Mercredi 7 mai
Tôt ce matin je téléphone au directeur de Leader Price pour fixer un
rendez-vous dans la journée. A onze heures je récupère la voiture et me
dirige vers la grande surface. Katia ne supporte pas le stage qu’elle y
effectue. Elle m’a demandé de faire un ramdam conséquent. Elle est
écoeurée : « y a trop de chefs, trop de travail ». C’est une dame qui
m’accueille. Une jeune femme dynamique comme il se doit. Une vraie
chef. Elle le montre en adressant une observation à une employée, un
reproche à une autre, un savon à une troisième. Elle me reçoit entre deux
courants d’air et trois rayons d’alimentation, un téléphone plaqué contre la
joue. Le travail c’est la santé. Papillon et grandes lunettes à la Mouskouri
(Je me souviens, Le tournesol…). Je tente de mettre les choses au clair
mais la nana semble avoir beaucoup de travail alors ma foi, mes questions
sur le stage de Katia, ce n’est pas ce qu’elle apprécie le plus.
« Nos stagiaires madame sont en apprentissage linguistique vous savez… »
La responsable avance à travers les rayons semblant rechercher je ne sais
quoi, « en entreprise ils appréhendent les rudiments d’un métier… » Elle
avance, paraît nourrir une idée fixe. Je la marque aux chevilles « on ne peut
les percevoir comme des salariés… » Elle ne semble pas entendre ce que je
lui dis, ou n’est pas intéressée. Elle accélère la cadence. « Ils sont en
apprentissage !… » Elle s’arrête brusquement devant un rayon qu’elle
dénude de ses quatre yeux. Son idée fixe prend forme. Elle saisit l’objet de
sa majeure préoccupation, puis crie dans son portable « c’est bien ce qu’il
me semblait : 7,33 ! » Sa quête assouvie, elle me regarde comme si elle
scrutait un ovni tombé à ses pieds. Quoi que je dise ou fasse, cela ne
servirait à rien. A quoi bon continuer. Je me demande si je n’exagère tout
de même pas, car Katia est ici pour travailler aussi, autrement en aucun cas
ces grandes surfaces ne prendraient de stagiaires pour nos beaux yeux ou
nos belles conventions de stage. Je me dis cela, mais le problème est que
madame la supérieure me toise de haut, des cheveux gris (disons blancs)
aux mocassins poivre. Mon ramdam a fait pschitt. Quel métier !
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Katia finit sa matinée à douze heures trente. Elle m’a vu presser le pas
derrière la dame mais n’a rien entendu ou compris de ce que je braillais. Je
lui explique et lui demande de prendre son mal en patience. Li sbar nel.
Ensemble nous allons au Quick déposer son CV accompagné d’une
lettre de motivation que préalablement je lui prépare et qu’elle recopie.
Chez Quick tout le monde est speed, tout le monde est dépassé : les
salariés sont surchargés de travail, les clients d’impatience. Ceux qui ont
pris place autour des tables croulent sous des paquets de toutes sortes. Une
des caissières, tout de jaune vêtue, nous renvoie vers une jeune fille
habillée d’une chemise et d’un pantalon rouges. « Revenez demain à dixhuit
heures, nous serons ouverts et ce sera plus calme, vous verrez alors
avec la grande responsable ». Nous reviendrons madame, mais en attendant
nous nous offrons deux salades mixtes : maïs du Siam, carottes du Torac,
concombres à l’origine indéterminée et croûtons au goût de fromage d’ici,
plus deux boissons sucrées de chez Picsou. Nous nous installons sur la
terrasse pour les apprécier. Il fait très beau et Katia en oublie son stage.
Comme hier elle se met à épingler ma 505, je lui rétorque que ce modèle
fut il y a quelques années une référence. Elle dit : « il y fait trop chaud, elle
est vieille, jette-la… » Elle persiste, « jette-la ». « Tu connais la
Mercedes ? alors la Peugeot 505 c’est la Mercedes française ! » Et toc, le
mot Mercedes lui a cloué le bec. Elle me regarde droit dans les yeux. Une
forte envie de me répondre se dessine dans les siens, sur sa bouche aussi.
Ses lèvres hésitent et m’entraînent avec elles dans leurs trémulations. Son
grain de beauté frétille. Elle reste muette, elle se retient, elle sait. Katia
pense à son cousin qui en possède une. Une Mercedes pourrie, oui toute
pourrie. Elle hésite encore, puis lâche « On allé ? » Voilà où la mène son
persiflage : à l’impasse. Je la reconduis chez Leader Price alors que nous
souhaitions l’inconnu. La virée sur Montpellier ou Nîmes prévue pour
après-demain est improbable, car dit-elle « ils me font travailler vendredi et
samedi, mais la semaine suivante ce sera possible ». Je ne dis rien. Je
m’efforce de la croire. Elle ajoute : « ti m’appil dimaine ? ». Elle n’a pas
dit un seul mot du texto que je lui ai adressé hier. Oublié. C’est dire tout
l’intérêt qu’elle porte à ce que je fais (pour elle).
Jeudi 23 heures 30
Katia a veillé « jisqu’à minouit idmi coum ça ». Evidemment elle s’est
réveillée à quinze heures trente ! A dix-sept heures trente elle s’est pointée
tout épuisée d’avoir si longtemps ronflé. Elle avait faim mais a préféré
manger après le rendez-vous. Sa longue chevelure qu’elle avait fait friser
au fer auréolait son visage opalin. Je lui caressais la joue, le menton, puis
le dos sur lequel tombait sa belle crinière black. Anesthésiée qu’elle était
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par son long sommeil, elle me laissait faire en souriant comme une poupée
japonaise lorsqu’on lui caresse le nombril. Machinalement. Comme
convenu je l’ai emmenée chez Quick. Elle a présenté sa lettre de
motivation et son CV à la manager (costume bleu). Hier c’est une jeune
chef d’équipe (costume rouge) qui nous avait accueillis. L’organigramme
de l’établissement semble privilégier dans l’ordre hiérarchique le bleu au
détriment du rouge et celui-ci au détriment du jaune. La manager a trouvé
que Katia ne souriait pas. Je ne me suis pas autorisé à lui causer roupillon
et dommages collatéraux, mais je me suis permis de lui répondre que chez
Katia le sourire est une seconde nature. Katia avait du mal à prendre pied
dans la réalité. Elle se demandait ce que je racontais. Je lui ai fait un clin
d’oeil, elle qui était restée jusque-là en retrait, et comme par magie, comme
si elle lut dans mon clin d’oeil ce que j’attendais d’elle, elle se mit à étirer
ses lèvres le plus naturellement du monde éclaboussant ainsi la salariée,
quelques clients et les meubles alentours. « Je vous contacterai pour un
entretien approfondi » a répondu la manager, aguichée par la prestation de
Katia.
Sur le chemin du retour au foyer, je lui ai proposé d’aller manger.
Refus. « Non une autre fois on ira nous promener. » Désordre interne et
agitation comme dans une bulle hargneuse de bande dessinée. Marteaux,
spirales, points d’interrogations et cafouchous, m’ont envahi. Se calmer. Je
n’ai rien dit. J’ai compté jusqu’à cinq et respiré un bon coup. Katia qui m’a
bien entendu, m’a demandé ce qu’il m’arrivait. Elle feint
l’incompréhension. C’est terrible ça, je lui ai proposé de manger elle m’a
répondu promenade. Je suis rentré, épuisé. J’ai pris un bain très chaud qui
m’a détendu presque autant que les kiyass de hammams. Je me suis laissé
tomber sur le canapé châtaigne, engoncé dan mon peignoir bleu 100 %
coton, une Carlsberg strong et deux bols gris d’amuse-gueule dans les
mains. Plus tard j’ai allumé la télé et avalé dans le désordre un
documentaire, un reportage sportif, une salade niçoise et ses douze olives
grecques, les pieds confortablement posés sur la table basse. Puis aussi les
informations de vingt heures suivies du film du jeudi soir.
Katia doit se rendre chez le dentiste à Cavaillon le lundi 12 à dix heures.
Le rendez-vous qu’elle a pris au centre dentaire de Sénas est trop éloigné :
17 juin ! Je suis sensé l’accompagner. Je me promets de ne pas l’appeler.
Elle téléphonera si elle le souhaite – pour ses affaires elle sait trouver les
unités nécessaires pour appeler – Lorsqu’elle se décidera je lui poserai la
question qui me paraît la plus importante du moment : « Peux-tu me
donner une date pour notre sortie promise ? » Si elle tente de bifurquer,
d’éviter de répondre, je me promets d’y revenir, jusqu’à ce qu’elle
positionne son curseur sur la bascule. « Donne-moi une date ferme ». Je
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suis sûr qu’elle appellera lundi matin. Je tiendrai jusqu’à lundi. Il est
bientôt minuit, je vais m’allonger.
Lundi
Mon horoscope est catégorique : « soyez tenace. Plusieurs fenêtres
s’ouvrent devant vous. Choisissez la bonne avec l’aide de votre intuition. »
Yasmin’ n’a pas appelé. Il me faut être tenace et touiller avec ferveur dans
mon intuition pour y dissoudre les murs d’impasses élevés par Katia. Pour
échapper aux interminables plages de pub d’avant huit heures trente sur la
plupart des stations de radio, j’introduis une cassette de Cheb El-Habiri
dans l’autoradio de la voiture (une copie que j’ai faite de l’originale que
m’a prêtée Yasmin’) : « Wetlaqina / Ou ken elli ken / Kounti dgouli / Ghiri
ma ken… » Mon poing posé sur le levier de vitesse est prêt à bondir sur le
portable inerte s’il se décidait à vrombir. Il est posé à une poignée de
centimètres, sur le siège passager. J’attends le premier frémissement, et
tant pis si flic il y a, si PV il y a pour cause de conduite en flagrant délit de
communication. Par moments il me semble entendre les prémices d’une
sonnerie, un murmure sourd et continu, un ronflement, comme un
minuscule vrombissement, un léger bourdonnement à hauteur d’insecte
belliqueux. Il est là. C’est un léger, un minuscule, un à peine perceptible
Zzzzzzz qui traverse l’habitacle mais sans s’arrêter hélas. Aussitôt déclaré,
aussitôt disparu. Je palpe l’appareil, il reste muet. Il n’y aura rien. Ce ne
sont que les effets d’une bande émettrice qui ont traversé l’habitacle sans
autorisation. Ce n’est pas ce que j’attends.
J’arrive à Sud Fo. Les stagiaires turbinent en entreprise. J’essaie de
m’occuper mais il est des périodes ou des moments, où il est difficile de
trouver une occupation. A midi trente je cours à la cantine du lycée avaler
le principal plat proposé : un gratin de poireaux Parmentier, des tomates à
la mozzarella et une gaufre à la confiture. Après le déjeuner je file au
centre commercial, acheter un parfum pour Yasmin’. Je le lui avais promis
l’autre mardi à Marseille. Une promesse conditionnée. Elle avait jeté son
dévolu sur Miracle. C’est ce que je lui prends. « Si tu es gentille avec
moi » avais-je ajouté à la promesse. « Mais je suis gentille avec toi, non ? »
Elle le voulait pour son anniversaire ou même avant. Je pense à la fleuriste
des allées Craponne, pour me sortir d’affaires je lui avais dit que j’achetais
le bouquet de fleurs à Katia pour ses vingt ans. A un trimestre près, j’étais
dans le vrai. Je repars avec le coffret. « 57 € s’il vous plaît » me dit la
caissière. Je ne sais pour quelles raisons elle répète en articulant : « Cinquan-
te-sept-euros ». Je me réconforte en énumérant toutes les qualités du
contenu et du contenant, packaging et couleurs compris. « Ne l’emballez
pas s’il vous plaît, j’ai un mot à glisser plus tard. » La caissière me remet le
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papier-cadeau et le bolduc rose tétine. 57 € ce n’est tout de même pas
donné. Certes, mais un Miracle ça se mérite !
Sud Formation, il est quinze heures. J’introduis le sac dans mon casier
personnel et referme le cadenas. Katia n’a toujours pas appelé. Elle a
oublié. Non pas de m’appeler pour le plaisir d’entendre les murmures de
ma séduisante voix (ça je lui fais confiance, elle n’en a rien à faire), non,
Katia a oublié qu’elle a rendez-vous aujourd’hui chez le dentiste à
Cavaillon. Je ne pourrai donc pas lui poser mon ultimatum si
minutieusement réfléchi. Elle m’aurait dit « tu viens me chercher, pour
m’emmener chez le dentiste ? » je lui aurais répondu par une autre
question, « tu proposes quelle date pour notre sortie ? »
Mon portable se met à sonner alors que je suis en train de préparer une
autre fantaisie, une autre entrée en matière. Si, c’est le mien. Je soupire
d’un plaisir intime, enfin pense-je, elle se décide contrariant mes
élucubrations. La voix au loin, grave et naturellement prétentieuse dès les
premières syllabes, ne correspond pas du tout à celle de la gazelle. La voix
est celle de Daoud qui m’appelle d’Avignon. Son amie et lui sont revenus
d’un court séjour en Algérie. Il me propose de nous retrouver à Sénas vers
18 heures. Katia n’appellera pas. Elle a oublié. Non pas de m’appeler pour
le plaisir de m’entendre, non, Katia a oublié qu’elle a rendez-vous à
Cavaillon chez le dentiste.
Le O’Novelty est spacieux et peu fréquenté à cette heure de la journée
agonisante. Il s’égayera avec l’arrivée des habitués, dont quelques piliers
de comptoirs. « On est bien ici » me dit mon ami qui m’attendait (c’est
rare). Il profite d’un fait divers quelconque pour aussitôt brancher sa
symphonie régionaliste. Sans aucun scrupule il fait voguer son piteux piton
d’Aït Oufella entre éternité et Nirvana. A la troisième Carlsberg le petit est
réincarné en fougueuse Kahina de zinc. Je le laisse jaboter. La trotteuse
crapahute comme elle peut. Je la soupçonne la pauvre de souffrir en silence
du discours belliqueux. Elle n’est pas seule. Je voudrais bien lui donner un
coup de main ou un coup tout court, pour qu’elle active son cycle. Je
voudrais bien. Je voudrais bien écouter David attentivement, mais il fait
tout pour m’en dissuader. Je hoche la tête dans le sens qu’il attend pour
qu’il se taise. Il a enveloppé sa logorrhée dans sa propre responsabilité.
Elle lui fait rebrousser chemin jusqu’à son point de départ. « On est bien
ici » dit-il en ajoutant des banalités de circonstances, en déposant les
armes. La vérité est que mon esprit vadrouille. Je guette la peu probable
apparition de Yasmin’, on ne sait jamais. Ordinairement elle sort à dixneuf
heures (elle est en stage en entreprise). Le temps qu’elle arrive il faut
bien compter dix minutes en bus sans compter celui des embouteillages, ou
trente à pied. Il est dix-neuf heures dix. Pour rejoindre le foyer qui se
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trouve à deux cents mètres en oblique ou à vol d’oiseau, il lui faudra
nécessairement passer devant ce bar. David tente vainement de répandre
son prosélytisme gris sur ses douars agrippés au flanc de Yemma Gouraya
qui n’en ont point besoin. Je répète après lui et cela me convient
parfaitement : « On est bien ici ». Il me regarde, l’air dubitatif. Il fait la
moue. David a entre temps changé d’avis et Katia n’est pas passée. Lui estil
arrivé quelque chose ? Elle s’est peut-être absentée du stage ? Je tiendrai.
Je ne veux rien dire à David. Pas maintenant, même si je suis à deux doigts
de craquer, car je le connais, il me ridiculiserait. Nous abordons toutes
sortes de sujets après celui du bled et sa débandade : financement des
retraites, les suites de l’agression US contre l’Irak, les reportages qu’il
envisage de réaliser prochainement au Liban… Parce qu’il est journaliste
le pauvre sire, comme je le fus aussi, mais lui il persévère. Nous nous
séparons sur le parking à 21 h 45. J’arrive devant ma voiture. Mon esprit
est aussi brouillé par le moût que le sont deux oeufs dans un bol, dépouillés
de leur enveloppe, sous les assauts tournoyant d’une fourchette
impitoyable. Je suis assez éméché, les danoises étaient hard. Coincé entre
le pare-brise et l’essuie-glace gauche, un bout de papier bruisse. Une brise
de terre le fait frémir. Tiens me dis-je, Yasmin’ m’a écrit ! Mon coeur se
met à tanguer. M’a-t-elle glissé un mot doux ? J’adore Yasmin’. Qu’a-telle
bien pu m’écrire, elle qui a toutes les peines à aligner deux phrases ?
peut-être simplement « boussoir » ou « koukou » ou bien encore
« bisou. » Je m’en veux de ne pas l’avoir vue passer, encerclé que j’étais
par les balivernes et autres sornettes de David. Et elle, m’a-t-elle vu ? Le
papier est de couleur bleu-nuit à moins qu’il ne soit pervenche. Je
l’examine, le retourne et lis, « Yasmin’ est de retour… » Comment cela ?
Je m’y reprends à deux fois et me résous à un inacceptable « Sylvianne est
de retour. » Je relis encore, cette fois il n’y a pas de doute « Sylvianne est
de retour dans votre région ! Voyance directe et clairvoyante. Elle vous
recevra sur RDV à Sénas. Réservations au 06. 65. 16. XX. XX. – Ne pas
jeter sur la voie publique. » Evidemment. Comment ai-je pu penser un
instant, même avec un coup dans le pif, qu’il peut venir à l’esprit de Katia
de m’écrire quoi que ce soit, elle qui ne pense qu’à elle, moi-moi-moi ? Et
pourquoi passerait-elle par cet emplacement précis de ce grand parking-ci ?
Absurde. Moteur. Cheb El-Habiri hurle : Je t’ai aidée mon grand amour /
Ô mon Dieu qu’ai-je fait de mal / Tu m’as martyrisé, /Tu as blessé mon
coeur ! Je reprends avec lui, moins bien que lui, mais aussi convaincu :
« Wetlaqina Ou ken elli ken… » Rewind et re-rewind.
Mardi 13 mai
Sud Fo. Je m’ennuie de Yasmin’. Je lui prépare les cadeaux : un parfum
et un roman. Je les lui remettrai lors de notre balade. « Miracle, son coeur
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épicé résonne des notes de magnolia, jasmin… » Et mon livre, Le tas, « un
roman d’amour qui mêle la dérision à la sensualité… » avertit la quatrième
de couverture. Sensualité amour et nostalgie voilà de jolis thèmes que j’ai
fait se côtoyer sur près de 200 pages. C’était il y a une dizaine d’années,
peu de temps après ma brouille familiale. J’ai pensé lui offrir le livre plus
pour la photo que pour le roman lui-même qu’elle elle ne comprendra pas.
Ce sera toujours ça une photo de moi en souvenir. Sur un bout de feuille
j’ai ajouté à son adresse un mot simple, un mot imbibé de banalités. Katia
est une fille qui a une peur bleue de sa famille… c’est ce qu’elle dit
souvent, c’est pourquoi elle ne garde aucune trace de quiconque. Par contre
une photo sur un magazine ou un livre, ça passe, c’est discret. Ce sera donc
un roman et un Miracle. Ils sont prêts à être offerts. Je les remets dans le
casier qui m’est réservé et le cadenasse. Comme je tourne encore en rond,
j’appelle l’exploitant agricole des Agranas. Il me dit qu’ils sont complets
« Nous avons embauché cinq cents jeunes depuis le 23 avril », depuis le
jour même de la parution de l’annonce.
Mercredi
J’appelle Yasmin’ qui n’a plus donné de ses nouvelles depuis jeudi
dernier. Elle dit qu’hier elle n’est pas allée au stage à cause de la grève des
trains. Elle ajoute qu’elle est allée chez le dentiste à Orgon.
Lorsque je lui reproche son silence, sa réponse fuse, implacable « ji pas
zuniti ».
Même en usant du téléphone du foyer il lui est exigé d’abouler
l’pognon. Plus surprenant, je veux dire incompréhensible et même
inadmissible, elle dit « je suis sans argent, mon frigo est vide depuis
plusieurs jours ». Je ne peux aucunement supporter ce qu’elle vient de dire.
Et je supporte encore moins qu’elle n’en ait rien dit avant.
– A la poste de Sénas on ne veut plus me donner mon argent. Ils me
disent d’aller à Orgon où j’ai mon compte. Il ne me reste plus rien.
– Je passe te prendre.
Le bureau de poste principal de Sénas se trouve dans le centre ville à
quelques centaines de mètres du foyer. Nous y arrivons à onze heures
trente. Notre tour venu, je me dirige vers le premier guichet libre. Yasmin’
se dresse sur ses ergots, dévisage méchamment la dame qui officie sans
oser crier victoire. Elle me murmure que c’est elle qui lui a fait des
misères, « hiyya el-maskhouta qui a refusé de me donner l’argent et qui
m’a mal parlé. » C’est un abus d’autorité. Après avoir posé un point sur
chacun des i, je demande de transférer le compte de Yasmin’ à Sénas.
Nous remplissons les formulaires. La guichetière coincée du début de la
discussion, s’est maintenant métamorphosée. Elle s’exécute poliment en
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souriant à Yasmin’. Le transfert est mis en route. Je bombe le torse, mais il
n’y a pas de quoi en vérité. La postière a tout simplement exécuté son
travail, ce qu’elle a refusé de faire lorsque Yasmin’ s’est présentée seule.
Elle a peut-être été maladroite. Nul n’est parfait et cela ne peut être utilisé
comme un argument pour fermer les portes de la bienséance et du service
public. Yasmin’ tortille sa fierté avec une certaine classe jusqu’à la sortie
du bureau. On dirait une pro. Elle souhaite faire un tour dans le souk
hebdomadaire de la ville. Yasmin’ y a inscrit ses marques. Elle l’explore
avec une aisance et une perspicacité manifestes. Elle évite tel vendeur,
apostrophe tel autre, parfois si vite qu’il m’est difficile de saisir la totalité
des subtilités de ses propos. Elle se croit à Fès. J’essaie de la brancher sur
le Maroc et ça marche. Je lui dis que je pense sérieusement aller y faire un
tour cet été, la semaine du quatre août. Le jour même du quatre août,
Yasmin’ sera de nouveau devant les grilles de la sous-préfecture pour
l’espérée carte arlésienne. Pour l’heure elle n’y pense pas. Elle souhaite
qu’on aille ensemble à Fès, la folle. Je lui demande comment elle me
présenterait à ses parents ?
– Je dis proufissur diali. C’est lui qui m’aide beaucoup en France. Ah,
wallah, wallah, il fou vinir !
Je m’engage d’en discuter sérieusement une autre fois. Je la quitte alors
qu’elle marchande un sachet de pinces à cheveux et un bric-à-brac de
produits de beauté de troisième catégorie. A dix-neuf heures je retrouve
Katia sur le parking de la grande surface qui utilise le peu de force
physique disponible chez elle, jusqu’à la mettre dans tous ses états.
– Ja ni marr, ja ni marr, ils m’exploitent sans même me payer. Ils
profitent des stagiaires.
Je lui rappelle que cela ne lui tombe pas dessus, qu’elle le savait, que
nous en avions discuté. Mais sa colère est si profonde que tout ce que je dis
ne l’atteint pas. Lorsqu’elle finit de tout déverser je lui promets de me
rapprocher de La Chouette laverie (elle ne se souvient pas que je l’y avais
orienté en mars). La gérante de cette laverie automatique qui se trouve à
cinq enjambées du centre de formation est sympathique. Elle acceptera
sûrement de la prendre en stage.
Je l’emmène faire ses courses dans une grande surface. Elle en prend
autant qu’une famille nombreuse. Peut-être veut-elle se mettre à l’abri pour
deux ou trois semaines ? Son portable de malheur ne cesse de sonner mais
Yasmin’ ne décroche pas. Elle dit : « c’est mon cousin, il doit passer me
voir au foyer, c’était prévu. » Je lui rétorque que c’est pas de chance, il
suffit que je sois avec elle pour qu’une fois sur deux ce cousin pointe son
nez ! Katia n’écoute que ce qu’elle veut. Elle prend un réel plaisir à
dégarnir les rayons et à ignorer ma réaction. Elle vide, elle dépouille, elle
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se sert. Elle se laisse aller. Le sourire qu’elle m’adresse semble
correspondre à une sorte de réponse soft à la pertinence ou à la lourdeur de
mes propos. Je pense que c’est le moment ou jamais de lui poser LA
question, celle de la date de notre grande sortie. Nous tergiversons et
marchandons comme au souk. Elle suggère une date, j’en propose une
autre. Ce sera finalement le 23. Les achats effectués, elle souhaite que je la
dépose derrière le foyer. Elle dit telle rue, puis une autre. Elle veut montrer
qu’elle n’est pas rassurée, qu’elle craint de croiser son cousin. Pourquoi la
contrarierai-je ? Je la laisse dire et faire ce que bon lui semble. Nous nous
séparons, elle les mains chargées de sacs et moi le coeur léger d’avoir
décroché une virée avec elle toute une journée, seuls.
Jeudi 15
Comme je l’ai promis à Katia, je me suis rapproché de la responsable de
La Chouette laverie qui accepte facilement de la prendre en stage. Par le
passé elle a pris en charge plusieurs de mes stagiaires. Cette dame trouve
du plaisir à leur venir en aide, à discuter avec elles à leur expliquer le
métier patiemment, bien que les stagiaires soient en apprentissage
linguistique et que la communication ne soit pas toujours aisée. Aucun des
stagiaires mâles ne s’y est risqué « moi laver, moi repasser, ça va pas
toi ? » La division sexuée du travail trouve des supporters chauvins et
acharnés au sein de catégories insoupçonnables. Les keums c’est plutôt la
tôlerie, la manut’, les embrouilles. Les nénettes trouvent plus facilement
dans la boulangerie, la vente, le repassage. J’annonce la bonne nouvelle à
Katia qui manifeste assez haut sa joie, mais ne me remercie pas. Elle ne
remettra plus les pieds chez Leader Price. Je la prends à treize heures trente
devant la gare de Sénas pour nous rendre à La Chouette, mais je dois
préalablement récupérer des protocoles de stage et prendre quelques
nouvelles au centre de formation. Katia préfère ne pas m’y accompagner.
Elle veut que je la laisse à l’entrée d’un supermarché de Cavaillon.
Lorsque je la récupère elle me dit qu’elle n’a pas perdu son temps. Elle
s’est promenée dans le magasin. Yasmin’ est comme ça, elle déambule
dans les grandes surfaces comme d’autres flânent dans les artères d’une
grande ville ou bien prennent l’air dans un square ou dans un bois, une
glace à la main si c’est le printemps, les mains dans les poches chaudes du
manteau si c’est l’hiver. Katia dessine avec ses pas d’infinis fils réguliers
telle une épeire affamée. Elle se déplace de rayon en rayon, de la
parfumerie aux produits frais, des fruits et légumes aux sous-vêtements.
Elle est tentée par tout ce que ses mains frôlent, par tout ce que ses yeux
voient, par tout ce qu’elle perçoit. Mais cette fois Yasmin’ s’est fait
violence. Elle n’a rien dans les mains et ses yeux ont dû en prendre plein le
cristallin. A seize heures nous sortons de la laverie automatique. L’affaire
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est conclue, séchée, pliée. Katia est contente, ses clins d’oeil sont inondés
de malice. Devant la voiture, j’ouvre la portière et, probablement emporté
par ma joie, par ma hardiesse ou par n’importe quoi d’autre, je m’autorise
à une entreprise plutôt hasardeuse. Je pose deux doigts sur les appétissantes
lèvres de Yasmin’, puis les ramène sur les miennes. Autrement dit je
ramène mes propres doigts sur mes propres lèvres. Yasmin’ est quelque
peu surprise par mon geste mais ne dit rien. Elle est peut-être trop contente
de ne plus travailler comme un forçat dans la grande surface de Sénas. Elle
est peut-être bluffée par ma témérité. Elle est coi quoi. Elle ne rouspète pas
pour ne pas gâcher notre journée. Sur la route du retour à Cavaillon les
sujets de conversation sont variés et légers. Je propose qu’elle me parle de
son cousin. Katia accepte mais ne s’attarde pas. Elle préfère évoquer Paris
et pose des questions sans fin jusqu’à la place du 11 Novembre. Cette
grande place abrite sur son flanc un imposant immeuble de style
néoclassique avec de grandes baies. Tout de lui y compris sa laideur me
rappelle l’architecture stal et envahissante des pays de l’Est. Je me revois à
vingt ans. Pas à Brno, pas à Bratislava ni à Prague. Je me revois à
Varsovie. Elzbieta et moi posons dans le parc Łazienki non loin du Palais
de la culture et des sciences. Un building digne de la conquête de l’est.
Cette photo, « oubliée » dans mon portefeuille, je la montrerai un jour à
Katia. Pas aujourd’hui. Lorsque nous passons devant la fontaine du jardin,
je m’improvise photographe de mode. Je me poste devant Yasmin’-
douceur et lui demande de s’immobiliser. Elle joue le jeu. Une main légère
pointe les airs nonchalamment, l’oeil est plissé, un genou légèrement
décalé. Je place deux doigts en cercle devant mon oeil-objectif en mimant
un photographe ébloui. Yasmin’-sugar expédie l’un de ses sourires à faire
trébucher Sir Yeiayel. Alors, spontanément, une formule sortie du plus
profond de mon être s’impose à ma pensée, puis à mes lèvres. Je dis
machinalement, pour moi : « La illaha illa Allah. Katia qui entend mon
bredouillage dit :
– Goul tbarek Allah
Je dois avouer ici que les limites de mes connaissances linguistiques me
rappellent à l’humilité. Pour traduire cette expression il me faudrait faire
appel aux génies mutualisés de tous les spécialistes du domaine.
– Tbarek Allah, tbarek Allah
Et ce grain de beauté, à peine perceptible juste au-dessus de la lèvre,
convoque les désirs les plus insensés, mon Dieu ! Katia analyse
instinctivement la situation et les enjeux qu’elle renferme. Elle dit : « tu ne
m’as pas acheté le parfum ». Que lui répondre ? Je lui récite quelques vers
d’un poète oranais du début du 19ème siècle, que j’aménage dans mon
euphorie rentrée : « … Tes sourcils ma reine Yasmin’ sont bien tracés, / Et
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on prendrait tes yeux d’Orient pour deux pistolets. / Tes joues Yasmin’
sont aussi lumineuses que l’aurore, / Ton cou ma gazelle est comparable à
un étendard… » Yasmin’ veut des précisions. Elle me demande de répéter
et je répète. Elle en redemande et je m’exécute. Elle cherche un miroir et je
lui tends les mots du poète. « C’est toi qui a écrit cela ? » Elle veut savoir,
je lui propose de lui apporter un livre rempli de poèmes de Balkhaïr. Elle
accepte et enchaîne en français :
– Ti m’achites ène lappareil phoutou ?
Mamma mia.
– Promis, tu l’auras bientôt, ainsi que le parfum. Tu connais ce poète ?
– Un vri lappareil ?
– Oui, tu l’auras. Tu connais Balkhaïr ?
– Avec li coulères i avic flash ?
Il est difficile de demeurer insensible à ses pommettes, à son cou, à son
sourire, à tant de naturelle délicatesse et à tant de fraîcheur. Une irrésistible
envie de l’embrasser sur la nuque me saisit. De lui caresser les joues. De la
plaquer contre un mur. Mais Yasmin’ n’a cure de la poésie, de mes désirs.
Elle pense à la journée du 23 mai et dit : « On n’ira pas à l’aube, à onze
heures trente c’est bien ». Je maugrée un peu pour la frime. Je pose
délicatement mon bras sur son épaule – pas facile, elle est d’égale hauteur
– elle baisse la tête, la laisse tomber contre ma poitrine. Lorsque je pose
mes lèvres sur son cou nu, l’arôme de son corps imprègne la racine de mes
fantasmes qui s’en délecte. Yasmin’ frissonne à peine, ne dit rien. Elle
m’emporte tout entier.
Au laboratoire d’analyses médicales Katia prend rendez-vous pour une
prise de sang. La date fuse, à emporter ou à laisser, « samedi matin à huit
heures » lui dit la réceptionniste. Yasmin’ accepte sans broncher et le jour
et l’heure ! Retour à la place du 11 novembre et à la place du marché.
– Ti m’appil dimaine ?
Vendredi
J’explique au directeur de Leader Price la raison qui me pousse à mettre
un terme au stage qu’effectue Katia dans son établissement. Ce commerce
n’a pas suffisamment pris en compte le statut de stagiaire de Katia. Les
stagiaires en effet, ne peuvent assumer les mêmes responsabilités, les mêmes
devoirs que les employés. « Monsieur le directeur, les articles quatre et
suivants du protocole d’alternance n’ont pas été respectés ». Les mots
qu’emploie le gars en guise de réponse ont cette particularité d’alimenter
mon agacement, jusque-là contenu. Je m’énerve quelque peu. La discussion
est courte et fraye avec les limites de la bienséance.
127
A midi vingt je rejoins Yasmin’ qui m’attend à l’arrêt du 54. Elle est
habillée d’un jean blanc coupé à hauteur des mollets qu’il enserre. Je lui
dis qu’il lui va comme un gant mais elle se moque de mon compliment.
Elle répond à côté en disant qu’elle n’a pu donner suite à mon message, un
texto que je lui ai adressé à onze heures, concernant son nouveau stage. Je
lui relate dans le détail mon entrevue avec le directeur de Leader. Katia
patiente le temps qu’il faut pour agencer un lot d’invectives et de gros mots
qu’elle expédie à la face lointaine du hallouf comme elle dit. La mimique
qu’elle fige sur son visage en dit long sur tout ce qu’elle n’ose ajouter par
respect à ma personne. Pour qu’elle oublie cette enseigne et ses managers
je lui promets un paquet d’unités téléphoniques.
lundi, janvier 01, 2007
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