mardi, janvier 03, 2006

07- L'Amer Jasmin de Fès: 20 décembre

Vendredi 20 décembre,
Lorsqu’elle me voit arriver au centre, la mine renfrognée, Katia
m’adresse un long sourire accompagné d’une inquiète et légitime
interrogation : « ça va ? » Les autres stagiaires sont tous présents :
« bonjour monsieur, bonjour, bonjour Razi… » Je lance quelques blagues
de circonstances puis j’entame le cours. Samarcande. Lecture et
vocabulaire. Chaque stagiaire lit une partie du vingtième chapitre :
« Désormais, les assassinats auront lieu de préférence le vendredi, dans les
mosquées et à l’heure de la prière solennelle devant le peuple réuni… » Ce
passage et d’autres de la même veine dramatique transforment le cours en
souk chaotique. La déflagration pointe. Le bavardage, ou plutôt le tohubohu,
l’emporte sur la lecture. Mustapha et Kader sont fraîchement
débarqués d’Algérie. Ils ne sont pas tout à fait remis du trauma. Ils ont tenu
à savoir. « Ils tuent comme ça au nom de Dieu, c’est vrai ? » C’est vrai et
faux à la fois mais qu’importe, c’est le hourvari jusqu’à la sortie. Pendant
la pause de quinze heures trente je dis à Katia avoir une lettre à lui
remettre.
– Ah, yak ka ma t’kharbaqlich rassi ?
A quoi bon répondre. Ma décision est prise. A dix-sept heures elle tente
de renouer le fil. Je lui propose de nous installer dans la médiathèque, à dix
pas du centre. Elle choisit une table, dans l’espace « société ». Quelques
lycéens occupent d’autres tables. Je lui lis les débuts de la longue lettre,
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mais à la cinquième ligne je sens chez elle comme une gêne. Elle dit :
« Qu’est-ce qu’ils ont à nous observer comme ça ? » Elle est mal à l’aise
ou veut faire diversion. J’abandonne la lecture car elle n’écoute plus.
« Tiens, lis-la à la maison. J’ai évidemment changé tous les noms. Tu
comprends n’est-ce pas que je n’écrive ni Katia G… ni Razi H… »
Délicatement elle ouvre son sac à dos bleu nuit, rehaussé par des
idéogrammes chinois ou japonais, jolis mais incompréhensibles. Un sac
simple, sans poche ni fermeture éclair, ni tout autre ornement. Elle y
plonge la lettre qu’elle a préalablement pliée en quatre huit ou douze sans
ménagement aucun, puis tire sur les ficelles. Elle est partie. Je ne peux lui
remettre une si longue lettre manuscrite et signée de mon vrai nom ou
prénom. On ne sait jamais. J’ai utilisé un traitement de texte et je l’ai
signée Antar. Je pouvais tout aussi bien signer Roméo mais c’eut été
ridicule. Antar est un poète arabe antéislamique, guerrier et amoureux, que
Katia connaît et admire alors qu’elle n’a jamais entendu parler du véronais.
Le nom de la destinatrice du message d’Antar coulait donc de source :
Abla.
« Ma très chère Abla,
Lundi. Je suis bien arrivé. Il y a beaucoup de monde. Ah si seulement tu
étais là en face de moi, nous parlerions, nous passerions de bons moments,
mais je suis seul et je bois. Je mange et je bois encore. Et encore. Voilà
que maintenant je souris seul. Et je pense à toi…
Mardi 20h15. J’ai avalé un gros plat de moules et de frites accompagnées
d’un bon vin ; J’ai aussi bu le verre d’eau que j’avais posé en face de moi.
Par moment je lui parlais. Je te parlais. J’espère de tout mon coeur que
ceux qui autour de toi t’embêtaient ne le font plus. J’espère de tout mon
coeur que ton coeur et tes yeux sourient. J’espère que dans ton coeur et dans
tes yeux, tu as gardé une place pour moi (même si cette place est petite,
petite). J’espère. Je vais bientôt finir ce bon vin qui me permet de garder le
sourire. J’irai alors prendre un taxi et rejoindre l’hôtel. Mais voilà que tu
choisis ce moment (20h30 environ) pour m’adresser ce message : “ Salu tu
va bien es ke… je te soyet bon chance…”. Et moi je te réponds : “ Je suis
au restaurant. Seul. Mais j’ai mis deux verres…” Puis je rentre à l’hôtel. A
21 heures 45 je me pose cette question : “A quoi joue Abla ?” Je regarde
la télé. Les images sont floues. Il s’agit d’un reportage sur la drogue au
Maroc (M6). Très intéressant ce reportage, mais je l’oublie aussitôt quand
à 22 heures 08 tu m’adresses un texto très très bien écrit ! Presque sans
aucune faute ! (ta “cousine” t’a aidée ?) En vérité ton message est un
véritable coup de poignard dans mon coeur (je te vois, je t’entends sourire
à la lecture ou à l’écoute de ces mots). Tu écris chère Abla, tu écris
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froidement : “Moi je pense à toi car je te considère comme une personne
que j’aime bien…” Ces mots me font lâcher le portable. Je le reprends
pour lire et relire ton message. J’ai beaucoup de peine. Je réfléchis
longtemps. J’essaie de m’endormir un peu. Mais je dors mal.
Mercredi. A 3 heures 40 je t’envoie ce texte : “Tu as blessé mon coeur” (je
t’entends rire à ces mots, es-tu si insensible ?). Je suis fatigué et triste.
Très triste. Impossible de retrouver le sommeil. Le reste de la nuit je n’ai
pas cessé de penser. J’ai beaucoup réfléchi. Je sentais que tu ne m’aimes
pas mais je ne voulais pas le croire. Tu es jeune Abla, très jeune, et belle,
trop belle. Il faut que je me rende à l’évidence, moi je suis un vieux. C’est
comme ça. Je t’aime et cela n’a aucun rapport, c’est vrai. C’est vrai que
l’âge est dans les os, pas forcément dans la tête, c’est vrai mais faut pas
abuser. Je t’aime et te respecte énormément. Avec toi et grâce à toi j’ai
passé des moments simples mais merveilleux. Tu m’as rajeuni. J’ai même
fait le clown. Tu m’as rendu heureux. Je ne t’oublierai jamais mais je ne
t’embêterai plus avec mon coeur. Je te souhaite beaucoup de bonheur. Tu
ne m’aimes pas et je respecte tes sentiments. Il est préférable de ne pas se
parler car ce serait une véritable souffrance pour moi (sauf en formation,
j’y suis contraint par mon métier). Tu resteras dans mon coeur toute ma
vie. Si un jour tu m’aimes fais-moi signe.
Antar. Le 18 décembre. »
Je ne sais si elle a lu la lettre ou si on l’a lue pour elle, quoi qu’il en soit
sa réaction est rapide. A dix-huit heures cinquante-trois elle écrit : « Appilmoi
2 minut ».
Le 21
Encore une fois j’ai très mal et peu dormi. Tôt le matin je réponds au
texto de Katia : « je n’ai pas compris ton mot. Le mieux c’est d’en parler
lundi sauf s’il y a urgence. » Je lui tiens la porte entrouverte, elle peut
éventuellement m’appeler.
Vingt deux heures : Katia n’a pas appelé.
Lundi
Dernière ligne droite avant les vacances. A la pause du matin Katia
demande à me parler. Elle me supplie de ne pas me fâcher, de ne pas la
laisser. « Il fou resti coum avant. » ajoute-t-elle, puis après un long silence
elle exhibe une enveloppe et dit : « Sitepli, sitepli accoumpane-moi la
prifictoure. » Elle doit remettre à l’administration le document qu’elle me
tend. Elle répète « sitepli » en appuyant fortement sur le S comme un
crotale dont on ne peut jurer qu’il est ou non venimeux ; « ssssitepli ». Elle
roule le blanc de ses yeux tel un merlan qui papillonne dans la friture,
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comme elle seule sait. Je l’adore. C’est la vérité. Que me reste-t-il à écrire
sinon qu’elle est trop forte pour moi. J’abdique. Je libère les stagiaires plus
de trente minutes avant l’heure légale de sortie. Ils sont surpris mais non
moins fortement ravis. Arles n’est pas le bout du monde mais je prends
soin de demander à une collègue de veiller au grain au cas où. Lorsque
nous arrivons à la sous-préfecture nous plongeons littéralement dans les
guichets. La salle d’attente déserte nous y invite. Katia remet le document
administratif manquant. C’est une notification provisoire de divorce
qu’elle se devait de remettre dès sa réception. Voilà qui est fait. Il ne lui
reste plus qu’à attendre. On prend deux sandwiches et on file. Pour ne pas
éveiller les soupçons des formateurs ou des stagiaires, je dépose Katia
devant la gare routière de Cavaillon et lui demande de rentrer chez elle.
J’arrive au centre de formation avec plus d’une demi-heure de retard.
En fin d’après-midi l’animatrice du foyer des jeunes travailleurs de
Sénas m’informe qu’une chambre va probablement être libérée pour cette
fin de mois ou début janvier. Je n’en dis rien à Katia pour lui éviter une
éventuelle fausse joie, on ne sait jamais. Une éventualité n’est qu’une
probabilité qui relève du domaine du possible ou de la loi de l’aléatoire.
Probable n’est pas certain. Je suis quand même discrètement content pour
elle.
Samedi soir 28 décembre
Il est bientôt vingt heures et je suis fatigué. Je suis à plus de mille
kilomètres d’Orgon. La chambre a finalement été attribuée à Katia. Elle a
souhaité que je sois à ses côtés pour la visiter. Elle s’y installera dimanche.
Nous y sommes allés hier en fin de journée. Elle était ravie. Elle le
montrait, elle le disait.
Je ne sais plus sur quel pied danser. Katia me torture. Elle est peu
reconnaissante. Je m’interroge sur son comportement désagréable. Seuls
ses intérêts immédiats priment. C’est presque une conviction. Mes
sentiments sont mitigés. Je me dis qu’elle est naturellement facétieuse et
moqueuse. Je me dis aussi qu’elle est tout naturellement spontanée et
ingénue. Elle est capable de souffler simultanément le chaud d’août de
Ouagadougou et le froid hivernal du Nunavut, et d’attendre la réaction.
Après trois ou quatre verres de piquette je lui ai adressé ces mots : « Katia,
’Alach wa ’alach ! essabr ma idoum’ch ya Katia ». Elle tire trop sur la
corde, un jour elle cassera.
C’est mon premier jour de vacances. L’air frais ou non du bled ne me
fera que du bien. Une dizaine de jours suffit. Pour ne pas avoir à payer les
messages qu’on m’expédierait, j’ai demandé ce matin à SFR de suspendre
leur réception. A quatorze heures quarante j’ai pris le vol Marseille Oran,
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prévu pour douze heures trente, dans un airbus affrété par la mystérieuse
compagnie aérienne algérienne « KAW-KAW ». Une société qui a décollé
étonnement plus vite que ses appareils, qui a détrôné en médiocrité la
célèbre compagnie étatique, qui lui a volé de nombreux X (je censure) sans
que cela n’émeuve qui que ce soit, ni un quelconque général, ni la cour des
comptes (si ça te dit – on ne sait jamais – voici l’adresse :
cdc@ccompts.org.dz). L’airbus devait prendre les airs à midi trente. J’ai
pris un cachet trente minutes avant l’heure d’envol, soit à midi comme le
stipule la notice du médicament contre le mal des transports. A midi
quarante on nous a annoncé un retard dont la durée n’a pas été précisée.
« Mercalm » a produit son effet alors que j’étais encore dans la salle
d’attente, vissé à un bout de banc. En quelques minutes je me suis assoupi.
« Ce médicament contient du diménhydrinate (?) et de la caféine… »
L’envol a eu lieu à quatorze heures quarante. J’étais complètement éveillé
et la trouille s’égayait dans mon ventre mou. Je suis resté immobile dans le
siège, agrippé à la ceinture. J’aurais préféré une camisole. Je posais les
yeux sur les lignes d’une page d’un journal ordinaire, puis sur celles d’une
autre, puis d’une troisième. Je lisais et relisais, m’attachais à traduire le
moindre mot obscur, à lui trouver un synonyme, à guetter d’éventuelles
fautes de style, à commenter telle ou telle image, à comparer les couleurs,
les caractères, parfois même à chatouiller mes narines avec cette odeur
d’encre des rotatives, encore prégnante… J’ai tout lu, tout vu, tout senti.
Rien n’a pu m’extraire du canard, pas même la sueur qui perlait sur les
yeux, sur le nez, pas même l’hôtesse qui insistait, raseuse « désirez-vous
du thé monsieur ? » Je ne prêtais qu’une attention détachée aux
unaccompagned minor qui braillaient, aux allées et venues mouvementées
vers les toilettes, aux commentaires déplacés ou non des uns et des autres.
Je n’ai pas eu le temps de réfléchir à quoi que ce soit d’autre ou si peu.
Evidemment de temps à autre un bismillah ponctué d’une rapide et discrète
prière me rappelait à la superficialité de mon être, je suais alors de plus
belle. Je déteste prendre l’avion. Lors de l’atterrissage mes mains sont
demeurées agrippées, littéralement accrochées aux accoudoirs du siège
jusqu’à ce que les roues de l’engin crissent sur le tarmac salvateur. Peu
après je respirai une bassine d’air vicié de la Sebkha qui s’est engouffré
dans la cabine du zinc, aussitôt qu’on ouvrit ses portes. Il ne serait pas juste
de dire que les formalités douanières furent exécrables. De l’aéroport un
taxi m’a emmené jusqu’à la maison, à une quarantaine de kilomètres de là.
Je suis rentré directement chez moi. Je n’ai discuté avec personne. Pas
même le taxi qui se contenta d’un « Aïn Biya sahha ». Trop fatigué,
secoué. J’ai pris une dizaine de jours de repos.
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Mercredi 01 janvier !
Autour de ma tête, tel le grand Apache Cochise dans ses mauvais jours,
mais pas seulement, le bandeau qui ceint ma tête me protège contre tous les
sorts mais ne peut rien contre les martèlements de l’increvable marteaupiqueur
démolisseur niché sous le cuir chevelu (129 dB !) Le cachet
d’aspirine non plus. J’ai le crâne en marmelade de m’être ainsi grisé. Je
prends café sur café et tourne en rond malgré moi. Plus je tourne et plus ça
tangue. Meubles fenêtres et vaisselles dansent la pastourelle de
Chateaubriand. Lorsque je me rassois la vitesse augmente et les volumes
s’accroissent. Tout tangue.
Samedi j’ai dépoussiéré un peu et tenté d’envoyer un mail à Katia.
L’insuccès est probablement à imputer à une saturation des faisceaux. J’ai
réussi à l’expédier le lendemain matin : « La première nuit enfin seule est
très difficile mais c’est aussi une nuit belle et magnifique, que tu
n’oublieras jamais ! moi aussi je suis seul dans cette lointaine maison.
Bisous. » Puis je suis descendu passer le reste de la journée dans ma
famille. Le soir j’ai acheté une bouteille de sang du lion de Mascara. C’est
ainsi qu’on désigne le bon vin en Oranie. Mon crâne bon sang est à deux
doigts de se désagréger. « 29000 » m’a dit le vendeur. La plupart des gens
comptent encore en centimes comme aux temps anciens. Ils disent 29000
pour 290 dinars c’est à dire un peu moins de 3 €. Avant de lui faire sa peau
à la bouteille j’ai transité par un KMS – kiosque multiservices – où l’on ne
peut que téléphoner. J’ai appelé Katia. Elle m’a remercié pour le message.
Elle a dit : « Rani qanta ». Je l’avais prévu. Pas de télé, pas de radio
comment ne pas s’ennuyer, seule dans une chambre silencieuse et froide ?
Une chambre est toujours froide quand on est seul. Une chambre
silencieuse et froide parmi cent autres chambres désertées pour la plupart
en ces périodes de fête. Nous avons longuement discuté et cela m’a fait du
bien. « 32000 » m’a sommé le chargé de la caisse, pressé d’en finir avec sa
journée de travail. Puis je suis rentré tordre le cou au jus écarlate des monts
de Mascara. Mascara peut-être, verdelet sûrement. Je n’ai pris qu’un seul
verre. J’ai le vertige. Les jours traînent de la patte. Je ne cesse de penser à
Katia. J’ai besoin de l’entendre. La savoir en peine m’attriste.
Hier j’ai réveillonné chez des amis. Nous étions une quinzaine à
danser, chanter, boire. Nous étions pour la plupart portés par une
combinaison de nostalgie, d’inimitié et d’espoir déçu. Une association
explosive. Pour éviter les discussions, mes amis s’échinaient, embourbés
ou trahis : C’est la lutte finale, Groupons-nous et demain,
l’Internationale Sera le genre humain ! Сбивая прошлого оковы,
Рабы восстанут, а затем Мир будет изменен в
основе…Tandis que moi, donnant donnant, je m’époumonais, décidé,
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Blair à l’appui, seul contre tous : Bêtes d’Angleterre d’Irlande et du Bled,
Animaux de tous les pays, Prêtez l’oreille à l’espérance, Bit and spur
shall rust forever, Cruel whips no more shall crack. Ça valsait, ça
vacillait jusqu’à trois heures de ce matin. J’ai perdu la partie. Les Dupont
Rachid, Lakhdar, Aït le syndicaliste maison, Aberrahmane, Mahmoud, El
Hadj, Naïr, Noureddine… avec leurs enfants, femmes, voisins, presque
tous se sont ligués contre moi. Presque tous unis par le même village – le
Camp 5 – nourris aux mamelles de la même boite à gaz et à oxygène :
Sonatrach. Un mastodonte qui transforme et commercialise les
hydrocarbures. Nous y avons usé nos frocs nous les cadres moyens et
supérieurs, comme les gamins esquintent leurs culottes sur les bancs
d’école. Certains s’y épuisent encore. Et c’est toute la différence avec les
écoliers. Enfants nous abandonnons les bancs pour des buissons de rêves.
Adultes nous nous accrochons jusqu’à la retraite à des privilèges
superflus. Ils sont presque tous cocos mes amis. Cocos chics et Chanel. Je
n’ai rien pu faire. Le rideau qui a fondu à l’Est a libéré l’étendue des
dégâts. Le sang a coulé en Europe centrale et au-delà, enfin nous en
avions les preuves de l’intérieur même des fortifications, des Murs
broyés, anéantis, balayés, oubliés. Eux n’ont rien vu, rien entendu. Ni le
jour de la libération, ni après. Le 9 novembre ils avaient envoyé
valdinguer leurs téléviseurs par dessus terrasses et à travers fenêtres alors
même que le monde festoyait. Ils ont bouché tous leurs yeux tous leurs
museaux toutes leurs oreilles tous leurs orifices… L’aspirine ne m’est
d’aucun effet mais accentue mon ressentiment. Mes amis me sont parfois
insupportables. Das Kapital se dresse encore entre nous. Lorsque la
grande malédiction ou manipulation tomba sur le bled, longtemps ils
pendouillèrent honteusement cinq syllabes à leurs babines asséchées et à
celles de tous les membres de leur famille tel un vil trophée de vie : EXTER-
MI-NA-TION. Ils voulaient bouffer du barbu, du libéral et du
propriétaire terrien à tous les plats, à défaut de les confiner dans un
Bantoustan périphérique. Alors qu’on pouvait dénouer avec les doigts le
noeud artificiel ; eux, marqués au fer et au marteau rouges par une forme
d’ethnocentrisme désuet, enchaînés par leur rêve d’un grand soir local,
eux hurlaient avec les loups et les hyènes qu’il fallait y mettre tous les
crocs, toutes les cartouches. Dans leurs amalgames ils se sont
entrebouffés et assagis. Il ne reste à mes amis très modernes que de se
piquer de manger à la petite cuillère, tous les vendredis que Dieu fait, du
sanglier local ou du pourceau importé pas même égorgé, dans le seul but
de provoquer le Dieu Mahométan leur ennemi suprême et éternel, si loin
Lui, ataraxique et indifférent à leurs ridicules et grotesques gesticulations.
Quelle tristesse que ce pays où, pour certains, le bonheur national brut ou
le degré d’accomplissement de soi se mesure à la quantité de barbaque de
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marcassin ingurgitée. A propos, mon ami Albert le pied-noir
d’Amsterdam disait « Quand on a beaucoup médité sur l’homme, il arrive
qu’on éprouve de la nostalgie pour les primates. » Cétipatrist ça ? Ça
tourbillonne. Mais sapristi et saperlipopette, mes amis sont mes amis
jusqu’à ordre nouveau ! Il n’empêche. Aux dernières nouvelles, trahis diton
par le temps qui court et les retournements de pets en l’air, les Cocos
chics et Chanel ne sont plus (et jusqu’à l’Apocalypse) que 666 sur toute
l’étendue du territoire algérien grand comme quarante fois l’Oblast de
Moscou. Ils versent pour nombre d’entre eux dans le bezness, accrochés
aux lambeaux. Le bandeau d’Apache ne peut rien contre les martèlements
du marteau-piqueur niché dans mon bourrichon. Mes amis me poussent
jusqu’aux extrémités de ma rancoeur, mais même s’ils me sont parfois
insupportables, mes amis demeurent mes amis. Tout cela ne m’a pas
empêché de joindre Katia au moment fatidique. « 5-4-3-2-1…bonne
année ! » J’ai expédié le message en hurlant « Ka-ti-a ! » L’état
calamiteux des noceurs ne leur a pas permis de réagir. Ils ont écarquillé
les yeux comme ça et libéré des borborygmes mêlés à des murmures
incompréhensibles. J’ai une tête…

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