je lui écris « tu es sortie de
mon coeur » je me mens autant que je lui mens. C’est la vérité.
Jeudi 5 juin
Katia a peut-être oublié ses frasques de mardi. Elle parle peu et
participe, quoique sans enthousiasme, au cours. Lorsque de temps à autre
nos regards se croisent, elle ne dissimule pas une certaine mélancolie dont
je ne sais si elle est feinte ou non. Elle ne semble pas trop apprécier que je
lui demande de lire. Son regard réprobateur et triste l’indique. Elle
sourcille un temps avant de se décider : « Dis avril hilas ! li stivants
recoum couma recoumaciront leur tra, leur trou hou zou… » Dès avril,
hélas ! les estivants recommencèrent leur transhumance. Des badauds
erraient devant toutes les grilles, des marcheurs dans tous les sentiers…
Le soir je reprends « Les journaliers » d’Isabelle. En page 155 elle
tranche dans ses hésitations : « Il serait temps de comprendre enfin que l’on
ne peut faire durer ce qui est fini, ni ressusciter ce qui est mort. Rien de ce
qui a été ne recommencera jamais. » J’ai la prescience d’un avenir incertain.
Samedi
Lorsque je branche le portable, la première de mes pensées s’envole
vers Yasmin’ dont pourtant j’ai décidé de m’éloigner. « Et si elle
appelle ? » Après le petit dèj’ et la toilette, je plonge de nouveau dans les
pérégrinations désertiques d’Isabelle qui aimait par-dessus tout
s’imprégner, jusqu’au plus profond de son âme, des identités algériennes.
Les récits de ses voyages sont aussi légers et sincères que les paroles d’un
164
enfant émerveillé par la découverte de la salinité de l’eau de mer. Je
parcours les lignes et paragraphes desquels pourtant je m’extrais
fréquemment malgré ma volonté. Je suis submergé, envahi, étouffé. Je suis
entièrement accaparé par celle que je viens de rejeter. J’allume le
téléviseur. Voilà un instrument dont la force hypnotique me perturbe.
Comme beaucoup. Il m’arrive de me trouver dans l’incapacité de saisir le
sens, d’expliquer la plus balourde des histoires de série B qui défile devant
mes yeux, pour la simple raison que je la vois sans la regarder comme on
peut entendre sans l’écouter un spécialiste économique s’époumoner à
monter ou démonter une analyse sur la crise financière ou à déconstruire
l’échafaudage complexe d’une multinationale domiciliée dans un paradis
fiscal. Utiliser l’appareil pour son fond sonore. Souvent les bruits de fond,
les images insensées qu’il nous donne à voir, nous sont aussi
incompréhensiblement utiles que d’ouvrir une fenêtre machinalement sans
regarder l’horizon, non pour prendre l’air mais comme ça, par habitude.
J’allume donc la télé sans réfléchir. Je consulte la presse sur le net, prends
un verre d’eau, range un torchon, tourne un peu : salle de bain, cuisine,
salon, télé. Je l’éteins. Je n’arrive pas à faire l’impasse sur son ombre.
L’ombre de Yasmin’. Je me décide d’aller faire les courses dans une
grande surface. Le samedi il y a foule. On y vient en famille ou seul. Ou en
couple. A elle le choix des marchandises, à lui la conduite du Caddie. On
se gave de toutes sortes de produits inutiles jusqu’à la douloureuse surprise
que nous tend la caissière presque avec tendresse. Encore deux Caddies et
c’est à moi. Je crois entendre l’employée aux caisses me murmurer entre
deux signaux sonores du lecteur de codes à barres « vous êtes soucieux ? »
Je lève les yeux vers elle en m’excusant mais la demoiselle est
profondément plongée dans ses rêveries de femme ou de caissière. Seuls
ses bras vont et viennent mécaniquement devant l’appareil enregistreur, de
gauche à droite et de droite à gauche comme les pas aériens d’un danseur
argentin non patenté. La mécanique de ses gestes est parfaitement huilée.
Pas un mot mais ses pensées doivent foisonner. Les interminables bips la
laissent en apparence indifférente, en apparence seulement car sa tête qui
en encaisse des milliers par jours a de quoi imploser ! (imaginons une
moyenne de 30 produits code-barrés par client c’est-à-dire 30 bips en 5
minutes. Imaginons ensuite une durée de travail de 7 heures seulement par
jour pour une caissière, cela ferait 84 clients soit 2520 bips ! il y a de quoi
rendre fou non ?) L’employée doit en entendre tout le temps et en tous
lieux des bips ! Sous l’abribus (en attendant le bus), Chez elle (en faisant la
vaisselle), le week-end (en mangeant de la dinde)… Je me retourne.
Personne ne semble m’avoir parlé. « 95 euros » dit-elle brusquement, en
pianotant, après l’enregistrement du dernier code à barres. « Vous avez la
carte de fidélité ? » Je paie et lui souhaite sans malice une bonne journée.
165
Dans l’habitacle de ma vieille voiture l’envoûteuse trompette de Miles
Davis tente de me charmer. Elle me transporte jusqu’à la Mer de Barents,
entre les éternels Svalbard et la Nouvelle-Zemble, traversée par des chaluts
tourmentés, blessés. (Je ne sais pourquoi je pense à la seconde même au
sublime et envoûtant roman de B. S. Johnson, Trawl – le chalut – à relire
absolument). J’atteins le bout de Cavaillon. Je sors par le sud, à hauteur de
l’hippodrome, traverse la Durance. Départementale D31. Je suis presque
arrivé. Je range les provisions et prépare une pizza, « l’oranaise pour quatre
personnes », pour moi tout seul : olives, poivrons, merguez…
En fin d’après-midi je descends à Marseille voir mon ami Rian qui me
propose d’aller chez son beauf Dalla à Port de Bouc. Une heure après nous
nous retrouvons tous les trois au bord de la bleue sous un soleil encore
agressif. La crique abrite peu de monde. Dalla, Rian et moi nous nous
connaissons depuis la nuit des temps comme on dit dans certaines
nouvelles. Tous trois, avons grandi à Gambetta. C’était un quartier
populaire au temps des Français, aujourd’hui c’est un arrondissement
recherché. Il se situe à l’est d’Oran. Il me semble l’avoir écrit. La semaine
dernière, un de mes stagiaires, Asian le Tchétchène, m’avait déclaré : « les
Russes disent овторение-МатЬ Учения, la répétition est mère de la
mémoire. » Je lui ai répondu que personnellement sur ce point j’approuve
totalement… J’ai perdu le fil de mes idées. Je ne sais plus ce que je voulais
écrire. Je ne trouve pas de lien entre le proverbe russe, le Tchétchène et
mes amis. J’ai bien perdu le fil. Mes amis. Je suis content de les retrouver
mais je ne ressens plus les grands élans d’autrefois (comme eux, les leurs
probablement). Ces élans qui me soulevaient. Ces élans qui nous
poussaient dans le dos, les uns vers les autres. Aujourd’hui on se retrouve
un peu par obligation ou par dette à l’égard de ce passé si lointain qui a
creusé des sillons dans nos coeurs, un peu par habitude aussi. Jadis lorsque
nous demeurions quelques jours sans nous voir, nous ressentions le besoin
de nous rencontrer en dénichant un quelconque prétexte qui prenait la
forme d’un anniversaire, d’un événement à venir, d’une telle ou telle fête,
officielle ou non. Aujourd’hui c’est différent. Tout le temps qu’on reste
ensemble mon esprit ne cesse de naviguer entre ces amis chers et l’autre.
J’écoute Dalla et Rian mais je suis aussi avec Katia. C’est Rian qui me
secoue le premier : « oh ça va Razi ? » Lui qui est au courant de tout,
s’inquiète ironiquement. Je rentre tard, directement à Orgon, enivré de mer,
de rochers et de souvenirs anciens et récents. Dalla a insisté pour
raccompagner Rian à Marseille.
166
8 juin
Je me réveille à 9h30. La paupière droite est enflée. L’oeil est au tiers
fermé malgré lui. Poché. Les coupables sont probablement des moustiques.
A la tombée du jour ils rappliquent de partout et par milliers vers les bords
de la Méditerranée. Les maringoins de Port de Bouc ont salué bien bas
notre amour pour les lieux. La tête est aussi lourde qu’un sac de billes
rouge grenat et vermeil. Je pense aux stagiaires. Que vont-ils penser ou
dire ? La paire de lunettes que je porte ne me sera pas de grande utilité, de
grand secours.
Lundi
R. A. S. Calme et chaude journée. Je suis entièrement plongé dans les
tribulations de la Russe dans le sud oranais. On a dit d’Isabelle qu’elle était
Suisse, Française, apatride… : « un souffle chaud se leva vers l’ouest, un
souffle de fièvre et d’angoisse… Mon esprit quitta mon corps et s’envola
de nouveau vers les jardins enchantés et les grands bassins bleuâtres du
paradis des eaux. » Je reviens à la réalité qui est la mienne en ce 9 juin à 21
heures 30. Je suis affalé dans mon fauteuil. A deux mètres cinquante Alain
Delon est un professeur des lycées troublé par l’une de ses élèves. Je me
régale, affalé dans mon fauteuil. Ah Lea Massari, quel plaisir ! Katia est
loin de mes pensées.
Mardi 10
Comme hier, très chaude journée. R. A. S. Katia m’a quitté. Elle est loin
de mes préoccupations. La boursouflure de mon oeil n’a pas fait jaser les
stagiaires. Je me repose d’eux et du centre. Et Katia s’en est allée, loin de
mes pensées.
Mercredi
Katia est absente aujourd’hui, elle l’a été hier aussi. Elle a peut-être
commencé à travailler. A moins que, comme elle le fit au mois de mai,
veillant tard le soir, elle n’ait pu se réveiller. Son absence est peut-être due
aux grèves de la SNCF. A moins qu’elle ne soit restée chez sa cousine qui
habite aussi dans un foyer à Marseille ? Mardi 3 je l’ai entendue s’inviter
discrètement chez elle. Donc pas de signe de vie depuis vendredi. Jusqu’à
18 heures 15 lorsque l’écran de mon portable indique « FJT Sénas ». Je
réponds mais la communication s’interrompt. A-t-elle raccroché ? Nous
verrons. Je ne parlerais de ce coup de fil que si elle-même en parle. Cet
appel me fait du bien. Elle a certainement profité de la gentillesse des
employés du foyer qui tous sans exception l’adorent, pour leur demander
de composer mon numéro à partir de leur combiné.
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21 h 15 : Katia rappelle pour s’excuser de son absence. « Ni mi pas
absente sitepli ci à couse la griv’ Dimaine ji viène ». Elle ajoute
« j’issaiyi. »
Vendredi 13 juin
Katia arrive en cours à 9h45 en maugréant, « hier j’ai payé deux euros
et aujourd’hui encore ». Elle possède une carte d’abonnement à la SNCF
(Sénas-Orgon et retour) mais elle a pris le car. Elle se rend compte que je
ne m’intéresse pas plus à elle qu’aux autres stagiaires. Je veux dire que les
autres stagiaires m’intéressent également. Je veux dire sans malentendu
que je prête également attention au travail de chacun des stagiaires, elle
comprise. Je vois à son oeil inquiet qu’elle s’interroge. Elle lance des
regards appuyés, des regards durs notamment à l’encontre d’une nouvelle
et ravissante jeune qui ne lui prête guère attention. Une Malgache qui porte
ce doux prénom de Fanja et qui me sollicite souvent. Que va-t-elle
chercher la Katia ? Pardi serait-elle jalouse ?
Demain Concorde effectuera son véritable dernier vol, son dernier tour
de piste. Escorté par deux mirages le supersonique s’en ira ensuite finir sa
vie dans un musée. En affirmant le trente mai : « aujourd’hui et demain le
Concorde effectue son dernier voyage » le commentateur s’était mis les
cinq doigts dans le noir de ses yeux et a menti à la communauté des
téléphages.
Mardi 17
J’ai passé la journée d’hier à Marseille. J’avais prévu d’assister à la
conférence qu’a donnée mon amie Malika M. à l’auditorium de la FNAC.
Malika est une femme connue et très respectée au bled. Les militaires la
trucideraient s’ils avaient la certitude que la FIDH et l’ONU baisseraient la
garde. Malika soupçonne des agents de la police paramilitaire d’être
responsables de l’assassinat en 1998 de sa cousine, Anissa M., une artiste
populaire, opposante radicale au pouvoir du DRS (c’est la Securitat
algérienne) et aux islamistes. Depuis, Malika livre ses convictions de ville
en ville inlassablement, « jusqu’à ce qu’éclatent vérité et justice » clame-telle
depuis l’assassinat de sa cousine. Elle récuse les tentatives de
manipulation par certains politiciens pour qui, depuis le premier jour, « il
ne fait pas l’ombre d’un doute, les auteurs de l’assassinat d’Anissa sont des
éléments du terroriste intégriste Hattab Chenoui ». Hélas, je n’ai pu assister
à son intervention. Vers 17 heures, trop fatigué et assommé par la chaleur,
il faisait plus de trente degrés, je suis rentré. Je n’avais plus le courage de
patienter plus. Je n’ai donc pas rencontré mon amie, dommage. Dans sa
conférence elle a dû fustiger le pouvoir autoritaire algérien. Je connais bien
168
ses arguments, ils sont aussi les miens. Je n’ai malheureusement pas pu
assister à sa rencontre. J’étais assommé par la chaleur. Je n’ai pas eu le
courage de patienter.
Ce matin à huit heures cinq j’arrive à la gare routière pour prendre le
car. J’ai abandonné la voiture à ses caprices imprévisibles. Katia est là.
Elle est arrivée de Sénas par le train de sept heures quarante-cinq. Je lui
souris et tends la main. Elle ne semble pas surprise de me voir à la station.
Elle dit « ça va » en baissant les yeux. Son sourire est sincère et
chaleureux. Elle est en froid avec ses copines qui, arrivées par le bus,
préfèrent rester à l’écart. Habituellement elles sont ensemble. Dans le car
aucune stagiaire ne s’assoit à ses côtés. Je ne l’ai jamais vue aussi seule. Je
pense connaître le différend qui les oppose mais il n’a pas sa place ici.
A dix heures trente pendant la pause, elle me rend le livre que je lui
avais prêté il y a quelques semaines ; « Trois poètes oranais » de Cheikh
Hamza Boubekeur. Elle me remercie mais ne souffle mot du contenu,
alors je ne lui pose pas de question sur l’intérêt qu’elle y a porté ou non.
Par contre elle me tend une lettre dont elle me demande de lui expliquer
la teneur. C’est un courrier de son avocate d’Aix qui lui signifie que le
divorce est acquis. « Ça y est je suis divorcée ? » Dans sa voix, surprise
et indifférence s’entremêlent. « Oui, depuis mai, c’est officiel, tu dois
signer une copie de cette lettre et la renvoyer à ton avocate. Ton ex fera la
même chose à Paris ». Elle n’est ni contente ni bilieuse. Une série de
chiffres posée sur le document l’intrigue. « C’est quoi ? » « la date de
naissance de ton ex ». Par curiosité ou par simple envie de discuter elle
demande l’âge qu’il a aujourd’hui. Je dis « 27 ans, il est jeune ! » Elle
sourit en haussant les épaules. Lorsque je me rends compte qu’elle peut
me poser la même question, un frisson parcours mon dos de bas en haut
jusqu’à la base des oreilles que j’imagine et ressens écarlates. En vérité
mon âge elle s’en soucie comme de sa première lubie. Ce qu’elle me
demande c’est de téléphoner à Verdier pour s’enquérir des possibilités
d’embauche, ce que je refuse poliment. Je lui dis qu’elle peut le faire
d’elle-même. Katia ne s’agace pas de ma réaction. Elle me remercie et,
peut-être pour relancer la conversation, ajoute : « demain je ne viens pas,
je vais faire le marché ».
Jeudi 19
Katia s’est absentée hier ainsi que ce matin. Lorsqu’elle entre en salle à
treize heures trente elle me lance : « Bonjour messiou ! ci la griv’…. ».
Souvent devant les stagiaires, notamment lorsque nos relations sont
ombragées, elle m’expédie des « monsieur » à la pelle. Lorsque
j’interromps le cours pour la pause de quinze heures trente, elle attend que
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tous les stagiaires soient sortis et vient s’asseoir sur ma table. Le sourire
pendu à la bouche illumine un peu plus ses yeux rieurs. Elle balance ses
pieds dans le vide comme le balancier d’une mécanique d’horlogerie bien
huilée, sans répit. Je lui dis ma déception.
– J’ai pensé un moment que tu avais trouvé un emploi, mais non, tu
t’absentes comme ça, sans raison.
– Ci la griv’, la griv’, la griv’…
– La grève la grève, tu dors oui !
Je suis sévère mais préfère lui dire ce que je pense. « Comment veux-tu
trouver du travail en te levant à dix heures ? Se coucher tard n’est pas un
problème, mais le matin il faut assumer, il faut se lever tôt. Le monde
appartient à ceux qui se lèvent tôt dit l’adage, mais toi tu dors ! »
– Ci pas ma foute si y a pas li travail.
– Tu manges et tu dors voilà la vérité. Pourquoi tu ne bouscules pas
ceux qui t’ont promis de faire quelque chose, pourquoi tu ne bouscules pas
les stagiaires qui ont trouvé un emploi, ils pourraient t’aider !
Son regard s’assombrit. Elle me fixe longuement. Des éclats de lumière
vive jaillissent de ses yeux au bord des larmes. Elle serre les jambes qu’elle
maintient immobiles.
– Tu ne veux pas que je vienne en formation.
Je ne relève pas. Elle saute de table et s’en va rejoindre les autres
stagiaires en pause. Elle sait qu’elle dit des sottises. A dix-sept heures elle
quitte la salle sans dire un mot, sans même me jeter un regard, un simple
regard.
Vendredi 20
C’est veille de vacances pour les stagiaires ; une semaine pleine. Katia
est en forme. Elle sifflote, s’amuse, me taquine, m’interpelle « eh ya Si-
Razi… » A seize heures quarante-cinq alors que tous les stagiaires libérés
se hâtent de disparaître, je l’appelle pour lui dire discrètement : « Je passe
l’éponge sur tes absences mais n’exagère plus. » « Merci boucoup. » Elle
sort de la salle à reculons en portant les doigts contre sa bouche, puis elle
me tend les paumes jointes de ses mains en soufflant dessus avec douceur
pour faire glisser vers moi la flopée de baisers ou de pétales de jasmin
déposés par ses lèvres. Comme fait une amoureuse qui se sépare
provisoirement de son compagnon, le soir venu. Comme fait une
adolescente figée sur le quai d’une gare à son papa immobile derrière la
vitre d’un wagon de chemin de fer qui se met en branle.
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Mercredi 25 juin.
J’ai pris trois jours de repos. Aujourd’hui, demain et vendredi.
L’horoscope de France bleu est sibyllin ce matin : « Je parie que vous en
entendez des vertes et des pas mûres ces temps-ci, mais vous êtes à l’abri
du vent. » Allez comprendre. Le commentaire sur les Cancer a le mérite
d’être limpide : « Quelle mine vous avez ! un visage clair, les yeux
pétillants et francs, l’allure sexy. Une bonne étoile brille pour vous ! »
Comme promis je dépose sur le compte postal de Katia de quoi lui
permettre de faire ses courses, puis je fais un tour au marché hebdo avec le
souhait de ne pas la croiser. J’aime beaucoup le marché de Sénas. On y
trouve de tout : des vêtements aux fruits et légumes, des casseroles, aux
produits paysans jusqu’aux meubles, fleurs etc. Comme c’est l’été le
marché croît considérablement. Il secrète des excroissances de toutes
sortes : des étals entiers de bibelots, de plantes, de brocante… occupent
tout le long des principales artères de la ville y compris le bout de nationale
qui la traverse. Cela crée un sacré boucan et des embouteillages comme
aux heures de pointe dans une agglomération plus importante. Je suis
persuadé qu’elle est là, mais je n’ai pas envie de la rencontrer. Je cherche
un portefeuille, une sacoche ou un fourre-tout. J’ai sillonné inutilement les
marchés d’Orgon et de Cavaillon. La crainte que j’ai de la croiser rencontre
sa justification au détour d’une allée. Cela fait à peine cinq minutes que je
suis arrivé lorsque Katia se plante à moins de dix mètres, là devant moi
droite comme un I majuscule d’imprimerie. Ses yeux sont fixés sur les
étals heureusement. Elle est immobile. Ne me voit pas. Elle semble
soucieuse, comme à son habitude lorsqu’elle est seule. Je fais aussitôt
demi-tour, hâte le pas et en moins de mouvements qu’il n’en faut, je suis
hors de sa portée, hors de son regard, hors du marché. Je m’engouffre dans
le bar le plus proche. Tant pis pour le portefeuille.