lundi, novembre 12, 2007

27- L'Amer Jasmin de Fès: 13 janvier



Mardi 13, 23 heures 30.
Hier matin vers huit heures, en branchant le portable, j’étais excité par
l’idée que je me faisais du contenu de son message-réaction, paroles ou
son, que j’attendais. J’ai vérifié comme il se doit le contenu des rubriques
« messages » et celui de la rubrique « journal » sans résultat. Le téléphone
est resté silencieux. Le secouer n’aurait servi à rien. A dix-sept heures le
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même silence planait. Il n’y avait ni réponse spontanée ni réponse tout
court. Sa réaction Katia l’a longuement mûrie à l’ombre de tous les
icebergs de Svalbard avant de la propulser : « Bonjour ça va bien ? » sa
voix basse est sèche, blanche si j’ose dire, un brin métallique. J’imagine
que ses lèvres sont à ce moment-là pincées. Elle dit en maghrébin « Je
t’appelle à propos du message que tu m’as envoyé hier ». Ses mots cognent
comme des cestes de guerriers aguerris un soir de combat à l’issue fatale.
Elle est méthodique. « Rappelle-moi ce soir car je veux mettre les points
sur les i avec toi, netfahem m’âak meziaaan’ mezian’. Si tu ne veux pas
m’appeler envoie-moi un message dans ce sens ». J’ai semé le vent, je ne
peux que récolter la tempête, li chrab el-Whisky yedguerrâa. Je l’ai
cherchée, je l’ai eue. J’ai enfilé ma a’baya-pyjama, ravalé ma fierté,
reconsidéré les compétences de Rian en matière de savoir-faire, puis j’ai
décidé moi aussi de poser des points des trémas et des umlauts sur les i, sur
les j, sur les virgules, sur les ë, sur les ö… Pour les besoins j’ai
préalablement pris soin d’avaler trois apéros corsés. Les échanges
galvanisés durèrent plus de quarante minutes. Extraits :
– Qu’est-ce que tu m’as écrit dans ton message ? Si on aime, on couche,
c’est cela ?
– Je t’ai écrit « tu dis toujours “je t’aime, je t’aime” et j’ai ajouté
“montre-moi que tu m’aimes, dis moi que tu veux me faire l’amour” ».
– Je ne pensais pas qu’un jour tu me dirais ça.
Je me suis pris au piège de la vérité. Je ne pouvais m’en extraire. J’ai
ajouté :
– Mais enfin quel mal y a-t-il à dormir avec quelqu’un qu’on aime ? Je
te dis les choses avec le coeur.
– Moi je t’aime, je t’embrasse, mais je ne couche pas. Ton message m’a
beaucoup fait mal au coeur. A la sortie du restaurant tu m’avais dit que tu
n’avais pas besoin de…
– Je t’avais dit que je n’avais pas besoin de tes fesses. Encore une fois je
ne vois pas où est le mal. Je t’aime, tu m’aimes, on s’embrasse, on se
caresse, on fait l’amour, où est le mal ? J’avais aussi ajouté que j’ai besoin
de ton amour. L’amour c’est le coeur et le corps. Sainement. Au nom de ce
nouvel an berbère je te jure que mon intention est propre. Je te répète,
l’amour ce n’est pas que le sexe. C’est d’abord le coeur et ensuite le corps.
Mais le corps y est. Sainement.
– Ça veut dire que je couche. C’est pas bien ça. Tu me prends pour qui ?
– C’est mon coeur qui parle. Mon amour est propre.
– Ça veut dire quoi un amour propre ?
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– Un amour propre est un amour sincère. On aime une personne, avec le
coeur et ensuite avec le corps. C’est propre.
Je lui ai dit cela presque avec solennité. Ma voix s’est progressivement
transformée. Elle s’est faite grave, doctorale. J’ai ajouté :
– Je pensais que tu m’aimais vraiment. Je ne savais pas que tu m’aimais
comme ton frère ou je ne sais…
– Je t’aime pas comme mon frère ! J’embrasse pas mon frère comme je
t’embrasse ! Mais sans mariage, coucher c’est pas bien, c’est hram.
Bon sang de bois, le mot qu’il ne fallait pas !
– Mais les musulmans sont bien autorisés à avoir des relations sexuelles
hors mariage.
– Kifech ?
– Il suffit d’un zwej el-moutâa !
Là j’avoue que j’ai eu honte de moi. Je n’aurais pas dû la suivre dans
cette voie sans issue. A la seconde même où j’ai prononcé ces mots, j’ai
dévoilé ma turpitude. Je me suis dit « salopard, t’es qu’une crapule. » En
voulant me reprendre, je me suis étalé.
– Zwej quoi ?
– Deux personnes ont le droit de s’aimer hors liens du mariage. C’est
écrit dans le Coran. C’est un mariage temporaire. Il y a longtemps c’était
une pratique très répandue chez les musulmans.
[NB : 5 novembre 200. : je pensais à la sourate 24 du verset des
Femmes. Il n’y est pas écrit, et nulle part ailleurs dans le Coran, ce que je
lui ai dit. Par contre ce mariage de plaisir (zwej el-moutâa) est pratiqué en
Iran.]
J’ai eu honte d’avoir repris à mon compte un argument intégriste que j’ai
toujours trouvé abject. Un argument éculé, décontextualisé, applicable aux
seuls hommes et mis au goût du jour en Algérie à la fois par les nouveaux
prophètes, par les trabendistes et par les nouveaux riches nés de l’économie
de bazar. Je me suis retrouvé brassant dans l’obscénité la plus sordide. Ma
lâcheté et ma faiblesse m’ont acculé à défendre cette pratique d’un autre âge.
J’avançais sur des terres incognitae dont je ne maîtrise pas même le centième
d’une lieue. Je colportais un tas de dégoûtations. Je me répétais
« Ah, salopard fils de malpropre ». Je ne suis pas du tout content de moi. Je
culpabilise mais le mal est fait. C’est Rian qui m’a mis dans le pétrin. Il est
vrai qu’il est trop facile d’accuser un absent, de fuir ses propres
responsabilités, mais c’est bien lui qui m’a conseillé de dire les choses
directement « tu vas quand même pas passer ta vie avec cette gamine.
Demande-lui de s’allonger, qu’est-ce que tu perds, tu perds rien. » J’avoue
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que la conception qu’il a des relations entre les hommes et les femmes m’a
toujours heurté. De tout temps je lui reproche son machisme, sa phallocratie,
sa misogynie. Hier je l’ai surpassé. Répugnant. Paradoxalement, au fil de la
discussion la coléreuse Katia se transformait, laissant poindre sa générosité.
Sous l’acier coule la soie, et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne…
– Pourquoi tu te fâches pour un rien comme à Avignon ? Pourquoi le
dimanche tu as débranché ton portable toute la journée ? Combien de fois
j’ai essayé de t’appeler et toi tu débranches ton portable exprès pour que je
tombe sur la messagerie.
– Le dimanche tu le sais, je te l’ai dit, je branche rarement mon portable
(mensonge). A Avignon tu m’as ausculté comme un médecin examine un
lépreux borderline. « Ouvre la bouche, tire la langue, elle est brune et ceci
et cela ». C’est ça qui m’a fâché. Avant de sortir du self je suis allé me
laver les mains et les dents. Je suis propre que crois-tu. Ton attitude m’a
vexé.
– Mais, mais… Je t’ai dit que c’est l’odeur du vin qui m’indispose.
– Quelle odeur après le dentifrice… après le fluo, le parfum, les
pastilles, quelle odeur ? il n’y a plus que des senteurs de forêts, de pins de
plantes.
– Tu ne m’as pas comprise.
Et puis pourquoi tu m’as dit « tu ne penses pas au pèlerinage ? »
– Je voulais seulement…
Elle était conciliante mais je ne souhaitais pas m’éterniser. Cela faisait
plus d’une demi-heure qu’on s’expliquait. Je pressentais bien qu’après sa
colère plus ou moins rentrée plus ou moins déclarée, elle voulait me garder
quelques temps encore, quelques mois. Lorsqu’elle a dit « je ne t’aime pas
comme un frère » je l’ai crue. Cela m’a fait chaud au coeur. Elle ne m’aime
pas comme un frère mais comme un amant. Un amant théorique.
Après la discussion j’ai eu besoin d’aller m’aérer. J’ai pensé qu’un tour
en ville me ferait du bien. Décidément, je déteste cette ville sans âme où il
n’y a rien à faire, rien à voir. Il y avait peu de monde à cette heure-là.
L’animation est rare dans cette fichue ville quasiment morte. Un abruti
égaré m’a demandé l’heure. J’ai levé les bras au ciel faignant
l’incompréhension. J’ai fait quelques achats au Petit Casino et suis rentré.
Deux oeufs brouillés c’est bien mérité. La télé a fait le reste.
Toute la nuit je me suis tourné et retourné dans le lit. Ce matin j’ai
retrouvé le traversin coincé entre mes orteils. La couverture en gros dé de
Zanzibar, inerte sur le sol, formait comme une congère attendant son heure.
Mon esprit en était réduit à conjecturer et à s’interroger : « Salopard, c’est
cette position de handicap de Katia que tu voulais exploiter, salopard ».
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Comment va-t-elle faire seule ce que nous devions faire ensemble, ce
qu’elle ne pouvait faire qu’avec moi ? Comment fera-t-elle pour aller à
Montpellier, y accomplir les démarches pour trouver un logement, une
formation ou un travail ? Pour l’hébergement en foyer on exige un garant.
Elle a été très contente et très touchée lorsque je me suis proposé.
Comment va-t-elle faire maintenant sans moi ? Pourra-t-elle se passer des
achats vestimentaires, des parfums ? Et les restaurants, et mes pitreries,
comment va-t-elle faire sans mes blagues, sans mes clowneries ? Comment
va-t-elle vivre sans moi ? Je devais l’accompagner chez la coiffeuse
aujourd’hui ou demain. Pour aujourd’hui c’est fichu. Appellera-t-elle
demain ? Il était question que je l’accompagne à Marignane, comment
fera-t-elle ? Prendra-t-elle l’avion ou le train pour aller à Bordeaux ?
Comment va-t-elle s’en sortir ? J’éprouve un fort sentiment indéfinissable,
un sentiment malléable, élastique, fait de malaise, de gâchis et d’inachevé.
J’éprouve toutes les difficultés pour en cerner les prémices.
Mercredi
Certains des mots qu’utilise Yasmin’ durant la conversation
téléphonique sont flous, presque inaudibles. Je comprends « rendez-vous »,
j’entends aussi « à la maison, chez toi ». Puis elle se dresse devant moi,
dans le salon. C’est bien la première fois qu’elle vient dans mon domicile.
Elle trouve le lieu bien accueillant, mais le bahut très imposant et trop
vieux, comme l’horloge à balancier. La conversation est très courtoise.
Yasmin’ utilise des termes inhabituels dont la précision et la pertinence
m’étonnent. Elle me demande à boire, puis s’allonge sur le canapé en cuir
sans me demander l’autorisation, tournant le dos au monde. Elle me fait
signe de la rejoindre. Elle se tourne un moment vers moi, puis reprend sa
position. Le salon est plongé dans un doux et vague clair-obscur. Sa voix et
ses mouvements sont gracieux. « La lumière de la télé suffit amplement »
dit-elle. Son français est impeccable. Curieusement, je ne m’en étonne pas.
Elle demande avec la même voix sans accent, que je diminue le son de
l’appareil. Elle trouve le salon sympathique et accueillant, mais le bahut
n’est pas à son goût. Trop vieux dit-elle, comme l’horloge. De nouveau
elle balaie l’air de son bras et dit « viens ». Je baisse le son et m’approche
d’elle. Elle se retourne encore. Je saisis timidement le bras gauche qu’elle
me tend. Lentement, encouragé par le clignement de son oeil et
l’expression de sa bouche, je me laisse glisser à son côté. Difficilement.
J’ose à peine la frôler. Elle doit entendre mon souffle irrégulier. Cette fois
elle me tourne le dos. Sa main tâtonne. Elle trouve la mienne, la saisit et
tente de la poser sur son sein ou plutôt sur le bonnet gauche de son épais
soutien-gorge. Elle fait un mouvement vers l’arrière. Ses fesses me collent.
Je frémis. Ma main immobile recueille les palpitations sous son sein.
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Elle me pousse avec son bassin, puis ramasse ses jambes sur son ventre.
Elle se pose en chien de fusil. Le canapé ne tiendra pas. Ses ressorts peu
indulgents cognent contre mon épaule, mes côtes.
Elle répète que le bahut n’est pas élégant, pas moderne. Elle dit aussi
que l’horloge est vieille. Je pose deux ou cinq baisers sur son cou, sous le
lobe de son oreille. Un gémissement voluptueux qu’elle ne peut réfréner la
trahit. Elle tressaille puis se tait. Elle pousse de nouveau ses fesses contre
mon sexe maintenant au bord de la cassure. Elle renouvelle lentement son
mouvement de bassin. Je lui demande de se retourner mais elle ne veut pas.
Elle soulève le pull et défait le sous-tif qui laisse s’échapper enfin les
poires sensuelles, durcies par le désir. Elles semblent plus volumineuses
ainsi. Je la caresse avec d’infinies précautions. Je prends entre mes doigts
le téton qui, tenaillé, se dresse aussitôt. Je donne un léger coup de rein.
Yasmin’ émet un cri, plutôt un râle. Et le poème fuse « Vertigineuse
douceur ! /A travers ces lèvres nouvelles, /Plus éclatantes et plus belles,
/T’infuser mon venin, ma soeur ! » Enfin elle accepte de se retourner. Elle
bouillonne de plaisir. Maintenant ma langue prend le relais. Je lèche son
cou, le pavillon de l’oreille, le lobe, l’intérieur, le téton, son auréole, puis
l’autre. Je cherche la bouche, je la prends dans la mienne, nos langues
s’enlacent à l’infini. Yasmin’ est tout entière frémissante, collée à mon
corps brûlant. Lorsque ma main s’aventure vers le pubis, lorsque je la pose
sur la braguette de son bleu jean, Yasmin’ serre les cuisses, soulève son
buste par saccades comme prise de spasmes, de panique ou dans un piège.
Elle répète Zwej el-moutâa en pouffant ouvertement. Elle lance une
nouvelle plainte, plus audible, rauque et finit par se reprendre. Elle enlève
ma main mais le plaisir est à son comble. Elle m’enlace très fortement et
nous demeurons ainsi une éternité. Je frôle l’origine du monde, je suis à
deux doigts de m’y désintégrer, exploser, décomposer, lorsque l’intrusion
incompréhensible de ma famille (Véro, Miou et Didi) met un terme au
manège. C’est Apocalypse now. Ils fixent sur moi, moi seul, leur regard
noir qu’ils accompagnent d’un gros doigt pointé, tout autant accusateur
qu’un triple zéro que ma maîtresse de classe élémentaire m’administrait,
devant une trentaine de paires d’yeux ravis. Apocalypse now. Les hélicos.
Des Vietnamiens courent sans avenir. Des fillettes nues hurlent, hurlent. Ils
sont là devant moi fixant ma conscience comme on fixerait le diable en
personne, et Katia crie « change ton armoire, jette cette horloge, c’est trop
vieux ! »
Je me suis relevé en sursaut et j’ai couru vers la salle de bains. Cinq
heures du mat. Mal de chien à la tête. J’ai décidé que je n’irai pas
travailler. J’ai inventé une maladie inopinée pour calmer la secrétaire de
Sud Fo. Je suis épuisé et fichtrement déçu toute la journée.
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Jeudi
Katia n’a pas tenu longtemps pensé-je. Elle m’a expédié ce message
mais je ne sais d’où, « Stpl on revient comme avant. STPL. » M’a-t-elle
écrit de Bordeaux ? Est-elle seulement partie ? Que vais-je lui répondre ?
Un instant je perds pieds et me demande quel jour nous sommes et où suisje.
Le réveille-matin sonne sans discontinuer, driiing, driiing ! Il est sept
heures. Je suis tout étourdi. L’épais brouillard mental se dissipe peu à peu.
Tout n’était encore une fois qu’élucubrations de mon cerveau culpabilisé.
Une nuit ça va mais deux nuits de suite, c’est un rêve de trop. Katia n’a
rien écrit. Je suis très déçu. Je suis définitivement fixé lorsque j’active le
portable. Pas de message. Les stagiaires m’apprennent qu’hier ils ont été
libérés à neuf heures trente car aucun formateur n’était disponible pour
assurer leur prise en charge. A la pause je branche de nouveau le portable.
Rien de neuf. Sauf exception mon téléphone est désactivé tout le temps du
FAF avec les stagiaires, c’est le moindre des respects. Eux n’en font pas
autant, loin s’en faut. Chaque matin c’est la foire d’empoigne pour qu’ils
daignent respecter le règlement. Nous avons pris du retard sur la lecture.
Samarcande de Maalouf est de nouveau le pivot. Chapitre du paradis des
assassins. Page 144, Chafia lit : « Ou harim di soultane, on la sirnoume… »
Au harem du sultan, on la surnomme “la Chinoise”… Les mots de Terken
la Chinoise s’écoulent alors dans le creux de son âme, elle parle de lui,
d’elle, de leurs enfants… Je pense à Yasmin’. Un jour elle m’avait
demandé « pourquoi on m’appelle “la Chinoise” ? » Midi : silence. Dixsept
heures : pareil. A-t-elle pris l’avion ou le train ? A-t-elle pu seulement
acheter le billet ? a-t-elle trouvé quelqu’un pour l’accompagner à la gare ou
à l’aéroport ? pleure-t-elle ? où est-elle ? et la coiffeuse ? comment est-elle
coiffée ? Je me demande qui de nous deux est à plaindre dans l’histoire.
Katia est une fille qui a du nez. Elle est fière autant qu’une pouliche arabe.
Je lui ai dit samedi à Avignon que nous sommes de la même trempe : « si
toi tu as du nif, moi j’en ai doublement ». Katia porte sa fierté comme un
étendard. Mais si elle est pouliche, je ne suis pas une rosse.
Il est bientôt minuit. J’ai relu toutes les notes, toutes les pages de ce
cahier. Il y a matière à le transformer en roman. Je suis fatigué. Demain il
fera jour.
Dimanche soir 18 janvier
J’ai passé le samedi à Marseille. L’après-midi à flâner et la soirée avec
Rian à la Brasserie petit Nice. Une animation particulière agite la ville. Les
commerces sont bondés et attractifs. C’est la période des soldes. J’ai acheté
des sous-vêtements et trois paires de draps. Dans un bar-tabac-loto j’ai
acheté deux tickets à gratter, deux millionnaires. Je les ai exhibés devant
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Rian quelque peu surpris « tu joues à ça toi ? » J’ai gratté le premier.
Perdu. Le second je le réserve à Katia. Je le lui remettrais dans quinze jours
ou dans un an. J’ai demandé à mon ami s’il s’était occupé des papiers de
Katia. Un commerçant qu’il connaît bien devait lui établir de fausses
attestations de travail pour qu’elle puisse s’inscrire auprès de l’Assedic et
par conséquent bénéficier des allocations de chômage le moment venu. On
en a parlé il y a quelques semaines. Rian m’avait dit alors que cela était
possible, que le type a déjà donné un coup de pouce à plusieurs personnes
en situation de grande précarité. Rian avait promis qu’il en parlerait au
commerçant dès qu’il le verrait. Il n’a pas tenu sa promesse. Je lui ai dit ma
déception puis nous en sommes venus à elle. Je lui ai raconté mes petites
misères, les réactions hystériques de Katia lorsque j’ai appliqué les
consignes qu’il m’avait fortement recommandées. Il s’est moqué de moi.
J’avoue que nous n’avons jamais eu la même vision ni des femmes ni du
monde. Il est plutôt carré, direct, froid. Le monde de la sensibilité, de l’art,
de la finesse lui est étranger. C’est une brute de chez brute dit-on
vulgairement. Nous nous connaissons depuis quarante ans. Nous avons
passé ensemble la même enfance, la même adolescence. Nous avons de
concert fait les fous et monté des centaines de coups, de nombreuses
années durant. Nous avons construit beaucoup de choses ensemble que
nous ne pouvons ignorer et que nul ne peut détruire aujourd’hui ou demain.
Quelles soient bonnes ou mauvaises elles nous sont communes, elles nous
ont (presque) identiquement forgés. Certaines ne sont pas bonnes à
partager. Je l’ai quitté pour rentrer, un peu étourdi. Le pinard dans le bec
m’a poussé à transiter par Sénas. Vers vingt-et-une heures j’étais devant le
foyer. Les volets de la chambre de Katia étaient tirés. Dormait-elle ? Etaitelle
partie ? Je me suis promis de repasser en vélo le lendemain.
Aujourd’hui donc. Je me suis dit que la fenêtre devrait être logiquement
ouverte en journée. Il me faut vérifier cela.
J’enfile la tenue et prends la direction de Sénas. La météo est peu
agréable. Le mistral de force trois me rend de mauvaise humeur. Je n’aime
ni le Mistral ni les autres vents. Je continue tant bien que mal jusqu’au
foyer. Il est quatorze heures quarante-cinq, je me trouve dans le chemin des
Sigauds et la fenêtre de Yasmin’ est désespérément fermée. Je suis déçu. Il
ne sert à rien de rester sur place à guetter. Il n’y a rien à guetter. Les volets
immobiles résistent au vent. Sur le trajet du retour le mistral souffle dans le
dos. Aussitôt rentré je prends un bain. Le pèse-personne m’indique ce qu’il
m’a déjà indiqué : deux chiffres jumeaux côte à côte, fixes : 77 kilos. A
quoi sert-il de faire du vélo, je me le demande.
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Lundi 19 janvier.
Comme chaque jour anniversaire je dédie ma première pensée à mon
père. Lorsqu’il disparut, il avait quarante cinq ans. Je peux écrire que je
suis de sept ans et demi plus âgé que lui. Je peux écrire moi aussi, que par
la force des choses mon père est devenu mon cadet. Je ne suis ni le premier
ni le dernier homme à faire face à cette perfidie de la nature. (Je me
demande furtivement ce que mon père aurait pensé de cette relation avec
Katia). Chaque année à la même date je prends quelques minutes pour
nous deux. Je ne peux m’y soustraire. Spontanément, dès la première heure
du jour je pense à mon père. Alors je prie. Au chemin qui longe la mer /
Couché dans le jardin des pierres / Je veux que tranquille il repose / Je l’ai
couché dessous les roses / Mon père, Barbara, mon père / Il pleut sur
Nantes / Et je me souviens / Le ciel de Nantes / Rend mon coeur chagrin…
Je prie pour ce père. Il est digne lui. Je prie probablement maladroitement,
mais peu importe. L’essentiel est ailleurs. Mes pensées sont saines. Allah
yerhmek bouya. Chaque année, depuis des décennies, à la même date, je
répète la même prière, les mêmes mots : « Allah yerhmek bouya. Ya rabbi
r’ham bouya ». Durant plusieurs minutes, les yeux fermés, je prie. La
même nature morte de Cézanne, pommes et oranges, est immobile. Elle
semble épier chacun de mes faits et gestes. Des images désordonnées
traversent mon esprit. Chaque année différemment. Avec plus ou moins
d’intensité. Chaque année nouvelle façonne à sa manière la réalité
historique. Aujourd’hui je le revois devant sa Juva4 le capot fermé, retenu
par un simple antivol pour vélo. Le journal La République entre les mains,
ouvert à la page des annonces classées dont il s’évertue à saisir le contenu.
Je nous vois nous promener dans le zoo du jardin municipal d’Oran. Je
nous vois confortablement assis dans les luxueux fauteuils capitonnés du
Rex, qu’il aimait tant pour les films hindous qu’il projetait. Je me souviens
de Mangala fille des Indes que nous avions vu je ne sais combien de fois
Aahaa ! / Aaj mere man mein sakhii baa Nsurii bajaae koii… Les images
se troublent. Un voile descend sur mes yeux le temps d’un blues. Je mets
Summertime : Don’t you cry ! /One of these mornings /You’re gonna rise,
rise up singing, /You’re gonna spread your wings, /Child, and take, take to
the sky, /Lord, the sky… L’agité de France bleu Provence aligne les unes
après les autres les recommandations qu’il a tirées de son analyse des
astres ou de ses élucubrations. « Lion : une surprise de taille se niche à
quelques journées de patience, la Lune est en harmonie avec votre Soleil
natal… Cancer : Vénus est en harmonie avec votre Soleil natal. L’accord
entre les planètes vous offre la possibilité de vous rapprocher de l’être qui
vous aime. Vous allez entrer dans une période de chance remplie de succès
personnels. Vous ressentirez une parfaite harmonie entre votre vie sociale
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et votre vie privée. Bon équilibre général. » Cela ne me laisse pas de
marbre. Je suis parfois étonné de constater combien il m’arrive d’être pris
dans un engrenage auquel je suis a priori étranger. Dans l’ascenseur je
branche le portable. Les quelques secondes excitantes qui suivent,
suspendent mon souffle, le coupent. Ma respiration est accrochée à cet
improbable petit et répétitif bruit si caractéristique d’un message reçu :
bibibip – biii – bip, bibibip – biii – bip…. Je pensais deviner, mais non il
n’y a pas de message. Et tous les jours c’est ainsi. Tous les jours en
activant le téléphone je tente de me convaincre « cette fois elle s’est
décidée ». Car elle se décidera, j’en suis convaincu. Elle reviendra. En
attendant, dès qu’il s’anime, une lumineuse image garnit l’écran de mon
portable. C’est le visage radieux de Yasmin’ qui m’accueille depuis
plusieurs semaines (déjà ?). Son image me réconforte. Je pose l’écran froid
sur ma bouche. Je lui ai écrit pour lui dire « c’est fini » et puis je me
retrouve comme un soldat en uniforme prêt à l’action, le fusil en
bandoulière et la main en visière épiant la moindre lueur, guettant le
moindre bip du téléphone.
Je cours à Sénas après le travail. Sa petite chambre riquiqui, comme
toutes les chambres du foyer, ne possède qu’une ouverture. Aucun signe
alentours. J’ai longé le trottoir côté pair de bout en bout. Puis idem pour
l’impair, de bout en bout. Du côté des numéros pairs on voit mieux la
fenêtre. Les volets sont toujours clos. Closed. Chiuse. Cerrados. Fechadas.
M’belîn. Je romps avec Katia et là, comme un malade, je suis à sa
recherche. Quelque chose ne tourne pas rond. Une puce de mon disque dur
interne a fondu. Je ne sais pas ce que je veux. Tout alors m’apparaît
brutalement comme un jeu. Un vrai jeu d’enfants. Un vrai jeu fait de
disputes et de réconciliations. Comme si j’étais persuadé que de toutes les
façons, le jour viendra où elle m’écrira « stpl, stpl ». Un jeu de pressions.
De part et d’autre. Je ne comprends plus les traces que grave mon stylo sur
les feuilles quadrillées de ce cahier à spirales, terni, fatigué. J’arrête
d’écrire et de boire.

dimanche, août 19, 2007

26- L'Amer Jasmin de Fès: 09 décembre

Mardi 9 décembre.
Katia m’a menti. Elle s’est moquée de moi. Elle a insisté pour que
j’aille à sa rencontre, affirmant qu’elle est malade. J’ai traduit qu’il lui
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fallait se procurer des remontants pour la remonter. Il n’en fut rien.
Lorsque je suis arrivé au lieu du rendez-vous je l’ai surprise entrain de
gesticuler et de rire dans une cabine téléphonique. Elle est aussi malade
qu’Argan le frère de Béralde, me suis-je dit. Elle m’a traîné, galérien que je
suis, jusqu’à une grande surface. Je me demande si elle trouve du plaisir à
se fiche de moi. Lorsque je lui ai posé la question, elle a répondu par un
éclat de rire.
Ce soir, seul devant ce cahier, je m’interroge sur cette relation. Jusqu’à
quelle impasse nous mènera-t-elle et dans quel état y arriverons-nous ?
Mardi 16
Mon ex n’apprécierait certainement pas que je squatte ainsi la salle de
bain le matin. Elle ne soupçonnerait peut-être rien mais ne comprendrait
pas que je passe autant de temps qu’elle sinon plus, à me mettre sur mon
trente et un. Elle me comparerait malicieusement, bienveillante et
souriante, à une cocotte. Peut-être lui rétorquerais-je qu’elle a tort de
considérer que je n’ai pas le droit de séduire autant qu’elle. L’élégance et
la propreté ne sont pas l’apanage des femmes. Je ne me sentirais pas bien
dans ma peau si je faisais l’impasse sur un lavage approfondi complet ; un
savonnage, curage, frottage, peignage, pesage, essuyage, parfumage,
lotionnage, maquillage… Il y a là n’est-ce pas, matière à réfléchir
sérieusement sur la propreté ou la crédibilité de ceux et celles qui affirment
se pomponner en moins de vingt minutes.
Katia et moi avons décidé de changer d’air et d’oublier les malentendus.
Nous prenons la direction de Montpellier. Il est midi trente, le ciel est
dégagé, quelques bêtes à laine isolées, pas même des cumulus, cherchent
inutilement à nous impressionner. Aux alentours d’Arles des parcelles de
terrain à n’en plus finir baignent dans de grandes étendues d’eau,
témoignage des gigantesques inondations qui ont tout dévasté sur leur
passage il y a quelques jours. Toute la région est sinistrée. Il me revient des
extraits d’informations que j’ai entendues à la télé ou à la radio. Ou lues :
« Seize départements ont été déclarés en état de catastrophe naturelle… les
inondations ont causé la mort de sept personnes et sinistré des milliers
d’autres. Plus de vingt-quatre millions d’euros ont été mobilisés pour la
réparation des digues endommagées au niveau du grand delta du Rhône…
Plus de cent cinquante taureaux, une cinquantaine de chevaux camarguais
ont péri noyés dans les inondations et des milliers d’autres sont en état de
survie en attendant d’être nourris… Les cultures sont actuellement sous
l’eau… Ce premier bilan, risque de s’alourdir… » « On croirait la mer »
lance Yasmin’ joyeuse dans son innocence dans son inconscience. Je tente
209
de lui expliquer mais elle n’écoute pas. Les étendues d’eau sont derrière
nous.
Arrivés à Montpellier nous allons à la Mission locale, puis à l’Espace
jeunesse ainsi qu’au foyer de jeunes femmes. Je pensais que Katia serait
attentive aux informations délivrées par ces structures. Mais non, elle est
plus intéressée par les boutiques de la ville. Elle fait ses emplettes.
Quelques achats par-ci quelques autres par-là. Une poupée-pantin soldée
chez Tati l’attire. Plus loin elle s’offre un assortiment des satanées sucettes
aux arômes de fruits divers : orange, fraise, cerise, pomme. On se dirige à
l’humeur. Dans le quartier maghrébin, nous achetons chacun selon son
besoin : menthe, persil, chorba marocaine, « cinq paquets sahha ». Dans
un kiosque spécialisé je trouve quelques journaux algériens. Je prends La
Tribune. Il est daté lundi 15. J’ouvre, feuillette. Il y a parfois de ces
hasards ! « Tiens, regarde là, en bas de l’article, lis. » Yasmin’ lit et
sursaute « C’est toi ? » La rédaction a passé, apparemment dans son
intégralité, l’article que je lui avais proposé. Elle l’a intitulé : La littérature
de l’urgence…2500 mots. Il se présente sous dix colonnes couvrant deux
pages pleines. Deux photos représentent des lecteurs (ce sont peut-être des
acheteurs) dans une bibliothèque (c’est peut-être une librairie). Elles
agrémentent et aèrent le long texte. J’achète trois autres exemplaires du
journal pour mes archives. Je le lirai plus tard. On continue la promenade
utilitaire au gré des désirs et des caprices de Katia. Un magasin de
chaussures, un autre de meubles, une pharmacie… Nous inspectons les
boutiques situées sur les trottoirs opposés jusqu’au terme. C’est à dire
jusqu’à ce que Katia, par quelques échanges simples mais explicites,
suggère qu’il est temps de rebrousser chemin jusqu’au parking. Yasmin’ a
posé une main sur le toit de la voiture et attend que je lui ouvre la portière.
Je m’approche d’elle, lui caresse les longs cheveux puis la nuque sur
laquelle je m’attarde. Lorsque j’approche mon visage du sien elle dit « Ji
souis malade ». Cette fille tombe malade sur commande, au moment où je
désire l’embrasser. Cela me déplaît. Je ne la comprends pas. Et dire que
cette virée a aussi pour objectif d’atténuer les malentendus ! Je décide de
rentrer fissa à Sénas. Yasmin’ sait que je ne simule pas. Elle ne dit rien. Le
temps de nous extraire de la ville et la voici qui ouvre le registre usé des
excuses et des justifications diverses et coloriées. Elle se plie en quatre.
C’est une championne des manoeuvres jusqu’aux plus délicates. Une
tacticienne de premier ordre. Elle est si habile que nous nous retrouvons
non pas sur l’autoroute du retour, mais à Palavas-les-Flots dans le « New
port », un beau restaurant qui n’attendait plus que nous. Il est spécialisé en
coquillages et fruits de mer. Nous n’avons pas hésité une seconde. Des
photos suggestives pour les non francophones, tirées sur papier glacé,
210
accompagnent le détail des menus. Les plateaux garnis de crustacés de
premier ordre emportent notre choix. Elle dit « ci bou ci prop ji pense ci
cher ». Moules garnies, dorade et jus pour Katia. Saule et vin de région
pour moi. Je n’apprécie pas le blanc car il me monte aussitôt à la tête.
Assisté par le patron, je choisis une Cuvée Sommelière des Grès de
Montpellier. Le chef a été formel : « C’est un Vin de caractère. Il présente
un très bon potentiel de moyenne garde. Il a reçu la Médaille d’Or au
concours général agricole il y a trois ans ». Je m’y connais un peu mais pas
jusqu’à ce degré de perfection-là. Je me garde de donner mon avis, mais le
patron insiste. Trois gorgées plus tard il revient. « N’est-ce pas qu’il est au
top ? » Je confirme en me lâchant : « Très joli nez, riche et complexe »,
« n’est-ce pas » « Oui, sa texture est ample et structurée. » Il acquiesce,
sourit et s’éloigne de nouveau. Il ne faudrait pas qu’il insiste plus que cela.
C’est tout ce que j’ai appris. Il me servirait un autre vin que je lui réciterais
les mêmes paroles. Je pense qu’en bon commerçant il opinerait et sourirait
tout autant à propos d’un autre de ses crus. Katia est indifférente, elle n’a
que faire de nos élucubrations oenométriques. Elle pianote sur son portable
en riant. Son jeune frère lui envoie des textos à n’en plus finir à partir du
Maroc. Elle s’amuse comme une folle de leur échange. Elle tient le
portable dans la main gauche et la fourchette dans celle de dieu. Elle n’a
pas porté le téléphone à sa bouche, comme elle ne l’a pas trempé dans le
plat. C’est ce que je craignais et qui est au demeurant tout à fait plausible.
Les autres clients chahutent sans se préoccuper du monde. De temps à
autre Yasmin répond à mes sollicitations. Le repas fini, je vais, comme
toujours dans ces situations, inspecter les toilettes. Laver, rincer, parfumer.
Katia attend mon retour pour s’engager à son tour. Il est vingt-trois heures
trente, les réprimandes sont oubliées. Nous nous apprêtons à sortir. Des
moments magnifiques se tissent là entre nous. L’addition n’est pas en reste,
elle est au top elle aussi, mais n’arrive pas à se frayer un passage au travers
de ma gorge. Elle ne passe pas : 85 euros. La discrétion de Yasmin’ est
aussi remarquable que son intuition. Elle ne pose aucune question à ce
propos. Direction Sénas. La fête continue dans la voiture. L’ambiance de
dix-huit heures est oubliée. La fête continue dans la 505 jusqu’à son arrêt
complet et inattendu. La voiture manifeste à sa façon son mécontentement.
J’ai été trahi par le mauvais fonctionnement de la jauge, mais j’ai aussi
complètement oublié de l’alimenter. Je suis habitué. C’est pourquoi je
dispose toujours d’un bidon de 10 litres plein dans le coffre. Mais Yasmin’
ne le sait pas. Je comprends qu’elle panique lorsque je lui dis « y a plus
d’essence ». Elle crie « Ne t’arrêtes pas, ne t’arrêtes pas ! » alors même que
nous sommes à l’arrêt. Je ne commande plus rien. Katia se raidit, demande
des explications. Pense-t-elle que la panne est feinte ? Elle se raidit un peu
plus, se fait toute petite et enfonce la tête dans ses épaules lorsqu’elle
211
s’aperçoit qu’un automobiliste s’apprête à s’arrêter. « N’ouvre pas, n’ouvre
pas ! » Je baisse la vitre et remercie le gars venu à nous, animé par de
nobles intentions. Yasmin’ est toute remuée. Je ne sais ce qu’elle a
imaginé. Je la calme, lui dis que j’ai un jerrycan dans le coffre. Elle n’a de
choix que celui de me laisser faire. Je vide le bidon, remets la musique et
les gaz à fond.
23 décembre
Yasmin’ et moi prenons un verre dans l’arrière salle exiguë de l’Utopia.
Le cinéma adjacent (plusieurs salles) déverse et absorbe dans un va et vient
continu, les flots de cinéphiles de toutes les tendances et de tous les âges.
La foule est nombreuse et les hauts sapins illuminés vivent leurs plus
beaux jours. Nous convoquons nos rêves à haute voix. Katia parle des
fleurs absentes des balcons et moi des traîneaux et des rennes de Laponie.
Deux verres plus tard nous quittons le bar pour descendre vers la grande
place du Palais des Papes, entièrement éclairée. Nous la contournons puis
traversons la place de l’horloge et empruntons sur notre gauche la longue
rue Carnot, puis celle du Portail Matheron. A hauteur de la place des
Carmes sur la rue Carreterie, nous faisons une halte dans « Le
Gambrinus », c’est un bar-restaurant réputé. Ses mollusques d’eau, son
zinc de bar et ses bières belges figurent au hit-parade du Routard. Le
patron ne s’est pas gêné, il a bien pris soin de mettre en relief les insignes
autocollants attribués année après année par le guide. Il les a fixés sur la
porte d’entrée, à hauteur d’yeux. Alors, on ne s’étonne pas de voir des
grappes de touristes plantés devant l’établissement, droits comme des
pieux, les yeux oscillant entre l’enseigne et leur bouquin, un équivalent du
guide français. « It’s here guy ». Nous commandons des moules bien sûr.
Au terme d’une longue conversation légère, Katia en vient à ce qui est sa
préoccupation première qu’elle a placée en embuscade jusqu’à ce moment
qu’elle juge propice. Elle dit « Je n’ai plus d’argent. Il me faut du travail ».
Du travail ou bien précise-t-elle des fiches de paie fictives pour s’inscrire
au chômage. Elle me demande de l’aider. Elle développe, j’écoute, elle me
scotche. Me scie. Me transformer en complice de fripon à mon âge.
Lundi 29
Je suis planté devant le FJT à l’heure convenue. Katia ne répond ni à mon
appel ni à mon message écrit : « Fin’ raki ? » Je n’ai pas plus de succès
lorsque je téléphone via le foyer. « La chambre 350 ne répond pas » me dit
la standardiste. Silence et boule de suif ma chère. Je lui adresse un deuxième
texto : « Ce que tu fais là n’est pas bien du tout ». Katia avait pourtant bien
précisé « dans la petite rue à deux heures comme ça ». Je patiente jusqu’à 15
heures, puis vais faire un tour dans le centre de Sénas. Je rentre dans un bar
212
quelconque. Il est tôt pour commander une bière ou un vin, mais comme il
faut bien justifier l’occupation d’une chaise et répondre à l’insistance
compréhensible du serveur, je commande un noir puis un deuxième la demiheure
suivante. Je n’ai pas l’habitude du café. Hormis la tasse matinale
mélangée au lait, je n’y touche qu’exceptionnellement. Ici les amateurs de
cette boisson semblent peu nombreux. Les demis coulent plus volontiers.
Partisans de la solitude, des clients au centre lisent La Provence, d’autres à
gauche feuillettent La Marseillaise, d’autres rêvent, le regard pointé sur une
paillette de sucre ou un angle de table abîmé. Ils sont indifférents au
brouhaha de la salle et de la publicité diffusée par le poste-radio. Les plus
nombreux s’empoignent à propos du président de la République, des chiens
ou des chiennes de garde. Je les observe et les écoute avec une indifférence
relative. Je finis mon caoua et sors du bar abandonnant ce monde à ses
préoccupations complexes. Des relents de tabac froid, d’alcools divers et
des effluves redoutables non identifiés me poursuivent sur plusieurs dizaines
de mètres. J’interroge mon portable pour m’assurer qu’un texto ne s’y est
pas discrètement faufilé à mon insu. Il n’y a pas l’ombre d’une queue de
message. A seize heures il vibre enfin. Katia s’excuse en s’attardant sur
l’objet du contretemps. Elle jure avoir veillé tard et ajoute « mon cousin est
passé au foyer et ne m’a pas trouvée. Il a dit à la réception qu’il repassera me
voir vers sept heures. Je dois l’attendre ». Cette fille va me faire perdre la
boule, me faire sortir de mes gonds. Je suis persuadé qu’elle est plongée
dans une conversation sans fin, qu’elle s’amuse bien et que son cousin est un
alibi bien facile. Je tourne en rond dans le quartier en brassant quantité de
questions : pourquoi ceci, pourquoi cela, que fait-elle, que veut-elle ? Je
cogite inutilement. Je me connais, je finirai comme souvent par revenir au
point initial, celui de toutes les indulgences, de toutes les magnanimités. Une
autre heure a passé, comme passent les demis dans cet autre bar de Sénas.
Un voisin de table qui se roule les pouces et les mécaniques m’apostrophe à
propos de ce qui se dit à la télé, branchée là-haut à mi-hauteur du plafond. Je
ne le connais ni dedans ni de rêve, pourtant il me tutoie comme si nous
avions lui et moi élevé ou fréquenté des chattes ensemble (pardonne-moi ces
jeux de mots triviaux, je suis fatigué à cette heure très tardive de la mise au
propre). Ce qui y est dit est clair – un troisième demi – mais ce voisin en mal
de conversation et de reconnaissance est mal tombé. Il a décidé de s’essayer
à la confrontation. Il exhibe ses biceps neuronaux. Je suis assez contrarié
moi-même et ne souhaite pas faire de cet inconnu qui insiste, un coéquipier
es-contrariétés. Mais il me relance. Les sujets d’actualité ne manquent pas :
les jeunes irrespectueux, le travail carcéral, le capital et son système, la
guerre et sa saleté. On en alpague un (l’invasion de l’Irak), on se balance les
points de vue à la figure à tour de rôle, on élève la voix, réfute, gesticule,
renie, menace. On refait le monde quoi. Les bars c’est fait pour ça. Que de
213
vrais sujets de discussion qui font tourner plus vite les aiguilles de l’horloge
et la tête. Et c’est probablement ce que recherchent pour des raisons
dissemblables les patrons et les clients. Garnir le tiroir-caisse pour les
premiers, faire tourner le ciboulot et le temps pour les seconds afin que
l’oubli les couvre et que la mémoire s’atrophie. Quatrième demi. Je soutiens
la nouvelle conversation (la canicule de l’été), je tiens tête à mon voisin,
même si j’ai un bout d’oreille collé au portable. A vingt et une heures trente
enfin, l’irrespectueuse – ah, jeunesse – me demande de l’appeler. Je paye,
congédie mon voisin et sors.
Katia me demande de l’accompagner jusqu’à une cabine téléphonique
d’où elle appelle ses parents au Maroc. Mon sermon lui a traversé le
cerveau d’un tympan à l’autre. Trente cinq minutes de palabres jusqu’à
épuisement de mes nerfs et des unités de la carte téléphonique. Je suis
fatigué, énervé et j’ai faim. La candide futée m’embrasse, s’excuse de
nouveau. Elle use de tous les stratagèmes pour se faire pardonner. A
l’heure qu’il est, il ne nous reste plus qu’à nous quitter. Elle me promet par
tous les saints qu’elle sera au rendez-vous demain : « Appil moi à oun
zeur ».
Mardi 30
Katia retire le peu d’argent qui lui reste de la poste principale de Sénas
pour s’acheter des bricoles. Nous devions nous rendre à Avignon, mais elle
préfère se rendre à Marseille. Katia ne s’intéresse ni à l’architecture des
bâtiments qui bordent le vieux port, ni aux lieux consacrés par le cinéma,
ni à la Bonne Mère. La Canebière ou la Porte d’Aix ne lui parlent que dans
la mesure où ils sont des repères, des points cardinaux à partir desquels
s’inscrit en ligne de mire el-Marchi souleil et les mille boutiques de
fringues. Nous commençons par le souk dont Katia connaît les us et les
codes sur le bout des ongles vernis de ses orteils. Sa curiosité s’évite tout
repos et ne ménage pas ses efforts. Cette déambulation interminable dans
cette promiscuité lourde m’insupporte. Après le marché Katia me fait
entrer dans les magasins de l’avenue d’Aix. « Que penses-tu de cette
chemise, de sa couleur ? Ça c’est démodé. Tiens, regarde, que dis-tu de cet
ensemble ?… » Soutien-gorge et string brodés, doublure coton,
composition : 90 % polyamide, 10 % élasthanne. Elle me cherche, ma
parole elle me cherche. Si elle nous libère d’une boutique c’est pour nous
plonger dans une autre. « Et ce Tee-shirt, je le prends ? il est super, super,
je le prends. Rouge. Rouge ou beige ? rouge, je prends le rouge. » La pub
indique « haut en coton, facile à assortir, il se porte avec tout, en semaine
ou le week-end. Encolure rebrodée, finitions surpiquées. Base arrondie.
Longueur 52 cm environ, 100 % Coton. » Une autre étiquette indique :
214
« 16 € 90. » Elle fait deux pas, puis revient aux Tee-shirt pour en prendre
finalement deux : un rouge et un beige, ainsi qu’un bustier et trois culottes
quelconques. Comme hier les heures traînent et triturent mes nerfs. Je paie
et nous sortons. J’accélère le pas mais elle ralentit. Je la tire par le bras.
Elle me supplie : « sitepli, ssssitepli. » Elle promet que c’est le dernier
commerce. L’immense miroir qui couvre le grand mur du fond du magasin
me fait le même effet que celui de la parfumerie il y a quelques
semaines. Je me trouve enlaidi, vieilli. Je ne me reconnais pas. Est-ce la
faim qui me joue des tours ? Le sourire discret que je tente est teinté de
mélancolie. Il n’améliore pas mon image, il la dégrade. Je suis pitoyable.
Le pantalon glisse. Il ne tombe pas comme ces pantalons denim, ces Baggy
à la mode dont les poches de l’arrière tombent sur le bas des fesses des
djeuns, qui sont faits pour cela, pour tomber sur les fesses des djeuns bien
dans leur peau de djeuns avec leur casquette vissée sur le crâne. Non, pas
comme ça. Le mien tombe tout simplement comme un pantalon de vieux
qui ne tient pas aux hanches et à cause d’elles. J’ai envie d’uriner. Katia est
plongée dans un rayon de Tee-shirts Texas, Indians, Collège 13 et d’autres
encore. Elle ne me voit pas sortir. Je traverse la rue et commande une
portion de pizza que j’avale sur le pouce. Dans le café mitoyen je me
soulage avant de regagner le magasin. Katia ne m’entend pas, ne me voit
pas arriver. Ses yeux sont toujours rivés sur le même rayon de Tee-shirts.
Nous inspectons les magasins de toute l’avenue d’Aix, ceux qui se situent
sur le côté pair comme ceux d’en face, jusqu’au Cours Belsunce ! Le prix
payé pour récupérer la voiture indique à lui seul l’abus exercé par Katia en
toute connaissance. Au sortir du parking, Katia montre des signes évidents.
Elle se tient le ventre et grimace. Elle me demande si je n’ai pas « ène
chinegoumme ». Elle concède enfin avoir faim. Ces mots me soulagent. Ils
entrouvrent la suite des événements. Ils résonnent dans ma tête comme le
tintement d’une cloche de monsieur Ivan Petrovitch. Katia est d’accord
pour sortir de cette ville et éviter l’enfer des embouteillages qui se dessine.
Dans deux heures on sera pris dans la nasse. On se sauve à 18 heures 30,
en direction de Martigues. « Di moules réclame Yasmin’, ji veux di
moules ! » A la bonne heure.
Arrivés dans la petite Venise, nous nous garons sur le grand parking qui
se trouve entre l’étang de Berre et le quai du général Leclerc qui le longe.
Nous entrons dans « La barque » un sympathique restaurant situé sur le
quai. Les couleurs sont discrètes aux tons cuivrés. L’éclairage est doux, des
bougies décorent les tables. Celles qui parent les tables occupées sont
allumées. Le restaurant est agréable par l’accueil que ses salariés réservent
aux clients. On peut spontanément dire d’un lieu qu’il est sympa ou non
par l’accueil qu’il destine aux uns et aux autres. Je ne parle pas des
215
salamalecs factices et des propos de circonstances qu’on agite
ostensiblement comme des attrape-mouches ou nigauds. De nos places, au
premier étage, nous avons une belle vue sur le quai, le parking et bien sûr
l’étang. Une belle place qui ne plaît pourtant pas à Katia. Elle me fait
changer de table car dit-elle « les gens dehors nous voient ». Le serveur est
très avenant. Il nous propose « une niche à l’écart » (je n’apprécie pas ce
terme) et un apéritif que nous acceptons volontiers, le temps de reprendre
nos esprits : Katia choisit un jus d’abricot et moi un Ricard. Nous
commandons deux soupes de poissons, deux huîtres gratinées, un
Magerans (13,5 % vol, 750 ml) et un jus (Orangina secouez-moi). Yasmin’
est de bonne humeur. Elle évoque mes pitreries insensées, ses attitudes
juvéniles, nos fous-rires incontrôlables. Elle me dit combien elle
m’apprécie, qu’elle ne m’oubliera pas jusqu’à… Elle dit regretter qu’il
n’en soit pas ainsi tout le temps. Que du bonheur en somme, jusqu’à cette
sonnerie de son portable qui interrompt notre tête à tête. Yasmin’ répond et
raccroche dans la minute. Puis elle répond à un deuxième appel, puis à un
troisième aussi sèchement. Pas au quatrième. Elle prend ses aises. Au
quatrième, elle s’installe. Elle entame un comment tu vas comment je vais,
sans gêne aucune et sans fin. Autour d’elle c’est le désert du Taklamakan.
Rien n’existe. Elle ne s’est même pas rendue compte que les soupes de
poissons et les moules étaient servis. Elle pénètre dans son monde et baisse
les voiles. Je lui ai pourtant expliqué entre deux coups de fil qu’il est
malpoli d’utiliser un téléphone dans un restaurant, qu’il y a un minimum
de règles en société. Tu parles, j’urine dans le sable comme il pleure sur la
Martigues. Rien n’y fait. Elle scotche son oreille contre le portable et
plonge les yeux (parfois la cuillère) dans une ratatouille moulinée de
congre, de merlu, de chinchard ; dans la rouille, dans les croutons… Katia
écoute, avale, répond et se marre. Elle n’a d’yeux que pour la soupe. Moi,
elle m’inscrit dans l’histoire ancienne. Je fais tapisserie en quelque sorte.
Elle n’est plus avec moi. De nouveau elle écoute, répond et se marre. Elle
tricote et détricote avec son correspondant (c’est un gars évidemment)
leurs beaux moments passés au Maroc, sans gêne aucune. « Le temps passe
trop vite » dit-elle. Et tout cela non pas en quatre ou huit minutes mais
quinze. Puis quoi encore ! Au quart d’heure j’éclate. Elle vient d’ajouter
« Le temps passe trop vite hbiba ». J’explose. J’ai presque fini les troisquarts
du Magerans. D’un claquement incertain de doigts je lui signifie
énergiquement d’aller parler ailleurs, près des toilettes ou à l’extérieur
mais pas à table. Elle se lève, puis s’éloigne. Quelques clients se
retournent. Lorsqu’elle revient au bout de trois minutes le serveur a posé
l’addition que j’avais demandée. Il regrette que les plats ne nous aient pas
plus, je lui dis ce n’est pas ça et le rassure. L’autre, je la traîne jusqu’à la
voiture. Quitter au plus vite cette ville. Il nous faut rentrer maintenant.
216
Katia tente quelques explications, laisse entendre que je suis jaloux, que ce
n’est pas la première fois. Cela m’est égal. Je suis hors de moi. Elle ajoute
que ce ne sont que des amis avec lesquels elle échange des banalités,
qu’elle ne comprend pas mon comportement. Pourquoi utilise-t-elle son
portable dans le restaurant ? Premièrement c’est impoli vis à vis des autres
clients, deuxièmement elle montre une indifférence marquée à mon égard.
C’est insupportable. Elle me fait passer pour un guignol et je n’aime pas du
tout. Ce n’est pas la première fois qu’elle agit ainsi. Mes arguments sont
solides, mais j’avoue qu’elle n’a pas tord quand elle parle de jalousie.
A hauteur d’Istres, je lui dis que j’attends d’elle un peu d’attention, et
d’amour, « je veux juste un peu d’amour, je n’ai pas besoin de tes fesses ».
Ce dernier mot a jailli comme un grondement venu du tréfonds de la terre,
transformé en cataclysme. Elle hurle « hachak ! » Une ribambelle d’anges
ou de démons planent dans l’habitacle pendant trois ou quatre infernales
minutes. Pas un mot tant que demeure leur présence. « J’ai besoin d’amitié
et d’amour, mais toi tu n’en as que faire. Je te souhaite bonne chance. Je ne
suis pas fais pour toi Katia. Regarde-moi, regarde-toi, ouvrons les yeux. Je
suis un vieux paumé, dépassé. Ton avenir est devant toi, suis les sillons qui
y mènent et oublie-moi. » Les mises au point s’enchaînent jusqu’à Sénas.
Elle n’oublie pas de récupérer ses achats dans le coffre. Elle murmure un
au revoir pathétique. Je désactive mon portable.
Mercredi 31
Je me réveille avec une étrange gueule de bois. Je suis décidé, ou bien
elle se range ou… Je ne sais pas trop. Mon portable indique la réception de
deux messages : un message vocal et un texto. Le message vocal a été
envoyé hier à 21h38. Elle sanglote : « ne me quitte pas, ne me quitte pas.
Je reconnais avoir fait une erreur. Appelle-moi s’il te plaît. Ne me laisse
pas. Waleftek bezzef. C’est en rentrant dans ma chambre que je me suis
rendue compte à quel point tu comptes pour moi. Je ne recommencerais
plus. » Puis en français : « c’est la dernir fois » (elle renifle, sa voix est
nasale). Elle répète : « c’est la dernir fois. Appil moi… » Puis à 22h17 ce
texto : « Smehlia stpl stpl ». Je ne lui réponds pas. Un bip clôt le bec au
téléphone. Je n’ai de goût à rien.
Le soir,
Les seins à l’air, les fesses et les strings surenchérissent par télés
interposées, chaîne contre chaîne. Il est vingt-deux heures et cela ira
crescendo jusqu’à une ou deux heures du matin. Les cerveaux seront noyés
dans la braguette et l’alcool, souvent à huis clos. Triste 31. Nous avons
217
passé de nombreuses belles soirées Katia et moi. A Marseille, à Avignon…
Jusqu’à ces fatales dernières soirées.
Il est tard. Je réveillonne devant la télé et avec elle : foie gras, huîtres,
saumon et vin rouge. Je n’aime pas le blanc. Quelques coups de fils d’amis
sur le fixe me font supporter l’isolement. Katia ne m’appelle jamais sur le
fixe. Elle ne le connaît pas. Il suffit pourtant d’ouvrir les pages jaunes du
Bottin. Elle n’ose peut-être pas franchir le pas. Il est tard. Je suis prêt à me
laisser couler dans le lit. J’active le portable pour libérer ma conscience.
Yasmin’ m’a adressé quatre nouveaux messages oraux et deux textos. Elle
me supplie de la rappeler, de ne pas la laisser tomber. Elle écrit dans le
premier texto : « Sitepli appil moi pour un munut stpl ». Dans le second :
« Pourquoi tu veu pas mapel sitepli appil moi que pour un munut ». Il est
tard ou tôt je ne sais, j’ai beaucoup bu. Je réponds à Katia par une
interrogation : « Pourquoi tu me fais mal ? » Devant mes yeux, tout n’est
que rose, quel que soit le canal. Les seins nus, les fesses et les strings
rivalisent de vulgarité chaînes contre chaînes. Ducuducuducu. Virtuel.
Je lui demande par texto pourquoi elle me martyrise. Parce qu’elle
m’aime, c’est incroyable.
Jeudi 01 janvier
Aussitôt branché mon portable indique bruyamment la réception de
plusieurs appels émanant de Katia. Je n’ai ni la force ni le courage de
l’appeler. Un sifflement, aussi puissant que le bastringue de trois
locomotives en furie, transperce mon crâne. Une aiguille est plantée à la
racine de chacun de mes cheveux. Il suffit que j’en effleure un seul, pour
martyriser tous les autres. Je reste allongé une grande partie de la courte
matinée. A quatorze heures trois oeufs font l’affaire. L’heure d’après je
prends le VTT pour aller respirer quelques kilomètres d’air frais dans les
bois. Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas roulé. A Eygalières je
l’appelle sans succès. Elle ne décroche pas. Elle trouvera ce message dans
sa boite vocale : « hier je t’ai demandé dans mon texto « pourquoi tu me
fais du mal ». Tu m’as répondu « je tiens à toi, je t’aime ». Alors je te
demande où est la preuve de ce que tu dis ? Lorsqu’on aime, on ne fait pas
de mal. Réfléchis, réfléchis bien. Nous en reparlerons la semaine
prochaine. »
Mardi 6
Katia m’a appelé samedi. Elle a reconnu ses bêtises et endossé tous les
tords « oublie sitepli la soiri di mardi ». Puis comme on ne se refait pas en
vingt-quatre heures, elle m’a demandé de l’accompagner aujourd’hui
218
auprès de l’assistante sociale avec laquelle elle avait pris rendez-vous. Elle
a insisté. « Ji pou pas partir seule, à sizour elle fi nouit ».
Dimanche, elle m’a rappelé alors que je traversais les sentiers forestiers
derrière la Chapelle Saint Sixte, j’arrivais à Eygalières. Elle voulait savoir
s’il fallait acheter quelques cahiers. J’ai compris qu’elle voulait juste
confirmer la réconciliation.
Hier, reprise de la formation. Chacun des stagiaires fut libre de raconter
les derniers jours de l’année écoulée ou de donner son point de vue sur un
sujet de son choix. L’après-midi je leur ai distribué des journaux anciens et
leur ai demandé d’en découper les titres et sous-titres, de les mélanger et
d’en faire un texte d’une vingtaine de lignes. Nous avons bien rigolé.
Extrait : « Les nouvelles perspectives :/ L’assassinat de trois personnes/
C’est la revanche du WTC/ L’Irak de l’après Saddam/ Condamnation
unanime/ La question reste posée… »
Aujourd’hui j’accompagne Katia au Centre jeunes santé. L’entretien
avec l’assistante se déroule en tête-à-tête durant vingt minutes. Katia en
sort peu convaincue. « Elle m’a dit qu’elle s’occupe de santé. Elle ne peut
rien faire pour le logement. » L’assistante l’oriente vers d’autres structures
et a parlé du CLLAJ…
Katia veut rentrer. Nous nous garons dans le chemin du cimetière,
derrière le chemin des Sigauds. C’est une artère parallèle au boulevard sur
lequel donne le foyer. Le cimetière est à une cinquantaine de mètres. La
rue est souvent très calme. Pendant un long moment Katia me demande de
continuer de l’aider comme auparavant. Elle me demande si j’ai contacté
mon ami de Marseille pour les fiches de paie. Le gars est en congé. Je le lui
rappelle. Elle me supplie de revenir sur ma colère, de ne pas lui en vouloir.
Je lui demande à mon tour de me donner le temps de me remettre de ses
dernières frasques. Discrètement et furtivement, comme elle l’a fait par le
passé, elle regarde si d’aventure il n’y a pas de passant ou s’il n’y a pas
quelqu’un perché sur son balcon pour nous scruter ou s’il n’y a pas un type
posté à sa fenêtre comme dans une guérite, pour nous épier. Comme si les
passants ou les voisins n’avaient ni chat ni chien à fouetter. Alors elle joint
le geste à ses paroles, « je t’embrasse » dit-elle. Un gros bisou comme elle
dit. Un presque vrai baiser qui me fait tressaillir. Et elle recommence.
Dimanche.
Une pizza de Manosque aux quatre fromages cuit dans le four. En début
d’après-midi j’irai faire un tour en forêt. Jeudi nous ne sommes pas allés à
Marseille comme nous l’avions prévu. Le lendemain Katia a eu besoin de
moi pour faire ses coumissious. Je lui ai proposé une ballade pour le
samedi. Elle n’a pas refusé. Elle a juste précisé que cela dépendait de la
219
venue ou non de sa cousine. Puis nous avons fait ses courses. Hier matin je
l’ai appelée pour connaître sa décision. Elle m’a répondu à sa façon, ou
pour être précis elle a ignoré ma question. Elle m’a demandé si j’aime la
chanson qu’elle écoutait : « Ecoute ça, c’est très joli. » Elle a augmenté
sensiblement le volume de notre chaîne hi-fi. J’ai reconnu Lionel Richie :
« …Say you, say me, say it for always / As we go down life’s lonesome
highway / Seems the hardest thing to do is to find a friend or two ».
« Goulli rak tesmaa ? », « Oui, j’aime beaucoup ! »
« A helping hand – some one who understands / That when you feel
you’ve lost your way / You’ve got some one there to say “I’ll show you” /
Say you, say me… ». Après quoi, Katia a dit qu’elle était prête pour aller à
Avignon, mais m’a demandé concomitamment de lui acheter un meubletélé.
J’avoue qu’il m’a fallu un moment pour comprendre. Elle me balance
parfois des demandes inattendues qui m’obligent à des élucubrations
laborieuses. Je me suis interrogé en effet sur le mot, ou l’idée, sur ce je ne
sais quoi qui a bien pu faire lien entre les paroles ou la musique de Richie
et le meuble-télé. Je n’ai pas trouvé. Je n’ai pas trouvé mais j’ai dit oui à sa
demande ou plutôt à sa condition. Nous sommes partis à quinze heures
trente. Nous avons prospecté plusieurs centres commerciaux avant de
repérer le dit meuble dans une boutique de la zone commerciale d’Avignon
sud. Il n’y en avait plus qu’un, celui qui était exposé. On nous a proposé
d’en commander un autre, mais Katia a jugé que cela était trop compliqué,
« la prouchène fois » a-t-elle répondu au vendeur.
En regagnant le parking nous avons croisé une femme, la trentaine bien
trempée qui a particulièrement attiré l’attention de Katia. Yeux aussi clairs
qu’une aube aoûtienne, droite comme un officier de la marine, coiffure à la
Monroe (Marilyn) et démarche de pin-up expérimentée. Elle était perchée
sur des escarpins en simili cuir qui lui donnaient une allure des plus sexy.
Je trouvais la dame très élégante, très belle et très désirable. Katia la
dévisageait plus que de raison. Elle la dévorait. Je lui ai demandé pourquoi
elle zyeutait ainsi ce sex-appeal ambulant.
– Parce qu’elle est classe.
– Ses yeux ?
– Ses yeux, sa poitrine, sa silhouette. Et toi tu aimes quoi chez elle ?
J’ai répondu « ses fesses » en appliquant une main contre les siennes.
Est-ce d’avoir vanté les éminences charnues de la belle, ou bien de lui
avoir tapoté le popotin que l’harissa lui est montée au nez, que cela n’a pas
été de son goût ? je ne sais. Katia a ronchonné sous son menton et m’a
donné un coup de coude dans le ventre en disant « j’ai faim ». Nous avons
feint tous deux d’oublier les charmes de la dame et nous nous sommes mis
220
en quête d’un restaurant. Accessoirement nous continuions à rechercher un
autre revendeur de meubles. Katia a exigé « un restoura Flinch. » « ’Alach
Flunch ? » « Parce qu’on se sert comme on veut, autant qu’on veut. » Voilà
que Katia dévoilait incidemment son potentiel de rédactrice publicitaire.
N’est-ce pas en effet un slogan accrocheur ? « venez chez Flunch le restau
où l’on se sert comme on veut, autant qu’on veut ! » Comment après cela
ne pas s’égarer dans les banlieues d’Avignon ? J’ai tourné en rond, me suis
planté, ai fait demi-tour pour me retrouver au point de départ. L’eau
commençait insidieusement à pénétrer notre sérénité. Katia se rongeait les
ongles en douce, puis, sortie de ses réflexions ou peut-être de ses prières,
s’est mise à malmener son portable. Elle m’a demandé, involontairement
provocatrice, « comment écrire “ji t’aim plus ci fini” ? » J’ai épelé sans état
d’âme apparent. Je n’ai nullement été surpris. Elle a tapé son message à un
gars qu’elle n’aime plus. Un de plus ou un de moins. Un jour ce sera mon
tour. M’a-t-elle seulement aimé un jour pour me désaimer un autre ? Katia
a envoyé son message au gars, puis m’a dit sèchement qu’elle ne voulait
plus du meuble. « J’ai faim, je ne veux plus du meuble. J’ai faim et toi tu
n’arrêtes pas de passer et repasser là où on est déjà passé et repassé deux
fois ou plus. J’ai faim, je ne veux plus du meuble. Donne-moi l’argent du
meuble. » Voilà que l’effrontée tentait de m’impliquer dans sa brouille
avec un inconnu. Le sang commençait à monter là où il ne doit pas, alors
même que j’étais bien assis, la tête posée sur mes épaules et les fesses
enfoncées dans le siège en toile de coton. Je sentais que j’allais m’irriter.
J’ai inspiré un bon coup, inspiré, puis expiré un autre bon coup. Inspirer,
expirer. Deux fois, trois fois. Elle a ajouté « je préfère acheter un billet. »
Elle ne voulait plus de meuble support mais de l’argent pour voyager. Elle
commençait à m’agacer. D’un côté ses caprices me pompaient l’air, de
l’autre un restaurant introuvable. Katia a décidé de se fâcher à son tour
« j’ai faim bon sang, ramène-moi à Sénas. » Elle a franchi une ligne
blanche. Elle a poussé trop loin le curseur. Sortir du centre commercial.
Prendre l’autoroute en direction de Sénas. Lorsqu’elle s’est rendu compte
de sa bévue elle a essayé de noyer son vin. Elle est revenue sur ses
maladresses et m’a demandé d’être indulgent. Je ne lui ai pas répondu, par
contre j’ai essayé de limer les angles, de les arrondir. A l’approche d’une
aire de repos, je lui ai montré un self-service du même ordre que celui
qu’elle voulait. Elle a haussé légèrement les épaules, mais n’a pas refusé
ma tacite proposition. Nous nous sommes calmés l’un et l’autre et avons
pris place dans le restaurant. C’est alors qu’elle reçoit un message,
probablement en réponse au sien. Elle est sortie répondre. Lorsqu’elle est
revenue elle a dit avoir envoyé paître son correspondant. Je n’avais aucune
raison de ne pas la croire. Le restaurant n’était pas bondé, mais le choix
limité. J’ai pris une dorade et un pichet de vin. Katia s’est gavée de
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légumes et de frites. Elle a pris un deuxième plat. C’est bien là une
particularité de certains selfs comme celui-ci. Le slogan de Katia s’y
applique parfaitement. Effort contre effort. Pour prouver à Katia que je ne
suis pas rancunier, que je sais reconnaître mes erreurs, je lui ai remis trois
billets de vingt euros – le prix du meuble. Cela a eu pour effet de
l’émoustiller la gamine, de transformer son comportement. Elle n’a pas
toussoté, mais a lentement incliné la tête – elle la penche toujours du même
côté – pour m’expédier un sourire séraphique, seuil de tous les possibles.
Nos échanges ont largement débordé. Nous avons évoqué de nombreux
sujets sans lien entre eux comme les indiens d’Amérique, la gestation des
bébés phoques, l’Islam et le pèlerinage, les touristes au Maroc… Si j’ai
introduit ce dernier sujet, Katia a proposé tous les autres. Lorsqu’elle a mis
sur la table le pèlerinage j’ai aussitôt pensé à ma mère.
– Ma mère s’envole mardi pour La Mecque
– Quelle chance ! Elle va avec ton père ?
– Mon père est mort Katia.
– Smahliya. Allah yerhmah
– Amen.
– Il est mort quand ton père ?
– J’étais adolescent. Sa voiture a été fauchée par un train, au 27ème jour
de ramadan, il y a longtemps, très longtemps, sur la route de Sidi Bel
Abbès.
A l’heure de sa dernière heure / Après bien des années d’errance / Il me
revenait en plein coeur / Son cri déchirait le silence / Depuis qu’il s’en était
allé / Longtemps je l’avais espéré / Ce vagabond, ce disparu / Voilà qu’il
m’était revenu.
– Ci el-mektoub. Dieu merci tiya encour ta mère. I toi, ti penses pas
partir ?
– On allé où ?
– El-Mecqua.
A La Mecque. C’est bien ce qu’elle a répondu. Pourquoi n’irai-je pas à
La Mecque ? Je me suis brusquement senti idiot. Avec des mots sortis de
mes propres lèvres j’ai tissé un traquenard et l’ai tendu devant moi. J’y suis
tombé. Le silence qui a suivi, était lourd. Aussi lourd que peut l’être une
boule de sang d’encre dans la gorge. J’ai eu chaud. J’ai failli m’étrangler.
J’ai toussé. Pris un verre d’eau.
– Ça va Razi ?
J’avais chaud. J’allais m’énerver.
– Ça va Razi ?
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Je me suis dit voilà qu’elle recommence. Pourtant Dieu des cieux je ne
lui ai rien fait. Elle a demandé si j’allais bien mais je ne lui ai pas répondu.
Je me suis dit qu’il valait mieux que je me calme, que je reprenne mes
esprits. Je n’ai pas dit mon dernier mot. L’oeil humecté faisait comme un
rideau de bambou. Pour éviter qu’elle ajoute des bêtises à la bêtise j’ai
introduit un autre sujet de discussion. Il ne fallait surtout pas qu’elle en
rajoute, j’aurais éructé des réactions complètement imprévisibles et
incontrôlables. Je lui ai tendu mon portable sur l’écran duquel son image
étincelle comme un corps céleste traversant le ciel une nuit diaphane de
mai. Son sourire et ses yeux lumineux nous saisissent d’emblée par leur
chaleur comme les rayons d’un soleil à son zénith. Dans un premier temps
elle a souri à son image. Puis elle s’est ressaisie en me demandant de
supprimer sa photo du portable. Elle m’a regardé en dessinant un mot sur
ses lèvres, sans émettre le son approprié. La sérénité semblait s’imposer à
elle, mais lorsque je me suis servi un verre de rouge elle a suspendu son
sourire pour me demander pourquoi je bois du vin. Elle entamait une de ses
rengaines qu’elle affectionne. Je me suis dit que cela commençait à bien
faire. Dès qu’on s’attable dans quelque restau que ce soit elle prend un
malin plaisir à me poser cette même question, « pourquoi tu bois du vin »
ou cette variante, « Le vin ça sent pas bon ». Je lui ai fait comprendre
qu’elle savait parfois être aussi pénible qu’une mégère en liberté ou qu’une
pipelette sortie d’un hammam, la tête pleine de nouveaux récits farfelus à
propager. A la fin du repas je me suis dirigé vers les toilettes. Je me suis
lavé les mains, puis j’ai nettoyé les dents avec du savon liquide étalé sur
mon index gauche faisant office de brosse, comme lors des ablutions. Pour
être précis il s’agit de quelques dents restantes, trois ou quatre, et les deux
prothèses, la supérieure et l’inférieure. Celle-ci tient par la grâce de deux
crochets métalliques, l’autre par celle d’une pâte adhésive. Il ne faut ni en
mettre trop ni pas assez. Je dispose aujourd’hui d’une certaine expérience.
Je sais doser correctement. Puis avec le pulvérisateur je me suis aspergé de
Fluocaril. Cela rafraîchit l’halène. Ce qu’elle ne fait pas, elle. Une dernière
fois j’ai vérifié que les prothèses tenaient bien à leur place. J’ai tenu
Yasmin’ par la taille jusqu’au parking. Je lui ai ouvert la portière et j’ai
voulu poser un baiser sur son cou. Elle s’est retournée et m’a demandé de
tirer la langue. Cette demande m’est apparue incongrue mais j’ai
obtempéré.
– Qu’est-ce que tu as là ?
Je n’avais rien mais elle commençait à me turlupiner sérieusement. Je
devinais son manège. Elle insistait.
– Ta langue est brune et ta lèvre aussi.
– Ici ?
223
– Non, là.
Elle a fait mine de poser un doigt sur la commissure des lèvres.
– Mais je n’ai rien là.
Elle a ajouté deux ou trois sornettes dont elle aurait pu se passer et a
conclu en apothéose : « ce soir je ne t’embrasse pas ». Elle a eu tord de me
dire cela. Ou peut-être raison car j’aurais dû lui donner l’argent en arrivant
à Sénas, pas avant. Je suis une andouille ai-je pensé. Elle a eu le toupet
d’en rajouter en me reprochant de m’accrocher à des prétextes pour créer
des situations de crise. Elle m’expédiait ainsi hors des gonds. Lorsque nous
sommes arrivés au foyer, elle est descendue de voiture, a souri en agitant
un bras, puis s’est éloignée en silence. Comme je restais cloué sur place,
elle a fait demi-tour. J’ai pensé à tord qu’elle allait revenir sur sa sentence.
Il n’en fut rien mais elle a dû regretter car elle a dit : « jeudi prochain je
t’embrasserai comme jamais je ne l’ai fait. » Jeudi prochain nous sommes
convenus que je l’accompagnerai à l’aéroport de Marignane d’où elle
prendra les airs pour aller passer une vingtaine de jours chez son frère à
Bordeaux. Elle n’a pas voulu acheter de billet de train pourtant deux fois
moins cher, au prétexte qu’elle mettrait cinq heures contre une en avion
pour arriver à destination. Parallèlement à cela elle a réussi à me faire
accepter la prise en charge de sa future coiffure. « Tu pourras me récupérer
à dix-huit heures chez la coiffeuse, mardi ou mercredi ? » J’avais dit oui
mais elle a tout remis en question. De nouveau elle s’est éloignée, cette
fois sans se retourner. J’ai roulé quelques kilomètres quand une envie
irrésistible me submergea. Il me fallait l’appeler.
Elle a éclaté d’un rire niais avant même que j’ouvre la bouche.
Probablement pour désamorcer ma colère. De nouveau je lui ai rappelé
l’étendue de sa méchanceté gratuite sans lui donner le temps de rouspéter,
de rectifier, de m’entourlouper. Je lui ai raccroché au nez et aussitôt j’ai
désactivé le portable. Je n’avais plus envie de l’entendre. Arrivé chez moi
j’ai allumé le portable uniquement pour lui envoyer un message : « Je ne
veux plus te voir. Bonne chance. Ne m’appelle pas. C’est mieux pour nous
deux. Cherche un jeune de ton âge. Je t’aime, tu ne m’aimes pas. Oubliemoi.
J’ai passé de bons moments avec toi. » Puis j’ai juré devant le témoin
qui me singeait dans la glace, que c’était bien terminé. Elle ne me mènera
plus par le bout du nez. Si jamais j’avais de nouveau à lui répondre ce
serait pour lui demander d’émette un signal fort. Rian a peut-être raison. Il
faut la bousculer quitte à la choquer. Un jour, probablement excédé par
mes lamentations répétées, mon ami envoya son bras en l’air en me lançant
« demande-lui de s’allonger ». Je n’oserai certainement pas lui dire une
chose pareille, même si je suis persuadé que les bénéfices matériels qu’elle
tire de ma fréquentation et qui agissent entre nous comme un aimant –
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petits bénéfices – dessinent son superficiel horizon. Pourtant il me faudra
un jour lui montrer que c’est assez. Katia sait ce qu’elle fait, ce qu’elle
veut. Elle n’a qu’à assumer les effets de ses dérapages et les attentes
qu’elle suscite en moi intentionnellement. Je lui montrerai !
Ce dimanche matin je découvre le texte qu’elle m’a adressé hier soir en
réponse au mien : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime ». Peu avant minuit elle
m’a adressé un message vocal sur fond du beau Say you, say me : « Salut
ça va, c’est Yasmin’, je t’appelle pour te demander encore une fois de
m’excuser. Je te jure sur Dieu bellah el-adim que je ne recommencerai pas.
Si jamais je recommence, j’accepterai que tu rompes, d’accord ? »
Lorsqu’elle a dit « j’accepterai que tu rompes », elle s’y est reprise à deux
fois, s’est embrouillée, a avalé une partie des mots, pour finalement ajouter
en français : « ci la dernir fois, ci la dernir fois ». Décidément elle les
collectionne les dernières fois. « Je ne recommencerai pas ce que je t’ai
fait. Appelle-moi demain vers midi s’il te plaît. Bonne nuit et gros
bisous. »
Je coupe une belle part de pizza que je mange dans la cuisine. Après
quoi j’enfile ma tenue, je suis prêt à pédaler. Direction les bois, les mêmes
bois que je traverse périodiquement une fois dans un sens, une autre fois
dans l’autre, selon mon humeur du jour. Aujourd’hui je sors par l’ouest
d’Orgon. A hauteur de l’usine de carbonate de chaux je vire à gauche et
prends la départementale D 24 b sur deux kilomètres. Je coupe ensuite par
Montplaisant avant de m’enfoncer dans la forêt. Je traverse le Défends puis
le Mas des Gavots. A hauteur de la Chapelle Saint Sixtie je franchis la
route Jean Moulin et grimpe jusqu’au Mas de la Brune. Je tire encore un
peu, voilà la Fontaine FMR et son étang. Tout autour le parc du même nom
est encombré de voitures. Pour avancer je mobilise mes jambes et ma tête.
Mon esprit pédale autant que mes pieds. Je lui mijote un texte sur-mesure.
Je me dis que c’est le moment ou jamais d’appeler les chats, les choses ou
les fantasmes par leurs noms. Je pense que le fruit est mûr. Il me faut dire
clairement à Katia ce que j’attends d’elle. De nombreuses idées traversent
mon esprit. Elles ne sont pas très jolies. Je m’en veux d’avoir eu ces
pensées brunes, « tu es un Chmata » pensé-je. Je culpabilise de ce que je
projette. Lorsque mon texte est fin prêt je m’octroie une pause. L’étang est
une étape importante de mon circuit. Je m’y arrête systématiquement. Il est
quinze heures. Je vide la moitié de la bouteille d’eau, m’assois et active le
portable. « Batterie faible. » Je ne suis pas convaincu par mon texte. Je
reprends la route, descends sur Eygalières, emprunte le sentier GR-6,
contourne le refuge de Jean Moulin et le cossus mas de Cabrel. Je l’aime à
mourir. Nouvel arrêt. Je réussis à écrire et à enregistrer le message :
« Tu dis toujours “je t’aime, je t’aime”. Je ne te crois plus. Montre-moi que
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tu m’aimes, dis-moi “je veux faire l’amour avec toi”. » C’est alors que la
batterie qui tirait sur ses dernières cellules, lâche. Les mots que j’ai ajoutés
au message initial ont disparu. Je reviens vers les plaines. De nouveau je
prends une pause non loin du vallon de Mestre, un court arrêt car j’ai envie
de rentrer au plus tôt, charger le portable et en finir avec le message.
Lorsque j’arrive devant le camping de la vallée heureuse, je peste comme
souvent, à deux doigts de déposer les armes. La vie du cycliste amateur est
marquée de difficultés plus ou moins féroces selon le degré de sa
motivation et de son enthousiasme du jour. Mais pas seulement.
Aujourd’hui les seuls motivation et enthousiasme ne suffisent pas. Exténué
je m’efforce de penser à autre chose. Je me projette dans l’avenir le plus
accessible. Je pense au texto à finir, au bain qui m’attend, à l’apéro et au
film. Après plus de 20 kilomètres de voies bornées et de chemins aléatoires
dans les mollets et dans la tête, j’arrive à Notre dame de Beauregard. Les
vrombissements des moteurs qui défilent à vive allure sur la nationale 7 à
la poursuite manifeste de sanctions ou de trophées imaginaires, se font de
plus en plus distincts jusqu’à m’envelopper entièrement. Alors seulement
je considère que la partie est gagnée. Orgon est au bout de la piste
maintenant. Je parcours les derniers mètres à pied sans public admiratif
mais fier de ma performance.
Je prends un bain chaud comme d’habitude. Je m’aperçois en chargeant
le portable, qu’entre temps Katia m’a envoyé trois messages vocaux. Elle
ne dit rien dans les deux premiers, des appels blancs, sans message. Dans
le troisième elle se fâche vertement en arabe : « C’est moi. Dis-moi, même
si je sais que tu es très occupé le dimanche, pourquoi tu éteins le portable
exprès pour que je tombe sur le répondeur ? » Elle est très en colère. Je ne
réagis pas immédiatement. A dix-huit heures vingt je complète mon
message et l’envoie : « Je n’oublierai pas notre histoire. » Puis je désactive
l’appareil. Je me prépare un apéritif que je savoure les pieds posés sur la
table basse et les doigts plongés dans un bol noir d’olives grecques. Un peu
plus tard j’avale une soupe de piranhas du Pantanal avant de m’installer
devant l’écran de télé. On y passe un vieux nanar interminable. A la trente-cinquième
minute, la soupe aidant, je plane sous la couette. Katia regrettera
mes pitreries.



jeudi, juillet 19, 2007

25- L'Amer Jasmin de Fès: 24 octobre

Vendredi 24 octobre
Mardi Katia m’a offensé. Nous échangions tranquillement au téléphone
lorsqu’elle m’a demandé comment j’allais en prononçant ces mots « ya Elhaj
! » les yeux écarquillés et les lèvres fort distendues très certainement.
Je ne pense pas qu’il était dans son intention de me blesser. Katia ne
s’encombre pas de réflexions. Je suis sûr qu’elle voulait seulement
plaisanter. Il n’empêche, trois jours après j’y pense encore. Je ne sais pour
quelle raison elle m’a lancé ces mots. Je n’ai pas bronché mais j’ai passé
de très mauvais moments à ressasser. Bien sûr au téléphone je n’ai pas
réagi. Ne pas réagir était la moindre des choses à faire. Je ne devais rien
montrer. Je n’ai rien montré. Le lendemain matin j’ai pris ce qui me parut
alors être une revanche froide et sympathique, mais qui n’était en réalité
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que niaiserie. Je lui ai envoyé ce texto : « bonjour bébé, rien de nouveau à
Paris, rien à Montpellier. Je continue ». Une allusion aux recherches de
travail que j’effectue pour elle. Hier après-midi lorsque je l’ai appelée pour
lui dire que je montais à Avignon pour elle, pour les mêmes recherches (ce
qui est partiellement faux ou partiellement juste), elle m’a demandé de la
rappeler le soir. Elle a précisé « pas entre 17 et 21 heures car mon père
passe me voir avant de prendre la route pour le bled pour y passer
ramadan. » Il semble que le premier jour de ramadan soit dimanche.
Samedi
Vers 13 heures 30 Katia et moi allons à Marseille. Nous traversons une
partie de la ville avant de stationner sur le grand boulevard du Prado à
hauteur du métro Perier. Je viens directement dans ce quartier car les
emplacements libres et gratuits sont nombreux. De là nous prenons le métro
pour le centre. Il me faut fortement insister pour extraire Katia du marché
des fruits et légumes de Noailles qu’elle découvre. « Pour ramadan pour
ramadan ! ». Devant nous, non loin du Centre Bourse une jeune fille, en
jupette tendance faite de jean usé délavé, se déhanche ostensiblement. Elle
porte de très belles chaussures qui lui montent à mi-mollet. Mi bottes ; misport,
mi-marche. Je montre les chaussures à Katia et lui dis qu’elles lui
iraient comme une paire de chaussettes. Evidemment, Katia saute sur
l’occasion, « C’est vrai, tu me les achètes ? » Chez Marionnaud, principal
objectif de notre déplacement, ou plutôt du sien, elle expérimente sans se
lasser plus d’une vingtaine de parfums. Aucun n’emporte son adhésion
malgré la bonne volonté et la patience de la vendeuse, jusqu’à cet ultime
Hugo Boss pour femmes. Elle humecte une paillette et la porte à ses narines.
La moue et le hochement de tête qui suivent sont significatifs. Elle n’aime
que modérément ou pas, dit vouloir un autre parfum. « Ailleurs et pas cher »
précise-t-elle. Je lui propose un marchand que je connais, qui se trouve dans
la rue d’Aubagne, à quelques centaines de mètres de là. Les prix qu’il
pratique sont très abordables. Les produits sont des imitations légales de
grandes marques de parfum. Katia y choisit une Eau de Bordeaux à cinq
sous qu’elle trouve « zouine cioui-là » plus que le premier. « Higoubouss i
boune aussi, mi ji prifire cioui-là. » De retour à Noailles nous achetons des
fruits, des légumes et de la viande pour ramadan dont le premier jour est
finalement fixé à lundi. Tout compte fait, c’est ce soir que je prendrai un
dernier verre avant l’abstinence annuelle d’un mois lunaire complet. J’espère
que Katia m’accompagnera. Nous nous promenons quelques temps, puis
reprenons le métro pour Perier où nous récupérons la voiture. La journée
décline lentement. Direction l’ouest. Je délaisse l’autoroute pour des
départementales. De l’Estaque à Carry-le-Rouet qu’elle reconnaît. Nous y
sommes venus ensemble, c’était au tout début de notre rencontre. Elle dit
199
avoir faim alors qu’il n’est que dix-huit heures trente. Je lui propose de
choisir entre Carry, Martigues et Fos. Elle choisit la petite Venise à une
vingtaine de minutes de Marseille. Comme il est encore tôt nous
déambulons dans le centre sans nous en éloigner. Elle répète qu’elle a faim,
mais les restaurateurs sont à cette heure-ci occupés à se délasser, à se mettre
en condition, à penser recettes et charge de travail. David qui n’a rien à faire,
m’appelle pour me proposer une soirée chez lui. Je lui dis mon
indisponibilité et en profite pour lui rappeler notre discussion concernant
Katia. Elle sourit, lui aussi je suppose, mais pour des raisons différentes. Sur
le quai Général Leclerc nous dénichons un beau restaurant de fruits de mer
au nom bizarre, « La Gousse d’ail ». Katia choisit des moules à la marinière
(encore et toujours). Elle se gorge de mollusques sans retenue en avalant
plusieurs cuillerées de sauce. Je me dispense de lui apprendre qu’il y a du
vin blanc dans le plat, elle serait capable de laisser tomber la cuiller.
Yasmin’ prend également du saumon. Absolument ! deux plats valent mieux
qu’un. Katia est joyeuse. Elle renouvelle son attachement à mézigue. Elle a
bon appétit. Elle se voit habiter Paris ou une autre grande ville mais « loin,
très loin de Sénas » pour échapper à ses proches. Aujourd’hui,
périodiquement, son oncle ou bien sa tante, tel cousin ou même, plus
rarement, son père, l’interrompent dans son quotidien sans l’en avertir. Elle
vit sur ses gardes, le coeur léger mais sans liberté d’improviser. Avec eux
elle est constamment en train de calculer, faire ceci plutôt que cela, à tel
moment plutôt qu’à tel autre, elle qui a horreur des calculs. Katia ne veut
plus de ces situations, de ces relations. « Tu viendrais n’est-ce pas, tu
viendrais souvent me voir ? ». Je le promets. Si tel est son souhait, il est
aussi le mien (avoir cette possibilité de continuer de nous revoir quel que
soit notre futur). Elle me tend la main discrètement (le restaurant – réputé –
est bondé), les clients qui ont le nez dans leur l’assiette mais aussi les
serveurs qui posent parfois leurs yeux où il ne faut pas, ne prêtent jusque-là
aucune attention à nos dires et gestes. De nouveau je la mets en garde contre
Paris. Non par devoir de vérité sur la ville-danger, mais pour qu’elle reste
près de moi. « Sache que tu me trouveras toujours à tes côtés où que tu
partes ». Elle est très sensible à ces mots. Elle chuchote, « wallah personne
ne m’a jamais dit des choses comme ça ». De temps à autre, son oncle ou
bien sa tante, son cousin, parfois même son père, lui rendent visite sans
préalablement l’avertir, ce qui l’oblige à vivre sur ses gardes. Avant de
quitter les lieux je me dois de courtiser les belles toilettes avant de l’être
moi-même par la caissière. Soixante quinze euros. Nous continuons nos
conciliabules à l’extérieur, dans le petit centre ville, puis plus loin le long du
canal. On croirait qu’elles sont là depuis la naissance de l’étang de Berre ces
dizaines de barques uniformes mais aux couleurs abondantes. Elles ont
depuis longtemps engagé une danse chaloupée, désordonnée, permanente.
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Nous n’avons pas encore digéré le plat (et l’addition pour ce qui me
concerne, je dis les choses franchement) qu’elle me propose déjà une autre
virée durant ramadan, sur Marseille ou sur Avignon. Je trouve sa proposition
fort sympathique. C’est Yasmin’ telle que je la souhaite, telle que je l’aime.
Mais c’est sans compter sur son mauvais génie, sur sa lampe. Je réprime
l’enthousiasme qui a commencé à se frayer un chemin lorsque je l’entends
préciser « Tu m’achèteras un nounours, un grand, grand comme moi, oui ? »
Zidane le spécialiste mondial du dribble et du slalom saluerait en personne et
bien bas les pirouettes inventives de Katia. J’ai pensé ballade improvisée,
plage automnale et ciné Mangala ; elle a tranché. Ce n’est pas la première
fois qu’elle me parle de cette peluche, « je dormirais à ses côtés, iwennessni
». Ma Yasmin’ a fortement besoin d’être câlinée. Elle sourit et pose sa tête
contre mon épaule. J’évite à ce moment de la regarder droit dans les yeux.
« Te souviens-tu que je t’avais envoyé deux nounours sur ta boite de
messagerie via l’Internet, te rappelles-tu que tu les avais jetés ? » « Je ne les
ai pas jetés, c’est mon portable qui n’a pu les mémoriser. Moi je veux un
vrai nounours, un grand, très grand. » Et elle se met à imiter les pleurs d’un
nourrisson délesté de son biberon. Elle gémit. « Je veux mon bébé Cadum »
disait il y a longtemps ma fille, au sortir de ses besoins archaïques, de ses
trois ans. Katia m’embrasse tendrement sur la joue. Pendant un court
moment je lui prends la main. « Tes beaux doigts sont effilés comme des
amandes de gâteau, ta chevelure noir de jais, tes yeux ah ton regard kel
kabous… » Elle m’interrompt la malicieuse pour me demander : « pourquoi
mon regard est comme tu dis ? » Elle sait bien pourtant. Dans la voiture elle
revient sur ses parents. Cette fois son visage s’assombrit. C’est la première
fois de toute la journée qu’elle y fixe ce masque peu joyeux. Elle me répète
ce qu’elle m’avait dit le 18 dernier en allant à Palavas. Dans l’habitacle la
chanson marocaine a fait siffler mes oreilles de Sénas à Marseille, puis de
Marseille à Martigues et de Martigues à Sénas où nous arrivons vers vingt
trois heures. Elle veut rester encore un moment dans la voiture. Je lui
rappelle qu’elle peut compter sur moi. « Si tu le veux, je serai toujours à tes
côtés, où que tu sois ». Elle me répète à son tour wallah jami wahed qalli
hada el-klam ». Elle dit « et le bisou ? » et joint le geste à la parole en
m’offrant ses généreuses lèvres. Patiemment elle attend les miennes. Je la
regarde, pris au dépourvu, tends légèrement le visage ; je la laisse faire. Elle
m’embrasse une fois, puis deux, dans un silence aussi blanc aussi léger et
dilaté que de la ouate de soie. Il est tard. Je la vois dans le rétroviseur s’en
aller en claudicant, les pieds en dedans. J’ai chaud.
Mercredi 5 novembre
Est-ce que Katia va enfin se décider à décrocher ? Elle laisse sonner. Je
renouvelle mon appel. A la quatrième tentative j’abandonne. Il est pourtant
201
midi passé. A quinze heures trente je l’appelle de nouveau et cette fois Elle
répond. « Je suis fatiguée. Je suis allongée. Tu peux venir après el-ftour ? »
Nous sommes au dixième jour de ramadan. Le ftour est fixé à dix-sept
heures et trente-quatre minutes. On ne plaisante pas avec les minutes : on
mange à la 28ème minute à Marseille, à la 32ème à Sénas, 34 à Orgon. 32
demain, puis 31 le surlendemain. Les nuits sont de plus en plus courtes en
cette période.
17 heures 34 : Je déjeune seul. Dans des situations de ce type la
mélancolie s’embusque dans chaque tiroir de table, dans chaque cuillerée
de soupe, dans chaque recoin de l’esprit. Bonjour Tristesse. Certes, il y a
les programmes ad-hoc des télés marocaine et algérienne, mais cela
n’atténue que peu le manque d’ambiance familiale. Je me rends chez
Yasmin’. Deux êtres solitaires côte à côte peuvent le temps d’une soirée
constituer une petite famille. A dix-huit heures cinquante je suis garé dans
le chemin des Sigauds, une petite rue discrète face à sa fenêtre. Elle arrive.
Sa démarche est lourde, comme ralentie par le poids du jeun ou par celui
de sa rupture. Elle s’installe. Je me demande comment une si frêle
silhouette fait pour supporter les difficiles journées sans se nourrir. Il fait
nuit donc. Conversation dans l’habitacle. Elle ne mange pas car elle n’a pas
faim dit-elle, elle en a assez. Elle ne supporte pas de ne pas travailler.
Bientôt elle ne sera même plus autorisée à poursuivre la formation car elle
n’a pas manifesté de volonté pour trouver un stage. Elle ne fait aucun
effort, comme lorsqu’elle suivait ma formation. A la longue, même le plus
empathique des formateurs s’use. On le lui a dit : pas de stage pas de
formation. « Il faut que je travaille. Je veux habiter Montpellier, aidemoi.
» Tantôt elle veut aller à Paris, puis y renonce. Tantôt elle veut aller à
Montpellier, puis oublie. Elle me demande ce que j’en pense. Je lui dis
préférer Montpellier « parce que tu resteras proche de moi. » Mais si c’est
vraiment Paris qu’elle veut tant pis. Je l’aiderai malgré tout. « Si tu habites
Montpellier je pourrai t’aider plus facilement ». « Si tu m’aides je te ferai
un immense cadeau hbiba ». Hbiba ? elle a dit hbiba. Elle m’a appelé
hbiba. Spontanément je rejette ce terme. Je n’apprécie pas ce mot que je ne
comprends pas. Ou du moins si, je l’ai déjà entendu mais je le trouve
déplacé. Comment ose-t-elle ? Ce mot porte atteinte à ma virilité. Ses
résonances mièvres m’exaspèrent. Une sorte de variante de Chouchou à la
Gad Elmaleh. Ou de Cocotte. Yasmin’ ne comprend pas que j’en fasse une
tarte ; « hbiba ? ça veut juste dire moun chiri ci tout » et elle m’embrasse.
Je lui rends son baiser sur le front, puis sur la bouche. Elle fait de même à
deux reprises. Puis elle pose avec délicatesse ses jambes sur les miennes
par-dessus le levier de vitesses. Elle récidive. Ça va hbiba ? Je caresse la
plante de son pied nu délesté de la mule rouge vif, puis le haut du pied,
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la jambe, le genou. Et stop. Yasmin’ pose sa main sur la mienne. Elle me
regarde en silence un long moment, puis dit « j’ai besoin d’une carte
téléphonique ». La semaine écoulée je lui ai donné quinze euros.
– Je les ai gaspillés pour acheter cette pantoufle justement et des
sucettes.
Je lui remets vingt euros.
– Je paierai un bout d’arriérés de loyer.
– Avec ces vingt euros ?
– Oui.
– Mais c’est pour la carte téléphonique.
– Ajoute-moi sept euros pour la carte.
Je tergiverse deux minutes pas plus avant de céder. Je lui ajoute l’argent
mais je tiens à l’accompagner jusqu’au kiosque de l’avenue Craponne. Au
retour on se gare sur la grande place du marché. La place de je ne sais plus
quoi ni qui. Près de la cabine téléphonique. Elle appelle sa mère au Maroc
et lui raconte de nombreuses histoires de telle sorte que, lorsqu’elle revient,
elle me tend la carte téléphonique libérée de toutes ses unités et dit : « Tu
m’en achètes une autre ? » puis m’embrasse encore. Jeu d’enfant. Elle dit
« merci hbiba ». Je ne relève ni pour ce hbiba ni pour la carte. Elle ajoute
inutilement « Tu m’aideras pour Montpellier ? »
8 novembre
Le matin, devant la glace de ma salle de bains, il m’arrive de me trouver
pas mal quand même, vu que… Quand même… Mais là, à cette heure-ci,
devant ce grand et foutu miroir de la parfumerie qui se vautre, qui se
répand sur tout l’espace mural, qui empêche la moindre dérobade, le
moindre exercice de simulation ; devant ce miroir qui ne fait pas dans la
dentelle, qui ne fait aucune concession, qui me fait une drôle de tronche où
que je me déplace ; je suis égaré. Alors que Yasmin’ y apparaît comme une
starlette des plus beaux films de Bollywood, comme une soeur de miss
Aishwarya Rai, comme un mannequin de chez Dior ; moi à ses côtés je me
trouve rabougri, fané, décati. Moche forcément. Mais je le garde pour moi.
Je me console en râlant contre tout. Je peste intérieurement contre celle qui
m’a fait Souchon, Allô maman bobo, Maman comment tu m’as fait j’suis
pas beau… Je peste aussi contre le jeun qui me déforme, contre ce miroir
qui me hait. Treizième jour à jeun. Treize jours ça laisse des traces.
Saloperie. Staghfir Allah, que Dieu me pardonne comme Il a promis qu’Il
pardonnerait. J’ai pourtant perdu quelques kilos (trois) et cela devrait me
faire du bien. Devrait. Mais là, devant ce foutu miroir qui se répand sur
tout l’espace mural, ce miroir qui empêche toute tentative de fuite ou le
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moindre exercice de simulation ; devant ce miroir qui ne fait ni dans la
dentelle ni dans la soie, qui ne fait aucune concession, je suis perdu. Mais
elle, comment fait-elle ? Elle se sert en parfum.
Mardi 02
Toute la vie est devant soi et le ciel a des racines. A la télé on jabote sur
Ajar et son double.
Jeudi 04 décembre
Ces jours derniers, à sa demande, j’ai consacré plusieurs heures à
rédiger des lettres de motivation. Je lui en remets plusieurs exemplaires. A
quinze heures je l’accompagne à la sous-préfecture d’Arles pour y
renouveler son récépissé de demande de carte de séjour, mais la maison a
quelques soucis. « Revenez demain ou la semaine prochaine ». Un
problème au niveau de la gestion des données informatiques a grippé la
lourde machine administrative. Les employés peuvent officiellement se
rouler les pouces sans se dissimuler, sans s’accabler. Les rues et les
magasins de la ville que nous traversons, amorcent comme ailleurs leurs
transformations annuelles attendues. Noël pointe le bout de sa profonde
hotte. Tout Arles est illuminé. Lorsque nous approchons de Sénas Yasmin’
me fait transiter par Leclerc pour faire des « coumissious » et par une
pharmacie à cause de ses cheveux dit-elle qui cassent et tombent. Très
bien. Il ne faut surtout pas s’exciter. Ramadan est passé certes, mais les
neurones qui furent assez secoués ne sont pas encore au net. La
mayonnaise prend encore assez vite et on ne sait jamais quelle forme elle
prendrait ni sur quoi ou qui elle glisserait, giclerait. Il me faut maintenir la
température de mon sang au frais, comme il me faut maintenir plutôt
entrefermée qu’entrouverte la fermeture glissière de mon portefeuille.
Lundi 8
7 heures. Ma main gantée frotte. Elle frotte que je te frotte sans effort,
grâce à la savonnette espagnole con leche de Almendras dulce. Parfois,
selon le jour ou la disponibilité, sa douceur est glycérinée. Routine. Je
frotte donc les pieds, cuisses, hanches, intimités ; tout le corps des orteils à
la tête. Je frotte en sifflotant dans la baignoire, assis sur un banc d’enfant.
Je suis assis car je n’ai plus ya hasrah vingt ans, (je ne traduis pas ya
hasrah car cela friserait l’improbable, je ne m’aventure donc pas). A vingt
ans on peut courir ou sauter sous une douche ou dans une baignoire, pas à
l’âge qu’ont mes lombaires. Je ne prends pas de risque. Un mouvement
mal négocié pourrait m’expédier tête la première au fond de la dite
baignoire. J’arrête de siffloter la haut sur la colline laï laï laï laï car mes
oreilles ont plongé dans France bleu Provence : « Lion : Une nouvelle
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aventure va commencer et vous devez retrouver tout votre enthousiasme.
Même si les autres ne sont pas tellement convaincus, ne vous laissez pas
influencer par leurs doutes ». Et elle ? « Cancer : Une bonne surprise vous
attend. Vous avez frappé à beaucoup de portes, mais vous ne devez pas
vous décourager. La patience est de mise. » Comment avec ça ne pas
entamer la journée dans la bonne humeur et sortir en chantant ou en
sifflotant laï laï laï laï ! Une chose cloche pourtant. Elle est dans le miroir.
Là. Je n’ai pas encore chaussé mon dentier. Mes lèvres, dans un
mouvement de fuite, s’enfoncent dans la bouche. Je ressemble à un vieux
bouffon libéré avant l’heure de sa représentation, mais aussi à un affreux
bébé soudain tout hébété de prendre conscience de son être. Edentés l’un
comme l’autre. Je joue au vieux bouffon, à l’affreux bébé, je répare
l’horrible chose, avale mes Micardis et Permixon et claque la porte. Mes
jeunes voisins me disent « bonjour monsieur », sourire et malice en coin.
Je prends Yasmin’ au foyer, direction Arles. Katia se laisse bercer par des
silences qui disent beaucoup sur ses appréhensions.
– Arrête de penser comme ça, ton récépissé sera renouvelé.
– Matfewelch.
Je repense à l’horoscope et lui en fais part. Aussitôt elle se redresse et
me demande la recette.
– Comment ils savent ?
– Je ne sais pas s’ils savent, parfois j’y crois, parfois pas. Aujourd’hui
j’y crois : tu auras tes papiers.
Nous sommes à la sous-préfecture. Yasmin’ me demande de confirmer
auprès de la guichetière qu’elle peut bien aller au Maroc avec un récépissé
provisoire. Je m’exécute en prenant l’accent du bled sans pouvoir moimême
m’expliquer cette spontanéité : « pardou madame est-ce qu’ille pou
avic ça, alli à Taghzout ? » La dame est sympathique a priori. Je fais le
clown et Yasmin’ rit de bon coeur, la main appuyée contre la bouche.
Entendre le nom de son patelin et voir mes pitreries la met au bord des
larmes. Son corps se tortille, elle avance le buste vers l’avant, porte les
mains à son visage et finit par sortir en titubant. Elle va pisser sur elle ! La
dame feint de ne rien remarquer : « Oui bien sûr elle peut circuler partout à
l’étranger » dit-elle hésitante dans sa réponse. Elle qui n’a jamais entendu
parler de ce bled perdu du haut Atlas marocain, où résident les parents de
la belle. Yasmin’ est revenue. Elle m’entend répéter « Même à
Taghzout ? » « Oui même là-bas » dit encore la bonne dame qui ne se
doute toujours de rien ou bien fait comme si. Nous rions beaucoup.
Yasmin’ propose d’en avoir le coeur net en se renseignant directement
auprès de la préfecture. Elle est radieuse. Elle me prend la main et dit :
« Je t’aime parce que tu me fais rire. » Son récépissé est renouvelé
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jusqu’au quatre mars. Yasmin’ est contente d’avoir bénéficié d’une
prorogation (un sursis ?) Elle me demande si on peut aller à la préfecture
pour confirmer. Moi j’accepte sa demande, mais elle n’entend pas la
mienne. Manger au restaurant ne l’enthousiasme pas. On se contente de
sandwiches.
Marseille c’est ça aussi : embouteillages sur embouteillages. Il y a des
jours comme celui-ci où les chauffeurs n’ont rien à faire que de s’amuser à
taquiner le pare-chocs du voisin de chaussée qui les précède avec celui de
leur trottinette. Nous arrivons à seize heures trente-cinq à la préfecture,
vingt minutes après la fermeture. Alors que faire ? Yasmin’ ne souhaite pas
repartir aussitôt. Elle me demande d’aller dans une agence de voyages
marocaine pour demander le prix d’un billet pour Fès. Les renseignements
téléphoniques nous orientent sur le boulevard Dugommier. « 315 euros
pour un Marseille-Fès et retour via Casa » nous dit-on à l’agence RAM.
Yasmin’ me demande de lui avancer le prix du billet. Elle me remboursera
plus tard, dit-elle. Je lui explique que ça fait beaucoup d’un coup mais que
je suis prêt à participer à l’achat de son billet à hauteur de 50 %. Comme
elle est pragmatique Katia propose d’en reparler une autre fois. Je pense
prendre de suite le chemin du retour, mais la voila maintenant qui dit avoir
faim. Alors je me gare sur ma place préférée, la grande et belle place du
marché, la place Jean Jaurès dans le quartier de la Plaine. Il est trop tôt
pour aller manger alors nous déambulons. Devant un bar-tabac elle me
demande d’acheter un Millionnaire. J’achète quatre coupons à gratter.
« Deux pour toi, deux pour moi. Celui qui gratte et gagne le gros lot le
partage avec l’autre, d’accord ? » elle est d’accord. Elle a gratté et gagné
par deux fois juste de quoi renouveler les tickets. La troisième et quatrième
fois elle gratte et perd. C’est la règle du jeu. Lorsqu’on insiste on finit
toujours par perdre. A hauteur d’un kiosque à journaux, Yasmin’ me
retient par la manche. Elle me sourit, fait ses yeux ronds et par un
mouvement de menton désigne un flanc du kiosque. Elle me lance un clin
d’oeil malicieux en me montrant la couverture de Maximal, un magazine
pour mecs en manque. Une femme nue s’y étale, les seins gros comme ça.
Deux melons de Cavaillon. Katia tient à me montrer les seins justement.
Elle se poste derrière moi, pose une main sur mon épaule, et plante ses
lolos dans le dos. Pour certes Birkin les jalouserait et frissonnerait autant
que moi à leur contact. Je suis un peu gêné par son geste. Je lui dis, un peu
menteur, que ces seins glacés, ceux de cette femme évidemment, ne
m’intéressent pas. J’ajoute, bluffeur, qu’avec un peu d’argent n’importe
quel quidam peut se les offrir. « Ce qui est primordial c’est moins les seins
que le sourire, le coeur, la sincérité. Mais je reconnais qu’elle a de beaux
mamelons. » Katia lâche mon épaule pour m’adresser un coup de coude au
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niveau des côtes comme en réaction à mes appréciations. Elle ne sait pas ce
qu’elle veut.
Elle me tire par le bras pour que je pénètre avec elle dans une cabine
téléphonique. Elle appelle sa maman au Maroc, lui dit que hamdoullah tout
baigne. Cela lui fait un grand bien. Elle sort de la cabine avec un sourire
des plus beaux jours. Je lui demande si elle préfère un restau pakistanais ou
libanais. Elle hésite, dit ne pas savoir, se laisse tenter par une, puis deux
pâtisseries tunisiennes. A l’angle des rues des trois mages et des trois rois,
les yeux de Yasmin’ s’illuminent. Elle s’exclame « ici, on rentre ici ! » Un
restaurant marocain. Nous y sommes accueillis comme des princes par
deux belles brunes. Les belles sont coiffées de la même coupe, leur regard
est identiquement léger, un même sourire sincère dessine leurs lèvres.
L’une semble un peu plus marquée que l’autre. Je parie qu’elles sont
jumelles. Elles viennent toutes deux nous proposer leur savoir-faire. Elles
parlent marocain et c’est très bien. Nous les félicitons pour la beauté des
grandes tentures bordeaux qui recouvrent les murs et celle du plafond
blanc incrusté de rosettes colorées. Trois lustres-globes en fer forgé ciselé
dégagent une lumière tamisée. Au fond, près de la cuisine, une vitrine
abrite la belle vaisselle bleue de Fès dans laquelle nous sommes servis.
Nous choisissons un tajine royal de poulet aux olives agrémenté de persil
et de coriandre, accompagné d’un rouge algérien, un Coteaux de Tlemcen
et d’un jus d’orange (berk) pour Katia. La voix perchée de Khaled vante
avec habileté et perspicacité Bakhta la plus belle de toutes les amantes. Au
moment où je tente – un verre à la main et une dose de conviction bien
ancrée dans la mimique – une démonstration sur les bienfaits du vin sur le
mental, une quinte aussi surprenante que profonde me secoue. Je pose in
extremis le verre sur la table et cours aux toilettes. J’ai bien de la chance
que ce qui m’arrive, se déroule dans les toilettes. La prothèse basse voltige
contre le mur décrépi. Comment a-t-elle pu se décrocher ? Dieu merci je
suis seul dans ces lieux. J’ai de la chance car le dentier aurait bien pu
disparaître dans la cuvette béante du lavabo. La toux redouble d’intensité.
J’avale une gorgée d’eau de travers. J’étouffe. Je tousse plusieurs fois en
évitant d’inspirer hâtivement. Des larmes encombrent mes yeux. Je tousse
de nouveau. J’essuie mon visage et tente de reprendre mes esprits, ce qui
n’est pas facile dans une telle situation. Le calme et la sérénité
progressivement revenus, je récupère et nettoie l’appareil plusieurs minutes
durant. Lorsqu’enfin je rejoins Yasmin’, elle suspend son pépiement
solitaire. Khaled lui, insiste : Bakhta ya, Bakhta kiyya ah, Bakhta zinèt
lebnète… / Jani rajel bechar sartou Bakhta fi la gare / reslatou iji ’andi
leddar i’id liya khbar khfiya / Jani ’ala noss nhar sabni mahmoum ou
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medrar / B’el mehna we tefkar khatri ’and li biya / Jaya fi caliche mrassiya
ki amir al jich / Erragba ki torriche safya wel wejh mraya…
Yasmin’ zinèt lebnète me demande si je vais bien « tiyé tout rouge. »
Elle a mangé comme une princesse, elle qui d’ordinaire se nourrit autant
que deux ou trois moineaux friquets. Elle ne saura rien de mon petit drame.
Nous quittons un peu avec regrets l’atmosphère feutrée et les belles brunes
(les patronnes) en les félicitant pour tout. Pour l’accueil, le poulet, les
olives, la chanson, l’atmosphère, tout. En arrivant à hauteur de la voiture
Yasmin’ dont le visage a brutalement viré, libère son bras du mien et se
met à trépigner en criant « mon sac, mon sac ! » Quoi, que, qui ? Je prends
mes jambes à mon cou et, tel le roadrunner, alias Beep-Beep du dessin
animé, je file dans une course effrénée vers le restaurant. J’arrive au seuil
de la porte le corps courbé et le souffle court. Les patronnes m’attendent
zen, les bras prêts à aider. Leur visage affiche le même sourire tranquille.
Je me laisse glisser sur une chaise sans leur demander quelque autorisation
que ce soit. La plus jeune s’absente quelques minutes et revient avec le joli
sac bleu nuit aux idéogrammes illisibles. Je respire un bon coup, demande
un verre d’eau. Je suis éreinté par sept cents mètres de bitume avalé
comme un forçat du marathon. Roadrunner disais-je. Beep-Beep ! Sept fois
cent mètres d’une traite, en quelques grosses poignées de secondes (ou
minutes). Renouveler la performance de l’aller n’est peut-être pas trop
conseillé. Les filles me proposent un deuxième verre d’eau que j’accepte
volontiers. J’ai couru spontanément faisant abstraction du temps qui est
passé et qui me fait payer mon absence de discernement. Lorsque sans
urgence mais flagada, j’achève de parcourir le même trajet dans l’autre
sens, Yasmin’ me saute au cou et y reste accrochée pendant trois minutes,
peut-être plus. Elle a vu sa sacoche. Un agréable moment, tout entière
contre moi. Sincère. Elle a eu peur pour son tout nouveau récépissé. Est-ce
moi qu’elle enlace ou son sac japonais que je tiens contre ma poitrine et
qui fait tampon ?
Sur la route du retour Bilal et Khaled clament leur amour à la belle
auditrice. Jusqu’à Sénas. Devant le foyer, dans la petite rue sombre face à
la fenêtre de sa chambre, elle me dit « je t’embrasse » et pose un long
baiser, un seul. C’est toujours un baiser d’ado, un bisou comme elle dit,
propret et tremblant. Je me promets de lui proposer la prochaine fois un
cours pratique sur les baisers, les vrais, comme dans les films romantiques
ou torrides. Elle tousse. Cette fille ne se couvre jamais assez.