mardi, janvier 24, 2006
12- L'Amer Jasmin de Fès: 26 février
Mercredi 26 février
Hier j’ai invité les stagiaires à répondre à un questionnaire de quatre
pages sur leur santé. Ils bénéficient d’une visite médicale gratuite
programmée pour le mois de mars. Yasmin’ m’a sollicité de nombreuses
fois pour que je lui vienne en aide. Elle m’a adressé des clins d’oeil
discrets, m’a demandé de venir à sa table, de lui expliquer une cascade de
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mots, de lui palper le bras gauche, puis la main droite au prétexte qu’elle a
décelé une enflure sur l’un, une verrue sur l’autre. J’ai expliqué les mots,
puis en lui tâtant le bras et la main je lui ai dit que je n’étais pas spécialisé
en la matière. J’ai perdu mon latin et le nord avec.
Ce matin, encore une fois, elle fut insupportable. Je la convoquai durant
la pause pour un entretien d’explication loin d’être une sinécure. Elle était
frondeuse, elle gesticulait continuellement, harmonisait ses mèches de
cheveux, croisait les jambes, décroisait, croisait. Un instant elle fit mine de
se lever, a extrait son portable de sa poche, se rassit, feignit d’appeler, le
désactiva, puis le remit à sa place en me fixant comme une traînée.
N’exagérons rien, pas comme une traînée, je m’excite inutilement. Elle
n’écoutait pas. Un peu plus tard elle se leva encore, activa de nouveau le
portable qu’elle porta à l’oreille. Bref, elle n’en faisait qu’à sa tête. Elle eut
gain de cause, me désespéra.
Plus tard elle tenta une réconciliation. Une foultitude de sourires en coin
animait son visage. Comme hier elle a fait friser ses longs cheveux qui lui
tombent jusqu’au-delà des reins ; ce qu’elle ne fait qu’en de rares et
importantes occasions : rencontres avec son avocate, rendez-vous à la
préfecture… Le 24 septembre c’est ainsi qu’elle était coiffée. Elle m’a
demandé pourquoi je lui en veux. Elle sait pourtant que je n’en veux qu’à
ses sottises. Comme elle est la seule à n’avoir pas trouvé de stage, je
l’autorise à s’absenter demain pour en chercher.
Jeudi
Elle est habillée d’un pull et d’une jaquette que je lui ai offerts en
décembre. C’est la première fois qu’elle les met. Je lui demande si elle a
trouvé un stage en entreprise puisqu’elle est venue alors qu’elle était
dispensée. Elle répond par la négative et précise qu’elle sortira à dix heures
trente pour en chercher. Mais à la pause elle reste en salle pour discuter
alors que ses camarades ont couru vers la sortie sans demander leur reste
(comme d’habitude) dès que j’eus prononcé le mot magique, « pause ». Le
sourire de Katia est large, le regard pétillant. Elle approche son visage à
deux doigts du mien, pose la main sur mes cheveux et dit : « tu as décidé
de ne plus me parler, tu ne m’aimes pas. » Elle sait bien qu’elle est
responsable. « Je t’ai avertie de nombreuses fois. » La position
inconfortable qu’elle m’oblige à tenir – sa main est toujours posée sur ma
tête – ne m’autorise qu’à un bredouillis mal assuré. Je lui propose
d’enlever sa main en lui rappelant que nous étions dans une salle de cours
et que les risques sont gros. « Tu ne me respectes pas alors que j’avais
l’intention de faire beaucoup pour toi et avec toi ». Elle répond « il faut que
je travaille, les trois cent cinq euros de la formation c’est rien du tout ; il
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faut que je travaille ». Je lui suggère de revenir à ce qui nous préoccupe
c’est-à-dire à la formation. Je la libère avant la fin de la pause. Elle
m’embrasse sur le front et s’engage à rechercher un stage aussitôt la porte
franchie.
Samedi
J’ai adressé dernièrement un courrier à l’adjointe au maire de Cavaillon
chargée de la culture afin de la mettre en garde contre le risque tu sais,
qu’il y a d’organiser une manifestation de soutien aux artistes algériens en
passant sous silence les violations des droits de l’homme en Algérie….
« Madame (…) l’intérêt que porte votre commune à la culture algérienne
est louable. Il le serait davantage si vous preniez soin de ne pas cautionner
– involontairement – une démarche confectionnée par le régime algérien
dont l’objectif (…) »
Les milliers d’assassinats perpétrés en Algérie durant une dizaine
d’années ont ému et scandalisé les populations européennes, notamment
françaises, au point que leurs officiels ont vertement réagi contre le régime
militaire. Sur la défensive, celui-ci a engagé une opération de mercatique
tous azimuts dont l’objectif est le blanchiment de tous les responsables
politiques et militaires impliqués – surtout les membres du DRS, notre
Securitat – ainsi que leurs supplétifs. J’ai joint à ma lettre une affiche
40x60 cm réalisée par Reporters sans frontières en lien avec la Ligue
algérienne de maître Ali-Yahia. Elle est titrée : « Année de l’Algérie en
France. Pendant les festivités, les massacres et la répression continuent. »
L’affiche représente deux mains de Fatma enduites de henné humide rouge
sang dégoulinant de chacun des doigts.
Lundi 03 mars
Office de tourisme de Montpellier. Je fais la queue devant le guichet.
Aujourd’hui j’ai rendez-vous avec un responsable du FAFSEA (c’est un
organisme collecteur de fonds dans le secteur de l’agriculture). Il doit
décider de mon intervention régulière comme formateur en management
d’équipes auprès des entreprises concernées du secteur. Jusque-là je suis
intervenu de manière aléatoire ; comme en décembre et janvier derniers. La
régularité de mes interventions futures dépend donc de l’entretien
d’aujourd’hui. J’ai rendez-vous au siège même du Fonds, rue Simone de
Beauvoir dans le sud de la ville. Pour me repérer je dois préalablement me
procurer un plan de ville. C’est la raison qui explique ma présence ici à
l’office de tourisme. Et c’est précisément à cet instant, à l’intérieur de
l’office, devant le guichet que mon portable se met à vibrer. C’est Katia.
Elle se lamente comme elle sait faire et dit ne pas avoir trouvé de stage.
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Je l’oriente vers La Chouette laverie, à Cavaillon… Elle répond préférer
Sénas à Cavaillon. Le dialogue est serré. Je lui explique ma situation
présente dont elle n’a que faire. Katia n’a manifestement ni envie de
chercher ni de trouver un stage. Cette fille ne fait nul effort ne serait-ce que
celui d’envisager son futur proche et simple.
Je sors de l’office de tourisme avec un plan dans la main, après avoir
refait la queue devant le guichet. Objectif immédiat, repérer les locaux du
FAFSEA. Pour rejoindre le rue Simone de Beauvoir il me faut passer par le
rond-point Paul-Louis Bret, prendre la rue Yourcenar, puis la Signoret.
Comme de nombreuses heures me séparent du rendez-vous, je fonce droit
vers Palavas-les-Flots. Le ciel est magnifique. Il fait beau mais la saison
des queues et de la frime est encore à venir. Je m’installe à la terrasse d’un
petit restaurant en bord de mer. Un des rares qui soient ouverts en cette
période. Je prends un plat de moules frites accompagné d’un bon vin dont
j’abuse (deux verres sous cette chaleur ça fait bezzef). Je m’allonge dans la
voiture et ronfle une bonne heure.
Soir,
L’entretien s’est bien déroulé. Satisfaction mutuelle. Inutile d’en
détailler le contenu.
[NB : ce jour 15/01/200. Ils ne m’ont pas appelé]
[NB2 : mercredi 05/11/200. Aucun signe de vie. Echec]
Jeudi 6
N. Joulia de la mairie de Cavaillon a répondu à mon courrier :
« Monsieur, (…) Je comprends et partage vos interrogations sur les
ambiguïtés qui peuvent exister à propos de tout ce qui est organisé autour
de L’année de l’Algérie en France (…) Il s’agit avant tout d’entrer en
relation avec des artistes algériens, de valoriser leur travail. Il ne s’agit
absolument pas de (…) Le combat que vous menez vous honore (…) »
7 mars
Gare routière d’Orgon. Il est six heures quarante-cinq. Nous devons
nous rendre au centre de soins Doria à Marseille pour une visite médicale
complète, prise en charge par la Mission locale. Tous les stagiaires sont au
rendez-vous sauf trois dont bien sûr Katia. A sept heures dix le car prend la
route sans les trois. Le vacarme n’est pas maîtrisable, pourtant tous les
stagiaires sont à jeun. A sept heures quarante Katia m’appelle : « On allé
où ? ». Je peux la dissuader de nous rejoindre. Le non-respect de l’horaire
est un argument incontestable, mais plutôt que cela, je lui propose de
prendre le train jusqu’à Marseille St Charles et de m’attendre devant le
quai numéro un. A Doria nous sommes accueillis par deux infirmières très
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attentionnées. Après les formalités d’usage je leur confie la prise en charge
des stagiaires et leur remets les questionnaires renseignés par eux. Cela se
passe dans une ambiance bon enfant. Je sensibilise les stagiaires et cours à
la gare ferroviaire où je retrouve Katia. Elle est appuyée sur le composteur
du quai indiqué, toujours armée de son sourire angélique et de ses grands
yeux aguicheurs. « Pourquoi tu ne m’aimes pas ? » Mon interrogation ne
l’effleure même pas. Deux fois elle dit « il me faut travailler. » Faut-il qu’à
mon tour je l’entraîne ou la tire sur mon terrain et lui répéter mon
interrogation ? On aurait un dialogue de sourds. Peut-être faut-il que je me
taise ? Je choisis de répondre à sa préoccupation et de lui rappeler toutes
les adresses que je lui ai données, des dizaines de lieux d’embauche
possible dans la région.
– Et les travaux saisonniers ? Puisque tu as déjà travaillé dans le
conditionnement le printemps dernier, pourquoi n’y retournes-tu pas ?
certains des stagiaires se sont inscrits et vont bientôt commencer.
Elle ne répond pas. L’important pour elle aujourd’hui est que je lui
parle, que je l’accepte, peut-être que je la protège, va savoir.
21 h,
Ma parole, elle m’a fait du pied à plusieurs reprises dans la salle
d’attente du centre. Elle m’a bien fait du pied. Heureusement que les autres
stagiaires ne se sont aperçus de rien (peut-être ont-ils fermé l’oeil ?) Le
retour, contrairement à l’aller, s’est déroulé dans le calme quasi-total
(fatigue générale). Le chauffeur n’a pas eu à perdre patience. Il a même dû
s’ennuyer.
11 mars
En allant faire les suivis des stagiaires en entreprise avec Domi, la
formatrice stagiaire qui m’accompagne, je rencontre Nezha une ancienne
de la FLB. Elle dit qu’elle va bientôt travailler à la cueillette des fruits. Je
lui demande si elle peut se renseigner pour inscrire Katia. Domi me dit
qu’elle ferait bien d’aller chez l’exploitant agricole Verdier qui embauche
par centaines. C’est justement ce que je lui ai demandé de faire il y a
quelques jours mais elle ne réagit pas. La collègue stagiaire m’accompagne
donc dans la réalisation de ces suivis en entreprise et constate d’elle-même
ce que je lui avais détaillé auparavant. Sur l’ensemble des heures en
formation les stagiaires doivent en passer le quart, soit environ trois cents
en entreprise afin de découvrir un métier. Ce sont les textes. En réalité la
quasi-totalité des stagiaires se retrouvent dans des grandes surfaces à
effectuer des tâches d’entretien et de mise en rayons des produits, loin des
apprentissages attendus. Ces grandes surfaces profitent d’une main
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d’oeuvre gratuite, docile et corvéable à merci. Et elles en redemandent. J’ai
tenté d’en discuter, de remettre en cause cette formule, mais bon. Les
chargés de la formation au Conseil régional, ou leurs chefs, sont autistes et
bien loin du misérable quotidien des stagiaires.
24 mars
Il est parfois des envies qu’on ne peut réfréner, par exemple celle de
monter sur Paris où se tient la énième édition du Salon du livre. Il faut
préciser pour être juste que cette envie est nourrie par le désert ambiant du
Sud. Alors bonjour Paris. Jeudi j’ai dîné et passé la première nuit chez
Miou en banlieue. Je suis toujours heureux de la revoir. Miou voit
fréquemment sa maman. Elle va bien m’a-t-elle dit. Les deuxième et
troisième nuits je les ai passées chez mon ami Abbas.
Hier, dimanche, une autre envie irrésistible, alimentée elle par le désir
de savoir toujours plus sur Katia, m’a poussé jusqu’aux portes de son
ancien lieu de résidence. Peut être bien que ce désir était programmé sans
que je n’en prenne véritablement conscience ? Je suis allé, quasiment à
pied, à la rencontre du passé de Katia. Elle a habité à Choisy-le-Roi. Je me
suis « promené » sous un soleil de plomb, de rues en bâtiments, de
bâtiments en squares. La chaude laideur banlieusarde presque acceptable,
s’affichait devant mes yeux de manière continue. Bonjour tristesse, bruits
et ennuis potentiels jusqu’à la porte numéro un de la place de l’horloge.
Son ancien domicile de malheur. J’ai eu envie d’y cogner, de rencontrer
son ex, de lui dire ses quatre vérités. Le soleil, vertical, tapait dur. La
chaleur ne favorise pas la sérénité. Au retour j’ai aussi longuement marché
avant de prendre le 134 jusqu’à la bibliothèque Mitterrand. Je ne pourrai
rien dire de tout cela à Katia.
Le soir j’ai rejoint mon ami Abbas qui m’avait invité au restau. Notre
conversation très politique, a duré jusque tard dans la nuit. D’accord, pas
d’accord. Argument, contre argument. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak
jeudi dernier à trois heures trente. Bis repetita placent de la part du rejeton
Bush. Ce sujet ne nous a pas divisés, ni la question algérienne. La pomme
de discorde a concerné le type de relation à entretenir avec l’idéologie de
sieur Karl et avec ses héritiers. A tour de rôle nous frôlions les cordes d’un
ring imaginaire, sans chronomètre ni arbitre. Une bataille aux points : des
crochets, des directs, jamais de knock-out. Les clients du restaurant se sont
tenus à carreau. Il ira loin ce gars. Son arrogance paisible l’y mènera. Son
intelligence et ses larges connaissances aussi, bien évidemment. Mais
quelques zestes d’humilité savamment distillés, ça paie plus. Je ne signifie
absolument pas qu’il a gagné le face-à-face. De nouveau j’ai dormi chez
Miou.
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La journée d’aujourd’hui je la réserve au Salon. J’aime flâner dans ses
allées interminables, jusqu’à ne plus pouvoir (j’ai mis la valise à la
consigne). L’ambiance de kermesse ne me dérange pas, il faut bien
aguicher le visiteur, lui tendre la main, le convaincre avec les moyens du
marketing, lui offrir des sacs en plastique de toutes sortes et de toutes
marques comme dans un supermarché. Après tout, le salon n’est-il pas lui
aussi un supermarché ? Faut voir l’accoutrement et la cosmétique de la
baronne Nothomb pour comprendre. Tous types de livres se côtoient dans
ce souk. Chacun les qualifiera à sa guise. La foule est impressionnante. Le
nombre de stands l’est encore plus. J’ai enfin trouvé le stand 190 dans
l’allée X, coincé entre deux importantes maisons d’édition. Un vieux
monsieur somnole sur une chaise. Il me semble le reconnaître. Je ne me
trompe pas, c’est bien lui. J’attends qu’il lève la tête pour le saluer. Il agite
un bras autour de son oreille pour se débarrasser d’un insecte imaginaire ou
d’un bruit ou bien pour le dégourdir. Il relève la tête et ouvre des yeux
indociles. C’est bien lui, c’est mon éditeur – il a pris une massue de saisons
sur son corps. Lui ne me reconnaît pas. Il me regarde en se demandant
probablement, pourquoi je le fixe ainsi. Mon roman Le tas, c’est lui qui
l’avait édité. Mon livre n’avait fait la une d’aucun journal, d’aucune revue.
Seules quelques connaissances, des collègues et des proches, m’ont fait
part de leur enthousiasme, m’ont félicité. Y compris ma femme. Mes amis
m’ont déçu. Au-delà de quelques feuilles fanées du tome quatre du Capital,
éternel bouquin de chevet, leur horizon s’obscurcit. Ce ne sont pas des
lecteurs invétérés, mais tout de même ; ils auraient pu faire l’effort de
m’encourager ou celui de faire semblant. Il n’en fut rien. Peut-être n’ont-ils
pas voulu être dérangés dans leurs ronflements quotidiens ? La mémoire
revient à mon éditeur. « Ah oui bien sûr. Je suis navré, navré. Je suis
fatigué vous savez… ». Il finit par me reconnaître, mais qu’est-ce qu’il a
vieilli. Nous discutons de sa maison, de mes projets « oui j’en ai ». Nous
faisons quelques pas ensemble avant de nous séparer.
Le Pavillon Algérie attire de nombreux visiteurs curieux ou intéressés.
L’Algérie est à l’honneur au salon dans le cadre de L’Année de l’Algérie en
France. Des pontes médiatiques déambulent cigare au bec, accompagnés
de leurs gardes du corps. Certaines vedettes du milieu me donnent envie de
gerber. Elles écrivent avec leurs semelles, mais leurs épaules sont
colossales. Des compatriotes tentent de sauver la face contre vents et
corruptions comme cet éditeur passionné. Il est sympathique et discret,
téméraire et cultivé de lectures catalanes et pas seulement. Sofiane prêche
dans un désert plombé hélas, où l’activité culturelle se résume en soirées
de danses du ventre rapportées avec moult détails dans les journaux qui
accordent plus d’intérêt au gazon synthétique très répandu, qu’aux cimes
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des pins de bord d’eau. Au bled la question de l’écriture et du livre est un
désastre répète-t-il. Un désastre. Il me dit ne pas disposer d’autres termes
pour caractériser la situation. A l’autre bout de la même allée, au stand de
son éditeur, j’échange longuement avec Sansal qui se repose des dédicaces
qu’il offre généreusement. Il n’est pas prophète dans son douar où on le
traîne dans el-gherga, où on le traite de tous les noms d’oiseaux des
ténèbres. Ici au pays de Voltaire et de Genêt, Sansal figure sur la courte
liste des auteurs fortement convoités. Son écriture est miel et je le lui ai dit.
Dans la foulée il m’encourage dans ce que j’entreprends et me dédicace
son Paradis : « A Razi en toute amitié, ce morceau de paradis vu de
l’enfer ». Je reviens au stand Algérie acheter quelques livres : Tamurt
Imazighen de A. Zamoum, Isabelle Eberhardt de S. Rezzoug, Lla Fatma
N’Soumeur de T. Oussedik. Une dernière fois j’arpente le Salon de long en
large et en travers, puis, exténué par la foule et la chaleur je m’en vais
récupérer la valise à la consigne et retrouver la gare de Lyon. Le TGV de
seize heures vingt-deux est à l’heure.
Mardi 25
Sud Formation. Katia roule ses yeux noirs arabica.
– Tu m’as manqué.
– Je suis allé à Choisy-le-Roi.
– Tu as vu mon mari ?
Elle expédie sa question le plus naturellement du monde sans sourciller,
comme on gratte son lobe d’oreille. Je ne m’attendais pas à cette
interrogation. Je lui réponds plus ou moins maladroitement, plus ou moins
comme ça vient. C’est idiot évidemment mais ça sort ainsi « je ne le
connais pas ». Elle rit et moi je suis incapable d’expliquer ma visite au
quartier de ses souffrances premières.
A la pause, elle me demande de la suivre jusqu’au distributeur
automatique où elle m’offre un chocolat chaud. L’intensité de son regard
malin secoue ma mémoire et c’est Try to remember, la pub, qui surgit.
Regard espiègle lancé par des yeux grivois, arabica. La pub fredonne Try
to remember. Elle gaule dans les dédales de ma mémoire comme dans un
figuier de barbarie et c’est Belafonte qui s’ébat pour percer un chemin. Il
tente de se frayer un espace, de s’imposer à moi contre le chocolat, contre
le café. Contre la pub manipulatrice. Belafonte réussit et c’est Island in the
sun qui s’extrait des méandres. J’entends les sonorités de la négritude, des
chaînes, du blues : Try to remember the kind of September, / When life was
slow and oh so mellow. Je hais la pub. Elle kidnappe et détourne les cibles
de nos passions. Elle les amarre ignominieusement aux produits qu’elle
vente. Elle tente et souvent réussit hélas à vider le sens de nos espérances,
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de nos idéaux, de nos émotions. Elle harcèle notre libre-arbitre. Quel lien
misère de misère y a-t-il entre Belafonte et cette belle salope dénudée
coincée là – scellée – dans un coin de ma mémoire et qui se met à siroter
ce noir jus en se tortillant et en écartant ses jambes « suivez-moi ». Ah,
misère de prostitution. La pub finit par nous emporter Belafonte et moi.
– Il paraît que j’ai droit à des aides pour passer le permis de conduire ?
Katia me tend le chocolat et ajoute autre chose. Ses yeux charbonneux
projettent sur moi le même regard d’encre telle une nasse à goujons. Il ne
me reste plus qu’à prier.
Mercredi
Katia me demande (de nouveau) si elle a droit à des aides pour passer le
permis de conduire. Je me suis renseigné. J’ai appelé des Missions locales,
des organisations comme l’association d’aide à la mobilité ainsi que le
Conseil général. Tous sont unanimes : Niet. Mais les causes et raisons
invoquées sont différentes : « l’aide va à ceux qui disposent déjà du code
de la route » ou bien « il n’y a pas de budget prévu » ou alors « un jeune
qui dispose d’un revenu n’y a pas droit » ou encore « il faut être titulaire
d’un titre de séjour valable un an ou plus et non d’un récépissé de trois
mois » et cetera.
Lorsque je lui fais part de mes démarches, Katia dit sans raison que je
ne la supporte pas. Je ne sais vraiment pas où elle veut en venir. Elle n’est
pas juste mais il est vrai par contre que je garde mes distances. Je ne
réponds pas à ses attentes calculées et me garde d’être incorrect.
Lorsqu’elle me demande de l’accompagner à la Mission locale de Sénas je
lui réponds négativement ; puis lorsqu’elle s’inquiète : « tu ne veux peutêtre
pas que je t’embête » je réponds par l’affirmative. Alors ses grands
yeux noircissent un peu plus, s’assombrissent un peu plus, se voilent un
peu. Je lui dis mes doutes : « hier tu m’as dit que je te manquais, mais moi
je me demande si tu es sincère. » Je me demande si ses yeux ne s’embuent
pas sur commande, comme sait le faire au cinoche une starlette
expérimentée.
Jeudi
Une hémorragie buccale dont j’ignore l’origine m’empêche d’aller
travailler. Le pharmacien ne peut rien faire mais m’oriente vers un dentiste.
L’hémorragie n’est pas insignifiante. J’ai droit à deux points de suture. Le
dentiste me déconseille de poser ma prothèse sur les points de suture avant
plusieurs heures. Je téléphone au centre de formation pour que l’on me
remplace. « We ne we was wavailler i o me enwacer ». La secrétaire me
demande de répéter. Je répète, elle me demande alors d’articuler. J’articule
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au mieux que je peux. Elle ne comprend toujours pas. Pourtant c’est clair,
il faut me remplacer.
La semaine écoulée j’ai fait extraire les quatre incisives, fortement
délabrées ; effets indirects du rapport plus ou moins chaotique à l’hygiène
bucco-dentaire au temps de ma miséreuse adolescence. La pauvreté source
de tant de soucis, de désagréments et d’égarements, devrait être bannie par
les hommes, mais bon nombre d’entre nous sont des lâches et la misère
demeurera tant que demeureront la lâcheté et l’égoïsme. J’ai fait installer
une prothèse adjointe partielle en résine avec deux crochets métalliques
(une prothèse fixée coûte trop cher). La prothèse supérieure complète que
j’ai fait installer à Paris il y a trois ans tient toujours. Les stagiaires – je
toucherais bien du bois d’ébène – n’y voient que du feu ou n’osent
s’aventurer. J’écris stagiaires, mais je pense surtout à Katia.
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