Mardi 9 décembre.
Katia m’a menti. Elle s’est moquée de moi. Elle a insisté pour que
j’aille à sa rencontre, affirmant qu’elle est malade. J’ai traduit qu’il lui
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fallait se procurer des remontants pour la remonter. Il n’en fut rien.
Lorsque je suis arrivé au lieu du rendez-vous je l’ai surprise entrain de
gesticuler et de rire dans une cabine téléphonique. Elle est aussi malade
qu’Argan le frère de Béralde, me suis-je dit. Elle m’a traîné, galérien que je
suis, jusqu’à une grande surface. Je me demande si elle trouve du plaisir à
se fiche de moi. Lorsque je lui ai posé la question, elle a répondu par un
éclat de rire.
Ce soir, seul devant ce cahier, je m’interroge sur cette relation. Jusqu’à
quelle impasse nous mènera-t-elle et dans quel état y arriverons-nous ?
Mardi 16
Mon ex n’apprécierait certainement pas que je squatte ainsi la salle de
bain le matin. Elle ne soupçonnerait peut-être rien mais ne comprendrait
pas que je passe autant de temps qu’elle sinon plus, à me mettre sur mon
trente et un. Elle me comparerait malicieusement, bienveillante et
souriante, à une cocotte. Peut-être lui rétorquerais-je qu’elle a tort de
considérer que je n’ai pas le droit de séduire autant qu’elle. L’élégance et
la propreté ne sont pas l’apanage des femmes. Je ne me sentirais pas bien
dans ma peau si je faisais l’impasse sur un lavage approfondi complet ; un
savonnage, curage, frottage, peignage, pesage, essuyage, parfumage,
lotionnage, maquillage… Il y a là n’est-ce pas, matière à réfléchir
sérieusement sur la propreté ou la crédibilité de ceux et celles qui affirment
se pomponner en moins de vingt minutes.
Katia et moi avons décidé de changer d’air et d’oublier les malentendus.
Nous prenons la direction de Montpellier. Il est midi trente, le ciel est
dégagé, quelques bêtes à laine isolées, pas même des cumulus, cherchent
inutilement à nous impressionner. Aux alentours d’Arles des parcelles de
terrain à n’en plus finir baignent dans de grandes étendues d’eau,
témoignage des gigantesques inondations qui ont tout dévasté sur leur
passage il y a quelques jours. Toute la région est sinistrée. Il me revient des
extraits d’informations que j’ai entendues à la télé ou à la radio. Ou lues :
« Seize départements ont été déclarés en état de catastrophe naturelle… les
inondations ont causé la mort de sept personnes et sinistré des milliers
d’autres. Plus de vingt-quatre millions d’euros ont été mobilisés pour la
réparation des digues endommagées au niveau du grand delta du Rhône…
Plus de cent cinquante taureaux, une cinquantaine de chevaux camarguais
ont péri noyés dans les inondations et des milliers d’autres sont en état de
survie en attendant d’être nourris… Les cultures sont actuellement sous
l’eau… Ce premier bilan, risque de s’alourdir… » « On croirait la mer »
lance Yasmin’ joyeuse dans son innocence dans son inconscience. Je tente
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de lui expliquer mais elle n’écoute pas. Les étendues d’eau sont derrière
nous.
Arrivés à Montpellier nous allons à la Mission locale, puis à l’Espace
jeunesse ainsi qu’au foyer de jeunes femmes. Je pensais que Katia serait
attentive aux informations délivrées par ces structures. Mais non, elle est
plus intéressée par les boutiques de la ville. Elle fait ses emplettes.
Quelques achats par-ci quelques autres par-là. Une poupée-pantin soldée
chez Tati l’attire. Plus loin elle s’offre un assortiment des satanées sucettes
aux arômes de fruits divers : orange, fraise, cerise, pomme. On se dirige à
l’humeur. Dans le quartier maghrébin, nous achetons chacun selon son
besoin : menthe, persil, chorba marocaine, « cinq paquets sahha ». Dans
un kiosque spécialisé je trouve quelques journaux algériens. Je prends La
Tribune. Il est daté lundi 15. J’ouvre, feuillette. Il y a parfois de ces
hasards ! « Tiens, regarde là, en bas de l’article, lis. » Yasmin’ lit et
sursaute « C’est toi ? » La rédaction a passé, apparemment dans son
intégralité, l’article que je lui avais proposé. Elle l’a intitulé : La littérature
de l’urgence…2500 mots. Il se présente sous dix colonnes couvrant deux
pages pleines. Deux photos représentent des lecteurs (ce sont peut-être des
acheteurs) dans une bibliothèque (c’est peut-être une librairie). Elles
agrémentent et aèrent le long texte. J’achète trois autres exemplaires du
journal pour mes archives. Je le lirai plus tard. On continue la promenade
utilitaire au gré des désirs et des caprices de Katia. Un magasin de
chaussures, un autre de meubles, une pharmacie… Nous inspectons les
boutiques situées sur les trottoirs opposés jusqu’au terme. C’est à dire
jusqu’à ce que Katia, par quelques échanges simples mais explicites,
suggère qu’il est temps de rebrousser chemin jusqu’au parking. Yasmin’ a
posé une main sur le toit de la voiture et attend que je lui ouvre la portière.
Je m’approche d’elle, lui caresse les longs cheveux puis la nuque sur
laquelle je m’attarde. Lorsque j’approche mon visage du sien elle dit « Ji
souis malade ». Cette fille tombe malade sur commande, au moment où je
désire l’embrasser. Cela me déplaît. Je ne la comprends pas. Et dire que
cette virée a aussi pour objectif d’atténuer les malentendus ! Je décide de
rentrer fissa à Sénas. Yasmin’ sait que je ne simule pas. Elle ne dit rien. Le
temps de nous extraire de la ville et la voici qui ouvre le registre usé des
excuses et des justifications diverses et coloriées. Elle se plie en quatre.
C’est une championne des manoeuvres jusqu’aux plus délicates. Une
tacticienne de premier ordre. Elle est si habile que nous nous retrouvons
non pas sur l’autoroute du retour, mais à Palavas-les-Flots dans le « New
port », un beau restaurant qui n’attendait plus que nous. Il est spécialisé en
coquillages et fruits de mer. Nous n’avons pas hésité une seconde. Des
photos suggestives pour les non francophones, tirées sur papier glacé,
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accompagnent le détail des menus. Les plateaux garnis de crustacés de
premier ordre emportent notre choix. Elle dit « ci bou ci prop ji pense ci
cher ». Moules garnies, dorade et jus pour Katia. Saule et vin de région
pour moi. Je n’apprécie pas le blanc car il me monte aussitôt à la tête.
Assisté par le patron, je choisis une Cuvée Sommelière des Grès de
Montpellier. Le chef a été formel : « C’est un Vin de caractère. Il présente
un très bon potentiel de moyenne garde. Il a reçu la Médaille d’Or au
concours général agricole il y a trois ans ». Je m’y connais un peu mais pas
jusqu’à ce degré de perfection-là. Je me garde de donner mon avis, mais le
patron insiste. Trois gorgées plus tard il revient. « N’est-ce pas qu’il est au
top ? » Je confirme en me lâchant : « Très joli nez, riche et complexe »,
« n’est-ce pas » « Oui, sa texture est ample et structurée. » Il acquiesce,
sourit et s’éloigne de nouveau. Il ne faudrait pas qu’il insiste plus que cela.
C’est tout ce que j’ai appris. Il me servirait un autre vin que je lui réciterais
les mêmes paroles. Je pense qu’en bon commerçant il opinerait et sourirait
tout autant à propos d’un autre de ses crus. Katia est indifférente, elle n’a
que faire de nos élucubrations oenométriques. Elle pianote sur son portable
en riant. Son jeune frère lui envoie des textos à n’en plus finir à partir du
Maroc. Elle s’amuse comme une folle de leur échange. Elle tient le
portable dans la main gauche et la fourchette dans celle de dieu. Elle n’a
pas porté le téléphone à sa bouche, comme elle ne l’a pas trempé dans le
plat. C’est ce que je craignais et qui est au demeurant tout à fait plausible.
Les autres clients chahutent sans se préoccuper du monde. De temps à
autre Yasmin répond à mes sollicitations. Le repas fini, je vais, comme
toujours dans ces situations, inspecter les toilettes. Laver, rincer, parfumer.
Katia attend mon retour pour s’engager à son tour. Il est vingt-trois heures
trente, les réprimandes sont oubliées. Nous nous apprêtons à sortir. Des
moments magnifiques se tissent là entre nous. L’addition n’est pas en reste,
elle est au top elle aussi, mais n’arrive pas à se frayer un passage au travers
de ma gorge. Elle ne passe pas : 85 euros. La discrétion de Yasmin’ est
aussi remarquable que son intuition. Elle ne pose aucune question à ce
propos. Direction Sénas. La fête continue dans la voiture. L’ambiance de
dix-huit heures est oubliée. La fête continue dans la 505 jusqu’à son arrêt
complet et inattendu. La voiture manifeste à sa façon son mécontentement.
J’ai été trahi par le mauvais fonctionnement de la jauge, mais j’ai aussi
complètement oublié de l’alimenter. Je suis habitué. C’est pourquoi je
dispose toujours d’un bidon de 10 litres plein dans le coffre. Mais Yasmin’
ne le sait pas. Je comprends qu’elle panique lorsque je lui dis « y a plus
d’essence ». Elle crie « Ne t’arrêtes pas, ne t’arrêtes pas ! » alors même que
nous sommes à l’arrêt. Je ne commande plus rien. Katia se raidit, demande
des explications. Pense-t-elle que la panne est feinte ? Elle se raidit un peu
plus, se fait toute petite et enfonce la tête dans ses épaules lorsqu’elle
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s’aperçoit qu’un automobiliste s’apprête à s’arrêter. « N’ouvre pas, n’ouvre
pas ! » Je baisse la vitre et remercie le gars venu à nous, animé par de
nobles intentions. Yasmin’ est toute remuée. Je ne sais ce qu’elle a
imaginé. Je la calme, lui dis que j’ai un jerrycan dans le coffre. Elle n’a de
choix que celui de me laisser faire. Je vide le bidon, remets la musique et
les gaz à fond.
23 décembre
Yasmin’ et moi prenons un verre dans l’arrière salle exiguë de l’Utopia.
Le cinéma adjacent (plusieurs salles) déverse et absorbe dans un va et vient
continu, les flots de cinéphiles de toutes les tendances et de tous les âges.
La foule est nombreuse et les hauts sapins illuminés vivent leurs plus
beaux jours. Nous convoquons nos rêves à haute voix. Katia parle des
fleurs absentes des balcons et moi des traîneaux et des rennes de Laponie.
Deux verres plus tard nous quittons le bar pour descendre vers la grande
place du Palais des Papes, entièrement éclairée. Nous la contournons puis
traversons la place de l’horloge et empruntons sur notre gauche la longue
rue Carnot, puis celle du Portail Matheron. A hauteur de la place des
Carmes sur la rue Carreterie, nous faisons une halte dans « Le
Gambrinus », c’est un bar-restaurant réputé. Ses mollusques d’eau, son
zinc de bar et ses bières belges figurent au hit-parade du Routard. Le
patron ne s’est pas gêné, il a bien pris soin de mettre en relief les insignes
autocollants attribués année après année par le guide. Il les a fixés sur la
porte d’entrée, à hauteur d’yeux. Alors, on ne s’étonne pas de voir des
grappes de touristes plantés devant l’établissement, droits comme des
pieux, les yeux oscillant entre l’enseigne et leur bouquin, un équivalent du
guide français. « It’s here guy ». Nous commandons des moules bien sûr.
Au terme d’une longue conversation légère, Katia en vient à ce qui est sa
préoccupation première qu’elle a placée en embuscade jusqu’à ce moment
qu’elle juge propice. Elle dit « Je n’ai plus d’argent. Il me faut du travail ».
Du travail ou bien précise-t-elle des fiches de paie fictives pour s’inscrire
au chômage. Elle me demande de l’aider. Elle développe, j’écoute, elle me
scotche. Me scie. Me transformer en complice de fripon à mon âge.
Lundi 29
Je suis planté devant le FJT à l’heure convenue. Katia ne répond ni à mon
appel ni à mon message écrit : « Fin’ raki ? » Je n’ai pas plus de succès
lorsque je téléphone via le foyer. « La chambre 350 ne répond pas » me dit
la standardiste. Silence et boule de suif ma chère. Je lui adresse un deuxième
texto : « Ce que tu fais là n’est pas bien du tout ». Katia avait pourtant bien
précisé « dans la petite rue à deux heures comme ça ». Je patiente jusqu’à 15
heures, puis vais faire un tour dans le centre de Sénas. Je rentre dans un bar
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quelconque. Il est tôt pour commander une bière ou un vin, mais comme il
faut bien justifier l’occupation d’une chaise et répondre à l’insistance
compréhensible du serveur, je commande un noir puis un deuxième la demiheure
suivante. Je n’ai pas l’habitude du café. Hormis la tasse matinale
mélangée au lait, je n’y touche qu’exceptionnellement. Ici les amateurs de
cette boisson semblent peu nombreux. Les demis coulent plus volontiers.
Partisans de la solitude, des clients au centre lisent La Provence, d’autres à
gauche feuillettent La Marseillaise, d’autres rêvent, le regard pointé sur une
paillette de sucre ou un angle de table abîmé. Ils sont indifférents au
brouhaha de la salle et de la publicité diffusée par le poste-radio. Les plus
nombreux s’empoignent à propos du président de la République, des chiens
ou des chiennes de garde. Je les observe et les écoute avec une indifférence
relative. Je finis mon caoua et sors du bar abandonnant ce monde à ses
préoccupations complexes. Des relents de tabac froid, d’alcools divers et
des effluves redoutables non identifiés me poursuivent sur plusieurs dizaines
de mètres. J’interroge mon portable pour m’assurer qu’un texto ne s’y est
pas discrètement faufilé à mon insu. Il n’y a pas l’ombre d’une queue de
message. A seize heures il vibre enfin. Katia s’excuse en s’attardant sur
l’objet du contretemps. Elle jure avoir veillé tard et ajoute « mon cousin est
passé au foyer et ne m’a pas trouvée. Il a dit à la réception qu’il repassera me
voir vers sept heures. Je dois l’attendre ». Cette fille va me faire perdre la
boule, me faire sortir de mes gonds. Je suis persuadé qu’elle est plongée
dans une conversation sans fin, qu’elle s’amuse bien et que son cousin est un
alibi bien facile. Je tourne en rond dans le quartier en brassant quantité de
questions : pourquoi ceci, pourquoi cela, que fait-elle, que veut-elle ? Je
cogite inutilement. Je me connais, je finirai comme souvent par revenir au
point initial, celui de toutes les indulgences, de toutes les magnanimités. Une
autre heure a passé, comme passent les demis dans cet autre bar de Sénas.
Un voisin de table qui se roule les pouces et les mécaniques m’apostrophe à
propos de ce qui se dit à la télé, branchée là-haut à mi-hauteur du plafond. Je
ne le connais ni dedans ni de rêve, pourtant il me tutoie comme si nous
avions lui et moi élevé ou fréquenté des chattes ensemble (pardonne-moi ces
jeux de mots triviaux, je suis fatigué à cette heure très tardive de la mise au
propre). Ce qui y est dit est clair – un troisième demi – mais ce voisin en mal
de conversation et de reconnaissance est mal tombé. Il a décidé de s’essayer
à la confrontation. Il exhibe ses biceps neuronaux. Je suis assez contrarié
moi-même et ne souhaite pas faire de cet inconnu qui insiste, un coéquipier
es-contrariétés. Mais il me relance. Les sujets d’actualité ne manquent pas :
les jeunes irrespectueux, le travail carcéral, le capital et son système, la
guerre et sa saleté. On en alpague un (l’invasion de l’Irak), on se balance les
points de vue à la figure à tour de rôle, on élève la voix, réfute, gesticule,
renie, menace. On refait le monde quoi. Les bars c’est fait pour ça. Que de
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vrais sujets de discussion qui font tourner plus vite les aiguilles de l’horloge
et la tête. Et c’est probablement ce que recherchent pour des raisons
dissemblables les patrons et les clients. Garnir le tiroir-caisse pour les
premiers, faire tourner le ciboulot et le temps pour les seconds afin que
l’oubli les couvre et que la mémoire s’atrophie. Quatrième demi. Je soutiens
la nouvelle conversation (la canicule de l’été), je tiens tête à mon voisin,
même si j’ai un bout d’oreille collé au portable. A vingt et une heures trente
enfin, l’irrespectueuse – ah, jeunesse – me demande de l’appeler. Je paye,
congédie mon voisin et sors.
Katia me demande de l’accompagner jusqu’à une cabine téléphonique
d’où elle appelle ses parents au Maroc. Mon sermon lui a traversé le
cerveau d’un tympan à l’autre. Trente cinq minutes de palabres jusqu’à
épuisement de mes nerfs et des unités de la carte téléphonique. Je suis
fatigué, énervé et j’ai faim. La candide futée m’embrasse, s’excuse de
nouveau. Elle use de tous les stratagèmes pour se faire pardonner. A
l’heure qu’il est, il ne nous reste plus qu’à nous quitter. Elle me promet par
tous les saints qu’elle sera au rendez-vous demain : « Appil moi à oun
zeur ».
Mardi 30
Katia retire le peu d’argent qui lui reste de la poste principale de Sénas
pour s’acheter des bricoles. Nous devions nous rendre à Avignon, mais elle
préfère se rendre à Marseille. Katia ne s’intéresse ni à l’architecture des
bâtiments qui bordent le vieux port, ni aux lieux consacrés par le cinéma,
ni à la Bonne Mère. La Canebière ou la Porte d’Aix ne lui parlent que dans
la mesure où ils sont des repères, des points cardinaux à partir desquels
s’inscrit en ligne de mire el-Marchi souleil et les mille boutiques de
fringues. Nous commençons par le souk dont Katia connaît les us et les
codes sur le bout des ongles vernis de ses orteils. Sa curiosité s’évite tout
repos et ne ménage pas ses efforts. Cette déambulation interminable dans
cette promiscuité lourde m’insupporte. Après le marché Katia me fait
entrer dans les magasins de l’avenue d’Aix. « Que penses-tu de cette
chemise, de sa couleur ? Ça c’est démodé. Tiens, regarde, que dis-tu de cet
ensemble ?… » Soutien-gorge et string brodés, doublure coton,
composition : 90 % polyamide, 10 % élasthanne. Elle me cherche, ma
parole elle me cherche. Si elle nous libère d’une boutique c’est pour nous
plonger dans une autre. « Et ce Tee-shirt, je le prends ? il est super, super,
je le prends. Rouge. Rouge ou beige ? rouge, je prends le rouge. » La pub
indique « haut en coton, facile à assortir, il se porte avec tout, en semaine
ou le week-end. Encolure rebrodée, finitions surpiquées. Base arrondie.
Longueur 52 cm environ, 100 % Coton. » Une autre étiquette indique :
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« 16 € 90. » Elle fait deux pas, puis revient aux Tee-shirt pour en prendre
finalement deux : un rouge et un beige, ainsi qu’un bustier et trois culottes
quelconques. Comme hier les heures traînent et triturent mes nerfs. Je paie
et nous sortons. J’accélère le pas mais elle ralentit. Je la tire par le bras.
Elle me supplie : « sitepli, ssssitepli. » Elle promet que c’est le dernier
commerce. L’immense miroir qui couvre le grand mur du fond du magasin
me fait le même effet que celui de la parfumerie il y a quelques
semaines. Je me trouve enlaidi, vieilli. Je ne me reconnais pas. Est-ce la
faim qui me joue des tours ? Le sourire discret que je tente est teinté de
mélancolie. Il n’améliore pas mon image, il la dégrade. Je suis pitoyable.
Le pantalon glisse. Il ne tombe pas comme ces pantalons denim, ces Baggy
à la mode dont les poches de l’arrière tombent sur le bas des fesses des
djeuns, qui sont faits pour cela, pour tomber sur les fesses des djeuns bien
dans leur peau de djeuns avec leur casquette vissée sur le crâne. Non, pas
comme ça. Le mien tombe tout simplement comme un pantalon de vieux
qui ne tient pas aux hanches et à cause d’elles. J’ai envie d’uriner. Katia est
plongée dans un rayon de Tee-shirts Texas, Indians, Collège 13 et d’autres
encore. Elle ne me voit pas sortir. Je traverse la rue et commande une
portion de pizza que j’avale sur le pouce. Dans le café mitoyen je me
soulage avant de regagner le magasin. Katia ne m’entend pas, ne me voit
pas arriver. Ses yeux sont toujours rivés sur le même rayon de Tee-shirts.
Nous inspectons les magasins de toute l’avenue d’Aix, ceux qui se situent
sur le côté pair comme ceux d’en face, jusqu’au Cours Belsunce ! Le prix
payé pour récupérer la voiture indique à lui seul l’abus exercé par Katia en
toute connaissance. Au sortir du parking, Katia montre des signes évidents.
Elle se tient le ventre et grimace. Elle me demande si je n’ai pas « ène
chinegoumme ». Elle concède enfin avoir faim. Ces mots me soulagent. Ils
entrouvrent la suite des événements. Ils résonnent dans ma tête comme le
tintement d’une cloche de monsieur Ivan Petrovitch. Katia est d’accord
pour sortir de cette ville et éviter l’enfer des embouteillages qui se dessine.
Dans deux heures on sera pris dans la nasse. On se sauve à 18 heures 30,
en direction de Martigues. « Di moules réclame Yasmin’, ji veux di
moules ! » A la bonne heure.
Arrivés dans la petite Venise, nous nous garons sur le grand parking qui
se trouve entre l’étang de Berre et le quai du général Leclerc qui le longe.
Nous entrons dans « La barque » un sympathique restaurant situé sur le
quai. Les couleurs sont discrètes aux tons cuivrés. L’éclairage est doux, des
bougies décorent les tables. Celles qui parent les tables occupées sont
allumées. Le restaurant est agréable par l’accueil que ses salariés réservent
aux clients. On peut spontanément dire d’un lieu qu’il est sympa ou non
par l’accueil qu’il destine aux uns et aux autres. Je ne parle pas des
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salamalecs factices et des propos de circonstances qu’on agite
ostensiblement comme des attrape-mouches ou nigauds. De nos places, au
premier étage, nous avons une belle vue sur le quai, le parking et bien sûr
l’étang. Une belle place qui ne plaît pourtant pas à Katia. Elle me fait
changer de table car dit-elle « les gens dehors nous voient ». Le serveur est
très avenant. Il nous propose « une niche à l’écart » (je n’apprécie pas ce
terme) et un apéritif que nous acceptons volontiers, le temps de reprendre
nos esprits : Katia choisit un jus d’abricot et moi un Ricard. Nous
commandons deux soupes de poissons, deux huîtres gratinées, un
Magerans (13,5 % vol, 750 ml) et un jus (Orangina secouez-moi). Yasmin’
est de bonne humeur. Elle évoque mes pitreries insensées, ses attitudes
juvéniles, nos fous-rires incontrôlables. Elle me dit combien elle
m’apprécie, qu’elle ne m’oubliera pas jusqu’à… Elle dit regretter qu’il
n’en soit pas ainsi tout le temps. Que du bonheur en somme, jusqu’à cette
sonnerie de son portable qui interrompt notre tête à tête. Yasmin’ répond et
raccroche dans la minute. Puis elle répond à un deuxième appel, puis à un
troisième aussi sèchement. Pas au quatrième. Elle prend ses aises. Au
quatrième, elle s’installe. Elle entame un comment tu vas comment je vais,
sans gêne aucune et sans fin. Autour d’elle c’est le désert du Taklamakan.
Rien n’existe. Elle ne s’est même pas rendue compte que les soupes de
poissons et les moules étaient servis. Elle pénètre dans son monde et baisse
les voiles. Je lui ai pourtant expliqué entre deux coups de fil qu’il est
malpoli d’utiliser un téléphone dans un restaurant, qu’il y a un minimum
de règles en société. Tu parles, j’urine dans le sable comme il pleure sur la
Martigues. Rien n’y fait. Elle scotche son oreille contre le portable et
plonge les yeux (parfois la cuillère) dans une ratatouille moulinée de
congre, de merlu, de chinchard ; dans la rouille, dans les croutons… Katia
écoute, avale, répond et se marre. Elle n’a d’yeux que pour la soupe. Moi,
elle m’inscrit dans l’histoire ancienne. Je fais tapisserie en quelque sorte.
Elle n’est plus avec moi. De nouveau elle écoute, répond et se marre. Elle
tricote et détricote avec son correspondant (c’est un gars évidemment)
leurs beaux moments passés au Maroc, sans gêne aucune. « Le temps passe
trop vite » dit-elle. Et tout cela non pas en quatre ou huit minutes mais
quinze. Puis quoi encore ! Au quart d’heure j’éclate. Elle vient d’ajouter
« Le temps passe trop vite hbiba ». J’explose. J’ai presque fini les troisquarts
du Magerans. D’un claquement incertain de doigts je lui signifie
énergiquement d’aller parler ailleurs, près des toilettes ou à l’extérieur
mais pas à table. Elle se lève, puis s’éloigne. Quelques clients se
retournent. Lorsqu’elle revient au bout de trois minutes le serveur a posé
l’addition que j’avais demandée. Il regrette que les plats ne nous aient pas
plus, je lui dis ce n’est pas ça et le rassure. L’autre, je la traîne jusqu’à la
voiture. Quitter au plus vite cette ville. Il nous faut rentrer maintenant.
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Katia tente quelques explications, laisse entendre que je suis jaloux, que ce
n’est pas la première fois. Cela m’est égal. Je suis hors de moi. Elle ajoute
que ce ne sont que des amis avec lesquels elle échange des banalités,
qu’elle ne comprend pas mon comportement. Pourquoi utilise-t-elle son
portable dans le restaurant ? Premièrement c’est impoli vis à vis des autres
clients, deuxièmement elle montre une indifférence marquée à mon égard.
C’est insupportable. Elle me fait passer pour un guignol et je n’aime pas du
tout. Ce n’est pas la première fois qu’elle agit ainsi. Mes arguments sont
solides, mais j’avoue qu’elle n’a pas tord quand elle parle de jalousie.
A hauteur d’Istres, je lui dis que j’attends d’elle un peu d’attention, et
d’amour, « je veux juste un peu d’amour, je n’ai pas besoin de tes fesses ».
Ce dernier mot a jailli comme un grondement venu du tréfonds de la terre,
transformé en cataclysme. Elle hurle « hachak ! » Une ribambelle d’anges
ou de démons planent dans l’habitacle pendant trois ou quatre infernales
minutes. Pas un mot tant que demeure leur présence. « J’ai besoin d’amitié
et d’amour, mais toi tu n’en as que faire. Je te souhaite bonne chance. Je ne
suis pas fais pour toi Katia. Regarde-moi, regarde-toi, ouvrons les yeux. Je
suis un vieux paumé, dépassé. Ton avenir est devant toi, suis les sillons qui
y mènent et oublie-moi. » Les mises au point s’enchaînent jusqu’à Sénas.
Elle n’oublie pas de récupérer ses achats dans le coffre. Elle murmure un
au revoir pathétique. Je désactive mon portable.
Mercredi 31
Je me réveille avec une étrange gueule de bois. Je suis décidé, ou bien
elle se range ou… Je ne sais pas trop. Mon portable indique la réception de
deux messages : un message vocal et un texto. Le message vocal a été
envoyé hier à 21h38. Elle sanglote : « ne me quitte pas, ne me quitte pas.
Je reconnais avoir fait une erreur. Appelle-moi s’il te plaît. Ne me laisse
pas. Waleftek bezzef. C’est en rentrant dans ma chambre que je me suis
rendue compte à quel point tu comptes pour moi. Je ne recommencerais
plus. » Puis en français : « c’est la dernir fois » (elle renifle, sa voix est
nasale). Elle répète : « c’est la dernir fois. Appil moi… » Puis à 22h17 ce
texto : « Smehlia stpl stpl ». Je ne lui réponds pas. Un bip clôt le bec au
téléphone. Je n’ai de goût à rien.
Le soir,
Les seins à l’air, les fesses et les strings surenchérissent par télés
interposées, chaîne contre chaîne. Il est vingt-deux heures et cela ira
crescendo jusqu’à une ou deux heures du matin. Les cerveaux seront noyés
dans la braguette et l’alcool, souvent à huis clos. Triste 31. Nous avons
217
passé de nombreuses belles soirées Katia et moi. A Marseille, à Avignon…
Jusqu’à ces fatales dernières soirées.
Il est tard. Je réveillonne devant la télé et avec elle : foie gras, huîtres,
saumon et vin rouge. Je n’aime pas le blanc. Quelques coups de fils d’amis
sur le fixe me font supporter l’isolement. Katia ne m’appelle jamais sur le
fixe. Elle ne le connaît pas. Il suffit pourtant d’ouvrir les pages jaunes du
Bottin. Elle n’ose peut-être pas franchir le pas. Il est tard. Je suis prêt à me
laisser couler dans le lit. J’active le portable pour libérer ma conscience.
Yasmin’ m’a adressé quatre nouveaux messages oraux et deux textos. Elle
me supplie de la rappeler, de ne pas la laisser tomber. Elle écrit dans le
premier texto : « Sitepli appil moi pour un munut stpl ». Dans le second :
« Pourquoi tu veu pas mapel sitepli appil moi que pour un munut ». Il est
tard ou tôt je ne sais, j’ai beaucoup bu. Je réponds à Katia par une
interrogation : « Pourquoi tu me fais mal ? » Devant mes yeux, tout n’est
que rose, quel que soit le canal. Les seins nus, les fesses et les strings
rivalisent de vulgarité chaînes contre chaînes. Ducuducuducu. Virtuel.
Je lui demande par texto pourquoi elle me martyrise. Parce qu’elle
m’aime, c’est incroyable.
Jeudi 01 janvier
Aussitôt branché mon portable indique bruyamment la réception de
plusieurs appels émanant de Katia. Je n’ai ni la force ni le courage de
l’appeler. Un sifflement, aussi puissant que le bastringue de trois
locomotives en furie, transperce mon crâne. Une aiguille est plantée à la
racine de chacun de mes cheveux. Il suffit que j’en effleure un seul, pour
martyriser tous les autres. Je reste allongé une grande partie de la courte
matinée. A quatorze heures trois oeufs font l’affaire. L’heure d’après je
prends le VTT pour aller respirer quelques kilomètres d’air frais dans les
bois. Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas roulé. A Eygalières je
l’appelle sans succès. Elle ne décroche pas. Elle trouvera ce message dans
sa boite vocale : « hier je t’ai demandé dans mon texto « pourquoi tu me
fais du mal ». Tu m’as répondu « je tiens à toi, je t’aime ». Alors je te
demande où est la preuve de ce que tu dis ? Lorsqu’on aime, on ne fait pas
de mal. Réfléchis, réfléchis bien. Nous en reparlerons la semaine
prochaine. »
Mardi 6
Katia m’a appelé samedi. Elle a reconnu ses bêtises et endossé tous les
tords « oublie sitepli la soiri di mardi ». Puis comme on ne se refait pas en
vingt-quatre heures, elle m’a demandé de l’accompagner aujourd’hui
218
auprès de l’assistante sociale avec laquelle elle avait pris rendez-vous. Elle
a insisté. « Ji pou pas partir seule, à sizour elle fi nouit ».
Dimanche, elle m’a rappelé alors que je traversais les sentiers forestiers
derrière la Chapelle Saint Sixte, j’arrivais à Eygalières. Elle voulait savoir
s’il fallait acheter quelques cahiers. J’ai compris qu’elle voulait juste
confirmer la réconciliation.
Hier, reprise de la formation. Chacun des stagiaires fut libre de raconter
les derniers jours de l’année écoulée ou de donner son point de vue sur un
sujet de son choix. L’après-midi je leur ai distribué des journaux anciens et
leur ai demandé d’en découper les titres et sous-titres, de les mélanger et
d’en faire un texte d’une vingtaine de lignes. Nous avons bien rigolé.
Extrait : « Les nouvelles perspectives :/ L’assassinat de trois personnes/
C’est la revanche du WTC/ L’Irak de l’après Saddam/ Condamnation
unanime/ La question reste posée… »
Aujourd’hui j’accompagne Katia au Centre jeunes santé. L’entretien
avec l’assistante se déroule en tête-à-tête durant vingt minutes. Katia en
sort peu convaincue. « Elle m’a dit qu’elle s’occupe de santé. Elle ne peut
rien faire pour le logement. » L’assistante l’oriente vers d’autres structures
et a parlé du CLLAJ…
Katia veut rentrer. Nous nous garons dans le chemin du cimetière,
derrière le chemin des Sigauds. C’est une artère parallèle au boulevard sur
lequel donne le foyer. Le cimetière est à une cinquantaine de mètres. La
rue est souvent très calme. Pendant un long moment Katia me demande de
continuer de l’aider comme auparavant. Elle me demande si j’ai contacté
mon ami de Marseille pour les fiches de paie. Le gars est en congé. Je le lui
rappelle. Elle me supplie de revenir sur ma colère, de ne pas lui en vouloir.
Je lui demande à mon tour de me donner le temps de me remettre de ses
dernières frasques. Discrètement et furtivement, comme elle l’a fait par le
passé, elle regarde si d’aventure il n’y a pas de passant ou s’il n’y a pas
quelqu’un perché sur son balcon pour nous scruter ou s’il n’y a pas un type
posté à sa fenêtre comme dans une guérite, pour nous épier. Comme si les
passants ou les voisins n’avaient ni chat ni chien à fouetter. Alors elle joint
le geste à ses paroles, « je t’embrasse » dit-elle. Un gros bisou comme elle
dit. Un presque vrai baiser qui me fait tressaillir. Et elle recommence.
Dimanche.
Une pizza de Manosque aux quatre fromages cuit dans le four. En début
d’après-midi j’irai faire un tour en forêt. Jeudi nous ne sommes pas allés à
Marseille comme nous l’avions prévu. Le lendemain Katia a eu besoin de
moi pour faire ses coumissious. Je lui ai proposé une ballade pour le
samedi. Elle n’a pas refusé. Elle a juste précisé que cela dépendait de la
219
venue ou non de sa cousine. Puis nous avons fait ses courses. Hier matin je
l’ai appelée pour connaître sa décision. Elle m’a répondu à sa façon, ou
pour être précis elle a ignoré ma question. Elle m’a demandé si j’aime la
chanson qu’elle écoutait : « Ecoute ça, c’est très joli. » Elle a augmenté
sensiblement le volume de notre chaîne hi-fi. J’ai reconnu Lionel Richie :
« …Say you, say me, say it for always / As we go down life’s lonesome
highway / Seems the hardest thing to do is to find a friend or two ».
« Goulli rak tesmaa ? », « Oui, j’aime beaucoup ! »
« A helping hand – some one who understands / That when you feel
you’ve lost your way / You’ve got some one there to say “I’ll show you” /
Say you, say me… ». Après quoi, Katia a dit qu’elle était prête pour aller à
Avignon, mais m’a demandé concomitamment de lui acheter un meubletélé.
J’avoue qu’il m’a fallu un moment pour comprendre. Elle me balance
parfois des demandes inattendues qui m’obligent à des élucubrations
laborieuses. Je me suis interrogé en effet sur le mot, ou l’idée, sur ce je ne
sais quoi qui a bien pu faire lien entre les paroles ou la musique de Richie
et le meuble-télé. Je n’ai pas trouvé. Je n’ai pas trouvé mais j’ai dit oui à sa
demande ou plutôt à sa condition. Nous sommes partis à quinze heures
trente. Nous avons prospecté plusieurs centres commerciaux avant de
repérer le dit meuble dans une boutique de la zone commerciale d’Avignon
sud. Il n’y en avait plus qu’un, celui qui était exposé. On nous a proposé
d’en commander un autre, mais Katia a jugé que cela était trop compliqué,
« la prouchène fois » a-t-elle répondu au vendeur.
En regagnant le parking nous avons croisé une femme, la trentaine bien
trempée qui a particulièrement attiré l’attention de Katia. Yeux aussi clairs
qu’une aube aoûtienne, droite comme un officier de la marine, coiffure à la
Monroe (Marilyn) et démarche de pin-up expérimentée. Elle était perchée
sur des escarpins en simili cuir qui lui donnaient une allure des plus sexy.
Je trouvais la dame très élégante, très belle et très désirable. Katia la
dévisageait plus que de raison. Elle la dévorait. Je lui ai demandé pourquoi
elle zyeutait ainsi ce sex-appeal ambulant.
– Parce qu’elle est classe.
– Ses yeux ?
– Ses yeux, sa poitrine, sa silhouette. Et toi tu aimes quoi chez elle ?
J’ai répondu « ses fesses » en appliquant une main contre les siennes.
Est-ce d’avoir vanté les éminences charnues de la belle, ou bien de lui
avoir tapoté le popotin que l’harissa lui est montée au nez, que cela n’a pas
été de son goût ? je ne sais. Katia a ronchonné sous son menton et m’a
donné un coup de coude dans le ventre en disant « j’ai faim ». Nous avons
feint tous deux d’oublier les charmes de la dame et nous nous sommes mis
220
en quête d’un restaurant. Accessoirement nous continuions à rechercher un
autre revendeur de meubles. Katia a exigé « un restoura Flinch. » « ’Alach
Flunch ? » « Parce qu’on se sert comme on veut, autant qu’on veut. » Voilà
que Katia dévoilait incidemment son potentiel de rédactrice publicitaire.
N’est-ce pas en effet un slogan accrocheur ? « venez chez Flunch le restau
où l’on se sert comme on veut, autant qu’on veut ! » Comment après cela
ne pas s’égarer dans les banlieues d’Avignon ? J’ai tourné en rond, me suis
planté, ai fait demi-tour pour me retrouver au point de départ. L’eau
commençait insidieusement à pénétrer notre sérénité. Katia se rongeait les
ongles en douce, puis, sortie de ses réflexions ou peut-être de ses prières,
s’est mise à malmener son portable. Elle m’a demandé, involontairement
provocatrice, « comment écrire “ji t’aim plus ci fini” ? » J’ai épelé sans état
d’âme apparent. Je n’ai nullement été surpris. Elle a tapé son message à un
gars qu’elle n’aime plus. Un de plus ou un de moins. Un jour ce sera mon
tour. M’a-t-elle seulement aimé un jour pour me désaimer un autre ? Katia
a envoyé son message au gars, puis m’a dit sèchement qu’elle ne voulait
plus du meuble. « J’ai faim, je ne veux plus du meuble. J’ai faim et toi tu
n’arrêtes pas de passer et repasser là où on est déjà passé et repassé deux
fois ou plus. J’ai faim, je ne veux plus du meuble. Donne-moi l’argent du
meuble. » Voilà que l’effrontée tentait de m’impliquer dans sa brouille
avec un inconnu. Le sang commençait à monter là où il ne doit pas, alors
même que j’étais bien assis, la tête posée sur mes épaules et les fesses
enfoncées dans le siège en toile de coton. Je sentais que j’allais m’irriter.
J’ai inspiré un bon coup, inspiré, puis expiré un autre bon coup. Inspirer,
expirer. Deux fois, trois fois. Elle a ajouté « je préfère acheter un billet. »
Elle ne voulait plus de meuble support mais de l’argent pour voyager. Elle
commençait à m’agacer. D’un côté ses caprices me pompaient l’air, de
l’autre un restaurant introuvable. Katia a décidé de se fâcher à son tour
« j’ai faim bon sang, ramène-moi à Sénas. » Elle a franchi une ligne
blanche. Elle a poussé trop loin le curseur. Sortir du centre commercial.
Prendre l’autoroute en direction de Sénas. Lorsqu’elle s’est rendu compte
de sa bévue elle a essayé de noyer son vin. Elle est revenue sur ses
maladresses et m’a demandé d’être indulgent. Je ne lui ai pas répondu, par
contre j’ai essayé de limer les angles, de les arrondir. A l’approche d’une
aire de repos, je lui ai montré un self-service du même ordre que celui
qu’elle voulait. Elle a haussé légèrement les épaules, mais n’a pas refusé
ma tacite proposition. Nous nous sommes calmés l’un et l’autre et avons
pris place dans le restaurant. C’est alors qu’elle reçoit un message,
probablement en réponse au sien. Elle est sortie répondre. Lorsqu’elle est
revenue elle a dit avoir envoyé paître son correspondant. Je n’avais aucune
raison de ne pas la croire. Le restaurant n’était pas bondé, mais le choix
limité. J’ai pris une dorade et un pichet de vin. Katia s’est gavée de
221
légumes et de frites. Elle a pris un deuxième plat. C’est bien là une
particularité de certains selfs comme celui-ci. Le slogan de Katia s’y
applique parfaitement. Effort contre effort. Pour prouver à Katia que je ne
suis pas rancunier, que je sais reconnaître mes erreurs, je lui ai remis trois
billets de vingt euros – le prix du meuble. Cela a eu pour effet de
l’émoustiller la gamine, de transformer son comportement. Elle n’a pas
toussoté, mais a lentement incliné la tête – elle la penche toujours du même
côté – pour m’expédier un sourire séraphique, seuil de tous les possibles.
Nos échanges ont largement débordé. Nous avons évoqué de nombreux
sujets sans lien entre eux comme les indiens d’Amérique, la gestation des
bébés phoques, l’Islam et le pèlerinage, les touristes au Maroc… Si j’ai
introduit ce dernier sujet, Katia a proposé tous les autres. Lorsqu’elle a mis
sur la table le pèlerinage j’ai aussitôt pensé à ma mère.
– Ma mère s’envole mardi pour La Mecque
– Quelle chance ! Elle va avec ton père ?
– Mon père est mort Katia.
– Smahliya. Allah yerhmah
– Amen.
– Il est mort quand ton père ?
– J’étais adolescent. Sa voiture a été fauchée par un train, au 27ème jour
de ramadan, il y a longtemps, très longtemps, sur la route de Sidi Bel
Abbès.
A l’heure de sa dernière heure / Après bien des années d’errance / Il me
revenait en plein coeur / Son cri déchirait le silence / Depuis qu’il s’en était
allé / Longtemps je l’avais espéré / Ce vagabond, ce disparu / Voilà qu’il
m’était revenu.
– Ci el-mektoub. Dieu merci tiya encour ta mère. I toi, ti penses pas
partir ?
– On allé où ?
– El-Mecqua.
A La Mecque. C’est bien ce qu’elle a répondu. Pourquoi n’irai-je pas à
La Mecque ? Je me suis brusquement senti idiot. Avec des mots sortis de
mes propres lèvres j’ai tissé un traquenard et l’ai tendu devant moi. J’y suis
tombé. Le silence qui a suivi, était lourd. Aussi lourd que peut l’être une
boule de sang d’encre dans la gorge. J’ai eu chaud. J’ai failli m’étrangler.
J’ai toussé. Pris un verre d’eau.
– Ça va Razi ?
J’avais chaud. J’allais m’énerver.
– Ça va Razi ?
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Je me suis dit voilà qu’elle recommence. Pourtant Dieu des cieux je ne
lui ai rien fait. Elle a demandé si j’allais bien mais je ne lui ai pas répondu.
Je me suis dit qu’il valait mieux que je me calme, que je reprenne mes
esprits. Je n’ai pas dit mon dernier mot. L’oeil humecté faisait comme un
rideau de bambou. Pour éviter qu’elle ajoute des bêtises à la bêtise j’ai
introduit un autre sujet de discussion. Il ne fallait surtout pas qu’elle en
rajoute, j’aurais éructé des réactions complètement imprévisibles et
incontrôlables. Je lui ai tendu mon portable sur l’écran duquel son image
étincelle comme un corps céleste traversant le ciel une nuit diaphane de
mai. Son sourire et ses yeux lumineux nous saisissent d’emblée par leur
chaleur comme les rayons d’un soleil à son zénith. Dans un premier temps
elle a souri à son image. Puis elle s’est ressaisie en me demandant de
supprimer sa photo du portable. Elle m’a regardé en dessinant un mot sur
ses lèvres, sans émettre le son approprié. La sérénité semblait s’imposer à
elle, mais lorsque je me suis servi un verre de rouge elle a suspendu son
sourire pour me demander pourquoi je bois du vin. Elle entamait une de ses
rengaines qu’elle affectionne. Je me suis dit que cela commençait à bien
faire. Dès qu’on s’attable dans quelque restau que ce soit elle prend un
malin plaisir à me poser cette même question, « pourquoi tu bois du vin »
ou cette variante, « Le vin ça sent pas bon ». Je lui ai fait comprendre
qu’elle savait parfois être aussi pénible qu’une mégère en liberté ou qu’une
pipelette sortie d’un hammam, la tête pleine de nouveaux récits farfelus à
propager. A la fin du repas je me suis dirigé vers les toilettes. Je me suis
lavé les mains, puis j’ai nettoyé les dents avec du savon liquide étalé sur
mon index gauche faisant office de brosse, comme lors des ablutions. Pour
être précis il s’agit de quelques dents restantes, trois ou quatre, et les deux
prothèses, la supérieure et l’inférieure. Celle-ci tient par la grâce de deux
crochets métalliques, l’autre par celle d’une pâte adhésive. Il ne faut ni en
mettre trop ni pas assez. Je dispose aujourd’hui d’une certaine expérience.
Je sais doser correctement. Puis avec le pulvérisateur je me suis aspergé de
Fluocaril. Cela rafraîchit l’halène. Ce qu’elle ne fait pas, elle. Une dernière
fois j’ai vérifié que les prothèses tenaient bien à leur place. J’ai tenu
Yasmin’ par la taille jusqu’au parking. Je lui ai ouvert la portière et j’ai
voulu poser un baiser sur son cou. Elle s’est retournée et m’a demandé de
tirer la langue. Cette demande m’est apparue incongrue mais j’ai
obtempéré.
– Qu’est-ce que tu as là ?
Je n’avais rien mais elle commençait à me turlupiner sérieusement. Je
devinais son manège. Elle insistait.
– Ta langue est brune et ta lèvre aussi.
– Ici ?
223
– Non, là.
Elle a fait mine de poser un doigt sur la commissure des lèvres.
– Mais je n’ai rien là.
Elle a ajouté deux ou trois sornettes dont elle aurait pu se passer et a
conclu en apothéose : « ce soir je ne t’embrasse pas ». Elle a eu tord de me
dire cela. Ou peut-être raison car j’aurais dû lui donner l’argent en arrivant
à Sénas, pas avant. Je suis une andouille ai-je pensé. Elle a eu le toupet
d’en rajouter en me reprochant de m’accrocher à des prétextes pour créer
des situations de crise. Elle m’expédiait ainsi hors des gonds. Lorsque nous
sommes arrivés au foyer, elle est descendue de voiture, a souri en agitant
un bras, puis s’est éloignée en silence. Comme je restais cloué sur place,
elle a fait demi-tour. J’ai pensé à tord qu’elle allait revenir sur sa sentence.
Il n’en fut rien mais elle a dû regretter car elle a dit : « jeudi prochain je
t’embrasserai comme jamais je ne l’ai fait. » Jeudi prochain nous sommes
convenus que je l’accompagnerai à l’aéroport de Marignane d’où elle
prendra les airs pour aller passer une vingtaine de jours chez son frère à
Bordeaux. Elle n’a pas voulu acheter de billet de train pourtant deux fois
moins cher, au prétexte qu’elle mettrait cinq heures contre une en avion
pour arriver à destination. Parallèlement à cela elle a réussi à me faire
accepter la prise en charge de sa future coiffure. « Tu pourras me récupérer
à dix-huit heures chez la coiffeuse, mardi ou mercredi ? » J’avais dit oui
mais elle a tout remis en question. De nouveau elle s’est éloignée, cette
fois sans se retourner. J’ai roulé quelques kilomètres quand une envie
irrésistible me submergea. Il me fallait l’appeler.
Elle a éclaté d’un rire niais avant même que j’ouvre la bouche.
Probablement pour désamorcer ma colère. De nouveau je lui ai rappelé
l’étendue de sa méchanceté gratuite sans lui donner le temps de rouspéter,
de rectifier, de m’entourlouper. Je lui ai raccroché au nez et aussitôt j’ai
désactivé le portable. Je n’avais plus envie de l’entendre. Arrivé chez moi
j’ai allumé le portable uniquement pour lui envoyer un message : « Je ne
veux plus te voir. Bonne chance. Ne m’appelle pas. C’est mieux pour nous
deux. Cherche un jeune de ton âge. Je t’aime, tu ne m’aimes pas. Oubliemoi.
J’ai passé de bons moments avec toi. » Puis j’ai juré devant le témoin
qui me singeait dans la glace, que c’était bien terminé. Elle ne me mènera
plus par le bout du nez. Si jamais j’avais de nouveau à lui répondre ce
serait pour lui demander d’émette un signal fort. Rian a peut-être raison. Il
faut la bousculer quitte à la choquer. Un jour, probablement excédé par
mes lamentations répétées, mon ami envoya son bras en l’air en me lançant
« demande-lui de s’allonger ». Je n’oserai certainement pas lui dire une
chose pareille, même si je suis persuadé que les bénéfices matériels qu’elle
tire de ma fréquentation et qui agissent entre nous comme un aimant –
224
petits bénéfices – dessinent son superficiel horizon. Pourtant il me faudra
un jour lui montrer que c’est assez. Katia sait ce qu’elle fait, ce qu’elle
veut. Elle n’a qu’à assumer les effets de ses dérapages et les attentes
qu’elle suscite en moi intentionnellement. Je lui montrerai !
Ce dimanche matin je découvre le texte qu’elle m’a adressé hier soir en
réponse au mien : « Je t’aime, je t’aime, je t’aime ». Peu avant minuit elle
m’a adressé un message vocal sur fond du beau Say you, say me : « Salut
ça va, c’est Yasmin’, je t’appelle pour te demander encore une fois de
m’excuser. Je te jure sur Dieu bellah el-adim que je ne recommencerai pas.
Si jamais je recommence, j’accepterai que tu rompes, d’accord ? »
Lorsqu’elle a dit « j’accepterai que tu rompes », elle s’y est reprise à deux
fois, s’est embrouillée, a avalé une partie des mots, pour finalement ajouter
en français : « ci la dernir fois, ci la dernir fois ». Décidément elle les
collectionne les dernières fois. « Je ne recommencerai pas ce que je t’ai
fait. Appelle-moi demain vers midi s’il te plaît. Bonne nuit et gros
bisous. »
Je coupe une belle part de pizza que je mange dans la cuisine. Après
quoi j’enfile ma tenue, je suis prêt à pédaler. Direction les bois, les mêmes
bois que je traverse périodiquement une fois dans un sens, une autre fois
dans l’autre, selon mon humeur du jour. Aujourd’hui je sors par l’ouest
d’Orgon. A hauteur de l’usine de carbonate de chaux je vire à gauche et
prends la départementale D 24 b sur deux kilomètres. Je coupe ensuite par
Montplaisant avant de m’enfoncer dans la forêt. Je traverse le Défends puis
le Mas des Gavots. A hauteur de la Chapelle Saint Sixtie je franchis la
route Jean Moulin et grimpe jusqu’au Mas de la Brune. Je tire encore un
peu, voilà la Fontaine FMR et son étang. Tout autour le parc du même nom
est encombré de voitures. Pour avancer je mobilise mes jambes et ma tête.
Mon esprit pédale autant que mes pieds. Je lui mijote un texte sur-mesure.
Je me dis que c’est le moment ou jamais d’appeler les chats, les choses ou
les fantasmes par leurs noms. Je pense que le fruit est mûr. Il me faut dire
clairement à Katia ce que j’attends d’elle. De nombreuses idées traversent
mon esprit. Elles ne sont pas très jolies. Je m’en veux d’avoir eu ces
pensées brunes, « tu es un Chmata » pensé-je. Je culpabilise de ce que je
projette. Lorsque mon texte est fin prêt je m’octroie une pause. L’étang est
une étape importante de mon circuit. Je m’y arrête systématiquement. Il est
quinze heures. Je vide la moitié de la bouteille d’eau, m’assois et active le
portable. « Batterie faible. » Je ne suis pas convaincu par mon texte. Je
reprends la route, descends sur Eygalières, emprunte le sentier GR-6,
contourne le refuge de Jean Moulin et le cossus mas de Cabrel. Je l’aime à
mourir. Nouvel arrêt. Je réussis à écrire et à enregistrer le message :
« Tu dis toujours “je t’aime, je t’aime”. Je ne te crois plus. Montre-moi que
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tu m’aimes, dis-moi “je veux faire l’amour avec toi”. » C’est alors que la
batterie qui tirait sur ses dernières cellules, lâche. Les mots que j’ai ajoutés
au message initial ont disparu. Je reviens vers les plaines. De nouveau je
prends une pause non loin du vallon de Mestre, un court arrêt car j’ai envie
de rentrer au plus tôt, charger le portable et en finir avec le message.
Lorsque j’arrive devant le camping de la vallée heureuse, je peste comme
souvent, à deux doigts de déposer les armes. La vie du cycliste amateur est
marquée de difficultés plus ou moins féroces selon le degré de sa
motivation et de son enthousiasme du jour. Mais pas seulement.
Aujourd’hui les seuls motivation et enthousiasme ne suffisent pas. Exténué
je m’efforce de penser à autre chose. Je me projette dans l’avenir le plus
accessible. Je pense au texto à finir, au bain qui m’attend, à l’apéro et au
film. Après plus de 20 kilomètres de voies bornées et de chemins aléatoires
dans les mollets et dans la tête, j’arrive à Notre dame de Beauregard. Les
vrombissements des moteurs qui défilent à vive allure sur la nationale 7 à
la poursuite manifeste de sanctions ou de trophées imaginaires, se font de
plus en plus distincts jusqu’à m’envelopper entièrement. Alors seulement
je considère que la partie est gagnée. Orgon est au bout de la piste
maintenant. Je parcours les derniers mètres à pied sans public admiratif
mais fier de ma performance.
Je prends un bain chaud comme d’habitude. Je m’aperçois en chargeant
le portable, qu’entre temps Katia m’a envoyé trois messages vocaux. Elle
ne dit rien dans les deux premiers, des appels blancs, sans message. Dans
le troisième elle se fâche vertement en arabe : « C’est moi. Dis-moi, même
si je sais que tu es très occupé le dimanche, pourquoi tu éteins le portable
exprès pour que je tombe sur le répondeur ? » Elle est très en colère. Je ne
réagis pas immédiatement. A dix-huit heures vingt je complète mon
message et l’envoie : « Je n’oublierai pas notre histoire. » Puis je désactive
l’appareil. Je me prépare un apéritif que je savoure les pieds posés sur la
table basse et les doigts plongés dans un bol noir d’olives grecques. Un peu
plus tard j’avale une soupe de piranhas du Pantanal avant de m’installer
devant l’écran de télé. On y passe un vieux nanar interminable. A la trente-cinquième
minute, la soupe aidant, je plane sous la couette. Katia regrettera
mes pitreries.