dimanche, janvier 14, 2007
20- L'Amer Jasmin de Fès: 31 mai
Samedi 31 mai
Insomnie. Il est 3 heures 30. Un livre posé sur la table basse du salon
attend que j’y revienne. Je l’ai corné à la page cinquante et une, avant-hier
ou mercredi je ne sais plus. Isabelle Eberhardt décrit les relations
impossibles entre un officier français et une jeune bédouine : « De la
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grandeur morne de ces lieux, elle avait pris comme une surcharge de
fatalisme et de rêve. Etrange, mélancolique entre toutes les filles de sa race :
telle était Yasmina. » Je referme le livre sur mon index et le maintiens contre
ma poitrine. Pourquoi me suis-je brouillé avec elle ? Plusieurs raisons
traversent mon esprit, mais quelle est la bonne, quelle est la raison profonde,
déterminante, pas la superficielle ? Quelle est la vraie raison, la raison
essentielle ? La jalousie est la première qui me vient à l’esprit. C’est
probablement celle-là la bonne raison, la vraie, celle qui est à la source du
clash. Oui je suis jaloux il me faut l’admettre. Cette jalousie qui s’est
incrustée jusque dans les premiers mots du texto que je lui ai envoyé hier :
« Tu aimes un gars. » Mots que j’ai vite camouflés par d’autres mots
inconsistants et mensongers : « et c’est normal. » Quelle banalité. Je suis là à
dériver, m’apprêtant à reprendre le fil des pérégrinations de Yasmina et de
son Jules lorsqu’une autre pensée vient cogner. Je lâche le livre. C’est une
idée qui m’a déjà traversé l’esprit. Je ne lui avais pas alors prêté l’attention
qu’elle mérite, mais cette fois je la retiens comme une vérité qui ne demande
qu’à être entendue et reconnue : Katia est attirée par ceux qui s’éloignent
d’elle, par ceux qui la rejettent ou la dédaignent. Par ceux qui la dévoilent en
un quart de tour. Par contre Katia éloigne et rejette ceux qui sont attirés par
elle, ceux qu’elle foudroie qu’elle paralyse. Je me souviens de cette formule
qui lui va comme une paire de gants confectionnés sur-mesure : « Elle
provoque l’amour mais elle est incapable de le donner. » Mon ami Rian a
raison lorsqu’il dit (était-ce à son propos ?) : « le chien mord la main qui le
caresse et lèche celle qui le bat. » Je branche le portable. Je lis et relis trois,
cinq, dix fois les messages de Katia. Les miens aussi. Plus que jamais elle
colonise mon esprit. Je reprends « Lettres et journaliers » d’Isabelle. Il me
plonge dans de profondes interrogations arides : « Il y a en moi des choses
que je ne comprends pas encore ou que je ne fais que commencer à
comprendre. Et ces mystères-là sont fort nombreux. »
En allant faire mes courses à Cavaillon, je passe devant la laverie où
Katia a fait quelques jours de stage avant d’abandonner. Soudain des
doutes m’assaillent. Katia a-t-elle réellement appelé la laverie pour
s’excuser ? Comme je ne suis qu’à quelques mètres, je m’y rends. La
responsable anticipe : « Vous savez, hier j’ai reçu un petit coup de fil… »
Katia a bien appelé pour s’excuser.
Alors que je viens juste de finir mes courses, le portable me signale un
message : « Je suis Katia, pas Yasmin’. Katia ne profite pas de toi. Kan tu
a di que je profiter de toi tu ma fai tres mal au ceur. Tu me fai plesir apres
tu retourne tout sur moi. Franchement je ne croyer pas que tu me ferai
comme sa merci beaucoup passe une bonne journee. » J’ai envie de lui
répondre que souvent la vérité blesse, ou bien qu’elle a répondu à côté. J’ai
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aussi envie de lui répondre par un seul mot : « Non » ou « Faux ». Je
décide de ne pas répondre.
Il doit être 23 heures 30. Je reviens de chez mon ami d’Avignon. Il a
beaucoup de travail (plusieurs reportages télé en retard qu’il doit boucler
pour la semaine prochaine), mais il a réussi à dégager quelques heures pour
souffler. Nous avons choisi un bar au sein des remparts de la vieille ville.
L’ambiance était bon enfant. Nous avons discuté de tout : de sa mère, de la
mienne, de son fils, du boulot… Par moments la discussion glissait et nous
sommes devenus graves ; l’Algérie, ses gouvernants, les Kabyles, les
Arabes… Comme souvent, j’ai repris la route du retour le cerveau saturé
d’alcool et de décisions que je ne tiendrai pas. S’il me fallait appliquer les
résolutions prises à la suite des multiples joutes oratoires, alors je
n’adresserais sans doute plus la parole à David. Lorsque je suis arrivé, au
bas de l’immeuble où j’habite des gamins chahutaient et mon portable s’est
mis à sonner. J’ai entendu « allô tu vas bien » ou quelque chose de proche.
Les cris des enfants et le bourdonnement sous mon crâne m’empêchaient
de décrypter les paroles de Katia. La communication s’est interrompue. Si
elle me rappelle, il me faut rassembler des arguments convaincants. Sauraije
par exemple répondre à cette interrogation, « pourquoi tu es dur avec
moi ? » car Katia sait fort bien renverser la vapeur.
Lundi 02 juin. 3 heures 10
Aji andi lechambra. Ces mots ont suffisamment martelé dans mon esprit
pour délibérément blanchir ma nuit. Que vais-je lui dire aujourd’hui si je la
rencontre – je n’ai pas envie de la rencontrer. Elle m’a trop fait mal
vendredi. Aji andi lechambra. Dire cela devant moi et, par-dessus le marché,
avec mon propre portable, c’est plus qu’une provocation, c’est un affront ou
une blessure. Ce qui l’est également c’est le fait qu’elle ne m’invite jamais,
qu’elle ne souhaite même pas que j’approche du foyer. C’est cela qui me
rend triste. Je me demande même si dans sa chambre elle garde encore les
sous-verre que je lui avais offerts. L’un porte la marque d’Oran, une grande
photo en couleurs du magnifique front de mer formé par des édifices qui
serpentent sur les hauteurs du port. L’autre, que j’ai nommé « le
kaléidoscope », est une composition artistique faite d’un arc-en-ciel éclatant
de couleurs sur laquelle j’ai inscrit six vers qui me sont spontanément
apparus une aube parmi les aubes des premiers jours de notre rencontre :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi un
Insoumis sur le retour,
A la raison, au monde. »
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La seule fois que je suis monté dans sa chambre – un peu malgré elle –
c’était le soir où je lui avais acheté la télé. J’avais alors apprécié la
présence du kaléidoscope. Katia avait bien pris soin de le mettre en
évidence sur son unique armoire avec miroir, face au lit. Cela m’avait
vraiment fait plaisir. Je le lui avais dit. Je me demande si elle l’a encore. Si
je ne la croise pas tout à l’heure, ce qui est probable car je ne suis pas en
FAF (les lundis sont réservés à la préparation des cours), si je ne la
rencontre donc pas ce matin, je la verrai mardi ou bien mercredi. Mardi
c’est Domi qui est prévue pour me remplacer (elle effectue un deuxième
stage comme formatrice). Je l’avais sollicitée mercredi dernier afin que je
puisse accompagner Katia au Centre emploi. Mais, vu les circonstances, je
n’ai pas l’intention de l’y conduire. Il se peut finalement que je prenne les
stagiaires mardi. J’allais oublier, sur mon insistance Katia a téléphoné au
Centre jeunes santé, je ne sais plus quand, pour bénéficier des conseils
d’une assistance sociale. On lui a fixé un rendez-vous pour ce même mardi
à 16 heures. Je me demande comment et avec qui elle s’y rendra. Le jour
où je la rencontrerai, quel que soit ce jour (à moins qu’elle ne commence à
travailler dès cette semaine et qu’elle ne donne plus signe de vie – mon
Dieu !) ce jour-là je lui dirai en cinq points bien ordonnés ce que j’ai à lui
dire. Cinq points que j’ai cogités une éternité. Les voici dans le bon ordre.
Je les lui réciterai les yeux dans les yeux avec calme, mais avec fermeté :
1 – Tu n’as pas bien lu mon message, c’est pourquoi tu y as mal
répondu. Je n’ai pas écrit que tu profitais de moi, j’ai écrit : Je ne te crois
pas quand tu dis « je veux rester avec toi ». Pourquoi tu veux rester avec
moi, pour me faire du mal ?
(La vérité est que Katia a été pertinente. Elle a très bien saisi ce que
j’entendais par là. Et par là j’entendais bien que ce qui l’intéressait c’était
le portefeuille, mais le temps est au polissage des angles. Je fais machine
arrière.)
2 – Vendredi tu m’as fait trop mal. Devant mon nez et ma barbe et par
dessus le marché avec mon propre portable, tu as dit à l’autre « Aji andi
lechambra ».
3 – Pour les commissions il faut compter sur moi quelles que soient nos
relations. Je t’aide avec mon coeur, tant que tu demeureras sans ressources.
4 – Je suis persuadé que tu m’oublieras dès que tu auras ta carte de
séjour et que tu travailleras. Déjà aujourd’hui, même quand tu es à mes
côtés dans la voiture, je suis sûr que ton esprit est ailleurs. Errass dialek
biiid, il est aux Antipodes. Tiens par exemple au retour du Cap d’Agde tu
semblais heureuse dans la voiture, tu dansais, tu chantais, et bien je suis sûr
que dans ta tête tu étais ailleurs, avec d’autres gens, des beaux gosses de
ton foyer ou d’ailleurs.
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5 – De mon côté rien n’a changé. Seulement je souffre et lorsque je
souffre je peux dire et faire des bêtises. Il faut m’en excuser.
Voilà ce que je lui ai préparé. Il me faut maintenant apprendre le texte
par coeur. Dans cet ordre. A moins que je ne le lui dise dans un ordre
différent ? par exemple le point 3 en premier, puis le point 2, en troisième
position le point 1, puis le 5 et enfin le 4. Ou alors : 2-3-1-5-4. Ou bien : 2-
4-5-3-1. Ou bien encore garder le premier ordre, mais modifier ainsi le
contenu du premier point : « Si moi j’avais la chance que tu as… si une
femme me fait autant que ce que je te fais, je ne verrais qu’elle, je
n’écouterais qu’elle, je serais complètement franc et honnête avec elle ! »
Le réveille-matin indique quatre heures, je suis à bout.
19heures 35.
J’ai désactivé mon téléphone. Ce matin je suis allé tôt au travail et fait
en sorte de ne pas croiser les stagiaires. J’y ai récupéré quelques
documents et suis revenu dans l’appartement à 10 heures pour y travailler
plus ou moins sereinement. J’ai espéré que Katia m’appelle. J’étais
persuadé qu’elle le ferait. Il n’en fut rien. Je lui aurais dit mes cinq vérités
les doigts dans le nez. Au téléphone j’assume moins difficilement. Par
contre si elle se postait là maintenant en face de moi, je perdrais une
grande partie de mes moyens, je ne pourrais pas lui dire froidement en face
les cinq points que j’ai patiemment pensés et agencés. Katia n’a pas appelé
et je me retiens difficilement. Si je faisais le pas d’appeler, je perdrais toute
crédibilité (ce terme est inapproprié mais je n’en trouve pas d’autre). Mon
portable a bien sonné à dix-sept heures. J’ai bien été euphorique un instant,
mais j’ai bien vite déchanté. C’est une autre stagiaire qui m’a appelé pour
me prévenir que demain elle viendra en retard. Tous les stagiaires
possèdent mon numéro de portable. Les problèmes sont résolus plus vite et
plus facilement qu’en transitant par le secrétariat. Tous n’appellent pas
alors qu’il est parfois indispensable de le faire. Les voraces fournisseurs de
téléphonie mobile ne font aucune distinction entre un jeune zawali, peace
and love et un autre, fils de son père. A l’un comme à l’autre ils appliquent
les mêmes tarifs. Katia n’a pas appelé. A-t-elle fait ses courses ? mon Dieu
fais que oui. Vendredi, avant le clash elle a tellement insisté pour que je
l’aide le lundi suivant à faire ses courses. « Mardi » lui avais-je proposé,
« non lundi, avance moi 40 euros, je n’ai plus rien. » Puis il y eut le clash.
C’est pourquoi je lui ai remis un chèque. Je n’avais pas d’espèces. J’espère
qu’elle ne l’a pas détruit. De toutes les façons il lui faudra des espèces pour
payer ses courses, elle ne peut présenter aux caisses un chèque libellé à son
nom. J’espère vivement qu’elle a pu emprunter des espèces. Katia a du
nez, je lui fais confiance. Elle est perspicace. Fine. Elle n’a pas appelé.
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Trois messages et un coup de fil suffisent, a-t-elle peut-être pensé. Elle a
du caractère. Fehla. Chez nous, les machistes et les autres disent, par
atavisme, par reconnaissance ou par condescendance : « M’ra ou noss ».
Il est 20 heures. Le jingle est strident. Plus que d’ordinaire.
L’omnisciente cage à images qui ronronnait jusque-là, impose silence et
révérence dans des millions de foyers hagards. La messe recommence.
Toutes les oreilles sont suspendues aux lèvres du commentateur, tous les
yeux balaient tout ce qui bouge. On ne peut demeurer indifférent. Ce qui
compte c’est le présentateur – la star – pas l’information qui lui est
assujettie. Il avertit : « Demain récidive dans le conflit qui oppose le
gouvernement à la fonction publique. » Il ajoute : « Demain dans les
transports en commun les salariés sont appelés à faire grève. Sur le plan
pratique sachez que dès ce soir début d’arrêts de travail à la RATP en
région parisienne et à la SNCF dans toute la France. Et puis bien sûr appels
aux arrêts de travail à l’éducation nationale, à la poste, à l’ÉDF, aux
douanes et dans d’autres administrations. » Cela me donne une idée :
adresser à Katia un message avec un double objectif, celui de l’informer et
si possible celui de nous réconcilier. La grève tombée du ciel va permettre
à l’un comme à l’autre de sauver la face. Je réactive le téléphone pour lui
adresser ces mots : « Demain il y a grève de trains, ne viens pas. As-tu
pensé à l’assistante sociale ? » Katia a rendez-vous au Centre jeunes santé
à 16 heures. Je lui lance donc cette discrète perche, mais je sais que je ne
suis plus crédible (je ne trouve pas d’autre mot). J’ai immédiatement pensé
cela en appuyant sur la touche « envoi » du message. Le journaliste s’en
est allé prendre l’air cédant l’écran à une autre calamité, la publicité. Je
coupe le son.
21 heures 05,
La sonnerie du téléphone me surprend dans une posture délicate, et c’est
peu dire. Je suis dans les toilettes, ni assis ni debout. La bouche de la
cuvette est béante… Le téléphone est posé sur une table à deux coudées.
Closed. J’ouvre la porte, tends la main et le récupère : « ne coupez pas
merci. » Vite je me remets d’aplomb, je libère les eaux et les lieux. Je
reprends l’appareil.
– Ailou fait la voix. C’est elle. C’est Yasmin’. Je dis : « ça va ? » Elle
répond sur un ton ferme et en arabe :
– Ça ne va pas. Je ne suis pas allée en formation aujourd’hui.
– Pourquoi ?
– Parce que j’ai passé une nuit blanche.
– Comment cela ?
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– A cause des problèmes, avec tout le monde, avec toi aussi. Tu ne me
supportes pas.
Yasmin’ veut bien que nous en parlions demain. Progressivement sa
voix se fait plus enjouée. Comme elle insiste, j’accepte de l’accompagner
chez l’assistante sociale. C’est tout ce qu’elle voulait. Je n’ai même pas
pensé à lui lire mes cinq vérités. Ce dont je suis sûr c’est qu’il me faut
maintenant les apprendre par coeur pour demain. Je les lui dirai demain.
J’essaierai.
Mardi 3 juin
Il est tard. J’ai relu tout ce cahier depuis le premier jour. J’ai casé à
l’endroit qui les attendait (le 5 mai), les beaux vers de Hafiz que j’ai
débusqués à la médiathèque.
Je m’aperçois que Katia et moi jouons souvent à qui égratigne l’autre,
parfois sans en avoir l’air. On avance et on recule dans une sorte de ballet
mal cadencé. On va, on vient, tantôt côte à côte, dos à dos ou face contre
face comme dans une bataille entre deux êtres que, selon le moment, tout
oppose ou tout unit, une bataille confuse, à armes inégales et sans arbitre
conciliateur. Ainsi ces derniers jours. Qui de nous deux a gagné ? Pas
nécessairement elle comme je l’ai pensé hier soir. Il s’agit de sauver la
face.
Comme un jeune lycéen préparant son examen, j’ai entrepris de réviser
dès ce matin mon texte en cinq points. Domi, une formatrice stagiaire, a
pris en charge mon cours à Sud Fo. J’ai lu et relu mon texte. Je me suis
hasardé à le modifier, puis, insatisfait, je suis revenu à son contenu et
forme initiaux. Pour éviter de m’en égarer j’y ai glissé cinq repères comme
autant de points. A 15 heures 30 je suis allé à Sénas au café O’Novelty qui
donne sur la grande place du marché dont le nom m’échappe. Katia est
arrivée arborant son plus joli sourire comme une médaille précieuse posée
au milieu d’un visage-soleil. Elle était vêtue d’un Tee-shirt noir et d’un
jean délavé. Salamalecs et bises. Il ne me fallait surtout pas oublier les cinq
points. Je lui ai proposé d’en discuter après son rendez-vous. Elle a hoché
la tête, m’a curieusement regardé et s’est contentée de dire « Ouki » puis a
ajouté une bêtise sans lien quelconque ni avec le Centre où nous nous
apprêtions à entrer ni avec ce que je venais de lui proposer. Comme
souvent dans pareilles situations, lorsqu’elle pense avoir fait ou dit quelque
chose de gênant, une bêtise coquine ou borderline… elle a souri, plissé les
yeux, baissé la tête et tiré la langue. A mon tour je l’ai reluquée
bizarrement.
L’assistante du Centre qui ne soupçonnait peut-être rien contrairement à
ce que j’ai pensé, a souhaité s’entretenir en tête-à-tête avec Katia.
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Lorsqu’elle lui a demandé de la suivre, Katia a insisté pour que je reste à
ses côtés, « il tradouit. » La dame a accepté à contrecoeur. Elle a fait
chichement le travail pour lequel elle est rémunérée. Quatre questions que
je qualifierais de professionnelles pas une de plus, et un assortiment
d’autres, subsidiaires : as-tu des entrées d’argent ? où sont tes parents ?
faut te bouger les fesses, as-tu fait tes choix ? moi mes enfants, moi à ton
âge… L’assistante s’est tournée vers moi pour me descendre : qui êtesvous
pour elle ? Pourquoi… » Katia l’a coupée net dans son élan : « merci
madame, envoir ». Puis elle s’est levée. La malheureuse spécialiste est
restée scotchée sur sa chaise formica. Je lui ai souri en hochant la tête pour
lui signifier mon impuissance et ma revanche.
Nous avons atteint la voiture qui est garée à l’ombre d’un grand arbre.
Des platanes bienfaiteurs et impressionnants malgré la fatigue de leurs
écorces fissurées, malgré quelques feuilles aux larges lobes prématurément
jaunis qui, mal leur en pris, ont décidé de s’envoyer en l’air. Ils sont là,
alignés silencieusement depuis des décennies, mais toujours prêts à
entendre toutes sortes de confidences, qu’elles leur soient destinées ou non.
Le temps était lourd. La température légèrement moins : vingt-huit degrés.
C’est Katia qui a entamé la discussion sur le clash.
– Comment tu dis que je sors avec un gars nommé Abdelkader,
comment peux-tu dire ça ?
– Je n’ai pas écrit Abdelkader !
J’ai pris sa main gauche et l’ai posée dans le creux de ma main droite. Je
l’ai regardée droit dans le cristallin des yeux – j’ai essayé – et d’un ton que
j’ai voulu solennel, mais il ne l’a pas été, je lui ai dit :
– J’ai cinq points à te dire.
Avec mon pouce gauche je lui ai plié l’auriculaire. Elle écoutait
sagement, parfois récusait. Lorsque j’ai entamé le point trois, celui des
commissions, lorsque je lui ai promis que je l’aiderai quelles que soient
nos relations, elle n’a pas accepté ; « non a-t-elle répondu il faut que nos
relations restent bonnes ». Elle a continué : « tu es le seul à m’aider dans
tous les domaines. Ma famille ne m’aide pas. Je t’en suis infiniment
reconnaissante mais ne te vantes pas à tout bout de champ ». Je l’ai
interrompue, il ne fallait pas la laisser continuer dans cette voie. « Mais je
n’en parle à personne, tu ne me connais pas sinon tu ne dirais pas cela. Je
n’en parle qu’à toi. Je suis un homme et lorsque je suis blessé, je réagis
c’est tout. » Sa main dégageait une chaleur agréable, appétissante (était-ce
une brûlure, un désir ?) J’ai plié son annulaire et abordé le cinquième point
dans un ordre qui n’était pas le sien. Puis j’ai enfoncé le clou, une récidive
en quelque sorte. Dent contre dent. « Je ne comprends pas qu’avec tout ce
que je fais pour toi tu ne m’en sois pas reconnaissante, c’est tout, voilà.
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C’est humain. C’est normal. Mais cela est entre nous. Jamais je n’en
parlerai à quelqu’un d’autre. » Elle m’a interrompu « wallah, wallah aziz
aliya ktir ». Je lui avais demandé de relever la tête, de me regarder dans les
yeux et de me répéter cette déclaration. C’est ce qu’elle a fait, mais sa voix
chevrotait, révélant peut-être une parcelle de sincérité, mais je n’en étais
pas sûr. Peut-être au contraire trahissait-elle l’absence de vérité. Puis j’ai
casé mes deux autres points. Je lui ai plié tour à tour le major et l’index,
« je sais que lorsque tu auras ta carte de séjour et un travail stable tu
m’oublieras. » Elle a répété interrogatrice « pourquoi je t’oublierai ? » Elle
a souri et de nouveau je me suis demandé si elle était sincère. Voulait-elle
par son sourire démentir mon propos ou bien l’affichait-elle parce que
j’étais dans le vrai ? Le regard et le silence qui ont suivi, sa gêne aussi, ont
conforté mon opinion. J’étais bien dans le vrai, son sourire était de
circonstance. Peu après elle m’a dit « il faut que tu arrêtes de te compliquer
l’existence. Si je parais en colère ce n’est pas contre toi c’est parce que j’ai
des problèmes c’est tout. » Je lui ai plié le pouce avant de libérer sa main.
Dernier point. Lorsque je lui ai dit « vendredi tu m’as fait très mal lorsque
tu as déclaré à ton correspondant “viens dans ma chambre” », Katia a
rouspété. Elle a gesticulé, élevé la voix, « je n’ai pas dit cela du tout, ça ne
va pas ? » Comme j’insistais elle me laissait parler. Elle finit par dire ou
par avouer que son interlocuteur est un jeune qui réside dans le foyer de
Sénas et qui étudie toute la semaine à Lyon. « Il voulait sortir avec moi
mais je l’ai surpris avec une fille qui était mon amie. Alors je les ai
envoyés paître tous les deux mais je n’ai pas dit “viens dans ma chambre”,
ça ne va pas ? » Elle mentait. Je sais de qui il s’agit. Je ne le connais pas
mais elle m’en a dit un mot le 26 avril lorsque nous parlions de notre
grande virée. Elle avait dit que la date du premier mai ne l’arrangeait pas
« car je reçois une dame de Lyon. » La dame c’est lui, ce même gars qui la
surnomme « la Chinoise ». C’est ma conviction. La conversation terminée
j’ai demandé à Katia si elle voulait bien que l’on dîne ensemble. Il nous
fallait de l’air à tous les deux. Il me faut préciser que j’étais fier de ma
performance. Katia ne m’a pas impressionné. Elle a accepté que l’on dîne
ensemble. Elle a proposé Mac Do. En route, elle a emprunté mon portable
pour s’engager dans une longue discussion avec sa cousine. Au restaurant
ce fut fishes, frites coca et babillages de nouveau. La bonne humeur nous
gagnait au fur et à mesure que le temps avançait. J’ai fait le clown. J’ai
raillé sa manière de marcher de jeune collégienne se dandinant à la manière
d’un canardeau intimidé. Je me suis levé pour une démonstration,
indifférent aux voisins de table et à tous les autres, « Tiens, tu marches
comme ça, les pieds en dedans. » Elle s’est esclaffée. « Arrête, arrête, tout
le monde te regarde ! » En effet mais cela m’était égal. « Tu ne sais pas
faire onduler le mouvement de tes hanches comme ça, regarde ! » Elle a
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rougi et s’apprêtait à se lever pour fuir. Je ne l’ai jamais vue ainsi. Son
bout de nez, ses joues, ses oreilles, surtout ses oreilles, étaient
empourprées. On aurait dit qu’elle avait trempé la tête dans un seau de jus
de tomate ou de fraise. « Arrête, arrête, wallah je sors ! » Nous rigolions
franchement jusqu’à cet événement qui allait noyer notre euphorie. Elle me
disait qu’il y avait un gars qui nous regardait avec insistance, et elle se
retournait pour le regarder à son tour. Etait-il intéressé par mes facéties ou
regardait-il Katia en particulier ? Discussions donc et de temps à autre elle
se retournait sur le mec. Il a 35 ans environ, il est grand et fort, tout ce qu’il
faut. « Je crois que c’est un Turc » a dit Katia. Elle connaît bien la Turquie,
elle y a séjourné plusieurs semaines durant son voyage de noces ! Elle était
adolescente et le monde s’ouvrait à ses rêves éperdus. Le Turc n’a pas la
tête de l’emploi. Je le soupçonne être plutôt Hindou ou Sri lankais.
Yasmin’ a pris un mouchoir en papier pour s’essuyer la bouche, puis l’a
roulé et l’a coincé entre trois doigts. La serviette faisait comme un « m »
dont on ne voit ni les empattements ni les fûts. Elle en a coincé un bout
sous l’index, puis elle a fait passer la serviette sur le major pour la faire
disparaître sous l’annulaire. Ensuite elle a porté un des bouts apparents du
mouchoir contre ses dents, et elle a frotté, frotté. Pour les nettoyer. Il
m’arrive aussi de frotter mes dents, celles qui restent, ainsi que l’appareil
dentaire et les gencives. Frotter pour enlever le surplus de pâte adhésive. Je
le fais discrètement, chez moi dans la salle de bains fermée à clef
(une habitude). Je le fais à l’aide d’un ongle ou d’un cure-dents mais non
d’une serviette en papier. Mais Katia est franche et directe. Rien n’existe
autour d’elle. Elle a fait cela naturellement sans gêne ni questionnement,
l’une et l’autre inutilement encombrants. Vers 20h30 nous avons regagné
la voiture sur le parking du restaurant. Non loin se trouvait celle d’un des
membres du groupe de l’Hindou (ou Turc ou Sri lankais…) L’homme a
traîné le pas, regardant de temps à autre dans notre direction, avant de
rejoindre ses amis. Katia le regardait avec une telle insistance que son
expression me parut des plus inacceptables. Un regard plusieurs fois
renouvelé, un regard appuyé de dépravée.
– Ça ne va pas ? » ai-je lancé à Katia.
– Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?
– Tu es folle de le fixer comme ça ? c’est une invitation ma parole !
– Mais qu’est-ce qu’il y a ?
– Tu veux peut-être que je te fasse un dessin ?
Il est clair qu’en ces instants-là Katia a réduit à néant cette espèce de
complicité intelligente et légère qui s’était installée entre nous depuis plus
d’une heure. J’y suis allé franco toutes taxes comprises.
– Par ton regard tu le suppliais de venir à toi.
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Mes mots ont fait mouche. Ils ne lui ont pas plu du tout, mais alors pas
du tout, même si – j’en suis certain – ils lui ont fait saisir la légèreté de son
comportement provocateur. « Khra Wella » m’a-t-elle sèchement répondu.
Elle a ajouté « ça va pas toi ». L’habitacle de la voiture ressemblait à un
bloc dérivant du pôle nord vers l’inconnu. Je l’ai déposée loin du foyer,
encore une fois, devant la cabine téléphonique du grand parking qui se
trouve de l’autre côté de la place du marché dont j’ai oublié le nom.
– Tu m’appelles demain matin s’il y a grève ?
– D’accourd.
Elle m’a tendu la main. Décidément.
19- L'Amer Jasmin de Fès: 24 mai
Samedi 24 mai
5 heures 30. Lorsque ce matin le speaker de France bleu Provence
attaque avec nos signes astraux je suspends la toilette, la brosse à dents
dans une main, le dentier et le tube de dentifrice dans l’autre. L’oreille est
posée contre l’appareil radio. « Cancer (elle) : Mars et Saturne se
rencontrent dans votre signe. Vous plaisez. Vous allez faire une belle
rencontre… Lion (moi) : Vous traînez quelques boulets qui vous freinent.
Vieux soucis, vieilles fatigues. Vous avez des douleurs musculaires… »
Imbécile ! Je réactive la valse à trois temps entre la brosse à dents la pâte
dentifrice et les dents elles-mêmes.
Alors qu’hier matin j’étais tout excité par la journée qui se profilait,
aujourd’hui je suis anesthésié. Est-ce justement du fait de la journée
chargée d’hier ou bien à cause de l’horoscope de ce matin ? Une
combinaison des deux probablement. Je me sens mou. Hier en arrivant à
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Sénas Yasmin’ m’a froissé. Comment après une si belle et riche journée
elle a osé me tendre la main plutôt que m’embrasser comme il eût été
logique qu’elle fît. Il faut dire que j’en garde un arrière goût amer. Une
nouvelle amertume. Je ressens en moi une indéfinissable composition,
étrange et légère, fruit d’un discret enthousiasme mêlé à une imperceptible
préoccupation. Une combinaison née d’un brin de quelque chose qui serait
proche de l’anxiété et d’une sorte d’agitation psychique comme ils disent ;
sereine. Quelque chose qui, s’il fallait lui attribuer un goût, je dirais qu’elle
manque de saveur, qu’elle est fadasse, grise. Ou embue s’il fallait lui
donner une couleur. Une appréhension de quelque chose d’imminent se
dessine. Indéfinissable chose. Un sentiment. Une sensation étrange. Une
mixture, un soupçon quelconque, une appréhension, un sentiment ou une
sensation qui me poussent inexplicablement vers cette résolution
incertaine : « Je ne l’appellerai pas avant une semaine ». Puis je me révise.
Mon instabilité intérieure trouvera bien une autre issue. La réaction de
Katia je la connais. Elle n’existe pas. Elle ne téléphonera pas. Elle a décidé
qu’elle n’aura pas d’unités téléphoniques sauf à solutionner une question
ou un problème très concret la concernant. Elle n’a pas de carte. Même si
elle en possédait, elle jurerait ne pas en avoir pour m’appeler. Je craque. A
13 heures 30 je l’appelle. Son téléphone est débranché. Je la rappelle.
Idem. Je suis fatigué. Elle me fatigue. Plus encore l’astrologue, qui dit sans
le penser que je traîne des boulets qui me freinent.
J’essaie de lire quelques lignes de l’énigmatique UNDR de Borges,
mais mon esprit ne suit pas. Avec Borges il n’y a pas de demi-mesure. Il
faut être entièrement à son côté, mot après mot, sinon on ne comprend rien.
Il tisse des lianes, construit des échelles, creuse des labyrinthes, élabore des
pavés croisés, bâtit des puzzles, crée des matriochka gigognes dans des
babouchka idem. Le tout est abscons, sibyllin, bref, nébuleux et
inintelligible si on ne le suit pas, pas à pas, main dans la main et trois
encyclopédies sous les yeux. Telle est la condition pour que nous puissions
nous approprier progressivement le contenu des sacs de noeuds qui
constituent son fil d’Ariane, pour que nous puissions enfin les dénouer.
Pour suivre Borges il est impératif de lire et relire ses signes, ses lignes, ses
pages et paragraphes et y revenir encore, puis de nouveau insister car
comme disent les sages russes : « Повторение-МатЬ Учения, la
répétition est mère de la mémoire » (paroles d’Asian le stagiaire qui insiste
à toute heure : « je ne suis pas Russe, je suis Tchétchène ». Il est avec nous
depuis quelques jours).
Je suis perdu. Mon esprit vagabonde dans les coins et recoins de la
journée d’hier. Son souvenir – déjà – tourne en boucle en me bousculant
comme nous bousculent ces dépêches de France-Info assénées mot à mot
146
identiquement toutes les treize minutes trente exactement jusqu’à leur
propre tarissement. Panpanpan-panpanpouin ! Une belle et mémorable
journée dont Yasmin’ a terni la fin. Pourquoi m’a-t-elle donné la main ?
17 heures 10 : piégé par ma volonté molle, elle-même prise dans la
nasse des sentiments, je rappelle Katia avec l’intention de lui tirer l’oreille,
sans lui faire mal. Lorsqu’elle dit « ailou » elle fait se volatiliser en même
temps les mots que j’avais l’intention de lui dire. Ma joie de l’entendre est
si grande. Je finis par lui demander si elle a bien dormi. Elle dit oui. Je
trouve ridicule de ne pas trouver les mots pour lui dire que je suis content
de l’entendre mais… Je n’ai pas pu caser mon mais. Lorsque je raccroche,
je m’aperçois que la discussion n’a pas pris une minute trente. Yasmin’ me
paralyse, m’asphyxie, me remplie de joie et de mélancolie. Elle me monte
le bourrichon et me fait tourner en bourrique.
Lundi 26
10h05. Je me trouve au secrétariat du centre de formation (mes
stagiaires triment encore en entreprise.) Sur l’un des bureaux je reconnais
parmi un ensemble de lettres arrivées ce matin, celle que j’avais adressée
lundi 19 à Katia. Je l’avais postée en y collant deux timbres pour qu’elle la
reçoive le plus rapidement possible. La lettre est retournée au centre aussi
vite qu’elle a été expédiée : quatre jours pour l’aller et quatre pour le
retour, un record de promptitude. Elle nous revient avec cette mention :
« NPAI », n’habite pas à l’adresse indiquée. Est-ce une bourde de la poste
ou bien un acte malintentionné des réceptionnistes du foyer ? Sans ma
présence fortuite au secrétariat, la lettre aurait probablement disparu car si
j’ai bien indiqué le nom de notre centre de formation, je n’ai pas précisé le
mien. Je récupère le pli en répétant à la secrétaire qui ne semble pas
m’avoir entendu « celle-ci est pour moi ». Elle est sortie. A l’intérieur de
l’enveloppe la carte SFR est bien là, collée contre la carte postale. J’appelle
aussitôt le foyer pour demander des explications sans donner trop de
détails. « Si, Katia habite bien ici, me dit-on, nous allons procéder à une
vérification… » L’après-midi j’irai faire quelques suivis de stagiaires en
entreprise.
Mardi 27
Comme hier, ce matin je suis allé à Sud Fo. L’après-midi j’expédie
quelques suivis de stagiaires, puis je vais au Centre emploi de Sénas. La
responsable confirme ce qu’on m’avait dit au téléphone (j’avais appelé
depuis Mallemort) : « venez à l’information collective le 3 juin à 9 heures à
la MJC, des employeurs seront présents. » Après le Centre emploi je vais
au Centre jeunes santé (CJS). Yasmin’ attend le renouvellement de sa
147
couverture médicale universelle. Sans CMU elle risque de se voir refuser
l’accès gratuit aux soins. Le refus de soigner est illégal, mais combien sont
les médecins ou structures médicales qui abusent de la méconnaissance ou
de la fragilité des populations concernées. Il faut prendre rendez-vous me
dit l’assistante sociale. Je me rends également à la Mission locale mais elle
est fermée aujourd’hui. Depuis samedi je n’ai pas entendu Katia. Mais en
entreprenant comme aujourd’hui des démarches pour elle, je l’imagine, je
la sens à mes côtés et cela me réconforte.
Mercredi 28
17 heures 15, je viens d’avoir Katia au bout du fil :
– Mon cousin m’a demandé de me présenter de nouveau chez Verdier
pour m’inscrire dès demain matin, tu peux m’y accompagner ?
– Mais demain c’est fermé, c’est l’Ascension.
– Quoi, la quoi ?
Je lui explique. Le Ciel, sidna Issa…
– Alors vendredi.
Ne pas lui donner l’impression que je cours après elle. Je veux la tester.
C’est elle qui a appelé. Elle a besoin de moi. Elle doit apprendre à
patienter. Comme moi.
Domi est d’accord pour me remplacer mardi prochain.
Vendredi 30
Elle m’appelle. Un reproche est blotti dans sa voix : « tu as oublié ? »
Sans donner d’explication elle insiste pour que l’on se voit devant la gare,
pas devant le foyer. J’y suis à 14 heures 50. Katia arrive un peu plus tard
avec sa tête des mauvais jours. Elle dit bonjour et tend la main. Je lui
demande de s’asseoir. Elle s’assoit et de nouveau me tend la main. Elle est
vexante. Je n’engage pas la discussion. Je suis content qu’elle soit là, je
suis content mais ne le montre pas. Sur plusieurs kilomètres pas une parole
n’ose s’aventurer. Ni de moi ni d’elle. Nous arrivons chez l’arboriculteur.
Son « cousin » – les guillemets sont peut-être inutiles, je n’en sais plus
fichtre rien, avec celui-là je me méfie – son cousin qui est chef de groupe
chez l’exploitant, est intervenu pour qu’elle soit embauchée, sous réserve
qu’elle s’inscrive. Elle s’inscrit. Son visage se détend jusqu’à sourire.
Katia a peut-être trouvé une réponse à ce qui la chagrine, à moins que cela
ne soit l’inscription qui la décrispe provisoirement. Je lui demande si elle
va mieux. Elle répond oui et sourit encore. Musique. Elle m’avait aussi
demandé de l’accompagner à Orgon chez sa tante. En cours de route elle
me demande de lui acheter une carte hebdomadaire de transport par train
(Sénas Orgon) et de lui prêter 40 euros pour faire ses courses. Je ne suis
148
pas contre. A la gare d’Orgon je lui achète directement une carte mensuelle
et m’apprête à repartir, mais Katia veut auparavant téléphoner : « tu peux
me prêter ton portable ? » Elle dit vouloir s’excuser auprès de la
responsable de la laverie automatique. Elle a abandonné le stage qu’elle
effectuait chez La Chouette laverie. C’est ce qu’elle m’a appris il y a peu.
Je trouve correcte son initiative d’appeler pour justifier son abandon, mais
je ne saisis pas pourquoi elle descend de voiture, on est aussi bien à
l’intérieur. Et pourquoi ne téléphone-t-elle pas avec son propre portable ? Il
y a quelques minutes je lui ai remis la carte SFR que j’ai récupérée au
secrétariat. Katia est doublement culottée. Elle descend de voiture en
refermant la portière. Dans le rétroviseur extérieur je vois qu’elle a déjà
posé le portable contre l’oreille. Elle ne s’éloigne pas. Comme elle n’a pas
relevé la vitre, j’entends tout ce qu’elle dit sans effort particulier. Elle
appelle bien la laverie car je l’entends s’excuser en français. Par contre il
s’ensuit une autre conversation, en maghrébin, une conversation longue et
dry ou hard, plus de dix minutes. Katia n’est pas bien. Je comprends
maintenant sa tête des mauvais jours. Je l’entends dire « Moi je te parle et
toi tu ne m’écoutes pas, tu es avec Sahabtek… bon… allez ciao ». Elle dit
les derniers mots en français et « ciao » comme il se doit. Elle n’est pas
bien du tout. Elle monte dans la voiture et me transmet son mal-être et sa
rage. Je suis furieux car je l’ai aussi entendue dire à l’autre « Aji andi
lechambra. » Cette fille-là ne m’a jamais invité moi à passer une soirée
dans sa chambre. Je suis hors de moi. Quel autre choix me reste-t-il sinon
celui de la rupture ? Je la laisse tomber sur le siège et lui dis : « elle parle
beaucoup la gérante de la laverie. » Katia demeure silencieuse un temps,
surprise, avant d’admettre avoir donné un autre coup de fil « persounel ».
Lorsque j’essaie d’en savoir un peu plus elle me répond « lchi hedd ».
Evidemment la demande faite par Katia pour téléphoner à la laverie n’était
qu’un prétexte risqué, une diversion insolente, un subterfuge impudent, un
alibi peu crédible, une arnaque mesquine, une entourloupette à cinq sous.
Voilà ce qu’était sa demande.
– Qu’est-ce que je vais faire ? dit-elle. Puis elle répond à sa propre
question « je reste avec toi ». Je la sens troublée. Troublée ou peut-être
même égarée. Alors j’ai mal. Mal pour elle et pour moi-même. Son visage
se décompose et ma jalousie me ronge. Je dois l’avouer clairement. Mes
réactions vont certainement être pour le moins maladroites.
– Tu ne devais pas aller chez ta tante ?
Elle répète hébétée : « où vais-je aller ? » pour répéter aussitôt « je reste
avec toi, mais enlève cette chanson sitepli, enlève-la ». Elle crie. D’abord
ce n’est pas une chanson, ensuite Pachelbel ne lui a rien fait. Elle ajoute,
plus calme « On allé où ? »
149
Katia est une gamine qui n’apprécie pas la belle musique. J’essaie de lui
faire oublier cette communication. Je tente de la divertir. Elle ne répond pas.
Ne me regarde pas. Elle n’est pas avec moi. Je lui propose de changer d’air.
– Tu restes avec moi ? alors allons à Avignon.
– Non.
Elle franchit le tourniquet, la ligne rouge et le rubicond sans le moindre
souci. Rien de ce que je lui propose ne lui convient. Rien de ce qui émane
de moi.
– Alors descends, descends !
Je sais aussi crier. Le regard qu’elle m’adresse est pour moi une
découverte. Je ne reconnais pas cette noirceur rusée, perfide, qui émane de
son visage. Je vois bien qu’elle a mal. Elle sourit tristement, presque
implorante. Ses yeux mouillés trahissent plus qu’une émotion, plus qu’une
déception. Je lui demande ce qui se passe. Elle ouvre la portière, « rien ».
Je pense qu’elle est sincère, puis je pense qu’elle ne l’est pas. J’essaie de la
retenir, de lui parler, de comprendre. Je lui demande de fermer la portière.
– Ma situation affective est pire que la tienne… Si je venais à parler…
Un frisson pyrénéen traverse instantanément mon corps. Ses mots me
font l’effet d’un grand seau d’eau glacée que l’on reçoit sur la tête sans
l’avoir prévu ni encore moins souhaité. Ainsi elle tient à quelqu’un d’autre.
Je traduis ses mots. Autant elle me bouleverse, autant elle est bouleversée
par quelqu’un d’autre… le coup de fil, c’est lui. Elle fait un parallèle entre
ce que lui fait vivre ce gars qui la rejette et ce que moi je vis de son fait à
elle, elle qui me repousse. Elle en est parfaitement consciente, elle ajoute :
« si tu savais, je suis comme toi. » Lorsque je me hasarde et lui réponds,
feignant l’incompréhension « mais moi ça va hamdoullah », elle dit « moi
non » et ferme la portière, sans la claquer. Elle est partie. Inacceptable. Je
mets les gaz, contourne le bloc d’immeubles, puis reviens stationner devant
la gare. Je vais pour pousser la minable porte vitrée de l’entrée de la gare,
mais elle me devance et glisse latéralement. Katia est en conversation avec
une autre stagiaire, Chafia. Toutes deux sont entrées le même jour en
formation. Je ne l’oublierai jamais. Chafia est accompagnée de son père
qui me fait signe. Je les rejoins par respect au vieux. Je dis vieux, mais il
ne doit pas être plus âgé que moi. Chafia plus que son père me pose des
questions sur ma santé, ma famille, la formation. Je réponds, du moins je
dis ce que je peux. Mes paroles sont incohérentes, superflues, les phrases
inachevées, je suis ailleurs, rien à faire, je dis n’importe quoi. Le père
intervient comme il peut lui aussi. Il est bègue et ne parle – lorsqu’il parle
– que peu l’arabe maghrébin ou le français. Il ne parle que berbère lorsqu’il
l’ouvre après tant d’effort intérieur. Alors ça n’arrange pas les choses, loin
s’en faut. Il est gentil mais il me fatigue. Sa fille aussi me fatigue. Me
150
rasent à vrai dire. Ils parlent, parlent, ou essaient. Treize mots à la minute.
Je ne les écoute pas. J’ai envie d’uriner, envie de je ne sais quoi, de partir.
Je les quitte et me dirige vers un guichet, le premier venu, le plus proche
où je demande les horaires pour Avignon. J’aurais pu demander la date de
naissance du guichetier, le numéro de téléphone de la vieille dame qui
s’installe derrière moi poliment, ou n’importe quoi d’autre à n’importe qui.
L’urgence première est de me débarrasser des sympathiques mais
encombrants père et fille. Seul. Je veux être seul face à Katia. L’employé
me délivre toutes les informations possibles puis me libère. La stagiaire et
son père sont toujours là. J’esquisse un sourire hypocrite à leur endroit et
m’éclipse en direction des quais. Etre seul. Il me faut honorer ma parole
quelles que soient les circonstances. « J’ai promis d’aider Katia à faire ses
courses. Je dois tenir ma promesse bien que cela ne soit pas facile après ce
qu’elle vient de me faire subir. Je décide de lui remettre un chèque de
50 euros, mais je ne l’accompagnerai pas faire ses achats (comme on l’a
fait jusque-là). Non. Je reviens dans le hall ridicule de la gare minable
d’Orgon la moche. Katia est maintenant seule. Je lui déverse vertement un
flot de paroles hargneuses qui font se retourner quelques voyageurs
arrivant de je ne sais où. Je ne sais plus si j’ai crié en arabe ou en français.
Probablement et en français et en algérien. Katia a répondu sur la
défensive : « je te jure, je te jure que tu n’y es pour rien. Sitepli Razi,
sitepli. » Je lui glisse entre les doigts le chèque que j’avais préparé et qui
pendait dans ma main depuis des minutes, Katia l’enfouit dans la poche de
son pantalon sans le regarder. Je la quitte. Je monte dans la voiture, fais
trente mètres et la rappelle. Du coin de la rue.
– S’il te plaît, c’est fini, bien fini. Fini tu comprends ? Il ne faut plus
nous parler. Je ne te connais plus. Je garderai en mon coeur le souvenir de
Yasmin’. J’aime Yasmin’. Je n’aime pas Katia. Je souffrirai de cela, mais
c’est terminé entre nous tu entends, ter-mi-né ! Ne me relance plus avec tes
sourires en coin, avec tes regards aguicheurs. S’il te plaît c’est fini, on
arrête tout ya Rrab ! Yasmin’ ou Katia, peu importe, tente de répliquer,
« mais pourquoi, pourquoi ? » Je ne leur laisse pas, je ne lui laisse pas le
temps de terminer, je raccroche. Elle reste plantée, je la vois, les bras
ballants devant l’arrêt du bus. J’attends quelques instants encore à l’autre
bout de la rue, en embuscade en quelque sorte. La merdeuse rentrera chez
sa famille pour y rester jusqu’à dimanche.
Il me faut changer d’air. J’hésite entre Avignon et Marseille. Il est
16 heures 15 et il fait très chaud (autour de 32°). Finalement je rentre chez
moi et prends un bain. « Relax Max », je répète cette formule idiote à voix
haute. Je répète aussi : « Fini, fini. La garce. C’est une garce. Ah la salope,
la salope. » Mais est-ce que je vaux mieux que Katia lorsque j’appelle celui
151
qui l’a rendue dans l’état où elle se trouve ? (le numéro de téléphone du
type a été enregistré et archivé dans la puce de mon portable.) Je pense que
c’est lui le responsable.
– Allô Ali ?
Je dis Ali, je pourrais tout aussi bien dire Jean-Pierre Foucault ou Taztazi.
– C’est qui ? » me répond l’autre.
– Allez, passez-moi Ali s’il vous plaît.
– Y a pas Ali ici » dit le salaud.
J’insiste, « passe-le moi connard », puis je raccroche sans attendre. Je
voulais savoir. Je sais. Je pense avoir reconnu la voix de son « cousin »,
même si ce n’est pas le numéro habituel de téléphone. Le salaud. A
17 heures j’entame un texto que je décide d’adresser à l’indélicate pour
confirmer qu’il nous faut tout arrêter. Je commence à taper : « tu aimes un
gars, Kader je crois. C’est normal et c’est ton droit. Je le sais depuis
longtemps. Moi je ». J’interromps le texte car mon portable sonne. C’est
elle qui m’adresse un message. Mon excitation se mêle à la précipitation.
Je décroche, mais supprime en même temps mon début de texte. Je lis :
« Salu c Yasmin’ esqus moi vraiment j etai enerver pa sur toi bien sur, je
veu pas finir avec toi je veu rester avec toi je ne veu pa rester seul sans toi
sitepli ne tinerve pas avec moi j ai besoin de toi repon moi sitepli merci. »
Emetteur 06. 13. XX. XX. XX Envoyé : 30 mai – 17 heures 02’01’’. Cette
simultanéité de nos actes et pensées me perturbe. Je reprends mon texte :
« tu aimes un gars, Kader je crois. C’est normal et c’est ton droit ». La
même excitation, la même précipitation me font perdre de nouveau le texte
mais je ne désarme pas. Je reprends « tu aimes un gars, Kader je crois.
C’est normal et c’est ton droit. Je le sais depuis longtemps. Moi je te
demande de me réserver une toute petite place et toi à chaque fois tu me
rejettes. Tu me fais mal, très mal, alors je préfère souffrir seul. Il y a deux
femmes en toi : Yasmin’ et Katia. Yasmin’ restera dans mon coeur, pas
Katia qui s’amuse de moi. Ne joue plus avec moi Katia. Tu m’écris “Je
veux rester avec toi”. Franchement je ne te crois pas. Pourquoi tu veux
rester avec moi, pourquoi ? Dieu t’aidera. » Comme toujours lorsque je lui
parle en français ou lui adresse des textos, j’essaie d’être le plus simple
possible pour qu’elle me comprenne. Je lui envoie ce dernier message et
juste après je supprime de mon portable toute référence, toute coordonnée
la concernant. Maintenant je veux l’oublier.
19heures 10
Je m’interroge sur l’utilité de ce cahier maintenant que notre histoire
semble avoir atteint un degré d’incompréhension élevé. Ne faut-il pas le
détruire ? Si seulement j’étais convaincu que cette histoire relève
152
désormais définitivement du passé alors peut-être… Pourrais-je
véritablement l’oublier ? Il n’est pas suffisant de l’écrire. En ce moment je
suis persuadé que oui. Même si je sais que plus tard j’aurai mal. Et déjà j’ai
mal. Je suis à mon troisième verre d’un excellent Chemin des Papes. Je
pense que l’acuité de mon raisonnement est intacte et je me promets : c’est
une insolente, elle est dans la gadoue, mais je lui ferai des virements
discrètement, une fois le mois. C’est une vieille promesse et j’y tiens.
« Jamais je ne te laisserai financièrement tomber quoi que tu me fasses tant
que tu demeures sans moyens ». C’est une promesse. Et elle, c’est une
insolente, une impudente. Le verre de cristal est de nouveau plein. Je
reprends le téléphone. Touches « messages », puis « select », « ouverture
en cours », « message du…. » « lire », puis « ouverture du message » :
« Salu c Yasmin’ esqus moi vraiment j etai enerver pa sur toi bien sur, je
veu pas finir avec toi je veu rester avec toi… » Je lis et relis. Je freine une
pensée indulgente. J’essaie de penser à autre chose, de contourner cette
pensée têtue qui revient « et si Katia, cette fois…. », non bon sang, ce n’est
pas possible c’est une ensorceleuse ! Je vide le verre. Le CD introduit dans
l’un des orifices de l’ordinateur témoigne depuis 20 minutes : « Ô mon
coeur toi qui t’es emparé de ma raison, / Je t’aime, je t’aime, je t’aime, / Je
t’aime Ô lune ! Dame de Fès… » Clic et reclic. J’écoute et réécoute ces
mêmes passages. La souris n’en peut plus. « Ô mon coeur toi qui t’es
emparé de ma raison… »
A 20 heures mon regard est happé par la voix de l’imbécile présentateur
du journal télévisé. Il est très bêtement et béatement triste le Daniel B. « Le
Concorde, aboie-t-il effectue ce jour et demain son dernier voyage Paris-
New York, New York-Paris. Le sourire mécanique revenu, il semble
sincèrement triste et tout autant sincèrement joyeux selon les événements
qui s’enchaînent. Le regard pétillant il déclare : « Saint-Pétersbourg fête
son tricentenaire, Bush est en Pologne pour la remercier de son
engagement auprès des Américains lors de l’invasion récente de l’Irak… »
Le commentateur ne dit pas « invasion » mais « libération ». Ce lapsus est
peut-être dû à mon portable. Il geint, il couine, message, message. Je cours.
« Appel moi stpl ». Je ne supprime pas le message mais je n’y réponds pas.
A l’écran des images défilent et le vin adoucit l’atmosphère. Je n’en veux
pas au journaliste enchaîné par sa fiche de paie.
18- L'Amer Jasmin de Fès: 23 mai
Vendredi 23 mai
Je suis sur pieds à cinq heures du matin. Des journées comme celle qui
éclot en ce moment ne courent pas les rues tu sais, ni le monde. Elles font
rarement bégayer le temps qui passe. On les arrache généralement de haute
lutte, on les prépare longtemps à l’avance et on les attend avec l’avidité
d’un enfant impatient, heureux devant la promesse d’une échappée en
kermesse. J’ai pris une journée de repos. Petit déjeuner : café au lait, tartine
beurrée, légèrement miellée, un demi-sucre seulement s’il vous plaît –
mauvais cholestérol à l’oeil – un pur jus de fruits, cocktail à quatre
agrumes : orange, clémentine, pamplemousse, citron. A sept heures je suis
sous la douche. Je ne pense pas avoir écrit ici que depuis quelques mois
j’écoute régulièrement l’horoscope donné sur France bleu Provence. C’est
un moment privilégié. Un jour Yasmin’, perturbée par ce que lui avait lu
une autre stagiaire, m’a demandé de lui confirmer les prédictions
défavorables la concernant, détaillées dans une revue spécialisée qu’elle
tenait entre les mains comme s’il s’agissait d’une décision de justice la
condamnant à perpet’ : « Razi, ci vri ça ? » Yasmin’ connaît les Marabouts,
les gris-gris, les voyantes, mais elle découvrait l’horoscope. Depuis, il
m’arrive de lui lire dans tel ou tel magazine les lignes de son signe
zodiacal. Plus régulièrement j’écoute les divinations de la station régionale,
comme en ce moment. Je n’ai pas souvenir que cela m’eut intéressé par le
passé autant que ces temps-ci. Je suis du signe du lion, mais de quelle
ascendance, je ne saurais dire. Cela n’a pas d’importance, le speaker n’est
pas trop exigeant. « Lion : vous possédez en vous le germe du succès et si
vous utilisez ce que vous avez, vous pouvez accomplir de grandes
choses. » C’est bien parti. La météo annonce 26°. Tenue de circonstance.
Un pschitt de Hugo Boss, et même deux ou trois, un coup de brosse et me
voilà fin prêt. Je n’oublie pas le sac pour Yasmin’. A dix heures vingt je
stationne devant la gare de Sénas. Comme convenu. J’ai pris soin de
dissimuler dans le coffre le parfum et le livre que je destine à Katia. La
journée s’annonce estivale plutôt que de saison. Yasmin’ arrive à trente.
Elle m’avait prévenu « je ne me maquille pas, je ne m’habille pas ». A
quarante nous sommes sur l’autoroute A-7. Salon est maintenant derrière
nous. Autoroute A-54. Les panneaux indiquent Perpignan, Barcelone
135
(un jour peut-être irons-nous ensemble jusque-là ? elle sourit). C’est Arles
qui est maintenant derrière nous. Aux environs de Nîmes je suis obligé de
stationner dans une aire de repos sur demande expresse de la voiture qui
n’en peut mais. La 505 chauffe et le capot fume. Yasmin’ ronchonne juste
ce qu’il faut puis s’en va profiter de ces moments imprévus pour prendre
quelques photos de pies bavardes qui chack-chackent en piquant du bec
des insectes innocents cachés dans la pelouse. L’état de la voiture ne relève
pas de ses affaires. Une petite demi-heure d’arrêt a suffi. Yasmin’ est
enjouée et mise en verve par l’excitation de la découverte. Je ne la
reconnais presque plus. Elle brandit plusieurs thèmes, les yeux écarquillés.
Elle passe de l’un à l’autre, comme à saute-mouton, d’une remarque à un
reproche, du tétras au baudet, puis de la marre aux canards. Jusqu’à ce
dernier sujet qu’elle tricote sur plusieurs dizaines de kilomètres, en long en
large, en profondeur : la cigarette. Mes aïeux, la cigarette lorsqu’on a
20 ans, lorsqu’on est femme et Maghribiya par-dessus le big market !
Yasmin’ parle de cigarettes et cela visiblement l’excite. Elle veut fumer et
n’arrête pas d’en parler. Elle dit avoir déjà fumé, puis dit n’avoir jamais
fumé. Elle parle de la nocivité du tabac, puis du plaisir qu’il procure.
Yasmin’ demeure scotchée au sujet, « cherchons un Tabac… achète-moi
un petit briquet avec plein de couleurs et un paquet de cigarettes. » Je lui
demande de patienter un peu car sur l’asphalte de l’autostrade il me sera
difficile de lui en procurer. Elle n’a cure de ma remarque. Je lui demande
ses préférences. Elle n’en a pas, elle ne sait pas. Je lui dis que
généralement les femmes préfèrent les blondes, en tout cas c’est ce que j’ai
entendu dire. Je colporte un cliché, mais il est inoffensif. Yasmin’ feint de
s’impatienter. « Achite-moi » répète-t-elle. La circulation est importante.
Face à mon indifférence marquée elle change de registre pour demander où
vont toutes ces voitures. Les immatriculations l’intéressent fortement.
Katia veut connaître les départements indiqués sur les plaques
minéralogiques qui filent devant nous. Exactement comme font les enfants
chahuteurs lors des longs trajets, enfermés dans l’auto de leurs parents et
astreints sur injonction de ceux-ci à une comptabilité chaotique de tout ce
qui porte un numéro, coincés entre un frère ou une soeur autrement cassepieds
et un chat ou un chien puant de la gueule et claquant des dents, peutêtre
par peur, ou peut-être à cause des trémulations de l’engin. Mais
Yasmin’ est une enfant heureuse, sans chat ni chien. Ni personne.
– 31 c’est quelle ville ?
– Département. Le 31 correspond au département de la Haute-Garonne,
peut-être Toulouse.
– Khamssa ou settin’ ?
– Département des Hautes Pyrénées, peut-être Tarbes.
136
– 87 ?
– Haute Vienne, peut-être Limoges.
– Ou hadi ?
– Suisse.
– Ou tes’oud ?
– Foix
– Ou hadi ?
– Sbagna.
– Ou hadi ?
– Je ne sais pas.
– Montpellier est sur la droite, tiens, regarde. Lis.
J’ai raté la sortie 33. L’immuable panneau n’est pour rien.
– Toi toujours tu t’embrouilles » rouspète Yasmin’.
– Tu as remarqué ? Cela se passe souvent lorsque tu es à mes côtés,
« t’kharbqini ! »
J’ai loupé la sortie 33, celle qui mène droit sur Bouzigues où j’avais
prévu de l’emmener déjeuner. C’était ma surprise. La sortie suivante mène
au Cap d’Agde. Je lui propose de choisir entre Bouzigues et Cap d’Agde.
Elle dit « Ki tebghi ». Une boucle puis deux et nous arrivons à Cap
d’Agde. La ville-marmotte hiberne en attendant le grand rush qui
commence à émettre des signaux dès le mois de juin. L’inertie bat son
plein, l’effervescence sommeille. Les parkings font pitié. Quelques
commerces téméraires ont levé le rideau de leur boutique pour l’aérer. Le
premier d’entre eux est un bureau de tabac. La buraliste nous remet un
paquet de « Fine 120 » que je lui ai désigné ainsi qu’un briquet et une carte
téléphonique « pour l’itrangi » précise Yasmin’ qui se languit de ses
parents. Puis sur les quais nous nous attablons dans un restaurant « moules
frites », le « Agathe Tyche ». Yasmin’ a déjà coincé une cigarette entre les
lèvres. Je ne la trouve pas vulgaire, mais il s’en faut de peu, un geste
supplémentaire, une mimique peut-être. Je ne sais pas. Elle me fait penser
à ces starlettes naïves des films d’atmosphère en noir et blanc des années
quarante ou cinquante. Elle enlève précautionneusement la cigarette qui
colle à la lèvre tout en bloquant sa respiration, je le devine. Lentement elle
pose un regard sur la couleur des plafonds, puis sur la forme des doubles
rideaux des larges fenêtres, puis sur le bas de celles-ci. Cette inspection
faite, lentement encore elle laisse s’échapper des volutes éphémères de
fumée blanchâtre. Yasmin’ ne sait pas faire des ronds sous les plafonds.
Ceux qu’elle expédie n’en sont pas, trop imparfaits, trop difformes pour
émaner d’une spécialiste. Avec ses doigts effilés elle porte de nouveau la
cigarette entre ses lèvres maladroitement ouvertes, prêtes à en accueillir
137
plusieurs. Elle la tient comme elle tiendrait coincée entre ses dents ivoire la
plus légère et précieuse des douceurs. Je la trouve gauche ma Yasmin’
bébé-douceur. Elle sourit mais elle est décontenancée. Elle sourit encore
pour mieux envelopper sa maladresse ou pour l’apprivoiser. Je ne dis rien
qui puisse la gêner plus encore. Elle tire de nouveau sur la cigarette. En
s’élevant la fumée qu’elle expulse, effleure son nez, ses pommettes, et ses
yeux qu’elle frotte sans ménagement ni intérêt pour le monde.
– Elle est trop longue.
Pourtant c’est bien ce type de cigarettes que préfèrent les fumeuses
(c’est ce que je crois), longues, fines, blondes. Je passe commande – deux
moules frites à la meunière s’il vous plaît. Le serveur ne réagit pas.
Il semble ennuyé ou peut-être gêné. C’est cela, gêné, il est gêné de me
reprendre.
– Marinière ?
– Oui, deux moules frites à la marinière c’est bien ça ?
– Bien sûr monsieur.
Ce fut deux moules frites à la marinière, un jus d’orange et un demi de
Picpoul blanc du coin. Très agréable et volatile comme un parfum discret
de qualité. Puis un peu plus tard – pour Yasmin’ qui se régale et à sa
demande – une autre assiette de moules. Oui, oui.
– Pas di frites sivoupli » précise avec hardiesse la belle.
Je ne sais si elle apprécie la quantité de mollusques ou bien l’empreinte
olfactive de blanc ou la couleur de la sauce. Je prends aussi une belle
salade de fruits. Yasmin’ préfère « une belle dame blanche », c’est une
grande glace vanillée avec du chocolat chaud et de la chantilly, mais pas
question d’alcool pour Yasmin’. Lorsque je fais mine de la servir en vin
elle enlève aussitôt le verre et dit à voix haute « Ah non, non, non » et
crispe son visage. Sa moue est fort explicite. Du blanc sec camouflé dans
les moules, oui (le sait-elle ?), mais versé dans un verre, non. Elle allume
un troisième clope. Il est quatorze heures passé.
– Ça me pique quand j’essaie d’avaler la fumée.
Elle sourit et tousse. A elle seule la cigarette lui procure les plaisirs
simultanés qu’offrent un bon vin, une bonne compagnie et l’amour. Une
jouissance simple, raffinée, immédiate. De nouveau elle lève les yeux pour
poser son regard sur la couleur des plafonds, puis sur les doubles rideaux
des larges fenêtres. Son regard circule pour à nouveau fixer le bas des
larges fenêtres. Lentement, elle expédie des nuages qui disparaissent
aussitôt. Yasmin’ ne sait pas faire des ronds sous les plafonds. Ceux
qu’elle expédie n’en sont pas, trop imparfaits, trop difformes pour émaner
d’une spécialiste. Je la laisse à son tête à tête avec sa volupté et me
138
précipite aux toilettes. Je me lave les mains, frotte les dents avec ce que je
trouve à proximité : mon index gauche. Je frotte les vraies et les fausses
dents. Je nettoie comme un dingue, puis rince à grandes eaux. Enfin je
m’expédie dans la luette un long spray à la chlorophylle (toujours dans ma
poche). Je dis à Yasmin’ que nous avons bien de la chance. Ici, comme à
Sète où nous devions nous rendre, nous découvrons qu’on peut prendre le
bateau pour une balade au large. Elle me regarde du haut de sa passagère
béatitude, heureuse comme une chatte s’étirant devant un feu de bois.
Yasmin’ dit oui.
Le bateau est au milieu du quai, s’apprêtant à larguer les amarres. On
embarque aussitôt les billets achetés au pied de la passerelle. La paroi
transparente de la carène est sensée nous permettre d’admirer les fonds
marins, mais les eaux troubles contrarient les désirs des passagers. Nous
prenons des photos à tour de rôle. Des photos de la mer, des embarcations
au loin, du large, de nous. A tour de rôle. Nous sommes assis sur le pont
derrière la timonerie. Tous les passagers sont occupés, comme nous.
Yasmin savoure ces beaux moments. De temps à autres, pour éloigner la
fumée que dégage sa propre cigarette elle pivote sur elle-même ou, avec
son bras libre imite un essuie-glace soudain excité. Emporté par
l’atmosphère ambiante et par mon propre zèle, peut-être par ma propre
impasse, j’extraie de ma sacoche une photo écornée que je montre à
Yasmin’. Elle date de Mathusalem.
– Qui ci ? fit-elle en me fixant.
– Moi pardi, qui veux-tu que ce soit ?
Elle persiste à me regarder moi, plutôt que la photo.
– Mais regarde là !
– Ci qui ?
Je tapote contre ma poitrine mais apparemment sans aucun effet.
Yasmin’ n’est pas du tout convaincue. Elle dit en arabe :
– C’est toi là, c’est vrai ?
– Bien oui c’est moi !
– Je ne te crois pas, ouuuh !
Je récupère ma précieuse pièce patinée avant que – involontairement
bien sûr – Yasmin’ ne sorte un mot gros ou quelque bêtise à la suite. Oui
c’est bien moi sur la photo. Le temps a aussi bien travaillé la photo que
moi-même, je veux dire qu’il nous a ravagés, saccagés. J’ai pali. La belle
polonaise que j’enlace devant l’imposant monument dédié à Frédéric
Chopin, mon Dieu qu’elle est belle, o Bożo jaka ona piękna ! La vingtaine
au vent et les longs cheveux frisés, très longs et très frisés, tombant sur les
épaules, baignaient alors dans un océan bleu à jamais révolu. Mon éternité
139
d’alors à quelques brassées des Mai rouges, trônait avec de nombreux
complices sur un monde vieilli. Soixante-huit dansait encore, torride dans
nos têtes. Nous étions Elżbieta et moi dans le parc Łazienki sous la
protection du maréchal Piłsudski en arme devant l’entrée principale.
C’était à Varsovie. C’était comme hier. Je remets la chose dans la sacoche.
– On a le droit de fumer ici ?
Yasmin’ pose la question mais n’attend pas de réponse, je le sais. Elle a
déjà oublié ma vieille photo mais pas la cigarette qui lui brûle le bout des
doigts. Elle laisse tomber le mégot sur le pont du bateau sans aucun remords
ni gêne et l’écrase de son pied gauche comme une vulgaire mouche
inattentive au malheur. Je regrette d’avoir montré cette photo d’un temps
depuis longtemps révolu. Le ridicule n’attend point le nombre des années
pour se manifester. Yasmin’ sourit tel un ange tourmenté devant une Pietà.
Elle grille une nouvelle cigarette et finit sa canette de jus d’orange
(une autre). Le tour arrive déjà à son terme. Lorsque nous posons les pieds à
terre, Yasmin’ se dirige droit vers le bureau de tabac. Elle achète cette fois-ci
un paquet de clopes à l’effigie du célèbre cow-boy bien que le premier
paquet soit encore à moitié plein. Elle doit en connaître le goût pour insister
à acheter cette marque et seulement celle-ci. A moins que cela ne soit par
mimétisme. Elle avoue la coquine : « une seule fois j’ai goûté, un garçon du
foyer avait insisté pour que je lui allume une cigarette… » Nous déambulons
sur les quais et les rues attenantes, puis nous rejoignons la voiture sur le
parking principal. Katia s’installe en maintenant la portière grande ouverte.
J’extrais le cadeau (le parfum) de mon sac posé dans le coffre et referme
celui-ci discrètement. Je m’approche de Yasmin’ et lui demande de fermer
les yeux « j’ai une surprise à te donner. » Elle hésite, veut dire quelque
chose, puis renonce. Elle pose une main peu convaincue devant les yeux.
« Ne triche pas, enlève ta main et ferme bien les yeux. » Yasmin’ hésite de
nouveau un instant, puis semble consentir à les fermer. Je glisse entre ses
mains le paquet et m’apprête à poser délicatement ma bouche sur ses lèvres
charnues légèrement entrouvertes. Pourpres. Rusée, elle avait laissé pénétrer
– je m’en rends compte mais trop tard – un faisceau de lumière, assez
suffisant pour saisir mes élucubrations et entreprendre un léger mouvement
de recul avant de tendre la joue. Je souris et discrètement enlève le paquet de
ses mains. Avec ma main libre je lui tiens le menton et tente de l’embrasser
de nouveau avec moins de délicatesse et plus ou moins de gaucherie. Hélas
et piètre de moi, mon plan d’adolescent niais ne fonctionne pas. Je m’y
prends comme un apprenti Branquignole. Pourtant j’y ai longuement réfléchi
ces dernières nuits. Mais un vieux plan demeure un vieux plan, archiconnu
de tous, je veux dire de toutes et de tous. « Non, ici » me dit Yasmin’ en
posant son index sur sa joue. J’insiste. Un jeu juvénile s’installe entre nous.
140
Elle finit par céder, sans conviction ni intérêt qu’elle a investis ailleurs. Je
pose lamentablement le cadeau sur ses cuisses. Sans attendre elle arrache le
papier-cadeau, ne jette pas le moindre regard sur la belle image du paon vert
bleu noir que j’ai collée sur la boite. J’ai mis quarante minutes pour la
télécharger d’Internet et dix pour la mettre en relief sur la boite. Yasmin’
mon paon. Elle ne lit pas non plus le poème que je lui avais déjà adressé en
octobre et que j’ai couché sur le papier-cadeau avec tous les soins possibles
que mettrait un calligraphe assermenté :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi …. » etc.
Trop occupée Katia ne dit rien, ne me regarde pas. Pas même un furtif
regard. Pas même un captieux regard. Rien. Je lui en fais la remarque mais
elle n’en fait qu’à sa tête. Elle ne pense qu’au contenu qu’elle devine
maintenant. Lorsqu’elle découvre Miracle qu’elle avait tant désiré à
Marseille je l’entends murmurer « Merci, merci beaucoup, Waara bezzef ».
C’est le top du top. Voilà qu’assise sur un nuage, sincèrement émue,
Yasmin’ fricote avec anges et génies. Sourire jusque-là et commentaires
inaudibles. D’un doigt elle appuie sur le vaporisateur. Pschittt… quelques
gouttes derrière le lobe-ci, puis derrière le lobe-là. « Il va me changer de
Infinitif que j’aime aussi » Je colle mes narines contre son oreille, me
rattrape comme je peux, en mordille les contours, lui dis des mots qu’elle
aime entendre. Elle dit « arrête ». Elle me voit venir, si je me permets. Je
pose mes lèvres sur sa peau lisse, tendre et crémeuse. Je les pose derrière
l’oreille, un peu plus bas sur le cou, puis de nouveau sous l’oreille. Je suis
aspiré. Yasmin’ souhaite maintenant voir du monde et la grande ville. Elle
dit trois fois vouloir maintenant voir du monde et la grande ville.
Nous reprenons la route en direction de Montpellier. Un autre jour nous
visiterons ce que j’ai programmé pour aujourd’hui : le parc zoologique du
Lunaret avec ses « 82 espèces, 500 animaux… ses belles collections de
lémuriens, sa serre, ses deux étangs artificiels où se concentrent la plupart
des oiseaux…. » Un autre jour. Aujourd’hui nous ne verrons rien de cela
donc. Yasmin’ préfère les magasins du centre ville aux zèbres, loups,
éléphants et autres couleuvres… qu’il ne me reste plus qu’à avaler. Les
emplettes plutôt que le zoo. « Ou Marouc ji conni boucoup li zanimou ».
Elle enchaîne la malheureuse, elle enfonce « Ti m’achites ène sac ? » Bien
sûr. En peau retroussée d’alligator ou de zébu. Il est 16 h 30 et il fait très
chaud. Katia somnole ou fait la gueule. Elle ne dit plus rien. Je ne suis pas
content, je rumine et ronge mon frein. L’ai-je agacée en insistant comme je
l’ai fait pour l’embrasser ? Non ce n’est pas ce que je pense, elle me le
confirme en hochant la tête. C’est parce qu’elle a un coup de pompe. Elle
141
se redresse en effectuant des gestes saccadés comme se redresserait une
poupée gonflable pliée en douze et qui brusquement se libère grâce à l’air
vicié rejeté par les poumons du gonfleur exténué qui l’alimente. Elle
allume une cigarette et disserte à propos. Elle la fait danser entre ses lèvres,
non comme une professionnelle ou comme une habituée, elle la fait danser
malgré elle et cela se remarque.
Le centre de Montpellier est très animé. Sur la grande esplanade Charles
de Gaulle se tient une importante foire aux livres, mais pas seulement. La
fête est internationale. Yasmin’ dit rechercher un dictionnaire françaisarabe
« comme celui que j’avais au Maroc » (mon oeil). Nous n’en
trouvons pas. Un des stands affiche les couleurs algériennes. Une vieille
dame dédicace un ouvrage. Je ne la reconnais que parce que son nom est
porté sur une feuille rose cartonnée, pliée en deux et posée devant elle :
« Lucette Hadj Ali ». Je montre la dame à Yasmin’ et tente d’introduire
quelques mots sur la révolution algérienne, dont cette femme et Bachir son
défunt mari, poète-résistant, ont été des acteurs reconnus. Ma tentative
s’égare car Yasmin’ m’a discrètement planté pour voler vers un autre stand
qui compte plus à ses yeux. Elle s’en est allée essayer des bagues, des
bracelets des foulards à quatre ou cinq sous… J’ouvre « Lettres à Lucette »
(je pense à Lucrèce) que la dame me dédicace et je lis en page 65 : Je jure
sur le dégoût des lâchetés petites bourgeoises / Je jure sur l’angoisse
démultipliée des épouses / Que nous bannirons la torture / Et que les
tortionnaires ne seront pas torturés. C’est Bachir son mari qui a écrit ce
poème à la suite des sévices qu’il a subis des gros bras de Boukharouba le
Pharaon qui ne supportait ni les rossignols ni les chênes noirs. C’est ainsi
que nous désignions en sourdine notre dictateur, El-Phar’ûn. J’applaudis et
prie pour l’âme du poète, de l’Homme. Je suis à peine arrivé à sa hauteur
que Katia m’entraîne déjà vers un autre stand. Elle fait peu cas de mon
achat. Un livre, penses-tu. De stand en stand nous nous retrouvons devant
le centre commercial Polygone. Yasmin’ souhaite y entrer. Elle semble
avoir oublié le sac. Elle admire des jupes, des pantalons. Tous les chapeaux
qu’elle essaie lui vont à merveille, je dis bien tous. Elle se décide pour une
paire de chaussures noires longues, à bouts carrés et aux talons hauts, un
peu rétro. Elle devine mon discret désaccord. « Ci la moud » rouspète-telle
en souriant. La semelle de cuir indique la pointure et le prix : 54 euros.
Zou. Nous sommes allés ensuite prendre un verre sur la terrasse bondée du
Yam’s devant l’Opéra-comédie. J’ai quelque peu forcé la main à Yasmin’
qui tient les bars en horreur sainte. Revenus dans le parking je lui remets
l’autre cadeau, mon roman. « C’est toi qui l’as écrit ? ah mais je te
reconnais, c’est toi sur la photo. De quoi tu parles ? » Elle ouvre le bouquin
qu’elle feuillette, tente une lecture, puis reprend la quatrième de couverture
142
« Un roman d’amour qui mêle la dérision à la sensualité, et celle-ci à la
nostalgie et au questionnement… »
– Livre d’amour ?
– Oui
– Ah coquin (elle dit un mot en marocain que je traduis par celui-ci,
plutôt approximatif).
Un truc ridicule mon roman, un galimatias. Je me suis autorisé une
proximité stérile avec Monsieur William le gars d’Oxford qui, en un tour
de force, a manipulé Quentin son narrateur préféré et a tordu son cou au
temps en 372 pages (folio). Novice mais prétentieux je m’étais dit que je
pouvais en faire autant !
– Un jour j’écrirai notre histoire.
– Notre histoire ? ah non ! ne mets pas…
– Tu t’appelleras Yasmin’ dans le roman, ça te va ? Yasmin’ Fès el
morra quel latay be chiba !
– Je suis pas amère moi !
Elle sourit mais n’est pas convaincue par ce que j’avance. Peut-être estelle
seulement surprise ? J’avais prévu de lui dédicacer mon roman. J’avais
préparé un petit texte dans la perspective de le porter définitivement sur la
page de garde. Mais cela ne l’enthousiasme guère. Elle veut Le tas tel quel,
sans dédicace.
– Et si quelqu’un voyait ta dédicace et s’il la lisait ?
– Il n’y a pas crime. Je t’écris un mot gentil et tu le refuses ?
– Je ne le refuse pas. Ton mot tu me l’as lu alors pourquoi l’écrire, à
quoi ça sert ?
Je lui montre la dédicace de Lucrèce, je veux dire Lucette, mais
Yasmin’ n’a que faire de mes commentaires, des dédicaces, de Lutèce, du
souvenir… Elle a son parfum, sa carte téléphonique, sa paire de chaussures
et cela est beaucoup plus important que le souvenir. Cela lui suffit
largement. J’humecte le coeur de mon coeur de l’amertume qu’elle sécrète
naturellement. Je range mon livre dans la boite à gants et avale mon
chapeau. On n’en parle plus. Elle enfonce le dard juste ce qu’il faut en me
demandant si je suis fâché. Elle pointe un doigt vers l’autoradio, appuie sur
« play » et augmente le volume. La musique m’étreint, m’oppresse.
Au péage de l’autoroute les gendarmes sont à l’affût. Une fois de plus je
passe l’éponge et la vitesse supérieure. Le chaabi marocain (Gallal,
Qarqabou et medh) est à son max. Yasmin’ est tout excitée peut-être
heureuse. Elle chante et danse. Elle est bien assise à mes côtés mais ses
jambes gambillent. Les épaules, les bras, la tête, tout en elle se tortille. Elle
se déhanche, elle balance les épaules à droite, à gauche, lève les bras au plus
143
haut, attention plafond. Elle les croise, puis avance la poitrine qui se
raffermit. Elle est comme ces récitants du Livre saint à la lisière de la transe.
Katia balance son corps en arrière, en avant, en arrière encore. Ses mains
dessinent de grands cercles et des lignes et des courbes informes. Prétentieux
je me demande s’il ne faut pas voir dans son agitation un quelconque effet
du furtif baiser que je lui ai offert ou qu’elle m’a accordé (après avoir
refusé), baiser qu’elle savoure après coup à moins que cela ne soit l’effet du
Miracle ? Peut-être n’est-ce là que l’expression de la joie d’être en ma
compagnie, à moins qu’elle ne soit simplement celle du bonheur d’être. Tu
es contente, oui je suis contente. Elle hurle : je suis contente ! Et elle pousse
un éclat de rire immense, tête en arrière et bras sur mon épaule. La musique
ne m’oppresse plus. Maintenant ses longs doigts fins et ses paumes de rat
d’opéra tambourinent sur ses cuisses de starlette efflanquée. Ils vont,
viennent, entraînant les bras, les épaules, la tête, tout le corps, au rythme de
la chanson. Et elle se déhanche, elle balance son buste en avant, en arrière, à
gauche, à droite. Sans retenue aucune, qu’à Dieu ne plaise. En définitive ce
corps, son corps, semble vouloir paradoxalement imprimer cet éphémère
bonheur dans les méandres du marbre de ma mémoire. De temps à autre elle
me lance un regard en coin et sourit. Divinité de sourire à perturber un
pénitencier, un Ayatollah ou le plus chaste des ministres des cultes. Lorsque
le groupe chaabi hurle « Ah ya mma El-haja halli bab eddar ! », Yasmin’
réplique instantanément « Ah ya mma El-haja halli bab eddar ! » et moi, qui
ai oublié ses enfantillages, je reprends aussi « Ah ya mma El-haja ! … »,
mais je suis en léger décalage et je chante archifaux. Je ne suis pas
convaincant et cela la fait franchement rire. Yasmin’ se balance. Sa tête
exécute de grands cercles et ses longs cheveux noirs, noirs, noirs tournoient
comme les robes blanches, blanches, blanches des Derviches ottomans
atteints de passion frénétique. Sa folle chevelure s’emballe comme la
crinière de sémillants isabelle arabes lancés dans une fantasia des hauts
plateaux maghrébins sous le regard admiratif d’Eberhardt. « Les chevaux se
dressent, fous, gesticulant de leurs pieds du devant au-dessus de la foule. Les
yeux exorbités, la bouche ruisselante d’écume, ils veulent reculer encore… »
Les bras et les mains de Yasmin’ papillonnent et elle appelle à tue-tête sa
mère El-haja pour qu’elle lui ouvre les portes du destin. Hier Yasmin’
émargeait aux bas fonds du désespoir, aujourd’hui, là, elle est rayonnante de
vie, d’espoir. Je l’adore ainsi, oui je l’adore ainsi. Je le dis honnêtement : je
l’adore car par une sorte d’enthousiasme contagieux je me trouve transporté
dans son monde fait de joie simple et de légèreté non calculée. Peu importe
si les contours de ce monde sensible sont vite atteints. Il faut bien qu’à un
moment elle reprenne ses esprits. Elle prend une cigarette, l’allume et
accompagne une longue bouffée d’un commentaire déjanté : « c’est pas bien
la cigarette hein ? » puis elle reprend aussitôt sans attendre ma réponse. Elle
144
chante, danse, fume. La cigarette au bout des doigts dessine un grand huit,
puis un deuxième, un troisième. Des huit et des huit et des huit encore et
encore qui s’entrelacent, se mêlent, se dénouent jusqu’à la confusion,
l’anéantissement. Yasmin’ chante, danse, fume. S’éclate. Je bas la mesure
sur le volant de la voiture et tente de l’accompagner comme je peux. Je ne
connais pas la chanson mais j’insiste, je récidive : « Ah ya mma Elhaja
!… » Je m’époumone. Yasmin’ me tend la cigarette que je refuse. Elle
est au bord d’une crise de rire. Veut-elle me faire taire ? Elle insiste, « tiens,
fume », alors moi qui ne fume plus depuis si longtemps, je me laisse aller.
Parce que c’est elle. Alors elle en profite, elle reprend seule : « Ah ya mma
El-haja halli bab eddar ! » Il faut bien une vingtaine de minutes pour que la
fête dans la voiture se tasse en quelque sorte, pour qu’elle revienne à des
proportions qu’on jugerait acceptables ou bien raisonnables. Nous prenons
une bretelle de sortie d’autoroute pour la nationale 13. A hauteur de La
cabane bambou, un restaurant routier, peu avant Miramas, Yasmin’ me
demande de stationner et d’ouvrir le coffre. Je lui tends la bouteille d’eau
qu’elle a réclamée. Elle se lave quatre fois les mains, la bouche et encore les
mains et la bouche. Ainsi elle pense faire disparaître toute trace de cigarette.
Avant de remonter elle glisse dans sa bouche trois barrettes de Hollywood
chewing-gum parfumées à la chlorophylle. Elle ne m’en offre pas mais me
demande de reprendre les paquets de cigarettes, de les garder « pour une
autre fois. » Elle regrette aussitôt et rectifie « donne-les à quelqu’un ou jetteles.
» Direction Eyguières, la départementale 569, puis Sénas. Je la dépose
loin du foyer comme elle le souhaite. Elle me tend la main et cela me froisse.
Une belle et mémorable journée s’achève sur une fausse note. Une note à
oublier au plus vite.
vendredi, janvier 05, 2007
17- L'Amer Jasmin de Fès: 19 mai
Lundi 19 mai
Je n’ai pas téléphoné à Katia. Je ne lui ai pas adressé de texto samedi ni
le lendemain. J’ai passé une partie conséquente du dimanche dans la base
aérienne de Salon. Peu après onze heures j’ai enfourché mon vélo et j’ai
filé le long du canal des Alpilles sur la nationale 7. Le temps était
splendide, le mistral s’est contenté d’empoisonner la vie des seuls résidents
de quelques arrondissements de l’ouest marseillais bien lointain. Mais les
chauffards toujours aussi nombreux paradaient sur la nationale comme
dans une arène. Le souffle que libérait la vitesse de leurs engins me
rabattait parfois sur le mauvais côté. Je suis arrivé à la base, éreinté, alors
que les avions défiguraient le ciel depuis longtemps déjà. J’ai attendu de
me remettre du périlleux trajet, avant de manger le sandwich au salami
halal, que je me suis préparé. L’étiquette posée sur la pellicule d’emballage
indique que la dinde a été abattue selon le rite islamique par la Société
FCVH, agréée par les mosquées de France. Croit qui veut. La patrouille de
l’hexagone a enchaîné des ballets aériens de parachutisme dont le prestige
se mesure à sa longue expérience : cinquante années qu’elle fête avec éclat.
Les figures furent nombreuses et pareillement complexes et belles. Chaque
équipe y alla de ses arabesques blanches, frémissantes et fugaces qu’elle
gravait néanmoins dans un ciel serein lui, bleu de mer, le temps d’un
plaisir partagé, le temps d’une décharge d’adrénaline. La foule était fort
nombreuse. Beaucoup d’enfants admiratifs avaient pris d’assaut les
pelouses et s’y étaient allongés, les yeux fixant l’éternité azurée. Je n’ai
cessé de penser à Yasmin’. Si elle avait été à mes côtés, la journée aurait
été plus belle encore. Je me décidai à prendre la route du retour lorsque le
soleil commençait lentement à tirer sa révérence, virant de l’or vif à
l’orange fade, et par la même à empourprer les nuages. L’immense
tournesol a attendu que j’arrive à bon port avant de disparaître entièrement
pour déplier vers d’autres cieux son long tablier tango. Je suis arrivé à
Orgon sans dégâts notables hormis les douleurs propres au pratiquant non
128
professionnel. Je me suis patiemment habitué à endurer en silence, presque
avec fatalité, les douleurs à la rotule, aux jumeaux, aux quadriceps, aux
adducteurs et surtout au postérieur. Le soir j’ai avalé une boite de raviolis
devant l’écran de télé. Sur F2 Charlotte Rampling était l’invitée du journal.
Elle a fait des siennes et j’en ai été troublé. Troublé autant par sa prestance
sur le plateau que par les extraits de Swimming-pool son dernier film qui
raconte l’histoire d’une rencontre entre une romancière quinquagénaire et
une jeune fille. La première décide d’aller se reposer dans le Luberon, dans
une maison de campagne que met à sa disposition son éditeur. Piscine,
luxe, calme et compagnie tel est son environnent. Mais toi, oui toi, tu l’as
peut-être vu ce film, tu en as peut-être entendu parler. L’écrivain puise
dans ces lieux l’inspiration qui lui fait défaut à Paris où elle réside. Cette
tranquillité, cette paix, sont de courte durée car la fille de l’éditeur, une
jeune de vingt ans (Ludivine Sagnier) déboule à l’improviste dans le mas et
bouleverse le quotidien de l’écrivain. Une atmosphère feutrée et trouble
s’installe. Les relations entre les deux femmes ondulent à la frontière de
l’équivoque. C’est ce que j’ai compris. Est-ce cela qu’il faut comprendre ?
J’irais bien le voir.
Voilà pour hier. Aujourd’hui je me retrouve de nouveau à Lamanon
pour y faire réparer mon ordinateur et une fois de plus ma voiture, car elle
chauffe. Le garagiste comme l’informaticien me demandent de repasser en
fin de journée pour récupérer l’un et l’autre. En attendant je m’en vais
tranquillement tuer le temps à Sénas. J’achète une carte de communication
à vingt euros que je poste aussitôt à Katia. Je tourne et retourne dans la
ville qui m’ennuie aujourd’hui. Il me faut faire passer le temps, alors je
m’installe un long moment au bar O’Novelty qui donne sur la grande place
du marché. Fameux bar et remarquable place. Mes yeux, tels ceux d’un
radar sophistiqué de l’autoroute du soleil, balayent l’espace environnant en
quête, non d’un adversaire ou d’un ennemi quelconque à verbaliser, mais
de la belle Yasmin’ sait-on jamais. En fin de journée je récupère ce que j’ai
à récupérer, puis rentre à la maison. Yasmin’ n’a pas donné signe de vie, je
n’ai pu la flasher.
Mardi
Je fais passer la voiture au contrôle technique. Le diagnostic est très
sévère : « Le bloc-cylindres est à changer, articulation de train défaillante,
jeu important avant gauche et droit. Ce véhicule est dangereux. » Illico je
repars à Lamanon déposer le verdict du contrôle à mon mécano et, tant
qu’à faire, je lui confie le corbillard avec. Après négociation il accepte de
le réparer pour jeudi soir au plus tard. Je fais une halte à Sénas le temps de
déguster une pizza aux champignons de Bari avant de regagner le centre de
129
formation par le train. Je pense au moment où Katia ouvrira l’enveloppe
contenant la carte téléphonique. Elle m’appellera peu après pour me
remercier. J’en suis sûr.
Mercredi 21.
A huit heures vingt-cinq je rencontre Katia à la gare routière. Elle est
seule, assise à l’intérieur du bâtiment, sur le banc qui jouxte l’unique
machine à café. Elle attend le car pour se rendre à Cavaillon. Les jambes
sont croisées et les mains plongées dans les poches du pantalon. Elle ne
s’étonne pas de me voir dans cet endroit. Katia dit avoir le cafard et je la
crois. Lorsqu’elle dit sans sourciller n’avoir pas reçu la carte téléphonique
SFR que je lui ai envoyée, je la crois d’emblée, alors j’évite de me
demander si ses paroles relèvent d’une prestation, si c’est de l’art ou du
coton. Elle dit aussi que sa famille ne l’aide pas. Elle veut aller au Maroc
en été, c’est pourquoi il lui faut travailler. C’est ce qu’elle dit. Elle me
demande de l’accompagner chez Verdier « bech en’qalled », elle souhaite
s’inscrire aux travaux saisonniers mais ne se soucie pas du transport. Je ne
comprends pas cette fille ; lorsqu’on y était passé, c’était le… je ne me
souviens pas, elle ne voulait pas franchir la porte d’entrée arguant que son
cousin ou sa tante lui trouveront du travail chez cet exploitant, et
aujourd’hui elle souhaite que je l’y accompagne. Je n’y vois pas
d’inconvénient mais il lui faut bien patienter le temps que ma trottinette
dont il ne lui vient pas à l’esprit de me demander ce qu’elle est devenue,
soit réparée.
A Sud Formation je tourne en rond. Je n’arrive pas à orienter l’intérêt de
mes neurones vers le boulot. Tout effort destiné au centre, à
l’administration ou à la formation est vain. Le mental ne suit pas. Il
gamberge ferme en convergeant vers la même source, Katia. Il suffit à
cette nénette de roder alentours pour que tous les axones et dendrites se
mettent à se secouer sous mon crâne comme les allumés Parisiens lors des
bals du 14 juillet autour de la tour de la place de la Bastille ou au centre de
la place de la République, au point de rencontre fictif des axes Temple-
Magenta et Saint Martin-Voltaire, entre flonflons, merguez et pompiers
dévergondés. Mon esprit s’apaise lorsque j’entreprends concrètement de
m’occuper d’elle. Je me renseigne auprès de l’ARES (Association relais
emplois saisonniers) à Mallemort. C’est une structure qui regroupe à la fois
les offres et les demandes d’emplois agricoles. On me promet de l’appeler
dès que possible, si je veux bien leur communiquer ses coordonnées. Mais
Katia voudrait-elle travailler par exemple autour de Mérindol ou de
Charleval ? Comment s’y rendrait-elle ? Je téléphone aussi à l’agence
d’intérim qui recrute au profit de Cap Sud, c’est une gigantesque plate130
forme logistique en cours d’installation dans la région. On y recrute
beaucoup, que ce soit pour préparer les commandes (on a besoin d’un
minimum de qualification), pour la manutention (idem), ou pour l’entretien
(ces temps-ci nous sommes complets). Je tente des recherches sur le Net, je
me renseigne auprès de collègues… Ainsi passe la matinée.
La réunion de coordination tourne sur elle même comme d’habitude dès
13 heures 30 : la responsable pédagogique nous fait remplir le planning
hebdomadaire, chacun rend compte des hauts et des bas de sa semaine, dit
ses préoccupations éventuelles, ses agréables surprises, les coups tordus
reçus, ceux qu’il a donnés etc. Moi je ne suis pas dans mon bol, la tristesse
de Yasmin’ influe sur mon moral. Le garagiste de Lamanon m’appelle vers
seize heures pour m’annoncer que la voiture est prête et m’extraire ainsi du
ronronnement. Ma collègue Marie accepte de m’accompagner à Lamanon
pour la récupérer. Sa voiture pétarade de bout en bout. Elle aussi a besoin
d’un sérieux lifting. Je parle de sa voiture. La collègue trouve un moment
pour expliquer au garagiste les ennuis que lui inflige sa chose. Il lui donne
rendez-vous et me glisse en douce ma facture. Pétard ! Avant de démarrer
je remercie Marie. Je lui offrirai un pot une autre fois. Je m’arrête chez
l’arboriculteur pour des prunes car il est fermé. Je fais un grand tour afin
de vérifier qu’il n’y a pas d’autres producteurs dans la même zone.
Apparemment non, les dizaines d’hectares alentours appartiennent tous au
même exploitant. Puis je reviens à Orgon en transitant par Cap Sud. Tous
les locaux de la plate-forme sont fermés. Je rentre peu enthousiaste et le
coeur serré.
Jeudi 22
De la ridicule fenêtre de la salle de formation qui donne sur la grande
avenue, une authentique meurtrière, j’aperçois l’abribus. C’est là, vers huit
heures cinquante que tous les matins sont déversés certains de nos
stagiaires dont Katia, venant de la gare routière de Cavaillon ou de celle
d’Orgon. C’est de là qu’elle prend la ligne 54 jusqu’à La Chouette laverie,
lieu du stage. Je guette l’arrêt jusqu’à neuf heures dix mais point de Katia.
A dix heures trente j’entreprends les suivis de stagiaires auxquels j’intègre
celui de Katia. A la laverie la responsable me dit qu’elle n’est pas venue, et
lui trouve même une bonne excuse « peut-être encore la grève des trains »
dit-elle, oui peut-être encore. Je réalise d’autres suivis, puis à onze heures
cinquante je l’appelle. Je l’imagine sous sa couette agitant quelques
phalanges, à peine ce qu’il faut, pour déclencher la communication. Mon
coup de fil interrompt ses pérégrinations oniriques.
– Et la laverie, et ta recherche d’emploi ?
– Oh, sitepli, susurre-t-elle, sitepli.
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Katia est prête à s’enfoncer dans ses rêves ou cauchemars diurnes.
« Sitepli, cet après-midi ». A quinze heures quarante-cinq je stationne
devant le foyer, précisément dans le chemin des Sigauds dans lequel
plonge sa fenêtre. Dans le rétroviseur extérieur gauche de ma voiture je la
vois passer et repasser plus d’une fois dans le cadre de la fenêtre. Elle va et
vient dans sa ridicule chambrette. Elle passe et repasse tantôt avec un
sèche-cheveux, tantôt avec un miroir ou autre objet de maquillage. Enfin
elle arrive, surchargée de poudre. Une peau-rouge égarée. Elle n’a pourtant
pas besoin d’en utiliser abondamment pour impressionner, son naturel
suffit amplement. Nous allons chez l’exploitant agricole. A la réception on
nous confirme ce qu’on m’avait annoncé au téléphone : « C’est complet ».
Je propose alors à Katia d’aller à l’ARES de Mallemort. Mallemort la fait
sursauter. Il me faut insister, la mettre devant ses responsabilités
bourgeonnantes. Elle accepte mais manifestement elle n’est pas
convaincue. La voiture avale bitume et bandes blanches alors que Katia
évacue le trop plein de son mal-être non feint, je le jure. « J’en ai marre,
j’ai envie d’en finir avec la vie. Dieu ne veut pas de moi ; pas de travail,
pas d’argent, pas de chance. J’ai 32 euros dans mon compte. » Je l’écoute
durant tout le trajet. Un trop plein de spleen baudelairien qui tourne sur lui
même maladroitement et qui prend du volume comme une mayonnaise
enflant dans un large ramequin. Elle seule parle. La sincérité des
engagements que je lui offre est aspirée par sa marre à bourdon. La
sincérité seule, réconforte comme une potence soutient un cul-de-jatte.
L’une et l’autre mènent à la trappe dès lors que certaines circonstances sont
réunies. Lorsque nous arrivons au village, les signes de nervosité de Katia
s’accentuent. Elle me demande avec insistance de prendre telle rue ou
d’éviter telle autre, puis elle choisit celle où nous garer après avoir tourné
deux fois autour de plusieurs pâtés de maisons. Je ne comprends pas.
Lorsque je lui demande les raisons de ce manège elle n’en donne pas. Elle
dit seulement « gare ici ci biène. »
Le responsable du Relais dit s’appeler Bernard. Le nom de Katia ne
figure pas sur sa longue liste de candidats. Il prend note sur note. « Tu as
une bonne expérience dans le conditionnement des fruits » lui dit-il mais il
pose la question de la mobilité. Katia n’a ni permis de conduire ni moyen
de locomotion et les transports en communs ne peuvent s’adapter au
rythme du labeur agricole. C’est un réel handicap. Le responsable nous
suggère alors de nous rapprocher d’une autre structure dont il nous donne
les coordonnées. C’est un Centre emploi qui se trouve dans Sénas même.
Aussitôt à l’extérieur j’appelle. On me demande de nous présenter le trois
juin à la MJC de Roques Hautes, il y sera donné une information collective
sur l’emploi saisonnier dans la région. Le visage de Katia retrouve
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quelques couleurs, son regard est léger. Elle reprend espoir même si,
depuis qu’on est dans ce village je la sens comme pas à l’aise, comme aux
aguets. Lorsqu’une autre fois je lui demande si ça va, elle réagit
vigoureusement et fermement. Elle s’impatiente de reprendre la route. Il
est seize heures quarante-cinq. Les humeurs de Katia nous imposent le
silence jusqu’à la sortie du village, non loin du passage à niveau. Sortie de
ses profondes pensées, elle se redresse sur son siège, se retourne même,
peut-être pour vérifier que nous sommes bien seuls dans la voiture.
« Pourquoi il roule coum ça ta oitire ? » s’agace-t-elle. Je me demande
pourquoi elle s’irrite pour si peu mais je la laisse à sa contrariété. Elle jette
un nouveau regard, furtif celui-ci, dans le miroir du pare-soleil qu’elle
rabat aussitôt énergiquement. Je laisse faire. Quelque chose m’échappe.
Devant nous cinq voitures sont à l’arrêt forcé. Un arrêt dicté par l’arrivée
d’un train de marchandises qui semble, en ce lieu et à cette heure de la
journée, traverser le paysage moins vite que l’ombre de ses wagons d’un
autre âge. Les wagons avancent, tenus les uns aux autres comme les
éléphants d’un cirque quittant la piste l’un après l’autre, affectant une
certaine nonchalance, la trompe de l’un enroulant la queue du précédant.
Le train n’en finit plus de passer. Katia soupire. Nous roulons
suffisamment vite maintenant pour être enfin presque arrivés. A hauteur du
croisement de la nationale 7 et de l’autoroute du soleil Yasmin’ semble
aller mieux (était-ce une migraine ?) je veux dire qu’elle n’est plus
agressive. Elle m’offre un sourire pénétré par une profonde mélancolie. Je
tends ma main vers sa joue que je caresse. Son regard tente d’attraper le
vide là-bas devant nous. Lentement, elle saisit ma main par la sienne et la
serre fort, presque malgré elle. Mécaniquement. Ma main comme réponse
à une attente inexprimée. Elle la serre fort. Elle reprend confiance et me le
dit. Ses lèvres gardent longtemps les traces du sourire triste. Yasmin’ dit
souffrir de l’absence de sa mère, puis elle parle de son père, de ses soeurs,
de son jeune frère, revient sur sa mère. Elle pose un mouchoir sur la joue,
pleure en silence, languide. Je hausse le volume de la radio : « Say you, say
me, say it for always / As we go down life’s lonesome highway… ». A
Sénas je lui achète une carte téléphonique – elle n’a pas encore reçu celle
que je lui ai postée lundi.
– Pour appeler tes parents n’est-ce pas, pas ton amoureux, pas ton
cousin.
Elle répond sèchement ne pas avoir d’amoureux. Je voulais plaisanter.
– Il est marié mon cousin !
Spontanée. Claire. Nette. Elle me regarde droit dans les yeux.
Lorsqu’elle regarde, Katia ne détourne pas les yeux, elle creuse. Elle ne
sait pas faire, ne sait pas calculer. Elle ne devine rien en moi qui trahisse
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ma joie. Je me sens léger « il est marié mon cousin ! » Je la dépose devant
le foyer. Elle m’embrasse, s’excuse pour sa mauvaise humeur passée et
dit : « A demain à dix heures trente. » Elle sourit de son sourire vrai.
Naturel. Inimitable. Oubliés les précédents. Oublié Mallemort. Un sourire
tellement rayonnant qu’il aplanit tout sur son espace. Il transforme les
sentiments, et l’atmosphère subitement se fait légère.
Le 22,
Aux informations du soir, bien après les moutons de Bardot et la
chienne de Bardot et les foires de Fribourg et Suisse Toy de Berne, la
speakerine de France 2 égrène (à 20h25) son inventaire de catastrophes :
« … enfin, le drame qui a secoué hier soir la ville algérienne de Boumerdes
a fait plus de 700 morts. Plusieurs villages sont coupés du monde. La
population ne peut que contempler ses morts. » Les mots arrivent à moi,
mais j’ai toutes les difficultés pour maintenir intacte mon attention. Non
que je n’en croie pas mes oreilles, mais parce que mon esprit est tout
accaparé par Katia. Je me surprends même à sourire, à lui sourire. J’ai un
peu honte après coup de mon attitude malséante. C’est humain mais c’est
néanmoins grossier et déplacé. Yasmin’ m’envahit. C’est plus fort que
moi. L’égoïsme m’étreint. Elle me submerge (tout à l’heure j’ai récupéré le
parfum et le roman que je lui destine). J’esquisse une fois encore ce sourire
mécanique. Non réfléchi. Spontané. Je repense aux derniers mots de
Yasmin’ lorsqu’on s’est quittés : « à demain à dix heures trente. » Je souris
au souvenir de ces mots, mais plus encore au souvenir de la forme de ses
lèvres, du plissement de ses yeux, du rayonnement de son visage qui les
accompagnèrent. Oublié Mallemort. Carole G. ânonne et amplifie des
vérités du sens commun. La fausse blondasse aux yeux vert cristal, Barbie
lascive, excitée par l’effet qu’elle imagine produire sur les millions
d’oreilles et d’yeux attentifs ou songeurs derrière le prompteur ; nous. Une
blondasse qui sourit comme sourirait une pin-up de pub tantôt penchant la
tête tantôt clignant des yeux, dès lors qu’un mot quelconque, à l’instant où
elle le prononce, titille sa vulgarité qu’elle cultive au gré des horreurs du
monde. Elle contorsionne la bouche et continue. Le sourire de barmaid
aguicheuse accroché au-dessus d’un fade menton, ne la quitte pas.
« Jacques Chirac exprime son affection, sa compassion au peuple
algérien. » Puis elle penche encore la tête mais cette fois elle ne sourit pas,
elle fronce les sourcils et se gratte un poil, puis le lobe gauche, gênée pas
sa boucle assortie à son iris de glace. Puis le nez. Son débit haletant a pour
but de mobiliser mes sens de téléspectateur-voyeur, de me faire participer à
son entreprise machiavélique. Exciter mon émotion, pas m’informer. Faire
bander son audimat pornographique. A travers les trémulations des lèvres
de la journaleuse, à travers ses vibrations, les intonations de sa voix,
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Sarraute Nathalie aurait détecté et peint sur 300 pages tout ce que cette
frimeuse nous dissimule. La magnitude du séisme – c’est un séisme – est
diversement appréciée : 5,2 degrés sur l’échelle de Richter ou 5,8° ou bien
6 et même 6,8° d’après le centre mondial de sismologie de Denver. Je suis
à mi-chemin entre deux réalités. Celle de tous les jours avec ses guerres,
ses malheurs et ses Carole. Celle d’aujourd’hui, la mienne, celle de
l’instant, faite d’égoïsme et de cynisme. Faite de Katia.
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