dimanche, janvier 14, 2007
19- L'Amer Jasmin de Fès: 24 mai
Samedi 24 mai
5 heures 30. Lorsque ce matin le speaker de France bleu Provence
attaque avec nos signes astraux je suspends la toilette, la brosse à dents
dans une main, le dentier et le tube de dentifrice dans l’autre. L’oreille est
posée contre l’appareil radio. « Cancer (elle) : Mars et Saturne se
rencontrent dans votre signe. Vous plaisez. Vous allez faire une belle
rencontre… Lion (moi) : Vous traînez quelques boulets qui vous freinent.
Vieux soucis, vieilles fatigues. Vous avez des douleurs musculaires… »
Imbécile ! Je réactive la valse à trois temps entre la brosse à dents la pâte
dentifrice et les dents elles-mêmes.
Alors qu’hier matin j’étais tout excité par la journée qui se profilait,
aujourd’hui je suis anesthésié. Est-ce justement du fait de la journée
chargée d’hier ou bien à cause de l’horoscope de ce matin ? Une
combinaison des deux probablement. Je me sens mou. Hier en arrivant à
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Sénas Yasmin’ m’a froissé. Comment après une si belle et riche journée
elle a osé me tendre la main plutôt que m’embrasser comme il eût été
logique qu’elle fît. Il faut dire que j’en garde un arrière goût amer. Une
nouvelle amertume. Je ressens en moi une indéfinissable composition,
étrange et légère, fruit d’un discret enthousiasme mêlé à une imperceptible
préoccupation. Une combinaison née d’un brin de quelque chose qui serait
proche de l’anxiété et d’une sorte d’agitation psychique comme ils disent ;
sereine. Quelque chose qui, s’il fallait lui attribuer un goût, je dirais qu’elle
manque de saveur, qu’elle est fadasse, grise. Ou embue s’il fallait lui
donner une couleur. Une appréhension de quelque chose d’imminent se
dessine. Indéfinissable chose. Un sentiment. Une sensation étrange. Une
mixture, un soupçon quelconque, une appréhension, un sentiment ou une
sensation qui me poussent inexplicablement vers cette résolution
incertaine : « Je ne l’appellerai pas avant une semaine ». Puis je me révise.
Mon instabilité intérieure trouvera bien une autre issue. La réaction de
Katia je la connais. Elle n’existe pas. Elle ne téléphonera pas. Elle a décidé
qu’elle n’aura pas d’unités téléphoniques sauf à solutionner une question
ou un problème très concret la concernant. Elle n’a pas de carte. Même si
elle en possédait, elle jurerait ne pas en avoir pour m’appeler. Je craque. A
13 heures 30 je l’appelle. Son téléphone est débranché. Je la rappelle.
Idem. Je suis fatigué. Elle me fatigue. Plus encore l’astrologue, qui dit sans
le penser que je traîne des boulets qui me freinent.
J’essaie de lire quelques lignes de l’énigmatique UNDR de Borges,
mais mon esprit ne suit pas. Avec Borges il n’y a pas de demi-mesure. Il
faut être entièrement à son côté, mot après mot, sinon on ne comprend rien.
Il tisse des lianes, construit des échelles, creuse des labyrinthes, élabore des
pavés croisés, bâtit des puzzles, crée des matriochka gigognes dans des
babouchka idem. Le tout est abscons, sibyllin, bref, nébuleux et
inintelligible si on ne le suit pas, pas à pas, main dans la main et trois
encyclopédies sous les yeux. Telle est la condition pour que nous puissions
nous approprier progressivement le contenu des sacs de noeuds qui
constituent son fil d’Ariane, pour que nous puissions enfin les dénouer.
Pour suivre Borges il est impératif de lire et relire ses signes, ses lignes, ses
pages et paragraphes et y revenir encore, puis de nouveau insister car
comme disent les sages russes : « Повторение-МатЬ Учения, la
répétition est mère de la mémoire » (paroles d’Asian le stagiaire qui insiste
à toute heure : « je ne suis pas Russe, je suis Tchétchène ». Il est avec nous
depuis quelques jours).
Je suis perdu. Mon esprit vagabonde dans les coins et recoins de la
journée d’hier. Son souvenir – déjà – tourne en boucle en me bousculant
comme nous bousculent ces dépêches de France-Info assénées mot à mot
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identiquement toutes les treize minutes trente exactement jusqu’à leur
propre tarissement. Panpanpan-panpanpouin ! Une belle et mémorable
journée dont Yasmin’ a terni la fin. Pourquoi m’a-t-elle donné la main ?
17 heures 10 : piégé par ma volonté molle, elle-même prise dans la
nasse des sentiments, je rappelle Katia avec l’intention de lui tirer l’oreille,
sans lui faire mal. Lorsqu’elle dit « ailou » elle fait se volatiliser en même
temps les mots que j’avais l’intention de lui dire. Ma joie de l’entendre est
si grande. Je finis par lui demander si elle a bien dormi. Elle dit oui. Je
trouve ridicule de ne pas trouver les mots pour lui dire que je suis content
de l’entendre mais… Je n’ai pas pu caser mon mais. Lorsque je raccroche,
je m’aperçois que la discussion n’a pas pris une minute trente. Yasmin’ me
paralyse, m’asphyxie, me remplie de joie et de mélancolie. Elle me monte
le bourrichon et me fait tourner en bourrique.
Lundi 26
10h05. Je me trouve au secrétariat du centre de formation (mes
stagiaires triment encore en entreprise.) Sur l’un des bureaux je reconnais
parmi un ensemble de lettres arrivées ce matin, celle que j’avais adressée
lundi 19 à Katia. Je l’avais postée en y collant deux timbres pour qu’elle la
reçoive le plus rapidement possible. La lettre est retournée au centre aussi
vite qu’elle a été expédiée : quatre jours pour l’aller et quatre pour le
retour, un record de promptitude. Elle nous revient avec cette mention :
« NPAI », n’habite pas à l’adresse indiquée. Est-ce une bourde de la poste
ou bien un acte malintentionné des réceptionnistes du foyer ? Sans ma
présence fortuite au secrétariat, la lettre aurait probablement disparu car si
j’ai bien indiqué le nom de notre centre de formation, je n’ai pas précisé le
mien. Je récupère le pli en répétant à la secrétaire qui ne semble pas
m’avoir entendu « celle-ci est pour moi ». Elle est sortie. A l’intérieur de
l’enveloppe la carte SFR est bien là, collée contre la carte postale. J’appelle
aussitôt le foyer pour demander des explications sans donner trop de
détails. « Si, Katia habite bien ici, me dit-on, nous allons procéder à une
vérification… » L’après-midi j’irai faire quelques suivis de stagiaires en
entreprise.
Mardi 27
Comme hier, ce matin je suis allé à Sud Fo. L’après-midi j’expédie
quelques suivis de stagiaires, puis je vais au Centre emploi de Sénas. La
responsable confirme ce qu’on m’avait dit au téléphone (j’avais appelé
depuis Mallemort) : « venez à l’information collective le 3 juin à 9 heures à
la MJC, des employeurs seront présents. » Après le Centre emploi je vais
au Centre jeunes santé (CJS). Yasmin’ attend le renouvellement de sa
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couverture médicale universelle. Sans CMU elle risque de se voir refuser
l’accès gratuit aux soins. Le refus de soigner est illégal, mais combien sont
les médecins ou structures médicales qui abusent de la méconnaissance ou
de la fragilité des populations concernées. Il faut prendre rendez-vous me
dit l’assistante sociale. Je me rends également à la Mission locale mais elle
est fermée aujourd’hui. Depuis samedi je n’ai pas entendu Katia. Mais en
entreprenant comme aujourd’hui des démarches pour elle, je l’imagine, je
la sens à mes côtés et cela me réconforte.
Mercredi 28
17 heures 15, je viens d’avoir Katia au bout du fil :
– Mon cousin m’a demandé de me présenter de nouveau chez Verdier
pour m’inscrire dès demain matin, tu peux m’y accompagner ?
– Mais demain c’est fermé, c’est l’Ascension.
– Quoi, la quoi ?
Je lui explique. Le Ciel, sidna Issa…
– Alors vendredi.
Ne pas lui donner l’impression que je cours après elle. Je veux la tester.
C’est elle qui a appelé. Elle a besoin de moi. Elle doit apprendre à
patienter. Comme moi.
Domi est d’accord pour me remplacer mardi prochain.
Vendredi 30
Elle m’appelle. Un reproche est blotti dans sa voix : « tu as oublié ? »
Sans donner d’explication elle insiste pour que l’on se voit devant la gare,
pas devant le foyer. J’y suis à 14 heures 50. Katia arrive un peu plus tard
avec sa tête des mauvais jours. Elle dit bonjour et tend la main. Je lui
demande de s’asseoir. Elle s’assoit et de nouveau me tend la main. Elle est
vexante. Je n’engage pas la discussion. Je suis content qu’elle soit là, je
suis content mais ne le montre pas. Sur plusieurs kilomètres pas une parole
n’ose s’aventurer. Ni de moi ni d’elle. Nous arrivons chez l’arboriculteur.
Son « cousin » – les guillemets sont peut-être inutiles, je n’en sais plus
fichtre rien, avec celui-là je me méfie – son cousin qui est chef de groupe
chez l’exploitant, est intervenu pour qu’elle soit embauchée, sous réserve
qu’elle s’inscrive. Elle s’inscrit. Son visage se détend jusqu’à sourire.
Katia a peut-être trouvé une réponse à ce qui la chagrine, à moins que cela
ne soit l’inscription qui la décrispe provisoirement. Je lui demande si elle
va mieux. Elle répond oui et sourit encore. Musique. Elle m’avait aussi
demandé de l’accompagner à Orgon chez sa tante. En cours de route elle
me demande de lui acheter une carte hebdomadaire de transport par train
(Sénas Orgon) et de lui prêter 40 euros pour faire ses courses. Je ne suis
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pas contre. A la gare d’Orgon je lui achète directement une carte mensuelle
et m’apprête à repartir, mais Katia veut auparavant téléphoner : « tu peux
me prêter ton portable ? » Elle dit vouloir s’excuser auprès de la
responsable de la laverie automatique. Elle a abandonné le stage qu’elle
effectuait chez La Chouette laverie. C’est ce qu’elle m’a appris il y a peu.
Je trouve correcte son initiative d’appeler pour justifier son abandon, mais
je ne saisis pas pourquoi elle descend de voiture, on est aussi bien à
l’intérieur. Et pourquoi ne téléphone-t-elle pas avec son propre portable ? Il
y a quelques minutes je lui ai remis la carte SFR que j’ai récupérée au
secrétariat. Katia est doublement culottée. Elle descend de voiture en
refermant la portière. Dans le rétroviseur extérieur je vois qu’elle a déjà
posé le portable contre l’oreille. Elle ne s’éloigne pas. Comme elle n’a pas
relevé la vitre, j’entends tout ce qu’elle dit sans effort particulier. Elle
appelle bien la laverie car je l’entends s’excuser en français. Par contre il
s’ensuit une autre conversation, en maghrébin, une conversation longue et
dry ou hard, plus de dix minutes. Katia n’est pas bien. Je comprends
maintenant sa tête des mauvais jours. Je l’entends dire « Moi je te parle et
toi tu ne m’écoutes pas, tu es avec Sahabtek… bon… allez ciao ». Elle dit
les derniers mots en français et « ciao » comme il se doit. Elle n’est pas
bien du tout. Elle monte dans la voiture et me transmet son mal-être et sa
rage. Je suis furieux car je l’ai aussi entendue dire à l’autre « Aji andi
lechambra. » Cette fille-là ne m’a jamais invité moi à passer une soirée
dans sa chambre. Je suis hors de moi. Quel autre choix me reste-t-il sinon
celui de la rupture ? Je la laisse tomber sur le siège et lui dis : « elle parle
beaucoup la gérante de la laverie. » Katia demeure silencieuse un temps,
surprise, avant d’admettre avoir donné un autre coup de fil « persounel ».
Lorsque j’essaie d’en savoir un peu plus elle me répond « lchi hedd ».
Evidemment la demande faite par Katia pour téléphoner à la laverie n’était
qu’un prétexte risqué, une diversion insolente, un subterfuge impudent, un
alibi peu crédible, une arnaque mesquine, une entourloupette à cinq sous.
Voilà ce qu’était sa demande.
– Qu’est-ce que je vais faire ? dit-elle. Puis elle répond à sa propre
question « je reste avec toi ». Je la sens troublée. Troublée ou peut-être
même égarée. Alors j’ai mal. Mal pour elle et pour moi-même. Son visage
se décompose et ma jalousie me ronge. Je dois l’avouer clairement. Mes
réactions vont certainement être pour le moins maladroites.
– Tu ne devais pas aller chez ta tante ?
Elle répète hébétée : « où vais-je aller ? » pour répéter aussitôt « je reste
avec toi, mais enlève cette chanson sitepli, enlève-la ». Elle crie. D’abord
ce n’est pas une chanson, ensuite Pachelbel ne lui a rien fait. Elle ajoute,
plus calme « On allé où ? »
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Katia est une gamine qui n’apprécie pas la belle musique. J’essaie de lui
faire oublier cette communication. Je tente de la divertir. Elle ne répond pas.
Ne me regarde pas. Elle n’est pas avec moi. Je lui propose de changer d’air.
– Tu restes avec moi ? alors allons à Avignon.
– Non.
Elle franchit le tourniquet, la ligne rouge et le rubicond sans le moindre
souci. Rien de ce que je lui propose ne lui convient. Rien de ce qui émane
de moi.
– Alors descends, descends !
Je sais aussi crier. Le regard qu’elle m’adresse est pour moi une
découverte. Je ne reconnais pas cette noirceur rusée, perfide, qui émane de
son visage. Je vois bien qu’elle a mal. Elle sourit tristement, presque
implorante. Ses yeux mouillés trahissent plus qu’une émotion, plus qu’une
déception. Je lui demande ce qui se passe. Elle ouvre la portière, « rien ».
Je pense qu’elle est sincère, puis je pense qu’elle ne l’est pas. J’essaie de la
retenir, de lui parler, de comprendre. Je lui demande de fermer la portière.
– Ma situation affective est pire que la tienne… Si je venais à parler…
Un frisson pyrénéen traverse instantanément mon corps. Ses mots me
font l’effet d’un grand seau d’eau glacée que l’on reçoit sur la tête sans
l’avoir prévu ni encore moins souhaité. Ainsi elle tient à quelqu’un d’autre.
Je traduis ses mots. Autant elle me bouleverse, autant elle est bouleversée
par quelqu’un d’autre… le coup de fil, c’est lui. Elle fait un parallèle entre
ce que lui fait vivre ce gars qui la rejette et ce que moi je vis de son fait à
elle, elle qui me repousse. Elle en est parfaitement consciente, elle ajoute :
« si tu savais, je suis comme toi. » Lorsque je me hasarde et lui réponds,
feignant l’incompréhension « mais moi ça va hamdoullah », elle dit « moi
non » et ferme la portière, sans la claquer. Elle est partie. Inacceptable. Je
mets les gaz, contourne le bloc d’immeubles, puis reviens stationner devant
la gare. Je vais pour pousser la minable porte vitrée de l’entrée de la gare,
mais elle me devance et glisse latéralement. Katia est en conversation avec
une autre stagiaire, Chafia. Toutes deux sont entrées le même jour en
formation. Je ne l’oublierai jamais. Chafia est accompagnée de son père
qui me fait signe. Je les rejoins par respect au vieux. Je dis vieux, mais il
ne doit pas être plus âgé que moi. Chafia plus que son père me pose des
questions sur ma santé, ma famille, la formation. Je réponds, du moins je
dis ce que je peux. Mes paroles sont incohérentes, superflues, les phrases
inachevées, je suis ailleurs, rien à faire, je dis n’importe quoi. Le père
intervient comme il peut lui aussi. Il est bègue et ne parle – lorsqu’il parle
– que peu l’arabe maghrébin ou le français. Il ne parle que berbère lorsqu’il
l’ouvre après tant d’effort intérieur. Alors ça n’arrange pas les choses, loin
s’en faut. Il est gentil mais il me fatigue. Sa fille aussi me fatigue. Me
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rasent à vrai dire. Ils parlent, parlent, ou essaient. Treize mots à la minute.
Je ne les écoute pas. J’ai envie d’uriner, envie de je ne sais quoi, de partir.
Je les quitte et me dirige vers un guichet, le premier venu, le plus proche
où je demande les horaires pour Avignon. J’aurais pu demander la date de
naissance du guichetier, le numéro de téléphone de la vieille dame qui
s’installe derrière moi poliment, ou n’importe quoi d’autre à n’importe qui.
L’urgence première est de me débarrasser des sympathiques mais
encombrants père et fille. Seul. Je veux être seul face à Katia. L’employé
me délivre toutes les informations possibles puis me libère. La stagiaire et
son père sont toujours là. J’esquisse un sourire hypocrite à leur endroit et
m’éclipse en direction des quais. Etre seul. Il me faut honorer ma parole
quelles que soient les circonstances. « J’ai promis d’aider Katia à faire ses
courses. Je dois tenir ma promesse bien que cela ne soit pas facile après ce
qu’elle vient de me faire subir. Je décide de lui remettre un chèque de
50 euros, mais je ne l’accompagnerai pas faire ses achats (comme on l’a
fait jusque-là). Non. Je reviens dans le hall ridicule de la gare minable
d’Orgon la moche. Katia est maintenant seule. Je lui déverse vertement un
flot de paroles hargneuses qui font se retourner quelques voyageurs
arrivant de je ne sais où. Je ne sais plus si j’ai crié en arabe ou en français.
Probablement et en français et en algérien. Katia a répondu sur la
défensive : « je te jure, je te jure que tu n’y es pour rien. Sitepli Razi,
sitepli. » Je lui glisse entre les doigts le chèque que j’avais préparé et qui
pendait dans ma main depuis des minutes, Katia l’enfouit dans la poche de
son pantalon sans le regarder. Je la quitte. Je monte dans la voiture, fais
trente mètres et la rappelle. Du coin de la rue.
– S’il te plaît, c’est fini, bien fini. Fini tu comprends ? Il ne faut plus
nous parler. Je ne te connais plus. Je garderai en mon coeur le souvenir de
Yasmin’. J’aime Yasmin’. Je n’aime pas Katia. Je souffrirai de cela, mais
c’est terminé entre nous tu entends, ter-mi-né ! Ne me relance plus avec tes
sourires en coin, avec tes regards aguicheurs. S’il te plaît c’est fini, on
arrête tout ya Rrab ! Yasmin’ ou Katia, peu importe, tente de répliquer,
« mais pourquoi, pourquoi ? » Je ne leur laisse pas, je ne lui laisse pas le
temps de terminer, je raccroche. Elle reste plantée, je la vois, les bras
ballants devant l’arrêt du bus. J’attends quelques instants encore à l’autre
bout de la rue, en embuscade en quelque sorte. La merdeuse rentrera chez
sa famille pour y rester jusqu’à dimanche.
Il me faut changer d’air. J’hésite entre Avignon et Marseille. Il est
16 heures 15 et il fait très chaud (autour de 32°). Finalement je rentre chez
moi et prends un bain. « Relax Max », je répète cette formule idiote à voix
haute. Je répète aussi : « Fini, fini. La garce. C’est une garce. Ah la salope,
la salope. » Mais est-ce que je vaux mieux que Katia lorsque j’appelle celui
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qui l’a rendue dans l’état où elle se trouve ? (le numéro de téléphone du
type a été enregistré et archivé dans la puce de mon portable.) Je pense que
c’est lui le responsable.
– Allô Ali ?
Je dis Ali, je pourrais tout aussi bien dire Jean-Pierre Foucault ou Taztazi.
– C’est qui ? » me répond l’autre.
– Allez, passez-moi Ali s’il vous plaît.
– Y a pas Ali ici » dit le salaud.
J’insiste, « passe-le moi connard », puis je raccroche sans attendre. Je
voulais savoir. Je sais. Je pense avoir reconnu la voix de son « cousin »,
même si ce n’est pas le numéro habituel de téléphone. Le salaud. A
17 heures j’entame un texto que je décide d’adresser à l’indélicate pour
confirmer qu’il nous faut tout arrêter. Je commence à taper : « tu aimes un
gars, Kader je crois. C’est normal et c’est ton droit. Je le sais depuis
longtemps. Moi je ». J’interromps le texte car mon portable sonne. C’est
elle qui m’adresse un message. Mon excitation se mêle à la précipitation.
Je décroche, mais supprime en même temps mon début de texte. Je lis :
« Salu c Yasmin’ esqus moi vraiment j etai enerver pa sur toi bien sur, je
veu pas finir avec toi je veu rester avec toi je ne veu pa rester seul sans toi
sitepli ne tinerve pas avec moi j ai besoin de toi repon moi sitepli merci. »
Emetteur 06. 13. XX. XX. XX Envoyé : 30 mai – 17 heures 02’01’’. Cette
simultanéité de nos actes et pensées me perturbe. Je reprends mon texte :
« tu aimes un gars, Kader je crois. C’est normal et c’est ton droit ». La
même excitation, la même précipitation me font perdre de nouveau le texte
mais je ne désarme pas. Je reprends « tu aimes un gars, Kader je crois.
C’est normal et c’est ton droit. Je le sais depuis longtemps. Moi je te
demande de me réserver une toute petite place et toi à chaque fois tu me
rejettes. Tu me fais mal, très mal, alors je préfère souffrir seul. Il y a deux
femmes en toi : Yasmin’ et Katia. Yasmin’ restera dans mon coeur, pas
Katia qui s’amuse de moi. Ne joue plus avec moi Katia. Tu m’écris “Je
veux rester avec toi”. Franchement je ne te crois pas. Pourquoi tu veux
rester avec moi, pourquoi ? Dieu t’aidera. » Comme toujours lorsque je lui
parle en français ou lui adresse des textos, j’essaie d’être le plus simple
possible pour qu’elle me comprenne. Je lui envoie ce dernier message et
juste après je supprime de mon portable toute référence, toute coordonnée
la concernant. Maintenant je veux l’oublier.
19heures 10
Je m’interroge sur l’utilité de ce cahier maintenant que notre histoire
semble avoir atteint un degré d’incompréhension élevé. Ne faut-il pas le
détruire ? Si seulement j’étais convaincu que cette histoire relève
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désormais définitivement du passé alors peut-être… Pourrais-je
véritablement l’oublier ? Il n’est pas suffisant de l’écrire. En ce moment je
suis persuadé que oui. Même si je sais que plus tard j’aurai mal. Et déjà j’ai
mal. Je suis à mon troisième verre d’un excellent Chemin des Papes. Je
pense que l’acuité de mon raisonnement est intacte et je me promets : c’est
une insolente, elle est dans la gadoue, mais je lui ferai des virements
discrètement, une fois le mois. C’est une vieille promesse et j’y tiens.
« Jamais je ne te laisserai financièrement tomber quoi que tu me fasses tant
que tu demeures sans moyens ». C’est une promesse. Et elle, c’est une
insolente, une impudente. Le verre de cristal est de nouveau plein. Je
reprends le téléphone. Touches « messages », puis « select », « ouverture
en cours », « message du…. » « lire », puis « ouverture du message » :
« Salu c Yasmin’ esqus moi vraiment j etai enerver pa sur toi bien sur, je
veu pas finir avec toi je veu rester avec toi… » Je lis et relis. Je freine une
pensée indulgente. J’essaie de penser à autre chose, de contourner cette
pensée têtue qui revient « et si Katia, cette fois…. », non bon sang, ce n’est
pas possible c’est une ensorceleuse ! Je vide le verre. Le CD introduit dans
l’un des orifices de l’ordinateur témoigne depuis 20 minutes : « Ô mon
coeur toi qui t’es emparé de ma raison, / Je t’aime, je t’aime, je t’aime, / Je
t’aime Ô lune ! Dame de Fès… » Clic et reclic. J’écoute et réécoute ces
mêmes passages. La souris n’en peut plus. « Ô mon coeur toi qui t’es
emparé de ma raison… »
A 20 heures mon regard est happé par la voix de l’imbécile présentateur
du journal télévisé. Il est très bêtement et béatement triste le Daniel B. « Le
Concorde, aboie-t-il effectue ce jour et demain son dernier voyage Paris-
New York, New York-Paris. Le sourire mécanique revenu, il semble
sincèrement triste et tout autant sincèrement joyeux selon les événements
qui s’enchaînent. Le regard pétillant il déclare : « Saint-Pétersbourg fête
son tricentenaire, Bush est en Pologne pour la remercier de son
engagement auprès des Américains lors de l’invasion récente de l’Irak… »
Le commentateur ne dit pas « invasion » mais « libération ». Ce lapsus est
peut-être dû à mon portable. Il geint, il couine, message, message. Je cours.
« Appel moi stpl ». Je ne supprime pas le message mais je n’y réponds pas.
A l’écran des images défilent et le vin adoucit l’atmosphère. Je n’en veux
pas au journaliste enchaîné par sa fiche de paie.
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