dimanche, février 26, 2006
15- L'Amer Jasmin de Fès: 1° mai
1er mai
زَ ه وْاني Zehwani Rian est heureux. S’il continue de s’époumoner ainsi,
assurément le portable me tombera des mains. Il est euphorique mon ami.
« Si-Razi, ça y est je l’ai, je l’ai ! j’ai le récépissé ! » Il m’explique par le
menu détail toute l’entreprise sans me donner le temps de lui poser des
questions. Il pose les questions et y répond. Il est heureux. Je le félicite
mais il n’entend pas. Il continue son monologue extérieur. Cela fait des
années qu’il vivait dans la clandestinité en France. La porte qui mène vers
la carte de séjour définitive est en train de s’ouvrir devant lui. « Grâce à ce
monsieur dont je t’ai parlé » précise-t-il. Aussitôt je pense à Yasmin’. Il
pourrait donc l’aider aussi. Je suis vraiment très content pour mon ami.
Lorsqu’il daigne enfin m’écouter il est sur les rotules. Je lui parlerai de
Yasmin’ une autre fois.
Ce jeudi est un jour de repos mérité pour les travailleurs. Mais mon ami
Ness lui, travaille d’arrache pied tous les jours. Pas de dimanche, pas de
1er mai. Il investit pour ses vieux jours. Bénéficiera-t-il de vieux jours ? Il
s’est enferré pour vingt ou trente ans dans un faramineux crédit pour
acquérir un vieil hôtel pourri (vingt chambres déglinguées sur trois étages)
qu’il retape en famille et au black de fond en comble. Cela va lui coûter
des montagnes de recherches spéculatives, des jours noirs et des nuits
blanches de cogitation, des mois, des années d’élucubrations fruits de son
choix. C’est un bon gars le Ness. Nous avons fait les 400 ribouldingues
ensemble à Arzew dans les années 80. Un débrouillard de première
catégorie, champion de l’entourloupette mais sympathique. Il a des
relations. C’est pourquoi je lui ai demandé de me rendre un service.
« Rappelle-moi jeudi » m’a-t-il alors répondu. Aujourd’hui il est au
rendez-vous. « Ton gars s’appelle G… Kader. Il travaille dans la cueillette
des pêches et habite dans le domaine même de son patron, monsieur L.,
dans le quartier des Patis à Eygalières. » G… comme le nom de famille de
Katia. « Je savais que tu aboutirais, merci encore. »
J’avale quelques frites et enfourche mon vélo pour prendre la direction
d’Eygalières à la recherche de ce quartier. Il fait très beau. « Les Patis s’il
vous plaît ? » La plupart des quidams sollicités ne connaissent pas ce
quartier. Ils ne doivent pas être du coin. Les autres font des gestes vagues
que je ne saisis pas. Je décide alors de viser les personnes âgées. Elles
doivent bien savoir, elles. Il me faut juste patienter. Celles qui m’orientent
enfin ont dû vivre plusieurs guerres qu’elles ont racontées mille et une fois
en long et en large. Elles sont assises à l’ombre d’un haut platane
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protecteur. Elles roupillent d’un oeil. Leur première réaction est de
protester : « dites “les Pati” monsieur, “les Pati”. Le “s” we o-once wa » dit
la première mémé qui semble aussi âgée que l’arbre. Je la fais répéter, « Le
“s” we o-once wa. » De nouveau je la fais répéter et de nouveau elle
m’expédie les mêmes énigmatiques propos. Au quatrième essai je lui crie
que je ne comprends pas, pouvez-vous ar-ti-cu-ler ? Elle me fait
« wadon ? » Sa voisine lui donne trois tapettes sur l’épaule. Elle me sauve,
elle dit « dites “les Pati”. Ici on ne prononce pas le “s” ». Je m’excuse
sincèrement. J’ai failli les faire suer ces charmantes mémés. J’ai reçu un
renseignement mais je ne suis pas certain de l’avoir très bien compris. La
première avale une partie des syllabes et se parle à elle-même, la seconde
m’indique plus ou moins vaguement un pont sous la nationale à la sortie
d’Eygalières. Ça fait beaucoup. Je fonce en direction du centre du village.
Au premier carrefour arrive un jeune homme sur une vespa, sans casque. Il
ralentit, pose un pied à terre, réfléchit à ma question, puis dit des mots sans
lien aucun avec les miens. Il me les tend comme on lance un avis à la
population sans roulement de tambour : « Je suis membre du Vespa-club
de Marseille… », oyez, oyez. Il est reparti comme il est arrivé. Peu après
passe une vieille Mercedes blanche. Je pense « le même modèle ». Deux
silhouettes à l’intérieur agitent bras et mains. Elles doivent échanger leurs
humeurs. Très optimiste je me lance à sa poursuite, mais la Benz est déjà
loin. Par moment la voiture ralentit. Je survole les dos d’ânes. La vieille
auto freine à l’approche d’une autre bosse. Je roule si vite que je ne
maîtrise plus la mécanique, la vitesse surclasse mes jambes. Dans leurs
tourbillons démentiels les pédales malmènent mes jambes obligées de
suivre leurs folles rotations. La voici au centre du village, elle ralentit
encore un peu plus, le clignotant indique un arrêt imminent. J’arrive à la
hauteur de ses occupants, deux hommes bien portants, tête ronde et cravate
printanière. Rien à voir avec « l’autre », ils n’ont pas une tête à travailler
dans des champs ou dans des chantiers ! Je demande au chauffeur s’il
connaît les Pa-ti. C’est son voisin qui réagit : « La Mairie, à gauche, sortie
d’Eygalières, suivez la départementale 569 en direction d’Orgon. C’est à
l’entrée de la nationale dans l’Agranas. » Une précision d’horloger. Il doit
être membre supérieur de l’administration d’une banque du village ou du
village lui-même. Ses chemise, cravate et cigarillo font ressortir chez le
personnage une tonalité ou une expression plutôt grave et rigide. Trente
minutes plus tard je me retrouve exactement là où nous étions hier. Mais
alors Agranas et Patis c’est idem ? Quoi qu’il en soit c’est là que réside
mon gus. Comme je suis soulagé ! Cette fois je peux écrire « son cousin »
sans l’emprisonner entre des guillemets. Ainsi le gars vit et travaille dans
le domaine. Ce n’est finalement peut-être pas un saligaud. Je ne rentre pas
en sifflotant mais c’est tout comme.
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Samedi 3 mai
Le père de l’Infante maure est mort hier matin à l’âge de 83 ans. Allah
ibarek. « En septembre dernier écrit un journaliste du bled, Mohammed
Dib avait fait une chute. Un accident qui, pourtant, ne l’avait pas empêché
de continuer à produire régulièrement des ouvrages… » Fichtre et Diantre
à la fois, combien a-t-il écrit d’ouvrages régulièrement entre septembre
dernier et hier ? Le journaliste nous éclairera peut-être un jour, lorsqu’il
aura mis les faits et les idées dans le bon ordre. Les idées justement, elles
éclosent quel que soit le lieu où l’on se trouve. Et il se trouve que je suis
dans les water-closets. L’idée ou plutôt l’interrogation qui n’est donc pas
encore une certitude est tombée comme tombe une pierre ou bien une
crotte, tilt ou plouf. Une idée noire. Mon coco pensé-je, ta Katia on l’a fait
descendre de Paris pour rencontrer ses oncles et compagnie… Arrivée ici
on lui a fait croiser son cousin des Patis, c’est ça ! Ce stratagème a été
monté au Maroc. A Taghzout même. Au coeur de la famille ! Un jeune de
France qui a reçu la belle gazelle sur la tête (elle lui est tombée dessus et
l’a tapé dans l’oeil), est allé demander sa main et le reste au père. Toute la
famille a fait bloc autour du père : « Tu épouseras ton français, pour les
papiers. Mais après, Dieu est grand, tu t’en sépareras, on trouvera un motif
et tu te marieras à ton cousin ». On ne lui a pas dit que ce dernier travaille
dans l’agriculture, qu’il est saisonnier, qu’il est instable, qu’il a peu de
moyens, qu’il est moche comme un pou. On lui a seulement dit que si elle
veut vivre en France loin de leurs yeux, tel sera alors le marché. Ou c’est
oui ou c’est non. C’est comme ci ou comme ça… D’une certaine manière
cela arrange les parents que leur fille les quitte pour un avenir moins
mauvais en France en y vivant régulièrement (avec les papiers), ce
qu’objectivement ne peut lui offrir son cousin, vues les lois contraignantes.
On ne va tout de même pas accueillir toute la misère du monde. Mais il
fallait que Katia comprenne que dans la famille on ne se marie pas comme
ça à un étranger sans l’accord du père et du père de celui-ci. Et c’est ce
marché qui lui fut imposé. Katia n’a peut-être pas aimé ce type-là. Elle lui
a fait tourner la tête peut-être mais elle, elle ne l’a peut-être pas aimé. Ni ce
type ni son cousin. Elle a voulu voir du pays voilà. Katia, comme toutes les
filles du bled, ne supportait plus les pesanteurs sociales, l’environnement
qui était le sien, et comme on lui a tellement parlé de la France, « le
paradis ! » alors elle s’est décidée. Mon idée enfle, enfle. Mais pourquoi la
fada l’a-t-elle quitté avant d’avoir ses papiers ? Le quitter oui, mais le
quitter avant de recevoir la carte-sésame, le titre de séjour, tout de même !
Je peux supposer que l’autre devenait de plus en plus légitimement
entreprenant pour consommer son mariage (cette expression
m’insupporte). Et elle, (16 ans) elle lui répétait « demain, demain ».
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Jusqu’à sa fugue-évasion. Les volutes de mes pensées délirantes
s’organisent en combinaisons, se démultiplient à l’infini pour se disperser
aussitôt comme autant de ronds dans les eaux d’une tourbière, se noyant en
ordre trouble ; l’une chassant l’autre, chassée elle même. Je tire la chasse
salvatrice et sors des WC avec un mal au ventre noué, plus grand. Il y a des
idées parfois, je te jure…
Lundi 5
Hier j’ai parcouru vingt-cinq kilomètres en vélo. Cela m’a vidé des
pensées injustes et malpropres. Je suis heureux ce matin de retrouver Katia
après avoir passé quatre jours dans l’épais silence de sa douce voix (pas
toujours tendre). Comme convenu la semaine dernière, je me pointe à neuf
heures devant le foyer. Je lui ai acheté une longue et belle rose first-red,
rouge flamboyante, pour venger Hafiz, pour que l’éternité s’incline devant
le poète – comme se sont inclinés les cyprès devant la beauté. Hafiz a écrit
un sublime poème. (Laisser quelques lignes pour les vers à retrouver).
[Le 03 juin. Voici les vers : « Que la vision de ton amour, brillante
comme une étoile, / soit toujours plus étincelante dans ma pensée. / Que
toutes les beautés de ce monde / soient au service de ta beauté. / Que tous
les cyprès / s’inclinent devant ta sveltesse./ Que les yeux qui refusent de
subir ton enchantement / versent du sang au lieu de larmes. » ]
Katia m’attend. Son discret sourire laisse présager une belle journée.
Elle me remercie et m’embrasse pour la fleur qu’aussitôt reçue aussitôt est
déposée sans délicatesse sur le tableau de bord. J’ai cru un moment qu’elle
allait la dissimuler dans la boite à gants. Nous prenons la direction de la
sous-préfecture d’Arles. Son récépissé de séjour échoit aujourd’hui. Moi
qui ne prie que rarement, que lorsque j’ai le blues ou lorsque je suis en
situation de grande lucidité, je prie Dieu discrètement pour qu’on lui
délivre enfin une carte de séjour, pour qu’enfin cette page difficile de sa
courte vie se tourne et qu’elle puisse enfin penser à son avenir : « fais Dieu
qu’elle ait ses papiers. » Mais mon coeur qui est vigilant, qui est à l’affût,
me dicte une autre prière. Alors je prie pour que la réponse de
l’administration soit négative : « fais Dieu qu’elle n’ait pas ses papiers ».
Les coeurs poussent parfois des cris qui coulent comme la lave du Vésuve,
brûlant tout sur leur passage, faisant fi de toute humanité. Démunie de
carte de séjour pensé-je, Katia serait obligée de coller à mon ombre, elle ne
me quitterait plus jusqu’à ce que je lui trouve d’autres moyens pour
accéder à la résidence légale en France, via Rian par exemple, comme il
me l’a promis le 26 avril. Enfin je jouirais de sa présence à mes côtés.
Enfin elle serait plus sympa avec moi. D’un côté mon coeur et l’agitation
du sang, de l’autre ma raison et l’effervescence neuronale se livrent des
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batailles qui me dépassent. Ils me jouent de mauvais tours en définitive. Je
me dis, sans vouloir offenser, qu’en toute connaissance Dieu décidera ce
qu’il y a à décider.
Rue Bastille est la rue de la sous-préfecture. Nous prenons un ticket et
patientons. La guichetière règle son cas au porteur du numéro 41. Nous
avons attendu une heure et demie avant que notre numéro, le 46, ne
s’affiche. Dire que la guichetière est un foudre d’éloquence c’est justement
beaucoup dire : elle accueille et expédie six quidams en 90 minutes dont 70
au bas mot, passées sans égard, le nez collé à son ordinateur ou l’oreille
scotchée au téléphone. Lorsque notre tour arrive l’arrogante nous jette à la
figure une dizaine de mots rien que pour nous, ni haineux ni vulgaires,
juste quelques mots lâchés de haut, enfermés dans un bac à glaçons :
« Votre dossier n’a pas été traité par la préfecture. » L’administration
centrale coupa la poire en deux. Elle ne refusa pas les papiers à Katia. Elle
ne lui remit pas une carte définitive de séjour. La guichetière porte une
nouvelle date sur un nouveau récépissé (le 5ème) qu’elle authentifie en y
apposant un cachet. Il est mentionné ceci sur le document : « Ce récépissé
n’est valable qu’accompagné du titre de séjour numéro 940307XXXX
délivré à Créteil. Il autorise son titulaire à travailler. » Ce titre de séjour
temporaire valable un an avait été collé sur son passeport marocain en mai
2001. La guichetière appuie sur une touche : « au suivant ! » et le panneau
indique instantanément « 47 ». Le soir elle (la guichetière) retrouvera dans
sa porcherie ses meilleurs compagnons. La prorogation du récépissé me
fait au final un grand bien. Je peux dire que ma prière a été exaucée, la
première. Elle l’a été partiellement certes, mais exaucée quand même.
Katia est moins expansive. Elle est même, pendant quelques secondes,
comme abattue. Une part d’elle est soudainement consumée par des temps
infinis d’impatience, telle une fleur qui se fane à vue d’oeil. J’ai toujours
été passionné et intrigué par ces accélérés documentaires (08 images par
seconde saisies au tournage contre 25 à la projection paraît-il, d’où l’effet
de vitesse) où la nature se met à naître, vivre et mourir à cent à l’heure ou
beaucoup plus, dans un mouvement général incontrôlable, frénétique.
L’attitude de Katia me fait penser en ce moment à ces films-là. Sa grande
tristesse n’a d’égal que l’espoir qui était le sien il y a quelques heures, celui
de sa jeunesse, maintenant disparu. Katia était persuadée qu’on lui
délivrerait un titre d’un an. Mais Katia sait aussi faire la part des choses.
Elle doit penser que ce n’est que partie remise, elle doit penser que dans
quelques mois on lui délivrera enfin la carte-sésame-ouvre-toi qui lui fera
entrouvrir les portes de toutes ses attentes. Je la secoue. Peu à peu elle
reprend confiance. Alors son sourire unique, un peu aérien, son sourire
divin renaît à la vie, tristement d’abord, hésitant, puis peu à peu comme la
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lumière de ces ampoules à éclairage graduel. Il s’affiche progressivement,
resplendissant jusqu’à brillanter son environnement humain immédiat. Je
ne sais comment elle fait mon Dieu, son sourire illumine son visage et son
entourage qu’il soit consentant ou non. Atteint à mon tour, je suis le plus
heureux.
Sur le trajet du retour vers Sénas la musique n’a pas cessé. Cheb El-
Habiri met en garde celle qui le fait souffrir « Dert fik el-khir qalbi lekbir –
édition Tahirimatic. Dert fik el-khir… » Ces mots je leur attache beaucoup
d’importance et cela tombe bien. J’appuie sur rewind et le cheb répète
« Dert fik el-khir qalbi lekbir », rewind de nouveau et le cheb répète
encore. Et encore rewind. Je rigole, Katia feint de s’irriter : « mais laisse
avancer la cassette ! » « non, écoute ce beau passage ». « Je t’ai aidée /
Mon grand coeur / Ô mon Dieu / Qu’ai-je fait de mal ? / Tu m’as martyrisé,
blessé mon coeur… » Rewind. Yasmin’ triture le film plastique et la tige de
la rose qui ne lui ont rien fait. Arrivés à Sénas nous transitons par la caisse
de sécurité sociale. Katia pense pouvoir renouveler sa CMU, mais l’agent
d’accueil nous renvoie à la Mutuelle sociale agricole de Marseille dont
Yasmin’ dépend puisqu’elle y a été enregistrée alors qu’elle travaillait pour
un exploitant agricole, bien avant d’entrer en formation. On ne peut
dépendre de deux régimes de protection à la fois. Katia s’ennuie. Elle
regarde l’heure sur l’écran de son portable à moins qu’elle n’admire
l’esthétique de son arrondi, ou ses couleurs. Je lui propose d’aller manger
un couscous. Brusquement elle se tourne comme si elle avait été
bousculée, comme si elle entendait la plus belle des propositions à faire en
cet instant précis. Elle lance : « Oui, un couscous, allons à “l’Oriental” ».
Le restaurant se trouve à moins de cinq cents mètres d’ici.
La patronne se souvient bien de Katia. Elle se colle à nous durant tout le
repas. « Pourquoi ne postules-tu pas chez Quick ? ils recherchent des
serveuses ». Par moment elle lui caresse le visage : « tu es belle, qu’est-ce
que tu es belle ! » Madame sans-gêne s’immisce dans nos salades et nous
empêche d’apprécier les grains de semoule et les gorgées de jus. Cela dit,
elle n’a pas tord, Katia est ravissante, plus belle que le pur-sang champion
du dernier Cartier Racing Award, mais cela lui fait de belles guiboles à
Katia. Elle ne connaît ni Sinndar le pur-sang, ni C. R. A. La dame insiste
« allez-y, dites que vous venez de de ma part ». Après tout…
Le manager de chez Quick ne connaît pas « l’Oriental », encore moins
sa patronne. Il nous renvoie gentiment et avec tact « adressez-nous un CV
accompagné d’une lettre de motivation ». Katia trouve qu’aller au centre
commercial est une idée originale pour passer le temps et oublier le Quick.
Elle me demande mon avis. Je trouve que l’idée est originale mais pas
seulement, je trouve aussi qu’il y a du concret derrière l’idée. Lorsqu’elle
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finit ses commissions Katia me dit « je te fais deux bisous ». Je lui en
quémande deux de plus, si possible pas furtifs. Lorsque je lui propose une
ballade dans les environs avec cours de conduite à l’appui (promesse de
lundi dernier), elle accepte volontiers. Ce sera Lamanon. On tourne dans le
village à la recherche d’une aire où Katia prendrait le volant, mais la
voiture nous impose son point de vue métallique inattendu. Elle décide
qu’elle a suffisamment donné. Elle ne veut plus avancer. Le démarreur
semble tourner dans le vide et le vroum tant espéré fait la sourde oreille.
Nous sommes à moins de trois cents mètres d’un garagiste. Le hasard veut
que ce soit justement ce garagiste-là que m’avait conseillé une collègue
formatrice. J’en fais part au mécanicien qui s’en fiche un peu. Il est plus
préoccupé par l’état de la voiture et s’interroge à haute voix sur son
tractage. Le reste ne l’intéresse guère. « Le mieux est que vous la
laissiez ». Je lui demande s’il y a des transports en commun pour rejoindre
Sénas. Il me regarde, ouvre son portable et compose machinalement un
numéro. Au terme de sa communication il se retourne et dit : « un taxi
arrive. » Les autocars ce sera pour une autre fois. Katia qui souvent est
indifférente au monde qui l’environne, ne pensant et ne vivant que par son
portable, me montre un message qu’elle reçoit en ce moment même :
« alors la chinoise comment ça c passé à la s. préf ? » Elle me demande
pourquoi on l’appelle « la Chinoise » ? C’est simple lui dis-je en plaquant
chacun de mes index sur l’extrémité des yeux et en tirant sur les côtés. Je
parie que le message lui a été adressé par son cousin G. Kader des Patis. Je
la fais rire, « je ressemble à une Chinoise ? ».
Nous nous hâtons d’extraire les sacs de provisions du coffre de ma
voiture, car le taxi se pointe. Katia n’oublie pas de récupérer la longue
belle rose, que je lui ai offerte. Sans égard aucun elle la déleste du film
plastique qui la protège et l’embellit un peu plus, film qu’elle expédie sur
la chaussée ; puis elle plie, oui, oui, oh mon Dieu, ya Hafiz Allah, elle plie
la tige en deux, comme on le ferait pour une vulgaire botte de céleri, puis
elle la plonge dans le grossier sac Leclerc, de telle sorte qu’aucun pétale de
la rose n’en dépasse. Je ne bronche pas. Cette fille me déconcerte. Je me
dis qu’elle ne sait pas. Je me dis ne t’énerves pas. Le poids des provisions a
plus de valeur à ses yeux que cette tige verte à tête rouge. Aucune
négociation n’est possible. « direction Sénas, puis Orgon s’il vous plaît ».
Durant tout le trajet Yasmin’, confortablement assise dans cette luxueuse
voiture, se moque de ma vieille Peugeot 505 GTI qu’elle ne cesse de
comparer à voix basse au taxi Hyundai Elantra GLS qui nous transporte en
glissant sur la chaussée, dans un silence étonnant : air climatisé, miroirs et
vitres électriques, coussins gonflables… Rien de tout cela dans la mienne.
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L’essentiel étant que Katia oublie complètement la mélancolie qu’elle
affichait au sortir de la sous-préfecture.
Mardi
Nous avons disserté de ménagerie, d’apiculture sans omettre Halloween
et Harry Potter. Katia m’a demandé de lui parler de la vie des guêpes –
quelle mouche l’a piquée ? –, de lui parler des djinns, des taos. Puis elle
m’a demandé leur nom en français.
Je lui adresse un message tard le soir.
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