jeudi, janvier 12, 2006

09- L'Amer Jasmin de Fès: 19 janvier

Dimanche 19 janvier
Ma première pensée je la dédie à mon père. Depuis des lustres comme
chaque année à la même date je me prosterne durant plusieurs minutes. Je
lui adresse ma première pensée, mon premier sentiment, mon premier voeu.
Je prie pour lui. C’est ce à quoi je me résous immédiatement dès que
j’ouvre l’oeil. Je ferme la porte de la chambre – une autre habitude tenace –
m’assois et ferme les yeux. Les volets de l’appartement sont encore clos.
La nature morte de Cézanne, pommes et oranges, semble épier chacun de
mes faits et gestes. Pas besoin d’éteindre la radio. Elle est muette
aujourd’hui comme tous les dimanches. Chaque matin à heure fixe la radio
se met automatiquement en marche grâce au mécanisme de réveil
incorporé que j’actionne la veille. Le week-end elle se tient à carreau. Je
prie en silence. Les bras devant moi sont posés en chevron. Mes pensées
sont toutes bloquées, suspendues tantôt à cette journée où il disparut, tantôt
à d’autres plus anciennes encore lorsqu’il me donnait la main, lorsqu’il me
parlait de ce qu’il aimait ou pas lorsqu’il lisait La République. Je revis les
fêtes familiales, des extraits de Mangala fille des Indes et j’entends comme
un appel le sublime Aaj mere man mein : Aahaa ! / Aaj mere man mein
sakhii baa Nsurii bajaae koii / Aaj mere man mein / Pyaar bhare giit sakhii
baar-baar gaa e koii / baa. Nsurii bajaae !… Les images défilent comme
chaque année depuis la première. L’intensité a pris un coup de vieux ou du
plomb dans l’aile. Le temps qui phagocyte tout ce qui se pointe à sa portée,
lisse les faits emmagasinés et triture la mémoire. Chaque année qui passe
contribue par son propre grain de sel, de regret, de nostalgie ou de vécu, à
rafistoler et à ravaler la mémoire qui se lézarde. Je veux dire que ce qui suit
est le fruit de ma mémoire d’aujourd’hui, mais peut-être pas le reflet de la
vérité. Il pleut sur Nantes /Donne-moi la main /Le ciel de Nantes /Rend
mon coeur chagrin. Le soir même du drame tous les habitants de Gambetta
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falaises où nous habitions étaient informés. Nombreux accoururent pour
nous consoler. La plupart d’entre eux m’étaient alors étrangers. Ils
m’apprirent qu’ils connaissaient et respectaient mon père. Ça criait de
partout. Ma mère était empêtrée dans de sales draps d’épouse et dans sa
désormais solitude qu’il lui restait à apprivoiser. J’avais quatorze ans.
J’imitais mes frères et soeurs en m’efforçant inutilement de pleurer. Mes
larmes naturelles séchaient aussitôt secrétées. Des bruits, des râles
jaillissaient de ma gorge. Mes frères et soeurs eux, mimaient les adultes,
surtout les femmes, hautement cornéliennes. Elles s’arrachaient les
cheveux, se lacéraient le visage, hurlaient, tournoyaient dans la cour les
bras au ciel, se consolaient les unes les autres, se concurrençaient, inspirant
tout à la fois terreur, pitié et admiration. Dans le salon, plus sobre et plus
feutré, les hommes s’affairaient dans l’intimité. Les uns psalmodiaient les
sourates du mort et notamment à plusieurs reprises le verset 255 de La
Vache, en balançant leur corps comme une série de métronomes hardis ; et,
presque comme tous les récitants, joyeux. D’autres, en silence, la mine
bourrue et circonstancielle, réfléchissaient à leur propre sort d’alors ou à
venir, ou bien somnolaient. Les uns et les autres assis en tailleur en demilune
autour de mon père, glacé dans son lit lacté, indifférent au tumulte.
Nul ne pouvait, pas même Dieu, apporter quoi que ce fut qui puisse nous
consoler.
J’écoute Summertime time time de Joplin.
Mardi 21 janvier
Aujourd’hui je suis sans voiture. Pour me rendre au travail j’ai eu le
choix entre le car et le train, pas la 505. Je pris le car. Les stagiaires triment
en entreprise. Je n’ai ni à préparer de cours ni à arriver à l’heure. C’est une
période bienvenue. Le plus fatigant dans le face-à-face pédagogique c’est
la permanence de la vigilance, car l’échange avec les stagiaires est quasiininterrompu.
Selon les actions, les périodes ou les humeurs, l’actualité, le
thème abordé, ma propre prestation… selon tout cela, le groupe est plus ou
moins homogène, plus ou moins agressif, plus ou moins assidu. Il faut
savoir le moment opportun et sans trop de dommages manifester de
l’intrépidité, faire taire tel potache au profit de tel autre, prêter l’oreille à X
plus qu’à Y, encourager le leader positif, pousser aux fesses de l’agitateur
ou du hâbleur le reste du groupe… C’est une bataille qui se conjugue au
quotidien, heure après heure. Pas ces jours-ci car ils sont en entreprise à se
faire farcir par des chefs et des sous-fifres. Ils découvrent une autre vie
faite de pénibilité, de sentinelles et d’ultimatums. Je le regrette pour eux,
mais moi je respire. Je rendrai visite à chaque stagiaire, m’entretiendrai
avec lui ainsi qu’avec son tuteur, m’enquerrai du travail qu’il effectue, de
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ses lacunes, points forts, assiduité… C’est ce que nous appelons le suivi du
stagiaire. Je penserai plus tard à ces suivis, pour l’heure la journée de
travail s’achève comme elle a commencé, dans le calme bienfaiteur. Pour
le retour à Orgon je préfère prendre le train ce qui me permet d’arriver à
temps pour voir Katia. A chaque fin de journée vers dix-sept heures trente
elle est en gare d’Orgon à attendre le train de dix-sept heures quarante-huit
qui la mènera à Sénas. Y compris pendant les deux semaines à venir, car
elle a trouvé un stage pratique à la médiathèque d’Orgon. Nous nous
croisons mais elle ne me voit pas. Elle est reine au sein d’une ruche.
Imperturbable. Comme très souvent elle est entourée de jeunes garçons
manifestement tous amoureux ou intéressés. Ils ont fait à ses côtés les
quatre centaines de mètres pour arriver à la gare. Ils lui collent à la peau,
impressionnés, paralysés, silencieux. Ils ne la quittent pas de leurs yeux
fixes exorbités. On les dirait trempés dans sa chevelure, dans son dos, dans
ses fesses, dans ses pieds, dans son ombre ou dans l’ombre de son ombre
lorsque le poète en dessine. Elle est reine dans sa ruche que
d’innombrables ouvrières lèchent sans jamais assouvir leur instinct. Il lui
suffit d’un geste, d’un claquement de doigts, d’un battement d’ailes, d’une
danse frétillante. Il lui suffit de répandre des effluves parfumés, pour que la
colonie, tous ces garçons manifestement amoureux d’elle ou intéressés,
s’éparpille. Jusqu’à l’arrivée de son train elle ne lève pas le petit doigt, ne
dit rien. Elle se contente de sourire devant cette sollicitude compacte
admirative et craintive. Ses yeux mi-clos sont rivés sur le vide du ciel
topaze, bientôt sombre, jusqu’à l’arrivée de l’Express régional qui donne le
signal de la dispersion. Katia est éclairée par une source lumineuse
intarissable.
Elle s’en est allée sans me voir.
Mercredi.
Lorsque je suis arrivé à la gare d’Orgon à dix-sept heures vingt-neuf tu
m’as souri. Nous avons discuté un moment dans la salle d’attente.
Banalités et politesses. J’étais sur le point de te proposer de t’accompagner
(dans le train) jusqu’à Sénas. Je ne t’ai pas proposé de monter dans la
voiture. J’ai tenu bon. Tu aurais sûrement refusé. Je ne t’ai rien proposé
sinon que je passerai à la médiathèque effectuer ton suivi comme je dois le
faire pour tous les stagiaires, qu’ils soient à Orgon, Sénas, Cavaillon ou
ailleurs. Tu le sais.
Jeudi 23
Le tuteur de Katia n’est pas satisfait de ses progrès qu’il juge « très
relatifs », se sont ses mots. Il lui reproche de porter au travail qu’on lui
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confie, un intérêt aussi important que celui qu’elle porte au cadet de ses
soucis. Elle est sensée ranger les livres en retour d’emprunts. Pas les CD,
pas les DVD, pas les revues, pas les journaux, mais les livres. Il lui est
demandé de les ranger par ordre alphabétique : BACH, FAUL, PROU,
ROUS, SARR. Le seul ordre accepté. Un amour de Swann (R-PROU) et
Lettres (809. 09. PRO) avant Enfance (R-SARR) et Les Confessions L VII
à XII (809. 09. PRO), mais à la suite des Larrons (R-FAUL), Enfance à la
suite des Confessions et enfin Le chien d’Ulysse (R-BACH) en tête ; en
tête pour cette série. Katia est dispersée, elle ne range pas comme il se doit,
me dit son tuteur. Il me gonfle. J’abrège la discussion en demandant à
m’entretenir avec Katia. On nous réserve un emplacement discret dans
l’espace Philosophie. Cette zone est moins sollicitée que les rayons
Jeunesse ou Presse. Elle est plus propice à la réflexion, aux interrogations.
Il n’y a que nous deux. Je fais rapidement quelques remarques sur son
travail et passe à l’objet principal et réel de cette rencontre. Il me faut
verser au crédit de la vérité le fait suivant : je suis en face de Katia pour lui
expliquer les raisons de mon comportement. Depuis ce jour où, revenant de
la poste, je l’ai surprise à composer un numéro de téléphone (alors même
qu’elle me jure à longueur de journées ne pas disposer d’unités pour
téléphoner), mon comportement à son égard frôle l’hostilité. Piquée au vif
Katia chevauche son plus bel étalon et jure par Allah el-ali que ce jour du
09 janvier, lorsque je l’ai surprise avec son portable à l’oreille, elle ne
téléphonait pas mais consultait ses messages. Elle ajoute, toujours en
arabe : « Si tu ne me crois pas c’est tant pis, je viens de jurer, je ne
téléphonais pas. Je n’ai pas d’unités… d’ailleurs, même le 31 décembre
j’avais souhaité te répondre pour el-bounani mais je n’avais déjà plus
d’unités. » Je la quitte sans pouvoir trancher. Je ne sais si sa prestation
relève de l’art ou du cochon.
Comme je suis quelqu’un de bien et comme je le lui ai promis, j’appelle
les AGF pour m’enquérir des prix afin d’assurer sa chambre : « Il nous faut
ses carte de séjour, carte de résidente du foyer, le bail et cent trente-cinq
euros pour l’année. »
Tiens, j’ai oublié le suivi de Chafia.

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