jeudi, janvier 19, 2006

11- L'Amer Jasmin de Fès: 26 janvier

Dimanche
Comme souvent les dimanches je fais un grand tour en vélo. Cette fois
j’ai dérogé à la règle. Je n’ai pas traversé la forêt d’Eygalières. Je n’ai pas,
comme cela m’arrive parfois, poussé jusqu’à Saint-Rémy de Provence.
Aujourd’hui j’ai roulé en ligne droite sur la nat’ 7 difficilement et
dangereusement jusqu’à Sénas. Orgon-Sénas à la lisière des accotements,
des fossés. Il n’y a pas de pistes cyclables et nombreux sont les
automobilistes égoïstes qui ne font pas de cadeau. Ils ne m’en ont pas fait.
Ce fut une journée de fort vent, une journée sans séchoir, sans laque, sans
crème protectrice. Oublier. Avant d’enfourcher le VTT j’ai adressé ce texto
à Yasmin’ Katia avec l’espoir de la voir ou de la croiser, la rencontrer : « A
quinze heures quarante un monsieur sur son vélo passera dans la petite rue
face à ta fenêtre. Fais lui signe Yasmin’ ». Il n’y eut hélas pas de signe. Et
dans le chemin des Sigauds pas l’ombre d’un chat gris ou noir. Sur la
nationale 7, au retour comme à l’aller, les automobilistes égoïstes ne m’ont
pas fait de cadeau.
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Lundi 27
Yasmin’ Katia accepte de faire un tour à Avignon. Elle est libre car la
médiathèque est fermée comme tous les lundis. « Il y a les soldes, c’est
bien, oui on va à Avignon ! ». Soldes donc. L’atmosphère est salifère.
Katia ne se gêne pas : tapis (deux), blouson, lingerie de nylon, Levi’s bluestar,
carte téléphonique et crêpes. 30 € par ci, 95 par là … Une promenade
macérée dans les marais salants d’à côté : 197 €. Je respire un bon coup, je
plonge les mains dans les poches, je suis prêt à siffloter pour me donner un
air serein, pour donner l’impression que tout baigne, mais le goût est amer,
je veux dire l’addition est bigrement salée. Je pense (je tente de penser) à la
légèreté de l’air. Mais l’air est vicié. Je sens bien que je donne l’image
d’un néophyte qui se veut zen mais qui n’en a pas les moyens. Cela sue
sec, cent quatre-vingt-dix-sept euros, alors même que je n’ai pas encore
digéré la note de samedi, autrement plus onéreuse (toutes dépenses
confondues). Nous prenons le chemin du retour puisque, maintenant que
ses bras sont chèrement chargés, elle ne veut ni prendre un pot dans un bar,
ni se détendre au bowling. Ce qu’en mon fort intérieur je pense être ma
légitime récompense, après un tel coup porté à ma bourse. Niet. Je passe
sur les détails. Sur la route j’essaie d’envisager une sortie réparatrice. Je lui
propose d’aller assister au concert de Bilal qui se produit bientôt à
Marseille, aux Docks des Suds. Katia repousse l’invitation et ajoute
calmement, l’ingrate : « emmène quelqu’un d’autre. » Elle aime le raï de
ce jeune mais se refuse d’assister à son spectacle. Qu’est-ce à dire ? Il me
faut peut-être rectifier, comprendre que le hic, n’est pas le chanteur mais
moi. Elle dit cela calmement, naturellement, sans rien mesurer, ni les
conséquences ni les inconséquences. « Emmène quelqu’un d’autre. » Ces
mots vont et viennent dans ma tête à plusieurs reprises. Ils cognent contre
mon crâne telle une boule éperdue d’un flipper déboussolé. Lorsqu’il
cogite sous l’effet de ses émotions, le caméléon, qui est un animal
calculateur, ordonne à ses supers cellules de le faire ressembler à tel
végétal ou à tel objet marron, rouge ou noir… Moi je ne suis pas un saurien
mais bien vert quand même pour cause de nerfs malmenés. Je suis
vertement enragé et hors de moi. Si je dis que les 197 € n’y sont pour rien
je mentirais lourdement. Je suis vert donc. Puis rouge. « Mais enfin c’est
toi que je veux emmener. » Puis je me tais durant une dizaine de
kilomètres. Je préfère exploiter le peu de sagesse qu’il me reste. Je me tais
jusqu’à Sénas. Elle idem. Elle ne pipe mot, non parce qu’elle est sage, mais
par regret ou par jeu. Avant de descendre alors seulement elle lâche
« d’accourd pour Bilal, mi ça dipane la date. » Mais en février palsambleu
et ventrebleu !
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Mercredi 29 janvier
Je m’arrange pour être devant la médiathèque à l’heure que je pense
être celle de la sortie de Katia. Je me trouve précisément sur le parking du
Centre de santé du quartier, distant de quelques dizaines de mètres. A
dix-sept heures quinze Yasmin’ sort de la médiathèque. Deux jeunes
hommes l’accompagnent. Ils sont collés à son jean, on dirait qu’elle les
aimante. Tous trois semblent se diriger vers la gare. Je n’imagine pas
Yasmin’ aller ailleurs. Je démarre et les suis discrètement. Quelque très
faible que soit ma vitesse, je les dépasse. Je ne peux ralentir outre mesure
ou stationner sans risquer de perturber la circulation et me mettre sur le
dos quelques automobilistes. Au croisement trois feux tricolores se
montrent les dents. Orange, les conducteurs sont indécis, « c’est encore à
moi, non c’est déjà à l’autre ». Lorsque le vert momentanément
l’emporte, l’avenue se trouve vite encombrée dans un sens comme dans
l’autre. M’a-t-elle vue ? Je contourne un pâté de maisons de telle sorte
que je me trouve dans le sens opposé à la marche de Katia et de ses
gardes Suisses, mais je ne les vois plus. Je roule jusqu’au parking du
Centre de santé puis reviens jusqu’à la gare. Volatilisée ? Tomorrow I
shall put mon nez in the media library.
Jeudi
Faute de temps je n’ai pas pris rendez-vous avec les tuteurs de Chafia et
Katia à la médiathèque d’Orgon. Ils me reçoivent néanmoins, même s’ils
manifestent une légère gêne qu’ils ne dissimulent pas. Ils veulent bien me
dire quelques mots sur le comportement et l’assiduité des deux jeunes
filles, ainsi que sur leur compréhension des rudiments du métier. Les deux
tuteurs me répondent poliment, sans conviction du tout. Katia ne porte pas
le job dans son coeur, Chafia fait ce qu’elle peut. Lorsque je leur propose
de m’entretenir en tête à tête avec mes protégées, l’un et l’autre
s’empressent d’accepter. Je commence par Chafia qui est en charge du
rayon Société. J’expédie l’entretien en deux temps trois mouvements. Il me
faut être honnête et préciser à propos du temps, que je ne l’ai pas
sciemment calculé. Chafia n’a rien de particulier à dire et moi je suis dans
une disposition d’esprit telle que la discussion, par quelque bout que je
l’engage, ne prend pas. Nous sommes encerclés par des culs-de-porcs et de
sac. Je n’ai qu’une chose à faire, clore l’entretien. Huit minutes ont suffi.
Je me pointe à l’Espace philo : avec Katia la discussion est distancée. Je ne
sais s’il y a une relation de cause à effet entre les deux entretiens mais je
me dois d’avouer qu’un sentiment perturbant accompagne celui que j’ai
avec Katia. Je la laisse parler, mais je pense à Chafia ou plus exactement
au peu qu’elle a pu me dire et que je n’ai pas retenu, autrement dit je
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m’égare, je ne pense à rien. Katia parle, mais je ne l’écoute pas. Depuis
Avignon elle ne m’a pas appelé. Pourtant, ce jour-là je lui avais offert une
carte téléphonique entièrement chargée. Nous n’en parlons pas. Je brasse
dans le vide.
Vendredi
Insomnie. J’ouvre Le jardin aux sentiers qui bifurquent de Borges : un
cauchemar vertigineux, du moins à cette heure-ci de la nuit, nuit pour les
pessimistes, aurore pour les autres. J’essaye de pénétrer la nouvelle,
d’abord de gauche à droite et de haut en bas comme il se doit, sans
résultat. Etrange idée. Provoquer Borges à trois heures et trente-cinq
minutes. Je recommence. Cette fois en diagonale. Comme rien n’y fait,
alors je reprends le récit par la fin et tente de le remonter. Quatre heures
dix. Mon intuition est que Borges s’enfonce dans les failles de
l’amphigouri pour en extraire la sève, jet de lumière qu’il nous balance
comme ça à la figure « t’en veux tiens en v’la », bla hachma, à l’heure où
les anges planent, alors que rien n’est distinguable, que tout n’est
qu’obscurité. « Une musique aiguë et comme syllabique s’approchait et
s’éloignait dans le va-et-vient du vent, affaiblie par les feuilles et la
distance. Je pensai qu’un homme peut être l’ennemi d’autres hommes,
d’autres moments et d’autres hommes, mais non d’un pays ; non des
lucioles, des mots, des jardins, des cours d’eau, des couchants ». Je ne
comprends rien et il me donne mal au crâne. La nuit est plus forte. Le
jardin de l’argentin me donne la sensation de me trouver au centre d’un
de ces labyrinthes de maïs, géants les uns comme les autres, où l’on vient
volontiers payer pour se perdre en famille, pour s’acheter des petites
frayeurs roses, pour favoriser une montée d’adrénaline à peu de frais. Des
mille livres de ma bibliothèque il me fallait tomber sur celui-ci. J’ai le
tournis. Il me glisse des mains complices. Dehors la blancheur règne.
Blancheur immaculée source de rêverie, qui se vit, qui ne se dit pas, qui
ne se raconte pas. Les prémices du jour pointent.
Soir,
Je n’ai rien à dire sur la journée : télévision, informations. Un
commentateur dit : « le ministre des Affaires étrangères Dominique de
Villepin met en garde le président Gbagbo de Côte d’Ivoire sur la sécurité
des français. » Ces français veulent rentrer en France.
Pourquoi n’appelle-t-elle jamais ? Attend-elle que je le fasse, a-t-elle à
ce point la tête dans les nuages ? je ne comprends pas ses raisons. Elle doit
bien avoir des raisons pour se jouer ainsi de moi.
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Lundi 03 février
Bébé vient me relancer lors de la pause. Elle me demande comme si de
rien n’était si je suis agacé, puis me demande de l’accompagner à la souspréfecture.
Je ne veux rien entendre et le lui fais savoir. Têtue, elle me suit
jusqu’au secrétariat. « Tu es énervé ou alors tu es malade ? » Je lui réponds
par l’affirmative afin de lui signifier que c’est terminé. Faut dire que je me
force un peu. La secrétaire arrive, l’autre s’esquive.
J’allais oublier : samedi je suis descendu chez mon ami M’Bala,
l’homme des retouches et du rapiéçage le plus célèbre et le moins disert de
la rue d’Aubagne. Il touche et retouche à tout : ourlets, coudes de manches
ou manches décousues, braguettes déglinguées… il sait tout faire lorsqu’on
ne le bouscule pas. En cinq-sept il vous règle l’affaire sans même se lever
de sa vieille chaise. Assis devant sa Singer à pédale, il ne dit pas plus que
les deux ou quatre mots nécessaires par client, parfois dix. (Je sais, tu
réagis. Tu penses « il ne sait pas ce qu’il veut, le 25 janvier il a écrit “six”
et là “dix” ». Tu as raison. Mamadou peut dire deux mots ou six. Il peut
même en dire dix. Il peut ajouter « à la prochaine fois ».)
Hier je me suis ennuyé.
Vendredi
Mercredi rien. Jeudi passe. Je tiens Katia à distance depuis lundi. Ce
matin, gonflée qu’elle est, elle sifflote en salle pour attirer mon attention.
Je lui demande d’aller siffloter à l’extérieur et mesurer l’air frais si le cours
ne l’intéresse pas. Elle reste mais récidive. Alors je me fâche : « Katia
sors ! » Elle ne sort pas, baisse la tête et ne pipe plus un mot. En fin de
journée elle s’en va sans me regarder. Elle ne me dit pas comme souvent
« bon week-end ». Faut pas exagérer. Je suis persuadé que cette fois c’est
terminé. Pour un bon bout de temps. Un jour je lui dirai ceci, je le
promets : « Depuis que tu as eu ta chambre je ne t’intéresse plus. » Depuis
le lundi d’Avignon, elle ne m’a pas téléphoné une seule fois.
Au bled, mardi dernier trente huit des quarante huit wilayates –
préfectures – furent privées d’électricité durant plusieurs heures sans que
cela n’émeuve outre mesure l’administration.
Lundi
En général les lundis je prépare les cours soit au centre soit chez moi ou
dans un bar ou ailleurs. Il m’arrive parfois de remplacer un collègue.
Aujourd’hui je prépare mon FAF en salle de documentation du centre.
Katia a vite fait de me retrouver. Son visage est fermé (tricheuse). Elle me
demande de lui prendre rendez-vous chez un dentiste, de préférence à
Sénas. Je ne souhaite pas converser. Je ne peux non plus la laisser. Cette
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fille me met parfois devant des choix impossibles. Je pianote sur le
combiné. La voix me propose un rendez-vous pour ce soir à 18 heures. La
trousse-pète dit maintenant n’avoir personne pour l’accompagner. Elle dit
aussi que s’il lui fallait prendre les transports en commun, autocar ou train,
elle n’y arriverait pas avant dix-huit heures trente. « Alors ? » Elle ne
répond pas. Je ne suis pas obligé de l’accompagner. J’en suis arrivé à tirer
mentalement les cartes. Elles me conseillent fortement de la conduire. En
route la conversation est quelque peu borderline, amicale inamicale.
« J’aimerais bien que tu me parles, que tu viennes me voir, même lorsque
tu n’as pas mal aux dents » ; je lui dis cela sur un ton uniforme, sans
intonation particulière, calmement, sans parti pris, sans animosité ni
bienveillance. Je me rends compte que ma promesse s’est lézardée. Elle a
pris l’eau. Cet ensemble de mots « cette fois c’est terminé pour un bon
bout de temps » n’est qu’amas de mots. Il n’a pas pesé lourd. « Oui mi toi
tiyé inervi » dit-elle, « justement, pourquoi à ton avis je le suis ? » et ainsi
de suite jusqu’à l’avenue du Luberon, chez le dentiste. Vingt euros à payer
par chèque. Katia n’a pas de chèque. Nous retournons à la voiture. Katia
veut me dire quelque chose. Elle me regarde, hésite, sourit, baisse la tête,
frictionne un pied par l’autre. Elle pose le talon de sa chaussure gauche sur
l’autre chaussure à hauteur de l’orteil et se met à frotter. Elle frotte frotte.
L’effort est perceptible. Elle ne sait pas trop. Oui, non, elle ne sait pas.
L’effort est tangible. Elle frotte. Puis finit par lâcher le morceau. Une
invitation à une fête qu’organise ce soir la direction du foyer. Elle est bien
sincère. Je la remercie, élabore quelques constructions enchevêtrées et
décline la proposition. Oh, j’y mets les moyens et les gants même si je ne
vais pas droit au but. Enfin je lui demande pourquoi elle me traite comme
elle le fait.
– Depuis que tu as eu la chambre tu m’ignores.
– Non ci pas vri, ci toi qui parles pas.
– Je répète, depuis que tu as eu la chambre tu m’ignores.
– Non, non.
– Je t’achète des cartes téléphoniques mais on dirait que tu les manges.
Rien, pas un seul coup de fil.
Me voir ainsi perdre mon sang froid la fait sourire. J’ai envie d’ajouter
« je t’ai cherché du travail, je t’ai donné des adresses, je me suis préoccupé
de ta santé et t’ai mis en contact avec le Centre jeunes santé, avec
l’ADRAPP ». Envie de lui dire « Rappelle-toi dans quel état moral tu étais.
Je t’ai trouvé une chambre, je t’ai inscrite dans une agence immobilière,
rappelle-toi cela m’avait coûté plus de cent cinquante euros, et toi tu ne
viens me voir que pour tes intérêts. » Lui dire aussi « Je fais le taxi voilà.
Les courses en grandes surfaces, la sous-préfecture, le dentiste et j’en
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oublie. Jamais un pot, un tête à tête comme ça, pour rien, jamais. Une
discussion comme ça, pour le plaisir d’échanger, sans arrière-pensée, juste
parce qu’on est bien. Jamais. » J’ai envie de lui dire tout cela. Une envie.
J’ai pensé lui dire tout cela mais rien ne sort. Je l’ai juste pensé. Son
sourire me désarme. Ceci dit ou pas dit, le contact est repris. Elle change
de sujet opportunément. Elle dit : « dimaine ci la fite di moutou, ji viène
pas l’icoule. » Et elle sourit encore. J’en ai marre, elle me rend mandingue
et je ne sais rien du Sénégal.
Mercredi
Comme nombre d’autres stagiaires Yasmin’ n’est pas venue hier, du fait
de l’aïd el-kébir. J’ai fait cours pour trois cathos, un bouddhiste et deux
autres. Ce matin elle est toute souriante. Sourires et remerciements répétés.
Jeudi 13
Je ne me suis pas levé du bon pied. J’ai pris un bain et lavé mes
cheveux. J’ai voulu les sécher aussi vite que possible mais cela fut une
erreur, une mauvaise idée. J’ai bien réussi à les sécher mais du côté du look
ce fut un échec cuisant. Le miroir me renvoyait l’image d’un porc-épic
rasta ou d’un punk quinqua. Impossible de les resserrer, de les égaliser, de
les aplanir. J’ai râlé après mon séchoir qui a fini en morceaux dans la
poubelle à couvercle jaune entre flacons et aérosols. J’ai ensuite appelé
Sud Fo, « je suis malade, je cours de ce pas chez mon médecin ».
Balivernes, mais je n’allais tout de même pas me présenter devant mes
stagiaires dans l’état où j’étais ! L’après-midi j’ai acheté un nouveau sèchecheveux.
Plus compliqué et par conséquent de meilleure qualité. J’ai
appelé le centre pour dire que je serai présent demain. J’ai de nouveau
plongé ma tête dans la baignoire.
Vendredi 14 février
Au boulot des collègues me demandent si je me porte mieux. Quelques
stagiaires aussi. A Katia qui ne me demande rien, je propose de la
retrouver à Sénas vers dix-huit heures trente. Je ne lui propose pas d’y aller
dans ma voiture, elle refuserait. Mademoiselle préfère prendre le car avec
ses copines jusqu’à Orgon, puis le train de dix-sept heures quarante-huit
jusqu’à Sénas, je le sais. A dix-huit heures quinze j’arrive au foyer.
Auparavant j’ai fait quelques courses dans un centre commercial. A
l’éducatrice qui fait une tête pas catho en me voyant ainsi encombré (nous
nous connaissons), j’improvise : « Yasmin’ n’est pas arrivée ? pardon je
veux dire Katia, elle n’est pas arrivée ? » J’ajoute sans attendre sa réponse
qui déjà pointe négativement sur le bout des lèvres : « elle est partie du
centre de formation en oubliant ses commissions, je pense qu’elle ne va
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pas tarder, je peux l’attendre ? » Elle acquiesce en pointant du doigt le
couloir. Elle m’indique la cafétéria que je connais. Elle se trouve au bout
du couloir à gauche. A-t-on jamais entendu un tel argument ? a-t-on jamais
vu un enseignant, un formateur, un éducateur, que sais-je, arriver chez son
élève, son stagiaire ou son protégé, l’air ahuri, balançant au bout du bras un
sac à provisions plein, un invraisemblable sac de grande surface ? De quoi
ai-je l’air, je me le demande. J’avance donc vers la cafétéria. Je choisis une
table à l’extrémité de la salle et m’installe. Je glisse l’énorme sac Leclerc
sous la table. Katia arrive à dix-huit heures vingt-cinq, surprise elle aussi,
« qu’est-ce que tu fais là… on devait se rencontrer à la gare, puis aller à la
sécurité sociale non ? » Katia a raison, nous avions bien rendez-vous à la
gare, j’ai bêtement oublié. Je tire le sac, ses yeux ne voient que le ridicule
appareil photo qui dépasse. Elle ignore l’imposante friteuse et les pains
d’huile riche en acides gras saturés (trois pains de cinq cents grammes
chacun ça se voit nom d’une pipe !) Seul l’appareil photo jetable
l’intéresse. Elle n’attend même pas ma réponse à sa question et me
demande de la prendre en photo. Clic et reclic. Pour la Végétaline et la
friteuse, il me faut bien donner une explication, car enfin que font côte à
côte les barres de Végétaline et l’appareil photo, elle ne comprend pas. « Je
t’explique : je suis entré dans la grande surface, j’ai pris l’appareil photo,
mais n’avais pas de monnaie pour régler. Je ne sais pourquoi, j’ai pensé
que si je présentais un chèque de dix euros, il serait refusé par la caissière,
voilà pourquoi j’ai pris l’énorme friteuse qui était d’ailleurs en promotion ;
et comme une friteuse est inconcevable sans Végétaline, j’en ai acheté
aussi. Le chèque de vingt-quatre euros a été accepté. » L’intérêt que
Yasmin’ porte à mes paroles est inversement proportionnel à celui qu’elle
accorde à l’appareil photo. Elle est comme cela Yasmin’ ! c’est à prendre
ou à laisser. Elle pose des questions, mais n’a que faire des réponses. Elle
peut passer du merlan au chou ou du coq à l’âne, avoir froid et se
découvrir. C’est Yasmin’ ! Elle tire le portrait de la cafétéria en prenant
soin de m’éviter. Puis elle cadre des agents d’accueil avec lesquels elle
échange quelques mots, pas moi, je pue. L’un d’entre eux, un Maghrébin,
est discrètement intrigué par ma présence. Je l’entends répondre à ses
murmures. Je crois comprendre qu’elle le remet à sa juste place, c’est-àdire
derrière le comptoir d’accueil. Elle a ajouté parlant de moi « ci moun
ounc » ou bien pire, « ci moun pire », je n’en suis pas sûr. Cela me fait
chaud au coeur qu’elle le remette en place, mais cela me navre qu’elle me
présente ainsi (si telles sont ses paroles). Elle revient à notre table. Dans la
discussion je lui glisse une invitation. « Bilal est à l’affiche aux Docks des
Suds à Marseille le 22 février, on y va ? ». Elle fait une légère moue et dit
« je n’ai pas besoin de la friteuse » ; elle ajoute « tu m’accompagnes chez
ED ? » Il y a de quoi devenir fou. Je ne vais pas répéter qu’elle me rend
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mandingue ! Cette fille m’exaspère. Comment ose-t-elle ainsi se jouer de
moi ? Je lui parle de divertissement et elle, vautrée dans sa désinvolture,
réplique par des mots, tout ce qu’il y a de déplacé.
Je l’accompagne faire ses courses mais je me tiens à l’écart afin de lui
signifier mon mécontentement. Je ne la sens pas. Cette fille je ne la sens
plus. Elle paie et nous retournons au foyer. Je la quitte sans répondre à son
« bonsoir ». Sur la route d’Orgon ma tête bouillonne. Ses séances de
photos à la cafet’ m’ont peiné autant que son refus implicite d’aller voir
Bilal. Je me décarcasse pour lui faire plaisir et la raseuse m’ignore au point
d’éviter même de me prendre en photo. Ça ne va pas ça, oh non que ça ne
va pas ça. Plus le véhicule avale de l’asphalte et plus le bouillonnement
s’amplifie. « C’est mon oncle, c’est mon père… » ça ne va pas ça. Il me
faut mettre les choses au net avec cette pisseuse. Je ne possède ni la
sagesse ni l’ardente patience des poètes, aussi dès l’entrée d’Orgon, sur le
large accotement qui fait face à la station d’essence je me gare. « Je ne
veux plus qu’on se parle ou qu’on se voie en dehors du centre de
formation. Ne me parle plus d’autre chose que de formation, tu
comprends ? » Je lui laisse entendre que mercredi prochain je ne pourrai
l’accompagner à la Mission locale de Sénas comme elle l’a souhaité et lui
suggère de se rapprocher de l’éducatrice du foyer. « Il y a entre nous un
océan, toi tu es une fille formidable, je veux dire que tu ensorcelles et moi
je me laisse aller ». Elle parle en même temps que je parle. Je n’entends
pas ce qu’elle dit. J’ai une tête comme ça.
Samedi
Je descends à Marseille avec l’intention de me changer les idées. Dans
cette ville comme un peu partout en France de nombreuses manifestations
se déroulent pour dénoncer la deuxième guerre qui se profile contre l’Irak ;
celle de 1991 s’est-elle jamais arrêtée ? Je marche sur La Canebière
entouré de vingt mille personnes. Je reprends en communion avec la foule
les slogans anti US ; comme elle, galvanisé par les porte-voix perchés sur
un haut camion entièrement recouvert d’effigies du mal absolu, l’actuel
président des Etats-Unis d’Amérique, Dabelyou en Dracula enfonçant ses
crocs féroces et pointus dans le cou de la statue de la frêle liberté qui
saigne abondamment. Il n’empêche, l’angoisse tente une approche
séductrice. Personne à qui parler. Vingt mille bouches autour de moi si
proches et quarante mille oreilles si lointaines. J’appelle Rian. Il me donne
l’impression de ne pas vouloir sortir. Je n’insiste pas. Je ne tarde pas dans
la ville. Je reviens à Orgon la gorge serrée. Dans la tête la confusion des
sentiments est grande. Cette confusion ravive en moi, je ne saurais
expliquer pourquoi, le souvenir d’un homme, Stefan Z., désespéré par sa
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maison au bord de la mer qui brûlait. Sa bonne étoile au dessus de la forêt
avait disparu. Il était conscient que tout voyage dans le passé était inutile.
Cet homme, grand joueur d’échecs, a définitivement viré de bord. La
confusion des sentiments peut mener loin.
Dimanche
Un blanc manteau couvre les routes vierges de circulation, les toitures
des automobiles au repos, les toits et terrasses des maisons, mais pas
seulement.
Récemment j’ai appris que Cavaillon s’apprête à accueillir en avril
plusieurs manifestations culturelles algériennes. Aussitôt s’impose à moi
l’obligation de réagir. Je m’interdis de me taire ou de voiler mon regard
devant les fleuves de sang qui coule impunément au bled. Alors je prépare
un courrier que j’adresserai à madame N. Joulia déléguée à la culture de
cette ville.
Mardi
Les stagiaires m’ont mis dans un tel état de nervosité que j’ai par
moment dépassé les limites du cadre défini par mon statut : « je n’ai pas
besoin ici de stagiaires préoccupés par la seule rémunération ! » ai-je hurlé
ainsi que d’autres inepties de la même espèce. J’ai été ignoble. Lorsque je
l’ai vue porter furtivement un mouchoir à l’oeil j’ai compris que Katia
s’était sentie visée. Ce n’était certainement pas un geste feint. Je lui ai
demandé si elle ne voulait pas sortir prendre l’air un moment. Elle a hoché
la tête. J’ai été abjecte. Odieux. Elle-même a été très désagréable à
bavarder sans cesse avec tous les garçons, à tour de rôle pour attirer mon
attention, pour me signifier je ne sais quoi. Nous sommes elle et moi
coupables et victimes de nos propres égarements. Tantôt elle m’oublie dès
lors que j’ai répondu à ses caprices d’enfant gâtée, tantôt elle fait tout pour
attirer mon attention. En une fraction de seconde elle s’est transformée en
Lolita de Nabokov/Kubrick, cette nymphette enragée. Je l’ai menacée
d’exclusion temporaire de la formation si elle persistait dans ce type de
comportement. Je ne la sens plus, mais j’ai abusé du pouvoir qui m’est
conféré. Je le regrette.



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