dimanche, janvier 14, 2007
18- L'Amer Jasmin de Fès: 23 mai
Vendredi 23 mai
Je suis sur pieds à cinq heures du matin. Des journées comme celle qui
éclot en ce moment ne courent pas les rues tu sais, ni le monde. Elles font
rarement bégayer le temps qui passe. On les arrache généralement de haute
lutte, on les prépare longtemps à l’avance et on les attend avec l’avidité
d’un enfant impatient, heureux devant la promesse d’une échappée en
kermesse. J’ai pris une journée de repos. Petit déjeuner : café au lait, tartine
beurrée, légèrement miellée, un demi-sucre seulement s’il vous plaît –
mauvais cholestérol à l’oeil – un pur jus de fruits, cocktail à quatre
agrumes : orange, clémentine, pamplemousse, citron. A sept heures je suis
sous la douche. Je ne pense pas avoir écrit ici que depuis quelques mois
j’écoute régulièrement l’horoscope donné sur France bleu Provence. C’est
un moment privilégié. Un jour Yasmin’, perturbée par ce que lui avait lu
une autre stagiaire, m’a demandé de lui confirmer les prédictions
défavorables la concernant, détaillées dans une revue spécialisée qu’elle
tenait entre les mains comme s’il s’agissait d’une décision de justice la
condamnant à perpet’ : « Razi, ci vri ça ? » Yasmin’ connaît les Marabouts,
les gris-gris, les voyantes, mais elle découvrait l’horoscope. Depuis, il
m’arrive de lui lire dans tel ou tel magazine les lignes de son signe
zodiacal. Plus régulièrement j’écoute les divinations de la station régionale,
comme en ce moment. Je n’ai pas souvenir que cela m’eut intéressé par le
passé autant que ces temps-ci. Je suis du signe du lion, mais de quelle
ascendance, je ne saurais dire. Cela n’a pas d’importance, le speaker n’est
pas trop exigeant. « Lion : vous possédez en vous le germe du succès et si
vous utilisez ce que vous avez, vous pouvez accomplir de grandes
choses. » C’est bien parti. La météo annonce 26°. Tenue de circonstance.
Un pschitt de Hugo Boss, et même deux ou trois, un coup de brosse et me
voilà fin prêt. Je n’oublie pas le sac pour Yasmin’. A dix heures vingt je
stationne devant la gare de Sénas. Comme convenu. J’ai pris soin de
dissimuler dans le coffre le parfum et le livre que je destine à Katia. La
journée s’annonce estivale plutôt que de saison. Yasmin’ arrive à trente.
Elle m’avait prévenu « je ne me maquille pas, je ne m’habille pas ». A
quarante nous sommes sur l’autoroute A-7. Salon est maintenant derrière
nous. Autoroute A-54. Les panneaux indiquent Perpignan, Barcelone
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(un jour peut-être irons-nous ensemble jusque-là ? elle sourit). C’est Arles
qui est maintenant derrière nous. Aux environs de Nîmes je suis obligé de
stationner dans une aire de repos sur demande expresse de la voiture qui
n’en peut mais. La 505 chauffe et le capot fume. Yasmin’ ronchonne juste
ce qu’il faut puis s’en va profiter de ces moments imprévus pour prendre
quelques photos de pies bavardes qui chack-chackent en piquant du bec
des insectes innocents cachés dans la pelouse. L’état de la voiture ne relève
pas de ses affaires. Une petite demi-heure d’arrêt a suffi. Yasmin’ est
enjouée et mise en verve par l’excitation de la découverte. Je ne la
reconnais presque plus. Elle brandit plusieurs thèmes, les yeux écarquillés.
Elle passe de l’un à l’autre, comme à saute-mouton, d’une remarque à un
reproche, du tétras au baudet, puis de la marre aux canards. Jusqu’à ce
dernier sujet qu’elle tricote sur plusieurs dizaines de kilomètres, en long en
large, en profondeur : la cigarette. Mes aïeux, la cigarette lorsqu’on a
20 ans, lorsqu’on est femme et Maghribiya par-dessus le big market !
Yasmin’ parle de cigarettes et cela visiblement l’excite. Elle veut fumer et
n’arrête pas d’en parler. Elle dit avoir déjà fumé, puis dit n’avoir jamais
fumé. Elle parle de la nocivité du tabac, puis du plaisir qu’il procure.
Yasmin’ demeure scotchée au sujet, « cherchons un Tabac… achète-moi
un petit briquet avec plein de couleurs et un paquet de cigarettes. » Je lui
demande de patienter un peu car sur l’asphalte de l’autostrade il me sera
difficile de lui en procurer. Elle n’a cure de ma remarque. Je lui demande
ses préférences. Elle n’en a pas, elle ne sait pas. Je lui dis que
généralement les femmes préfèrent les blondes, en tout cas c’est ce que j’ai
entendu dire. Je colporte un cliché, mais il est inoffensif. Yasmin’ feint de
s’impatienter. « Achite-moi » répète-t-elle. La circulation est importante.
Face à mon indifférence marquée elle change de registre pour demander où
vont toutes ces voitures. Les immatriculations l’intéressent fortement.
Katia veut connaître les départements indiqués sur les plaques
minéralogiques qui filent devant nous. Exactement comme font les enfants
chahuteurs lors des longs trajets, enfermés dans l’auto de leurs parents et
astreints sur injonction de ceux-ci à une comptabilité chaotique de tout ce
qui porte un numéro, coincés entre un frère ou une soeur autrement cassepieds
et un chat ou un chien puant de la gueule et claquant des dents, peutêtre
par peur, ou peut-être à cause des trémulations de l’engin. Mais
Yasmin’ est une enfant heureuse, sans chat ni chien. Ni personne.
– 31 c’est quelle ville ?
– Département. Le 31 correspond au département de la Haute-Garonne,
peut-être Toulouse.
– Khamssa ou settin’ ?
– Département des Hautes Pyrénées, peut-être Tarbes.
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– 87 ?
– Haute Vienne, peut-être Limoges.
– Ou hadi ?
– Suisse.
– Ou tes’oud ?
– Foix
– Ou hadi ?
– Sbagna.
– Ou hadi ?
– Je ne sais pas.
– Montpellier est sur la droite, tiens, regarde. Lis.
J’ai raté la sortie 33. L’immuable panneau n’est pour rien.
– Toi toujours tu t’embrouilles » rouspète Yasmin’.
– Tu as remarqué ? Cela se passe souvent lorsque tu es à mes côtés,
« t’kharbqini ! »
J’ai loupé la sortie 33, celle qui mène droit sur Bouzigues où j’avais
prévu de l’emmener déjeuner. C’était ma surprise. La sortie suivante mène
au Cap d’Agde. Je lui propose de choisir entre Bouzigues et Cap d’Agde.
Elle dit « Ki tebghi ». Une boucle puis deux et nous arrivons à Cap
d’Agde. La ville-marmotte hiberne en attendant le grand rush qui
commence à émettre des signaux dès le mois de juin. L’inertie bat son
plein, l’effervescence sommeille. Les parkings font pitié. Quelques
commerces téméraires ont levé le rideau de leur boutique pour l’aérer. Le
premier d’entre eux est un bureau de tabac. La buraliste nous remet un
paquet de « Fine 120 » que je lui ai désigné ainsi qu’un briquet et une carte
téléphonique « pour l’itrangi » précise Yasmin’ qui se languit de ses
parents. Puis sur les quais nous nous attablons dans un restaurant « moules
frites », le « Agathe Tyche ». Yasmin’ a déjà coincé une cigarette entre les
lèvres. Je ne la trouve pas vulgaire, mais il s’en faut de peu, un geste
supplémentaire, une mimique peut-être. Je ne sais pas. Elle me fait penser
à ces starlettes naïves des films d’atmosphère en noir et blanc des années
quarante ou cinquante. Elle enlève précautionneusement la cigarette qui
colle à la lèvre tout en bloquant sa respiration, je le devine. Lentement elle
pose un regard sur la couleur des plafonds, puis sur la forme des doubles
rideaux des larges fenêtres, puis sur le bas de celles-ci. Cette inspection
faite, lentement encore elle laisse s’échapper des volutes éphémères de
fumée blanchâtre. Yasmin’ ne sait pas faire des ronds sous les plafonds.
Ceux qu’elle expédie n’en sont pas, trop imparfaits, trop difformes pour
émaner d’une spécialiste. Avec ses doigts effilés elle porte de nouveau la
cigarette entre ses lèvres maladroitement ouvertes, prêtes à en accueillir
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plusieurs. Elle la tient comme elle tiendrait coincée entre ses dents ivoire la
plus légère et précieuse des douceurs. Je la trouve gauche ma Yasmin’
bébé-douceur. Elle sourit mais elle est décontenancée. Elle sourit encore
pour mieux envelopper sa maladresse ou pour l’apprivoiser. Je ne dis rien
qui puisse la gêner plus encore. Elle tire de nouveau sur la cigarette. En
s’élevant la fumée qu’elle expulse, effleure son nez, ses pommettes, et ses
yeux qu’elle frotte sans ménagement ni intérêt pour le monde.
– Elle est trop longue.
Pourtant c’est bien ce type de cigarettes que préfèrent les fumeuses
(c’est ce que je crois), longues, fines, blondes. Je passe commande – deux
moules frites à la meunière s’il vous plaît. Le serveur ne réagit pas.
Il semble ennuyé ou peut-être gêné. C’est cela, gêné, il est gêné de me
reprendre.
– Marinière ?
– Oui, deux moules frites à la marinière c’est bien ça ?
– Bien sûr monsieur.
Ce fut deux moules frites à la marinière, un jus d’orange et un demi de
Picpoul blanc du coin. Très agréable et volatile comme un parfum discret
de qualité. Puis un peu plus tard – pour Yasmin’ qui se régale et à sa
demande – une autre assiette de moules. Oui, oui.
– Pas di frites sivoupli » précise avec hardiesse la belle.
Je ne sais si elle apprécie la quantité de mollusques ou bien l’empreinte
olfactive de blanc ou la couleur de la sauce. Je prends aussi une belle
salade de fruits. Yasmin’ préfère « une belle dame blanche », c’est une
grande glace vanillée avec du chocolat chaud et de la chantilly, mais pas
question d’alcool pour Yasmin’. Lorsque je fais mine de la servir en vin
elle enlève aussitôt le verre et dit à voix haute « Ah non, non, non » et
crispe son visage. Sa moue est fort explicite. Du blanc sec camouflé dans
les moules, oui (le sait-elle ?), mais versé dans un verre, non. Elle allume
un troisième clope. Il est quatorze heures passé.
– Ça me pique quand j’essaie d’avaler la fumée.
Elle sourit et tousse. A elle seule la cigarette lui procure les plaisirs
simultanés qu’offrent un bon vin, une bonne compagnie et l’amour. Une
jouissance simple, raffinée, immédiate. De nouveau elle lève les yeux pour
poser son regard sur la couleur des plafonds, puis sur les doubles rideaux
des larges fenêtres. Son regard circule pour à nouveau fixer le bas des
larges fenêtres. Lentement, elle expédie des nuages qui disparaissent
aussitôt. Yasmin’ ne sait pas faire des ronds sous les plafonds. Ceux
qu’elle expédie n’en sont pas, trop imparfaits, trop difformes pour émaner
d’une spécialiste. Je la laisse à son tête à tête avec sa volupté et me
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précipite aux toilettes. Je me lave les mains, frotte les dents avec ce que je
trouve à proximité : mon index gauche. Je frotte les vraies et les fausses
dents. Je nettoie comme un dingue, puis rince à grandes eaux. Enfin je
m’expédie dans la luette un long spray à la chlorophylle (toujours dans ma
poche). Je dis à Yasmin’ que nous avons bien de la chance. Ici, comme à
Sète où nous devions nous rendre, nous découvrons qu’on peut prendre le
bateau pour une balade au large. Elle me regarde du haut de sa passagère
béatitude, heureuse comme une chatte s’étirant devant un feu de bois.
Yasmin’ dit oui.
Le bateau est au milieu du quai, s’apprêtant à larguer les amarres. On
embarque aussitôt les billets achetés au pied de la passerelle. La paroi
transparente de la carène est sensée nous permettre d’admirer les fonds
marins, mais les eaux troubles contrarient les désirs des passagers. Nous
prenons des photos à tour de rôle. Des photos de la mer, des embarcations
au loin, du large, de nous. A tour de rôle. Nous sommes assis sur le pont
derrière la timonerie. Tous les passagers sont occupés, comme nous.
Yasmin savoure ces beaux moments. De temps à autres, pour éloigner la
fumée que dégage sa propre cigarette elle pivote sur elle-même ou, avec
son bras libre imite un essuie-glace soudain excité. Emporté par
l’atmosphère ambiante et par mon propre zèle, peut-être par ma propre
impasse, j’extraie de ma sacoche une photo écornée que je montre à
Yasmin’. Elle date de Mathusalem.
– Qui ci ? fit-elle en me fixant.
– Moi pardi, qui veux-tu que ce soit ?
Elle persiste à me regarder moi, plutôt que la photo.
– Mais regarde là !
– Ci qui ?
Je tapote contre ma poitrine mais apparemment sans aucun effet.
Yasmin’ n’est pas du tout convaincue. Elle dit en arabe :
– C’est toi là, c’est vrai ?
– Bien oui c’est moi !
– Je ne te crois pas, ouuuh !
Je récupère ma précieuse pièce patinée avant que – involontairement
bien sûr – Yasmin’ ne sorte un mot gros ou quelque bêtise à la suite. Oui
c’est bien moi sur la photo. Le temps a aussi bien travaillé la photo que
moi-même, je veux dire qu’il nous a ravagés, saccagés. J’ai pali. La belle
polonaise que j’enlace devant l’imposant monument dédié à Frédéric
Chopin, mon Dieu qu’elle est belle, o Bożo jaka ona piękna ! La vingtaine
au vent et les longs cheveux frisés, très longs et très frisés, tombant sur les
épaules, baignaient alors dans un océan bleu à jamais révolu. Mon éternité
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d’alors à quelques brassées des Mai rouges, trônait avec de nombreux
complices sur un monde vieilli. Soixante-huit dansait encore, torride dans
nos têtes. Nous étions Elżbieta et moi dans le parc Łazienki sous la
protection du maréchal Piłsudski en arme devant l’entrée principale.
C’était à Varsovie. C’était comme hier. Je remets la chose dans la sacoche.
– On a le droit de fumer ici ?
Yasmin’ pose la question mais n’attend pas de réponse, je le sais. Elle a
déjà oublié ma vieille photo mais pas la cigarette qui lui brûle le bout des
doigts. Elle laisse tomber le mégot sur le pont du bateau sans aucun remords
ni gêne et l’écrase de son pied gauche comme une vulgaire mouche
inattentive au malheur. Je regrette d’avoir montré cette photo d’un temps
depuis longtemps révolu. Le ridicule n’attend point le nombre des années
pour se manifester. Yasmin’ sourit tel un ange tourmenté devant une Pietà.
Elle grille une nouvelle cigarette et finit sa canette de jus d’orange
(une autre). Le tour arrive déjà à son terme. Lorsque nous posons les pieds à
terre, Yasmin’ se dirige droit vers le bureau de tabac. Elle achète cette fois-ci
un paquet de clopes à l’effigie du célèbre cow-boy bien que le premier
paquet soit encore à moitié plein. Elle doit en connaître le goût pour insister
à acheter cette marque et seulement celle-ci. A moins que cela ne soit par
mimétisme. Elle avoue la coquine : « une seule fois j’ai goûté, un garçon du
foyer avait insisté pour que je lui allume une cigarette… » Nous déambulons
sur les quais et les rues attenantes, puis nous rejoignons la voiture sur le
parking principal. Katia s’installe en maintenant la portière grande ouverte.
J’extrais le cadeau (le parfum) de mon sac posé dans le coffre et referme
celui-ci discrètement. Je m’approche de Yasmin’ et lui demande de fermer
les yeux « j’ai une surprise à te donner. » Elle hésite, veut dire quelque
chose, puis renonce. Elle pose une main peu convaincue devant les yeux.
« Ne triche pas, enlève ta main et ferme bien les yeux. » Yasmin’ hésite de
nouveau un instant, puis semble consentir à les fermer. Je glisse entre ses
mains le paquet et m’apprête à poser délicatement ma bouche sur ses lèvres
charnues légèrement entrouvertes. Pourpres. Rusée, elle avait laissé pénétrer
– je m’en rends compte mais trop tard – un faisceau de lumière, assez
suffisant pour saisir mes élucubrations et entreprendre un léger mouvement
de recul avant de tendre la joue. Je souris et discrètement enlève le paquet de
ses mains. Avec ma main libre je lui tiens le menton et tente de l’embrasser
de nouveau avec moins de délicatesse et plus ou moins de gaucherie. Hélas
et piètre de moi, mon plan d’adolescent niais ne fonctionne pas. Je m’y
prends comme un apprenti Branquignole. Pourtant j’y ai longuement réfléchi
ces dernières nuits. Mais un vieux plan demeure un vieux plan, archiconnu
de tous, je veux dire de toutes et de tous. « Non, ici » me dit Yasmin’ en
posant son index sur sa joue. J’insiste. Un jeu juvénile s’installe entre nous.
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Elle finit par céder, sans conviction ni intérêt qu’elle a investis ailleurs. Je
pose lamentablement le cadeau sur ses cuisses. Sans attendre elle arrache le
papier-cadeau, ne jette pas le moindre regard sur la belle image du paon vert
bleu noir que j’ai collée sur la boite. J’ai mis quarante minutes pour la
télécharger d’Internet et dix pour la mettre en relief sur la boite. Yasmin’
mon paon. Elle ne lit pas non plus le poème que je lui avais déjà adressé en
octobre et que j’ai couché sur le papier-cadeau avec tous les soins possibles
que mettrait un calligraphe assermenté :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi …. » etc.
Trop occupée Katia ne dit rien, ne me regarde pas. Pas même un furtif
regard. Pas même un captieux regard. Rien. Je lui en fais la remarque mais
elle n’en fait qu’à sa tête. Elle ne pense qu’au contenu qu’elle devine
maintenant. Lorsqu’elle découvre Miracle qu’elle avait tant désiré à
Marseille je l’entends murmurer « Merci, merci beaucoup, Waara bezzef ».
C’est le top du top. Voilà qu’assise sur un nuage, sincèrement émue,
Yasmin’ fricote avec anges et génies. Sourire jusque-là et commentaires
inaudibles. D’un doigt elle appuie sur le vaporisateur. Pschittt… quelques
gouttes derrière le lobe-ci, puis derrière le lobe-là. « Il va me changer de
Infinitif que j’aime aussi » Je colle mes narines contre son oreille, me
rattrape comme je peux, en mordille les contours, lui dis des mots qu’elle
aime entendre. Elle dit « arrête ». Elle me voit venir, si je me permets. Je
pose mes lèvres sur sa peau lisse, tendre et crémeuse. Je les pose derrière
l’oreille, un peu plus bas sur le cou, puis de nouveau sous l’oreille. Je suis
aspiré. Yasmin’ souhaite maintenant voir du monde et la grande ville. Elle
dit trois fois vouloir maintenant voir du monde et la grande ville.
Nous reprenons la route en direction de Montpellier. Un autre jour nous
visiterons ce que j’ai programmé pour aujourd’hui : le parc zoologique du
Lunaret avec ses « 82 espèces, 500 animaux… ses belles collections de
lémuriens, sa serre, ses deux étangs artificiels où se concentrent la plupart
des oiseaux…. » Un autre jour. Aujourd’hui nous ne verrons rien de cela
donc. Yasmin’ préfère les magasins du centre ville aux zèbres, loups,
éléphants et autres couleuvres… qu’il ne me reste plus qu’à avaler. Les
emplettes plutôt que le zoo. « Ou Marouc ji conni boucoup li zanimou ».
Elle enchaîne la malheureuse, elle enfonce « Ti m’achites ène sac ? » Bien
sûr. En peau retroussée d’alligator ou de zébu. Il est 16 h 30 et il fait très
chaud. Katia somnole ou fait la gueule. Elle ne dit plus rien. Je ne suis pas
content, je rumine et ronge mon frein. L’ai-je agacée en insistant comme je
l’ai fait pour l’embrasser ? Non ce n’est pas ce que je pense, elle me le
confirme en hochant la tête. C’est parce qu’elle a un coup de pompe. Elle
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se redresse en effectuant des gestes saccadés comme se redresserait une
poupée gonflable pliée en douze et qui brusquement se libère grâce à l’air
vicié rejeté par les poumons du gonfleur exténué qui l’alimente. Elle
allume une cigarette et disserte à propos. Elle la fait danser entre ses lèvres,
non comme une professionnelle ou comme une habituée, elle la fait danser
malgré elle et cela se remarque.
Le centre de Montpellier est très animé. Sur la grande esplanade Charles
de Gaulle se tient une importante foire aux livres, mais pas seulement. La
fête est internationale. Yasmin’ dit rechercher un dictionnaire françaisarabe
« comme celui que j’avais au Maroc » (mon oeil). Nous n’en
trouvons pas. Un des stands affiche les couleurs algériennes. Une vieille
dame dédicace un ouvrage. Je ne la reconnais que parce que son nom est
porté sur une feuille rose cartonnée, pliée en deux et posée devant elle :
« Lucette Hadj Ali ». Je montre la dame à Yasmin’ et tente d’introduire
quelques mots sur la révolution algérienne, dont cette femme et Bachir son
défunt mari, poète-résistant, ont été des acteurs reconnus. Ma tentative
s’égare car Yasmin’ m’a discrètement planté pour voler vers un autre stand
qui compte plus à ses yeux. Elle s’en est allée essayer des bagues, des
bracelets des foulards à quatre ou cinq sous… J’ouvre « Lettres à Lucette »
(je pense à Lucrèce) que la dame me dédicace et je lis en page 65 : Je jure
sur le dégoût des lâchetés petites bourgeoises / Je jure sur l’angoisse
démultipliée des épouses / Que nous bannirons la torture / Et que les
tortionnaires ne seront pas torturés. C’est Bachir son mari qui a écrit ce
poème à la suite des sévices qu’il a subis des gros bras de Boukharouba le
Pharaon qui ne supportait ni les rossignols ni les chênes noirs. C’est ainsi
que nous désignions en sourdine notre dictateur, El-Phar’ûn. J’applaudis et
prie pour l’âme du poète, de l’Homme. Je suis à peine arrivé à sa hauteur
que Katia m’entraîne déjà vers un autre stand. Elle fait peu cas de mon
achat. Un livre, penses-tu. De stand en stand nous nous retrouvons devant
le centre commercial Polygone. Yasmin’ souhaite y entrer. Elle semble
avoir oublié le sac. Elle admire des jupes, des pantalons. Tous les chapeaux
qu’elle essaie lui vont à merveille, je dis bien tous. Elle se décide pour une
paire de chaussures noires longues, à bouts carrés et aux talons hauts, un
peu rétro. Elle devine mon discret désaccord. « Ci la moud » rouspète-telle
en souriant. La semelle de cuir indique la pointure et le prix : 54 euros.
Zou. Nous sommes allés ensuite prendre un verre sur la terrasse bondée du
Yam’s devant l’Opéra-comédie. J’ai quelque peu forcé la main à Yasmin’
qui tient les bars en horreur sainte. Revenus dans le parking je lui remets
l’autre cadeau, mon roman. « C’est toi qui l’as écrit ? ah mais je te
reconnais, c’est toi sur la photo. De quoi tu parles ? » Elle ouvre le bouquin
qu’elle feuillette, tente une lecture, puis reprend la quatrième de couverture
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« Un roman d’amour qui mêle la dérision à la sensualité, et celle-ci à la
nostalgie et au questionnement… »
– Livre d’amour ?
– Oui
– Ah coquin (elle dit un mot en marocain que je traduis par celui-ci,
plutôt approximatif).
Un truc ridicule mon roman, un galimatias. Je me suis autorisé une
proximité stérile avec Monsieur William le gars d’Oxford qui, en un tour
de force, a manipulé Quentin son narrateur préféré et a tordu son cou au
temps en 372 pages (folio). Novice mais prétentieux je m’étais dit que je
pouvais en faire autant !
– Un jour j’écrirai notre histoire.
– Notre histoire ? ah non ! ne mets pas…
– Tu t’appelleras Yasmin’ dans le roman, ça te va ? Yasmin’ Fès el
morra quel latay be chiba !
– Je suis pas amère moi !
Elle sourit mais n’est pas convaincue par ce que j’avance. Peut-être estelle
seulement surprise ? J’avais prévu de lui dédicacer mon roman. J’avais
préparé un petit texte dans la perspective de le porter définitivement sur la
page de garde. Mais cela ne l’enthousiasme guère. Elle veut Le tas tel quel,
sans dédicace.
– Et si quelqu’un voyait ta dédicace et s’il la lisait ?
– Il n’y a pas crime. Je t’écris un mot gentil et tu le refuses ?
– Je ne le refuse pas. Ton mot tu me l’as lu alors pourquoi l’écrire, à
quoi ça sert ?
Je lui montre la dédicace de Lucrèce, je veux dire Lucette, mais
Yasmin’ n’a que faire de mes commentaires, des dédicaces, de Lutèce, du
souvenir… Elle a son parfum, sa carte téléphonique, sa paire de chaussures
et cela est beaucoup plus important que le souvenir. Cela lui suffit
largement. J’humecte le coeur de mon coeur de l’amertume qu’elle sécrète
naturellement. Je range mon livre dans la boite à gants et avale mon
chapeau. On n’en parle plus. Elle enfonce le dard juste ce qu’il faut en me
demandant si je suis fâché. Elle pointe un doigt vers l’autoradio, appuie sur
« play » et augmente le volume. La musique m’étreint, m’oppresse.
Au péage de l’autoroute les gendarmes sont à l’affût. Une fois de plus je
passe l’éponge et la vitesse supérieure. Le chaabi marocain (Gallal,
Qarqabou et medh) est à son max. Yasmin’ est tout excitée peut-être
heureuse. Elle chante et danse. Elle est bien assise à mes côtés mais ses
jambes gambillent. Les épaules, les bras, la tête, tout en elle se tortille. Elle
se déhanche, elle balance les épaules à droite, à gauche, lève les bras au plus
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haut, attention plafond. Elle les croise, puis avance la poitrine qui se
raffermit. Elle est comme ces récitants du Livre saint à la lisière de la transe.
Katia balance son corps en arrière, en avant, en arrière encore. Ses mains
dessinent de grands cercles et des lignes et des courbes informes. Prétentieux
je me demande s’il ne faut pas voir dans son agitation un quelconque effet
du furtif baiser que je lui ai offert ou qu’elle m’a accordé (après avoir
refusé), baiser qu’elle savoure après coup à moins que cela ne soit l’effet du
Miracle ? Peut-être n’est-ce là que l’expression de la joie d’être en ma
compagnie, à moins qu’elle ne soit simplement celle du bonheur d’être. Tu
es contente, oui je suis contente. Elle hurle : je suis contente ! Et elle pousse
un éclat de rire immense, tête en arrière et bras sur mon épaule. La musique
ne m’oppresse plus. Maintenant ses longs doigts fins et ses paumes de rat
d’opéra tambourinent sur ses cuisses de starlette efflanquée. Ils vont,
viennent, entraînant les bras, les épaules, la tête, tout le corps, au rythme de
la chanson. Et elle se déhanche, elle balance son buste en avant, en arrière, à
gauche, à droite. Sans retenue aucune, qu’à Dieu ne plaise. En définitive ce
corps, son corps, semble vouloir paradoxalement imprimer cet éphémère
bonheur dans les méandres du marbre de ma mémoire. De temps à autre elle
me lance un regard en coin et sourit. Divinité de sourire à perturber un
pénitencier, un Ayatollah ou le plus chaste des ministres des cultes. Lorsque
le groupe chaabi hurle « Ah ya mma El-haja halli bab eddar ! », Yasmin’
réplique instantanément « Ah ya mma El-haja halli bab eddar ! » et moi, qui
ai oublié ses enfantillages, je reprends aussi « Ah ya mma El-haja ! … »,
mais je suis en léger décalage et je chante archifaux. Je ne suis pas
convaincant et cela la fait franchement rire. Yasmin’ se balance. Sa tête
exécute de grands cercles et ses longs cheveux noirs, noirs, noirs tournoient
comme les robes blanches, blanches, blanches des Derviches ottomans
atteints de passion frénétique. Sa folle chevelure s’emballe comme la
crinière de sémillants isabelle arabes lancés dans une fantasia des hauts
plateaux maghrébins sous le regard admiratif d’Eberhardt. « Les chevaux se
dressent, fous, gesticulant de leurs pieds du devant au-dessus de la foule. Les
yeux exorbités, la bouche ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore… »
Les bras et les mains de Yasmin’ papillonnent et elle appelle à tue-tête sa
mère El-haja pour qu’elle lui ouvre les portes du destin. Hier Yasmin’
émargeait aux bas fonds du désespoir, aujourd’hui, là, elle est rayonnante de
vie, d’espoir. Je l’adore ainsi, oui je l’adore ainsi. Je le dis honnêtement : je
l’adore car par une sorte d’enthousiasme contagieux je me trouve transporté
dans son monde fait de joie simple et de légèreté non calculée. Peu importe
si les contours de ce monde sensible sont vite atteints. Il faut bien qu’à un
moment elle reprenne ses esprits. Elle prend une cigarette, l’allume et
accompagne une longue bouffée d’un commentaire déjanté : « c’est pas bien
la cigarette hein ? » puis elle reprend aussitôt sans attendre ma réponse. Elle
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chante, danse, fume. La cigarette au bout des doigts dessine un grand huit,
puis un deuxième, un troisième. Des huit et des huit et des huit encore et
encore qui s’entrelacent, se mêlent, se dénouent jusqu’à la confusion,
l’anéantissement. Yasmin’ chante, danse, fume. S’éclate. Je bas la mesure
sur le volant de la voiture et tente de l’accompagner comme je peux. Je ne
connais pas la chanson mais j’insiste, je récidive : « Ah ya mma Elhaja
!… » Je m’époumone. Yasmin’ me tend la cigarette que je refuse. Elle
est au bord d’une crise de rire. Veut-elle me faire taire ? Elle insiste, « tiens,
fume », alors moi qui ne fume plus depuis si longtemps, je me laisse aller.
Parce que c’est elle. Alors elle en profite, elle reprend seule : « Ah ya mma
El-haja halli bab eddar ! » Il faut bien une vingtaine de minutes pour que la
fête dans la voiture se tasse en quelque sorte, pour qu’elle revienne à des
proportions qu’on jugerait acceptables ou bien raisonnables. Nous prenons
une bretelle de sortie d’autoroute pour la nationale 13. A hauteur de La
cabane bambou, un restaurant routier, peu avant Miramas, Yasmin’ me
demande de stationner et d’ouvrir le coffre. Je lui tends la bouteille d’eau
qu’elle a réclamée. Elle se lave quatre fois les mains, la bouche et encore les
mains et la bouche. Ainsi elle pense faire disparaître toute trace de cigarette.
Avant de remonter elle glisse dans sa bouche trois barrettes de Hollywood
chewing-gum parfumées à la chlorophylle. Elle ne m’en offre pas mais me
demande de reprendre les paquets de cigarettes, de les garder « pour une
autre fois. » Elle regrette aussitôt et rectifie « donne-les à quelqu’un ou jetteles.
» Direction Eyguières, la départementale 569, puis Sénas. Je la dépose
loin du foyer comme elle le souhaite. Elle me tend la main et cela me froisse.
Une belle et mémorable journée s’achève sur une fausse note. Une note à
oublier au plus vite.
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