dimanche, janvier 14, 2007
20- L'Amer Jasmin de Fès: 31 mai
Samedi 31 mai
Insomnie. Il est 3 heures 30. Un livre posé sur la table basse du salon
attend que j’y revienne. Je l’ai corné à la page cinquante et une, avant-hier
ou mercredi je ne sais plus. Isabelle Eberhardt décrit les relations
impossibles entre un officier français et une jeune bédouine : « De la
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grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de
fatalisme et de rêve. Etrange, mélancolique entre toutes les filles de sa race :
telle était Yasmina. » Je referme le livre sur mon index et le maintiens contre
ma poitrine. Pourquoi me suis-je brouillé avec elle ? Plusieurs raisons
traversent mon esprit, mais quelle est la bonne, quelle est la raison profonde,
déterminante, pas la superficielle ? Quelle est la vraie raison, la raison
essentielle ? La jalousie est la première qui me vient à l’esprit. C’est
probablement celle-là la bonne raison, la vraie, celle qui est à la source du
clash. Oui je suis jaloux il me faut l’admettre. Cette jalousie qui s’est
incrustée jusque dans les premiers mots du texto que je lui ai envoyé hier :
« Tu aimes un gars. » Mots que j’ai vite camouflés par d’autres mots
inconsistants et mensongers : « et c’est normal. » Quelle banalité. Je suis là à
dériver, m’apprêtant à reprendre le fil des pérégrinations de Yasmina et de
son Jules lorsqu’une autre pensée vient cogner. Je lâche le livre. C’est une
idée qui m’a déjà traversé l’esprit. Je ne lui avais pas alors prêté l’attention
qu’elle mérite, mais cette fois je la retiens comme une vérité qui ne demande
qu’à être entendue et reconnue : Katia est attirée par ceux qui s’éloignent
d’elle, par ceux qui la rejettent ou la dédaignent. Par ceux qui la dévoilent en
un quart de tour. Par contre Katia éloigne et rejette ceux qui sont attirés par
elle, ceux qu’elle foudroie qu’elle paralyse. Je me souviens de cette formule
qui lui va comme une paire de gants confectionnés sur-mesure : « Elle
provoque l’amour mais elle est incapable de le donner. » Mon ami Rian a
raison lorsqu’il dit (était-ce à son propos ?) : « le chien mord la main qui le
caresse et lèche celle qui le bat. » Je branche le portable. Je lis et relis trois,
cinq, dix fois les messages de Katia. Les miens aussi. Plus que jamais elle
colonise mon esprit. Je reprends « Lettres et journaliers » d’Isabelle. Il me
plonge dans de profondes interrogations arides : « Il y a en moi des choses
que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer à
comprendre. Et ces mystères-là sont fort nombreux. »
En allant faire mes courses à Cavaillon, je passe devant la laverie où
Katia a fait quelques jours de stage avant d’abandonner. Soudain des
doutes m’assaillent. Katia a-t-elle réellement appelé la laverie pour
s’excuser ? Comme je ne suis qu’à quelques mètres, je m’y rends. La
responsable anticipe : « Vous savez, hier j’ai reçu un petit coup de fil… »
Katia a bien appelé pour s’excuser.
Alors que je viens juste de finir mes courses, le portable me signale un
message : « Je suis Katia, pas Yasmin’. Katia ne profite pas de toi. Kan tu
a di que je profiter de toi tu ma fai tres mal au ceur. Tu me fai plesir apres
tu retourne tout sur moi. Franchement je ne croyer pas que tu me ferai
comme sa merci beaucoup passe une bonne journee. » J’ai envie de lui
répondre que souvent la vérité blesse, ou bien qu’elle a répondu à côté. J’ai
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aussi envie de lui répondre par un seul mot : « Non » ou « Faux ». Je
décide de ne pas répondre.
Il doit être 23 heures 30. Je reviens de chez mon ami d’Avignon. Il a
beaucoup de travail (plusieurs reportages télé en retard qu’il doit boucler
pour la semaine prochaine), mais il a réussi à dégager quelques heures pour
souffler. Nous avons choisi un bar au sein des remparts de la vieille ville.
L’ambiance était bon enfant. Nous avons discuté de tout : de sa mère, de la
mienne, de son fils, du boulot… Par moments la discussion glissait et nous
sommes devenus graves ; l’Algérie, ses gouvernants, les Kabyles, les
Arabes… Comme souvent, j’ai repris la route du retour le cerveau saturé
d’alcool et de décisions que je ne tiendrai pas. S’il me fallait appliquer les
résolutions prises à la suite des multiples joutes oratoires, alors je
n’adresserais sans doute plus la parole à David. Lorsque je suis arrivé, au
bas de l’immeuble où j’habite des gamins chahutaient et mon portable s’est
mis à sonner. J’ai entendu « allô tu vas bien » ou quelque chose de proche.
Les cris des enfants et le bourdonnement sous mon crâne m’empêchaient
de décrypter les paroles de Katia. La communication s’est interrompue. Si
elle me rappelle, il me faut rassembler des arguments convaincants. Sauraije
par exemple répondre à cette interrogation, « pourquoi tu es dur avec
moi ? » car Katia sait fort bien renverser la vapeur.
Lundi 02 juin. 3 heures 10
Aji andi lechambra. Ces mots ont suffisamment martelé dans mon esprit
pour délibérément blanchir ma nuit. Que vais-je lui dire aujourd’hui si je la
rencontre – je n’ai pas envie de la rencontrer. Elle m’a trop fait mal
vendredi. Aji andi lechambra. Dire cela devant moi et, par-dessus le marché,
avec mon propre portable, c’est plus qu’une provocation, c’est un affront ou
une blessure. Ce qui l’est également c’est le fait qu’elle ne m’invite jamais,
qu’elle ne souhaite même pas que j’approche du foyer. C’est cela qui me
rend triste. Je me demande même si dans sa chambre elle garde encore les
sous-verre que je lui avais offerts. L’un porte la marque d’Oran, une grande
photo en couleurs du magnifique front de mer formé par des édifices qui
serpentent sur les hauteurs du port. L’autre, que j’ai nommé « le
kaléidoscope », est une composition artistique faite d’un arc-en-ciel éclatant
de couleurs sur laquelle j’ai inscrit six vers qui me sont spontanément
apparus une aube parmi les aubes des premiers jours de notre rencontre :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi un
Insoumis sur le retour,
A la raison, au monde. »
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La seule fois que je suis monté dans sa chambre – un peu malgré elle –
c’était le soir où je lui avais acheté la télé. J’avais alors apprécié la
présence du kaléidoscope. Katia avait bien pris soin de le mettre en
évidence sur son unique armoire avec miroir, face au lit. Cela m’avait
vraiment fait plaisir. Je le lui avais dit. Je me demande si elle l’a encore. Si
je ne la croise pas tout à l’heure, ce qui est probable car je ne suis pas en
FAF (les lundis sont réservés à la préparation des cours), si je ne la
rencontre donc pas ce matin, je la verrai mardi ou bien mercredi. Mardi
c’est Domi qui est prévue pour me remplacer (elle effectue un deuxième
stage comme formatrice). Je l’avais sollicitée mercredi dernier afin que je
puisse accompagner Katia au Centre emploi. Mais, vu les circonstances, je
n’ai pas l’intention de l’y conduire. Il se peut finalement que je prenne les
stagiaires mardi. J’allais oublier, sur mon insistance Katia a téléphoné au
Centre jeunes santé, je ne sais plus quand, pour bénéficier des conseils
d’une assistance sociale. On lui a fixé un rendez-vous pour ce même mardi
à 16 heures. Je me demande comment et avec qui elle s’y rendra. Le jour
où je la rencontrerai, quel que soit ce jour (à moins qu’elle ne commence à
travailler dès cette semaine et qu’elle ne donne plus signe de vie – mon
Dieu !) ce jour-là je lui dirai en cinq points bien ordonnés ce que j’ai à lui
dire. Cinq points que j’ai cogités une éternité. Les voici dans le bon ordre.
Je les lui réciterai les yeux dans les yeux avec calme, mais avec fermeté :
1 – Tu n’as pas bien lu mon message, c’est pourquoi tu y as mal
répondu. Je n’ai pas écrit que tu profitais de moi, j’ai écrit : Je ne te crois
pas quand tu dis « je veux rester avec toi ». Pourquoi tu veux rester avec
moi, pour me faire du mal ?
(La vérité est que Katia a été pertinente. Elle a très bien saisi ce que
j’entendais par là. Et par là j’entendais bien que ce qui l’intéressait c’était
le portefeuille, mais le temps est au polissage des angles. Je fais machine
arrière.)
2 – Vendredi tu m’as fait trop mal. Devant mon nez et ma barbe et par
dessus le marché avec mon propre portable, tu as dit à l’autre « Aji andi
lechambra ».
3 – Pour les commissions il faut compter sur moi quelles que soient nos
relations. Je t’aide avec mon coeur, tant que tu demeureras sans ressources.
4 – Je suis persuadé que tu m’oublieras dès que tu auras ta carte de
séjour et que tu travailleras. Déjà aujourd’hui, même quand tu es à mes
côtés dans la voiture, je suis sûr que ton esprit est ailleurs. Errass dialek
biiid, il est aux Antipodes. Tiens par exemple au retour du Cap d’Agde tu
semblais heureuse dans la voiture, tu dansais, tu chantais, et bien je suis sûr
que dans ta tête tu étais ailleurs, avec d’autres gens, des beaux gosses de
ton foyer ou d’ailleurs.
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5 – De mon côté rien n’a changé. Seulement je souffre et lorsque je
souffre je peux dire et faire des bêtises. Il faut m’en excuser.
Voilà ce que je lui ai préparé. Il me faut maintenant apprendre le texte
par coeur. Dans cet ordre. A moins que je ne le lui dise dans un ordre
différent ? par exemple le point 3 en premier, puis le point 2, en troisième
position le point 1, puis le 5 et enfin le 4. Ou alors : 2-3-1-5-4. Ou bien : 2-
4-5-3-1. Ou bien encore garder le premier ordre, mais modifier ainsi le
contenu du premier point : « Si moi j’avais la chance que tu as… si une
femme me fait autant que ce que je te fais, je ne verrais qu’elle, je
n’écouterais qu’elle, je serais complètement franc et honnête avec elle ! »
Le réveille-matin indique quatre heures, je suis à bout.
19heures 35.
J’ai désactivé mon téléphone. Ce matin je suis allé tôt au travail et fait
en sorte de ne pas croiser les stagiaires. J’y ai récupéré quelques
documents et suis revenu dans l’appartement à 10 heures pour y travailler
plus ou moins sereinement. J’ai espéré que Katia m’appelle. J’étais
persuadé qu’elle le ferait. Il n’en fut rien. Je lui aurais dit mes cinq vérités
les doigts dans le nez. Au téléphone j’assume moins difficilement. Par
contre si elle se postait là maintenant en face de moi, je perdrais une
grande partie de mes moyens, je ne pourrais pas lui dire froidement en face
les cinq points que j’ai patiemment pensés et agencés. Katia n’a pas appelé
et je me retiens difficilement. Si je faisais le pas d’appeler, je perdrais toute
crédibilité (ce terme est inapproprié mais je n’en trouve pas d’autre). Mon
portable a bien sonné à dix-sept heures. J’ai bien été euphorique un instant,
mais j’ai bien vite déchanté. C’est une autre stagiaire qui m’a appelé pour
me prévenir que demain elle viendra en retard. Tous les stagiaires
possèdent mon numéro de portable. Les problèmes sont résolus plus vite et
plus facilement qu’en transitant par le secrétariat. Tous n’appellent pas
alors qu’il est parfois indispensable de le faire. Les voraces fournisseurs de
téléphonie mobile ne font aucune distinction entre un jeune zawali, peace
and love et un autre, fils de son père. A l’un comme à l’autre ils appliquent
les mêmes tarifs. Katia n’a pas appelé. A-t-elle fait ses courses ? mon Dieu
fais que oui. Vendredi, avant le clash elle a tellement insisté pour que je
l’aide le lundi suivant à faire ses courses. « Mardi » lui avais-je proposé,
« non lundi, avance moi 40 euros, je n’ai plus rien. » Puis il y eut le clash.
C’est pourquoi je lui ai remis un chèque. Je n’avais pas d’espèces. J’espère
qu’elle ne l’a pas détruit. De toutes les façons il lui faudra des espèces pour
payer ses courses, elle ne peut présenter aux caisses un chèque libellé à son
nom. J’espère vivement qu’elle a pu emprunter des espèces. Katia a du
nez, je lui fais confiance. Elle est perspicace. Fine. Elle n’a pas appelé.
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Trois messages et un coup de fil suffisent, a-t-elle peut-être pensé. Elle a
du caractère. Fehla. Chez nous, les machistes et les autres disent, par
atavisme, par reconnaissance ou par condescendance : « M’ra ou noss ».
Il est 20 heures. Le jingle est strident. Plus que d’ordinaire.
L’omnisciente cage à images qui ronronnait jusque-là, impose silence et
révérence dans des millions de foyers hagards. La messe recommence.
Toutes les oreilles sont suspendues aux lèvres du commentateur, tous les
yeux balaient tout ce qui bouge. On ne peut demeurer indifférent. Ce qui
compte c’est le présentateur – la star – pas l’information qui lui est
assujettie. Il avertit : « Demain récidive dans le conflit qui oppose le
gouvernement à la fonction publique. » Il ajoute : « Demain dans les
transports en commun les salariés sont appelés à faire grève. Sur le plan
pratique sachez que dès ce soir début d’arrêts de travail à la RATP en
région parisienne et à la SNCF dans toute la France. Et puis bien sûr appels
aux arrêts de travail à l’éducation nationale, à la poste, à l’ÉDF, aux
douanes et dans d’autres administrations. » Cela me donne une idée :
adresser à Katia un message avec un double objectif, celui de l’informer et
si possible celui de nous réconcilier. La grève tombée du ciel va permettre
à l’un comme à l’autre de sauver la face. Je réactive le téléphone pour lui
adresser ces mots : « Demain il y a grève de trains, ne viens pas. As-tu
pensé à l’assistante sociale ? » Katia a rendez-vous au Centre jeunes santé
à 16 heures. Je lui lance donc cette discrète perche, mais je sais que je ne
suis plus crédible (je ne trouve pas d’autre mot). J’ai immédiatement pensé
cela en appuyant sur la touche « envoi » du message. Le journaliste s’en
est allé prendre l’air cédant l’écran à une autre calamité, la publicité. Je
coupe le son.
21 heures 05,
La sonnerie du téléphone me surprend dans une posture délicate, et c’est
peu dire. Je suis dans les toilettes, ni assis ni debout. La bouche de la
cuvette est béante… Le téléphone est posé sur une table à deux coudées.
Closed. J’ouvre la porte, tends la main et le récupère : « ne coupez pas
merci. » Vite je me remets d’aplomb, je libère les eaux et les lieux. Je
reprends l’appareil.
– Ailou fait la voix. C’est elle. C’est Yasmin’. Je dis : « ça va ? » Elle
répond sur un ton ferme et en arabe :
– Ça ne va pas. Je ne suis pas allée en formation aujourd’hui.
– Pourquoi ?
– Parce que j’ai passé une nuit blanche.
– Comment cela ?
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– A cause des problèmes, avec tout le monde, avec toi aussi. Tu ne me
supportes pas.
Yasmin’ veut bien que nous en parlions demain. Progressivement sa
voix se fait plus enjouée. Comme elle insiste, j’accepte de l’accompagner
chez l’assistante sociale. C’est tout ce qu’elle voulait. Je n’ai même pas
pensé à lui lire mes cinq vérités. Ce dont je suis sûr c’est qu’il me faut
maintenant les apprendre par coeur pour demain. Je les lui dirai demain.
J’essaierai.
Mardi 3 juin
Il est tard. J’ai relu tout ce cahier depuis le premier jour. J’ai casé à
l’endroit qui les attendait (le 5 mai), les beaux vers de Hafiz que j’ai
débusqués à la médiathèque.
Je m’aperçois que Katia et moi jouons souvent à qui égratigne l’autre,
parfois sans en avoir l’air. On avance et on recule dans une sorte de ballet
mal cadencé. On va, on vient, tantôt côte à côte, dos à dos ou face contre
face comme dans une bataille entre deux êtres que, selon le moment, tout
oppose ou tout unit, une bataille confuse, à armes inégales et sans arbitre
conciliateur. Ainsi ces derniers jours. Qui de nous deux a gagné ? Pas
nécessairement elle comme je l’ai pensé hier soir. Il s’agit de sauver la
face.
Comme un jeune lycéen préparant son examen, j’ai entrepris de réviser
dès ce matin mon texte en cinq points. Domi, une formatrice stagiaire, a
pris en charge mon cours à Sud Fo. J’ai lu et relu mon texte. Je me suis
hasardé à le modifier, puis, insatisfait, je suis revenu à son contenu et
forme initiaux. Pour éviter de m’en égarer j’y ai glissé cinq repères comme
autant de points. A 15 heures 30 je suis allé à Sénas au café O’Novelty qui
donne sur la grande place du marché dont le nom m’échappe. Katia est
arrivée arborant son plus joli sourire comme une médaille précieuse posée
au milieu d’un visage-soleil. Elle était vêtue d’un Tee-shirt noir et d’un
jean délavé. Salamalecs et bises. Il ne me fallait surtout pas oublier les cinq
points. Je lui ai proposé d’en discuter après son rendez-vous. Elle a hoché
la tête, m’a curieusement regardé et s’est contentée de dire « Ouki » puis a
ajouté une bêtise sans lien quelconque ni avec le Centre où nous nous
apprêtions à entrer ni avec ce que je venais de lui proposer. Comme
souvent dans pareilles situations, lorsqu’elle pense avoir fait ou dit quelque
chose de gênant, une bêtise coquine ou borderline… elle a souri, plissé les
yeux, baissé la tête et tiré la langue. A mon tour je l’ai reluquée
bizarrement.
L’assistante du Centre qui ne soupçonnait peut-être rien contrairement à
ce que j’ai pensé, a souhaité s’entretenir en tête-à-tête avec Katia.
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Lorsqu’elle lui a demandé de la suivre, Katia a insisté pour que je reste à
ses côtés, « il tradouit. » La dame a accepté à contrecoeur. Elle a fait
chichement le travail pour lequel elle est rémunérée. Quatre questions que
je qualifierais de professionnelles pas une de plus, et un assortiment
d’autres, subsidiaires : as-tu des entrées d’argent ? où sont tes parents ?
faut te bouger les fesses, as-tu fait tes choix ? moi mes enfants, moi à ton
âge… L’assistante s’est tournée vers moi pour me descendre : qui êtesvous
pour elle ? Pourquoi… » Katia l’a coupée net dans son élan : « merci
madame, envoir ». Puis elle s’est levée. La malheureuse spécialiste est
restée scotchée sur sa chaise formica. Je lui ai souri en hochant la tête pour
lui signifier mon impuissance et ma revanche.
Nous avons atteint la voiture qui est garée à l’ombre d’un grand arbre.
Des platanes bienfaiteurs et impressionnants malgré la fatigue de leurs
écorces fissurées, malgré quelques feuilles aux larges lobes prématurément
jaunis qui, mal leur en pris, ont décidé de s’envoyer en l’air. Ils sont là,
alignés silencieusement depuis des décennies, mais toujours prêts à
entendre toutes sortes de confidences, qu’elles leur soient destinées ou non.
Le temps était lourd. La température légèrement moins : vingt-huit degrés.
C’est Katia qui a entamé la discussion sur le clash.
– Comment tu dis que je sors avec un gars nommé Abdelkader,
comment peux-tu dire ça ?
– Je n’ai pas écrit Abdelkader !
J’ai pris sa main gauche et l’ai posée dans le creux de ma main droite. Je
l’ai regardée droit dans le cristallin des yeux – j’ai essayé – et d’un ton que
j’ai voulu solennel, mais il ne l’a pas été, je lui ai dit :
– J’ai cinq points à te dire.
Avec mon pouce gauche je lui ai plié l’auriculaire. Elle écoutait
sagement, parfois récusait. Lorsque j’ai entamé le point trois, celui des
commissions, lorsque je lui ai promis que je l’aiderai quelles que soient
nos relations, elle n’a pas accepté ; « non a-t-elle répondu il faut que nos
relations restent bonnes ». Elle a continué : « tu es le seul à m’aider dans
tous les domaines. Ma famille ne m’aide pas. Je t’en suis infiniment
reconnaissante mais ne te vantes pas à tout bout de champ ». Je l’ai
interrompue, il ne fallait pas la laisser continuer dans cette voie. « Mais je
n’en parle à personne, tu ne me connais pas sinon tu ne dirais pas cela. Je
n’en parle qu’à toi. Je suis un homme et lorsque je suis blessé, je réagis
c’est tout. » Sa main dégageait une chaleur agréable, appétissante (était-ce
une brûlure, un désir ?) J’ai plié son annulaire et abordé le cinquième point
dans un ordre qui n’était pas le sien. Puis j’ai enfoncé le clou, une récidive
en quelque sorte. Dent contre dent. « Je ne comprends pas qu’avec tout ce
que je fais pour toi tu ne m’en sois pas reconnaissante, c’est tout, voilà.
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C’est humain. C’est normal. Mais cela est entre nous. Jamais je n’en
parlerai à quelqu’un d’autre. » Elle m’a interrompu « wallah, wallah aziz
aliya ktir ». Je lui avais demandé de relever la tête, de me regarder dans les
yeux et de me répéter cette déclaration. C’est ce qu’elle a fait, mais sa voix
chevrotait, révélant peut-être une parcelle de sincérité, mais je n’en étais
pas sûr. Peut-être au contraire trahissait-elle l’absence de vérité. Puis j’ai
casé mes deux autres points. Je lui ai plié tour à tour le major et l’index,
« je sais que lorsque tu auras ta carte de séjour et un travail stable tu
m’oublieras. » Elle a répété interrogatrice « pourquoi je t’oublierai ? » Elle
a souri et de nouveau je me suis demandé si elle était sincère. Voulait-elle
par son sourire démentir mon propos ou bien l’affichait-elle parce que
j’étais dans le vrai ? Le regard et le silence qui ont suivi, sa gêne aussi, ont
conforté mon opinion. J’étais bien dans le vrai, son sourire était de
circonstance. Peu après elle m’a dit « il faut que tu arrêtes de te compliquer
l’existence. Si je parais en colère ce n’est pas contre toi c’est parce que j’ai
des problèmes c’est tout. » Je lui ai plié le pouce avant de libérer sa main.
Dernier point. Lorsque je lui ai dit « vendredi tu m’as fait très mal lorsque
tu as déclaré à ton correspondant “viens dans ma chambre” », Katia a
rouspété. Elle a gesticulé, élevé la voix, « je n’ai pas dit cela du tout, ça ne
va pas ? » Comme j’insistais elle me laissait parler. Elle finit par dire ou
par avouer que son interlocuteur est un jeune qui réside dans le foyer de
Sénas et qui étudie toute la semaine à Lyon. « Il voulait sortir avec moi
mais je l’ai surpris avec une fille qui était mon amie. Alors je les ai
envoyés paître tous les deux mais je n’ai pas dit “viens dans ma chambre”,
ça ne va pas ? » Elle mentait. Je sais de qui il s’agit. Je ne le connais pas
mais elle m’en a dit un mot le 26 avril lorsque nous parlions de notre
grande virée. Elle avait dit que la date du premier mai ne l’arrangeait pas
« car je reçois une dame de Lyon. » La dame c’est lui, ce même gars qui la
surnomme « la Chinoise ». C’est ma conviction. La conversation terminée
j’ai demandé à Katia si elle voulait bien que l’on dîne ensemble. Il nous
fallait de l’air à tous les deux. Il me faut préciser que j’étais fier de ma
performance. Katia ne m’a pas impressionné. Elle a accepté que l’on dîne
ensemble. Elle a proposé Mac Do. En route, elle a emprunté mon portable
pour s’engager dans une longue discussion avec sa cousine. Au restaurant
ce fut fishes, frites coca et babillages de nouveau. La bonne humeur nous
gagnait au fur et à mesure que le temps avançait. J’ai fait le clown. J’ai
raillé sa manière de marcher de jeune collégienne se dandinant à la manière
d’un canardeau intimidé. Je me suis levé pour une démonstration,
indifférent aux voisins de table et à tous les autres, « Tiens, tu marches
comme ça, les pieds en dedans. » Elle s’est esclaffée. « Arrête, arrête, tout
le monde te regarde ! » En effet mais cela m’était égal. « Tu ne sais pas
faire onduler le mouvement de tes hanches comme ça, regarde ! » Elle a
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rougi et s’apprêtait à se lever pour fuir. Je ne l’ai jamais vue ainsi. Son
bout de nez, ses joues, ses oreilles, surtout ses oreilles, étaient
empourprées. On aurait dit qu’elle avait trempé la tête dans un seau de jus
de tomate ou de fraise. « Arrête, arrête, wallah je sors ! » Nous rigolions
franchement jusqu’à cet événement qui allait noyer notre euphorie. Elle me
disait qu’il y avait un gars qui nous regardait avec insistance, et elle se
retournait pour le regarder à son tour. Etait-il intéressé par mes facéties ou
regardait-il Katia en particulier ? Discussions donc et de temps à autre elle
se retournait sur le mec. Il a 35 ans environ, il est grand et fort, tout ce qu’il
faut. « Je crois que c’est un Turc » a dit Katia. Elle connaît bien la Turquie,
elle y a séjourné plusieurs semaines durant son voyage de noces ! Elle était
adolescente et le monde s’ouvrait à ses rêves éperdus. Le Turc n’a pas la
tête de l’emploi. Je le soupçonne être plutôt Hindou ou Sri lankais.
Yasmin’ a pris un mouchoir en papier pour s’essuyer la bouche, puis l’a
roulé et l’a coincé entre trois doigts. La serviette faisait comme un « m »
dont on ne voit ni les empattements ni les fûts. Elle en a coincé un bout
sous l’index, puis elle a fait passer la serviette sur le major pour la faire
disparaître sous l’annulaire. Ensuite elle a porté un des bouts apparents du
mouchoir contre ses dents, et elle a frotté, frotté. Pour les nettoyer. Il
m’arrive aussi de frotter mes dents, celles qui restent, ainsi que l’appareil
dentaire et les gencives. Frotter pour enlever le surplus de pâte adhésive. Je
le fais discrètement, chez moi dans la salle de bains fermée à clef
(une habitude). Je le fais à l’aide d’un ongle ou d’un cure-dents mais non
d’une serviette en papier. Mais Katia est franche et directe. Rien n’existe
autour d’elle. Elle a fait cela naturellement sans gêne ni questionnement,
l’une et l’autre inutilement encombrants. Vers 20h30 nous avons regagné
la voiture sur le parking du restaurant. Non loin se trouvait celle d’un des
membres du groupe de l’Hindou (ou Turc ou Sri lankais…) L’homme a
traîné le pas, regardant de temps à autre dans notre direction, avant de
rejoindre ses amis. Katia le regardait avec une telle insistance que son
expression me parut des plus inacceptables. Un regard plusieurs fois
renouvelé, un regard appuyé de dépravée.
– Ça ne va pas ? » ai-je lancé à Katia.
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
– Tu es folle de le fixer comme ça ? c’est une invitation ma parole !
– Mais qu’est-ce qu’il y a ?
– Tu veux peut-être que je te fasse un dessin ?
Il est clair qu’en ces instants-là Katia a réduit à néant cette espèce de
complicité intelligente et légère qui s’était installée entre nous depuis plus
d’une heure. J’y suis allé franco toutes taxes comprises.
– Par ton regard tu le suppliais de venir à toi.
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Mes mots ont fait mouche. Ils ne lui ont pas plu du tout, mais alors pas
du tout, même si – j’en suis certain – ils lui ont fait saisir la légèreté de son
comportement provocateur. « Khra Wella » m’a-t-elle sèchement répondu.
Elle a ajouté « ça va pas toi ». L’habitacle de la voiture ressemblait à un
bloc dérivant du pôle nord vers l’inconnu. Je l’ai déposée loin du foyer,
encore une fois, devant la cabine téléphonique du grand parking qui se
trouve de l’autre côté de la place du marché dont j’ai oublié le nom.
– Tu m’appelles demain matin s’il y a grève ?
– D’accourd.
Elle m’a tendu la main. Décidément.
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