Vendredi 28 mars
A sept heures quarante-cinq, Katia m’a envoyé ce texto : « passe me
prendre ya pas trin ». Les cheminots sont en grève. Elle ne m’interroge pas
sur mon absence d’hier. Elle s’en fiche. En fin de journée j’ai appelé son
avocate pour lui confirmer le souhait de Katia de tourner définitivement la
page de sa relation avec son ex. Son « oui » au divorce est définitif. Dans
un récent courrier l’avocate demandait à Katia de cocher une des cases
jumelles, la case oui ou la case non, pour indiquer qu’elle confirme ou
refuse le divorce. Nous avons coché le bon carré et aujourd’hui j’ai appelé
sur insistance renouvelée de madame Yasmin’ pour confirmer donc la
confirmation.
Dimanche
Soirée chez ma collègue Véro qui pend une crémaillère. Nous sommes
une bonne trentaine à blaguer, à récriminer contre tel ou tel, à colporter
rumeurs ou propos bienséants, mentir, boire. Les trois quarts des invités
sont des collègues du centre de formation.
Mercredi 2 avril
« Une rive à l’autre » s’intitule la manifestation qui est inaugurée à dixhuit
heures et à laquelle j’assiste. Elle entre dans le cadre de « l’Année de
l’Algérie en France ». L’intervention de l’adjointe au maire chargée de la
culture me touche. Elle a tenu compte du courrier que je lui avais adressé
dans lequel je l’informais que pendant ces temps de festivités, le sang
continue de couler en Algérie et que quiconque observe le silence se rend
complice des assassins, quel que soit le bord à partir duquel ils s’adonnent
à leurs basses besognes. A leurs meurtres, à leurs assassinats. Madame
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Joulia a donc tenu à dire combien elle soutenait la lutte pour les droits de
l’homme fortement malmenés dans ce pays. Son discours me touche. Elle a
bien tenu compte de ce que je lui ai écrit dans mon courrier. Je l’informais
dans ma lettre que pendant tout le temps de ces festivités, le sang continue
de couler en Algérie. Une projection de film et une visite au musée
municipal (exposition picturale) inaugurent les manifestations qui
s’étaleront sur plusieurs semaines. Cette soirée m’a lourdement interpellé.
Depuis que Katia a surgi dans mon univers, j’ai lâchement abandonné
(quasiment) mes engagements au bénéfice de la défense des droits de
l’homme en Algérie. Il arrive que je me reprenne, occasionnellement,
comme en cette journée. D’anciens camarades de Paris me relancent sans
succès.
Jeudi 3 avril
Il est minuit moins vingt. Je rentre d’Aix. Avec Yasmin’ j’ai assisté à un
magnifique récital donné par Mahmoud Darwich à la Cité du livre. Comme
nous y sommes arrivés tôt, alors je lui ai proposé d’aller prendre un pot. Ce
fut croix, bannière et eau bénite. Elle a difficilement accepté de s’attabler
dans un bar. Il m’a fallu une tonne d’ingéniosité, de stratagèmes et de
baratin pour que madame daigne. Recoin du recoin de la salle du bar. J’ai
pris un verre de Bordeaux. Elle a bu un jus, le regard constamment braqué
contre le sol. Ensuite l’heure ayant tourné nous avons pris un sandwich
chacun, sur le même lieu : un sandwich poulet sans mayonnaise, pour moi
et un oeuf dans une salade composée pour Yasmin’. Le regard toujours
braqué contre le sol. Elle est irrésistible. A 19 heures nous sommes entrés
dans la grande salle de la verrière de la Cité du livre. Les organisateurs
avaient demandé (par affichettes collées un peu partout) à ce que le public
arrive au plus tard à 19 heures 45 car au-delà on risquait de trouver portes
closes. A vingt heures la salle était archicomble : environ quatre cents
personnes. Plus d’admirateurs que de sièges. Notre patience fut
récompensée lorsqu’enfin est arrivée la présentatrice. Elle dit qu’à la suite
de l’intervention de Darwich « on ira prendre un pot de l’amitié », elle dit
aussi qu’il y aura un stand pour les dédicaces. Darwich est apparu sous un
tonnerre d’applaudissements. Il a commencé sa lecture, Elias Sanbar
reprenant en français : L’amour m’apprend à ne pas aimer, à ouvrir la
fenêtre / Au bord du chemin. Peux-tu émerger de l’appel du basilic / Et me
couper en deux : toi, et ce qui reste de la chanson ? / Et quel amour,
l’amour ! Dans tout amour, je vois l’amour comme la mort d’une mort
précédente… Le spectacle a duré près d’une heure trente. Yasmin’ s’est
quelque peu ennuyée même si elle comprenait. La poésie ne figure pas
dans son attirail. Elle n’a jamais entendu parler du poète. De temps à autre
elle interrompait mon attention. Elle me disait ou me demandait des choses
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qui n’avaient absolument rien à voir avec la soirée, « Ti m’achites ène film
hindi ? » ou bien « ci pas encoure fini ? » A la fin de la soirée nous
sommes allés saluer le maître. Darwich a écrit sur la première page de
« Plus rares sont les roses » que j’ai acheté peu avant : « Ila Ahmed Errazi
bi atyab etamaneyyète ». Leïla Chahid, représentante de la Palestine en
France, que j’ai félicitée, était assise au premier rang. Puis nous avons pris
un pot au bar (pour être franc, j’ai pris trois petits verres de vin). Nous ne
sommes pas allés à la projection du film de Jean Asselmeyer « Nous
aimons aussi la vie ». D’abord parce que Katia dormait debout, mais aussi
parce que je n’aime pas ceux qui, comme ce réalisateur, fricassent avec les
généraux algériens. Nous sommes rentrés tranquillement. Yasmin’ a
somnolé jusqu’à Sénas.
Samedi
Comme prévu, elle m’attend devant le foyer. Lorsque j’arrive à sa
hauteur, elle me signifie de passer ma route en faisant glisser discrètement
sur ses menues fesses le revers de la main, de gauche à droite. Elle discute
avec un gars dont j’aperçois jusqu’aux contorsions des muscles du visage.
Il doit excéder la quarantaine. La situation pouvant s’avérer délicate, je
préfère ne pas prendre de risque inutile et stationne à une quinzaine de
mètres plus loin. Elle me rejoint cinq bonnes minutes plus tard en
anticipant sur ma question : « c’était mon frère ». Son frère qui vit plus à
Bordeaux en célibataire qu’ici (je ne sais où) avec son épouse. Je dis que je
la crois, mais en même temps je souris en coin, lui laissant le champ libre
quant à la pensée qu’elle souhaite m’attribuer. Je l’accompagne faire ses
« coumissious » et insiste pour payer mais j’insiste aussi pour que nous
dînions en ville. Elle dit oui, puis non, puis, finit par accepter lorsqu’elle
entend le mot magique : « couscous ». Je devrais l’utiliser comme étendard
et un peu plus souvent. Comme moi elle en mangerait jusqu’à
l’écoeurement. Nous revenons au foyer, je la laisse monter seule ses achats
dans la chambre. Bien sûr
Nous entrons dans « l’Oriental », un minuscule restaurant situé dans la
rue de la Clé d’or, dans la vieille ville, à deux pas de la mairie. Trois
couples occupent la moitié de l’espace. La patronne (elle est de chez nous)
s’excuse de devoir nous faire patienter, « pas pour longtemps » prometelle.
En attendant elle nous propose un apéro : ce sera jus et vin. « Cuvée
du président, Coteaux de Tlemcen ou Boulaouane ? » Katia est contente,
« ici c’est bien parce que chnou, el-ham halal ». Elle croit que la viande est
halal parce que la vendeuse dit qu’elle l’est. Peut-être a-t-elle raison, mais
ma conviction est que dans ce monde impitoyable du commerce, les
produits sont licites ou illicites selon la demande du client. La tête de ce
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dernier est reine. Si le client demande « Est-ce halal s’il vous plaît,
autrement… », la réponse sera « bien évidemment tout à fait halal ». A un
fana d’herbes et de salades vertes on répondra « bien évidemment tout à
fait bio… » Je me verse un deuxième verre. Katia sort ses griffettes
maternelles (elle en a) « pourquoi tu prends du vin, c’est pas bien ». « Ah
ya Yasmin’ Katia diali “je n’échangerai pas cette joie pour un monde,
présent ou à venir” t’aurait répondu Chams Eddine ». Sa grimace acérée
m’encourage, je lui renvoie sa question en lui demandant pourquoi elle
prend du jus. Elle lacère, j’égratigne, chacun son tour jusqu’à ce que la
patronne nous apporte la commande, deux couscous royaux. Notre attente
a tout de même duré une trentaine de minutes bien tassées. Je surprends
dans les yeux sombres de Yasmin’ une lueur triste, déchirée, intrigante. Sa
tête est légèrement inclinée, elle semble me fixer, mais le regard
qu’abritent ses yeux se perd. Se trouve-t-elle sur les derniers contreforts de
l’Atlas entourée d’une nuée d’enfants hilares ou bien dans une agence
d’intérim ou dans une salle de la préfecture de Marseille, un révolver dans
une main et trois cocktails Molotov dans l’autre ? La patronne la trouve
très belle et bien jeune. Elle le crie haut et fort à son fils qui dîne à nos
côtés. Haut comme quatre pommes, il ne doit pas excéder la dizaine
d’années. « Regarde mon fils comme elle est belle la jeune demoiselle,
regarde, hein qu’elle est belle ? » Katia sursaute, elle sourit à la mère et à
l’enfant coi. Le pauvre gamin qui connaît bien sa maman, n’ouvre le bec
que pour finir ses bouchées de semoule. L’enquiquineuse ajoute en
direction de la belle « tu habites où ? » Katia est prise de court. Elle ne
répond pas mais sourit toujours (arme définitive, type Femme fatale).
L’autre est folle, « tu t’appelles comment ? » L’entreprenante mamma
répète « qu’elle est belle mais qu’elle est belle ! » Sa voix agaçante de
soprano ratée fait se retourner les clients mâles qui n’attendaient qu’une
occasion comme celle-ci pour s’affranchir de la gêne qui seyait jusque-là.
Je profite de la situation pour introduire une sollicitation. Je dis à cette folle
qui nous met mal à l’aise : « elle cherche un logement ». Alors la patronne
zélée se met à disserter plus de dix minutes sur le logement : « ah le
logement… c’est cher… c’est pas cher, si… j’ai mes connaissances…
avant oui, mais maintenant… ma mère peut-être… revenez, hein vous
reviendrez… ». C’est cela, on s’abonnera. Elle nous a collé aux fesses
pendant plus d’une demi-heure. Le commerce peut conduire à tout !
7 avril,
J’ai une pensée pour mon ami Mécili, assassiné par des barbares
commandités par la SM (sécurité militaire).
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15 avril
J’appelle l’éducatrice du foyer. « Katia va mal, elle pense que vous allez
lui demander de libérer sa chambre et cela l’inquiète. Je suis persuadé qu’il
n’est pas dans votre intention de la congédier, mais c’est ce qu’elle croit. »
L’éducatrice confirme qu’il n’en est rien et qu’elle s’emploiera à lui
expliquer de nouveau que les questions qu’elle lui a posées n’ont pour
unique objectif que d’introduire un dossier d’aide pour le paiement des
arriérés de loyer. « Pouvez-vous le lui expliquer vous aussi ? ».
22 heures,
J’ai expliqué à Katia ce qui précède. Elle fut ravie de s’être ainsi
trompée. Je lui ai assuré qu’elle n’a pas à s’inquiéter outre mesure des
impayés. Une structure ou une disposition – le Locapass il me semble – se
chargera de leur recouvrement.
Jeudi 17
Katia quitte ses camarades pour m’accompagner à la cantine. Elle prend
une salade de carottes à la mimolette et un yaourt. Pas de plat chaud car
elle ne veut pas manger de viande « machi halal ». Mais où veut-elle
trouver du halal ? Belote et belote de nouveau. Mes collègues formateurs
n’ont pas l’habitude de ce type d’intrusion. Ils ne disent rien mais n’en
pensent pas moins. Les sourires en coin sont trop discrets, trop polis pour
être honnêtes. Je me trompe peut-être. Peut-être ne sont-ils qu’une
interrogation. Mes collègues sont déstabilisés. Je me mets à leur place. Elle
est si belle et si jeune, tellement présente, qu’eux tous dans le même sac,
rabougris et rabougries, sont forcés de regarder ailleurs et de causer
programme télé, ou dernière pièce de théâtre ; pour faire comme. Yasmin’
l’espiègle quant à elle expédie des sourires à chacun et à chacune sans
sourciller une seconde.
Le soir je lui envoie sur son portable via Internet, l’image de deux
oursons se câlinant ou bien s’entraînant pour de probables batailles à venir.
14- L'Amer Jasmin de Fès: 18 avril
Vendredi 18 avril
Aujourd’hui je n’ai pas la voiture, je suis donc contraint de prendre le
car. La station routière se trouve devant la gare SNCF. Katia arrive à huit
heures. Comme souvent, elle a pris le train de sept heures quarante cinq à
Sénas. D’un geste discret de la main je lui propose de s’approcher. Elle me
répond de la même manière, je comprends qu’il me faut attendre. Elle
embrasse les filles du centre de formation, potine quelques moments puis
feint devant elles de remarquer ma présence. Elle s’approche, devise à voix
basse sur certaines de ses collègues avant de me demander si je peux
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l’accompagner à l’exploitation agricole. Elle précise « aux Agranas, c’est
entre Sénas et Orgon ». Elle cherche à travailler dans le conditionnement
des pêches.
Le cours de l’après-midi porte sur « le téléphone arabe » c’est-à-dire sur
les effets de la communication verbale. Je reprends à mon compte cet
intitulé sans en connaître l’origine : La plupart des stagiaires sortent de
salle sauf quatre. Ceux-ci produisent un texte d’une dizaine de lignes, puis
nous faisons entrer un des stagiaires demeurés à l’extérieur pour lui lire
l’histoire imaginée. Ce stagiaire est tenu de la raconter telle qu’il l’a
entendue à un deuxième stagiaire qu’on fait entrer. Le deuxième à son tour
raconte l’histoire telle qu’il l’a entendue – c’est à dire déformée – à un
troisième, et ainsi de suite. « La veuve Roulet est une vieille dame qui avait
trois chats… Un jour en se rendant chez le vétérinaire elle s’est fait mordre
par un serpent… » C’est l’histoire initiale. Lorsque le dernier stagiaire la
restitue cela donne : « …Un serpent qui jouait avec des chats s’est fait
écraser par un vétérinaire qui roulait dans la vieille voiture de sa mère… »
C’est un exercice hebdomadaire renouvelé. Et chaque vendredi les
stagiaires sont pliés en quatre.
Je prends le 17 avec les stagiaires qui résident à Orgon. J’aperçois Katia
qui s’installe. Elle s’assoit à droite du chauffeur sur le premier siège, son
épaule et son bras plaqués contre la vitre. Son walkman ceint la tête pour
qu’on ne lui adresse pas la parole. Elle s’enfonce dans le siège. Elle ne se
retourne pas. De ma place, à l’arrière du car, je ne peux que l’observer.
Elle descend à Orgon, se dirige droit devant sans se retourner. Elle prendra
bientôt le train pour Sénas.
Mardi 22,
Pause de 10 heures. « Je vais te demander quelque chose d’important »
me dit Katia. Elle prend ma main, la serre, sourit et ajoute sans attendre ma
réaction : « Tu peux m’accompagner en grande surface à Sénas pour
acheter ha el-moujjala ? » « Acheter quoi ? » « ha el-moujjala ! » Je la fais
répéter car je ne comprends toujours pas. Elle dit en riant haut « chènifi,
chènifi ! » Rien que ça, une chaîne haute fidélité. « Et pourquoi une chaîne
hifi, pourquoi aujourd’hui ? » Elle laisse glisser mon étonnement
maladroit. Elle devine bien ma confusion et en profite. Ses doigts
immobilisent les miens. Elle serre plus fort. Je tente de tergiverser, elle
insiste. Je lui demande de patienter jusqu’à vendredi. Non il faut l’acheter
maintenant, là. Elle dit « oujourdoui sitepli, oujourdoui » et ajoute qu’elle
ne veut rien entendre de ma part qui la contrarierait. Elle baisse la tête,
enlève sa main de la mienne et feint une grande tristesse, passe un doigt sur
sa joue droite. Je ne peux plus refuser. Je lui propose alors la FNAC à
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Marseille. Les produits y sont abondants et j’ai facilement accès aux
paiements mensualisés. Et puis je l’inviterai à prendre un pot à la suite.
Katia manifeste bruyamment sa satisfaction, m’embrasse et jure qu’elle ne
m’oubliera jamais, jusqu’à la fin des temps. A 18 heures 15 nous sommes
dans les galeries du Centre Bourse. Elle veut aller chez Marionnaud, « ghir
en’chouf » dit-elle. Je reprends « pour voir seulement », et elle voit. Sans
gêne elle ouvre plusieurs flacons peut-être bien une dizaine. Une vendeuse
qui n’a pas perdu une miette du manège candide de Katia, perd patience.
Elle intervient un peu embarrassée : « excusez-moi heu… mais on ne peut
pas heu… », Katia expédie à la fille un sourire flash, comme un coup de
point qui la met knock-down, je veux dire un sourire spontané qui désarme
la malheureuse vendeuse. Katia continue son cirque qui peut s’avérer
coûteux. La jeune fille revenue de sa surprise, répond au sourire par un
autre, avec cette spontanéité particulière aux commerciaux, puis s’en va à
la rescousse ou à l’affût d’autres clients. Yasmin’ dit préférer tel parfum,
puis tel autre. Elle finit par craquer devant une boite rose : « Miracle, eau
de parfum de chez L. Natural Spray, étincelant comme l’aube naissante
d’un nouveau jour ». C’est celui-ci qu’elle veut. « Oui, c’est celui-ci
qu’utilise ma cousine ». « Je te l’offrirais si tu es gentille avec moi »,
« mais je suis gentille avec toi ». Je lui promets de lui offrir ce parfum. Je
le lui remettrai un jour que nous serons loin, au bord de la mer, sur un
bateau, que sais-je… sans personne autour de nous qui puisse la mettre mal
à l’aise, ni rien qui puisse nourrir son refus par un quelconque arsenal
d’arguments fallacieux.
Nous sommes passés à l’étage supérieur. Katia va et vient entre des
gammes d’appareils tous aussi attrayants les uns que les autres. Elle palpe,
évalue, caresse, tripote, triture, soupèse, compare. Katia n’est pas à la
FNAC de Marseille, mais dans le souk coloré d’el-Attarine de la vieille
ville de Fès. Elle veut marchander, « si cher. » Ce n’est effectivement pas
donné : 290 €. Je me gratte l’arrière de la tête, puis l’épaule, le menton. Je
gratte où je peux. A ce stade de l’aventure je n’ai plus le choix, je souris.
L’achat de la chaîne hi-fi aboutit après une demi-heure de consultation, de
palabres, de conciliabules et de tractations inutiles. La caissière, qui n’a à
18 heures 55 qu’un désir – ardent – quitter enfin son boulot, accepte un
règlement en trois mensualités sans frais au vu de ma carte d’adhérent.
Katia m’a proposé de me rembourser. « Dès que je travaillerai, je te rendrai
entièrement l’argent d’el-moujjala ». Oui, bien sûr. On achète la chaîne
donc, mais elle refuse de faire un tour à Marseille. Je trouve ce
comportement pas sympa du tout. Cette fille a un sacré don pour m’irriter.
« A chaque fois c’est la même chose, tu règles tes problèmes et tu
m’envoies balader », « mais pas du tout, seulement je n’ai pas envie de me
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promener, en plus je dois prendre une douche et il va se faire tard. » Elle
avance les arguments qu’elle peut. Je ne décolèrerai pas avant qu’elle me
propose de consacrer un samedi à une grande virée, à Nîmes, à Sète, où
bon lui semble.
Ma colère a peu à peu viré. La musique d’un côté, ses facéties de l’autre
ont eu raison de mon impatience. Katia me surprend à fredonner La
chanson des vieux amants de Brel et me demande de reprendre : « Oh mon
amour, mon tendre mon doux mon merveilleux amour… » Elle veut
m’accompagner. « Oh mon amour, mon tendre… ». Je suis ridicule, je le
sais, mais content. Je suis sûr que Katia pense à quelqu’un d’autre et cela
m’attriste. Rien ne m’autorise à penser cela, sinon une intuition ; peut-être
la douche, je veux dire l’argument qu’elle a avancé pour ne pas rester à
Marseille. Et puis cet achat qu’elle a exigé hic et nunc ou je meurs. Elle
pouvait attendre. « Non i fou lachti oujourdoui ». Elle reprend avec moi,
manifestement heureuse. « Oh mon amour, mon tendre mon doux mon
merveilleux amour… » Je me sens exclu de cette béatitude aérienne qu’elle
affiche ouvertement. Je suis sûr qu’elle pense à quelqu’un d’autre que moi,
même si elle caresse ma joue puis pose sa tête sur mon épaule. Elle me
demande de reprendre et elle ouvre la bouche pour laisser couler les doux
mots puis ceux-ci « si biène coum ça ? ». Je ne lui montre pas que sa joie
m’attriste, j’arrête de fredonner. « Je dois rentrer pour prendre une
douche », c’est certainement pour lui, pour cet inconnu, qu’elle rentre si
tôt, c’est aussi pour lui qu’elle a voulu acheter « oujourdoui » la chaîne hifi.
Trois fois elle a répété « oujourdoui ». Je suis triste. « Je dois prendre
une douche » est un argument coulant. Elle veut rentrer pour retrouver ce
type au foyer, lui montrer sa chaîne, lui faire écouter sa musique préférée et
que sais-je encore, peut-être lui montrer son compteur bleu ! Je la dépose
devant le foyer. Elle me remercie « boucoup ». Ça me fera une belle jambe
de cul-de-jatte. Je vois qu’elle hésite, elle veut ajouter quelque chose, mais
elle finit par descendre sans rien dire. Je la vois faire signe en direction de
l’accueil. Deux gaillards se précipitent pour porter la chose.
Gilipollas.
Jeudi 24
« Tes stagiaires m’ont fichu le trafic », me crie Marie qui m’a remplacé.
Dans la description qu’elle fait des stagiaires montés en ligne de front, je
reconnais Katia et Lamine. Je prends acte lui dis-je. C’est une formule. A
dix-sept heures trente, à la gare, je rapporte à Katia les reproches de la
collègue. « Ji riène fi, ci echikha qui michante ». Katia s’emporte, elle est
agressive, « tfouh trouh takhra, tqawed, n’aal dinha. » Eh bien, je dis
simplement qu’elle me scie et qu’elle en scierait six cent six autres.
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Ses propos raides me laissent bouche bée. Cet échange embarrasse Katia,
elle passe à tout autre chose, elle dit vouloir travailler. Elle veut que je
l’accompagne samedi chez l’agriculteur Verdier. Puis je ne sais par quelle
alchimie elle en arrive à me jurer que mardi elle voulait bien que je monte
dans sa chambre « mais laarab qui m’ont aidée ont la langue pendue. »
Elle continue à travers des chemins alambiqués et ajoute « Au fait j’ai
beaucoup aimé le texte que tu nous as fait vendredi : la veuve Rouli, le
téléphone arabe. Fais-nous la même chose demain, sitepli ! » Elle insiste
sur le S, elle le fait siffler, elle gémit. Du cinoche que tout cela, je ne la
crois pas. Me dire après coup qu’il s’en fallait de peu pour qu’elle me
propose de l’accompagner dans sa chambre… du khorti sans envergure.
25 avril,
Alors qu’hier jeudi elle me demandait de l’accompagner demain
samedi chez l’exploitant agricole où elle a déjà travaillé l’année dernière
(il se trouve entre Orgon et Sénas), aujourd’hui Katia oublie. Elle est
complètement excitée. En sortant elle me dit « à mardi ». Je la laisse s’en
aller, puis la minute qui suit je lui envoie ce texto « tu es folle folle folle
complètement m’ranka ! A Sénas il y aura de la bagarre, je t’avertis. Je
t’attends devant la gare. » Habituellement elle prend le train de dix-sept
heures quarante-huit à Orgon pour rejoindre Sénas. J’arrive à dix-sept
heures quarante-cinq. Je patiente dans le bistrot qui fait face à la gare.
Katia n’est pas dans le train de dix-huit heures. Lorsque je la rappelle,
elle se met à rire, à rire ! « Pourquoi tu es à Sénas ? » « On ne devait pas
aller ensemble voir Sonia pour lui préciser que ce que tu cherches comme
emploi n’est pas vendeuse comme elle semble avoir compris mais
employée de libre-service ou manutentionnaire ? tu as oublié ? ». Katia
s’excuse et me demande d’y aller sans l’attendre. Elle a vraiment le don
d’énerver : « Tant que je fais les choses dans ton intérêt, ça va ; si je fais
ces mêmes choses sans toi ça t’arrange encore davantage ! Je ne
comprends vraiment pas. » Elle répond que ce n’est pas du tout son idée,
que j’interprète mal, que je m’énerve pour rien. Je lui dis alors que je
l’attends à la gare mais elle n’est pas d’accord : « va chez Sonia ensuite je
vous rejoins. » Le prochain train en provenance d’Orgon est à dix-huit
heures trente-cinq, je me suis renseigné à la gare « c’est le dernier à
arriver d’Orgon ». A dix-huit heures vingt j’arrive dans le foyer. « Sonia
est en congés jusqu’à dimanche » me dit le réceptionniste. Katia ne le sait
évidemment pas. Je retourne devant la gare où je trouve une place de
stationnement. Au même moment Katia en sort. Elle entame la grande
avenue qui fait face. Elle se dirige vers la première cabine téléphonique.
Elle se trouve à moins de dix mètres de mon véhicule mais ne me voit
pas. La cabine est occupée. Elle attend, joue avec son portable. Lorsque
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la cabine se libère, Katia l’occupe et s’apprête à décrocher le combiné
quand son portable sonne. Elle me dit « Tiyé où ? » « lève les yeux ».
Katia est prise au piège, elle n’a de choix que celui de me rejoindre.
« Tiya vu Sounia ? » Je l’informe de l’absence de l’animatrice. Elle me
dit avec un naturel désarment : « je m’en doutais ! » Katia va s’engager
sur une autre discussion. Je lui tends mon portable « tiens, appelle celui
que tu t’apprêtais à joindre lorsque tu étais dans la cabine. » Elle se tait.
Elle ne veut pas répondre. Elle évite ma proposition par le silence, puis
elle la contourne en me demandant de lui montrer où se trouve le cabinet
médical que nous avons récemment contacté pour fixer un rendez-vous.
Ainsi dit-elle, je saurai y aller seule le jour de la visite. Il se trouve sur la
place du général de Gaulle, face au théâtre. En nous y dirigeant, je lui
indique par la même occasion le cabinet d’imagerie médicale, car elle
doit s’y rendre aussi sur les conseils de son dentiste. On entre dans le
cabinet médical alors même que le docteur arrive en salle d’attente. Je lui
explique que Katia bénéficie de la couverture médicale, la CMU, et lui
demande si elle doit préalablement payer ses consultations. Certains
médecins se porteraient mieux si les clients bénéficiant de cette
couverture les évitaient. « Ah non » s’offusque le praticien. C’est un
docteur engagé sur la droite ligne tracée par Hippocrate de Cos. Il
donnera ses soins à l’indigent et à quiconque le lui demandera. Il ne se
laissera pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. Etc.
J’allais m’excuser d’avoir osé la question, mais le large sourire de Katia a
suffi. Merci docteur. En sortant je ne résiste pas à l’envie de lui caresser
le haut du dos, la nuque, de nouveau le dos. Katia n’apprécie que très
modérément. Je la caresse de nouveau, mais là elle n’apprécie pas
vraiment, elle me le dit, elle me demande avec tact d’éviter de faire ces
gestes « devant tout le monde. » Toujours cette hantise réelle ou feinte du
regard porté sur elle par l’humanité entière qu’elle vive en Tasmanie ou
en Grande Miquelon. Mais Katia sait naturellement tourner, retourner,
mesurer, peser, ajuster et beaucoup d’autres choses encore. Elle dit
qu’elle est contente, « quand je dors bien, des fois la nuit je repense à tout
ce que tu fais pour moi, tu es le seul, je ne l’oublierai jamais, jusqu’à la
fin des temps. » Je lui fredonne de nouveau quelques paroles des vieux
amants. Evidemment, j’ai l’air fin pour ne pas dire bouffon. Katia est très
pragmatique et d’une implacable logique ! Elle dit penser à moi avant de
dormir comme on fait une prière, cela me fait plaisir alors je fredonne du
Brel, et que fait la mademoiselle ? elle embraye pardi ! « Ti
m’accoumpane faire li coumissious ? » Elle ajoute – je me demande si
elle ironise – « ji mounte dans la chambre cherchi l’argène apris on va. »
Je me tais, ne lui demande pas d’y renoncer, je ne lui propose rien, je
tente de laisser glisser en trappe son sous-entendu qu’elle pense, qu’elle
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pense seulement : « tu me les paieras n’est-ce pas ? » qu’elle ne prononce
pas. J’attends sa réaction. Katia comprend vite puisqu’elle renonce, elle
dit : « Ou alours ji li fi dimaine… yah… oui ji li fi dimaine. » Je prends le
taureau par les cornes et lui demande de m’orienter vers Leader Price, la
grande surface où elle est sensée commencer son stage pratique lundi
cinq mai. Il me faut la situer cette grande surface afin de récupérer
l’exemplaire du contrat qui revient au centre de formation autrement je ne
pourrais faire le suivi de stagiaire. L’enseigne se trouve à Camp de Saint
Peyre Sud. Nous y sommes. Katia se dirige vers l’entrée du supermarché
tandis que je l’attends dans la voiture. Arrivée à proximité de l’entrée elle
renonce. Elle se contente de hausser les épaules. Elle croise puis ouvre
ses bras comme les essuie-glaces de certains autocars. Je comprends que
l’enseigne est fermée. Il faut insister. Katia monte dans la voiture tandis
que je me dirige vers le magasin, non mais. Une employée me dit de
l’intérieur qu’ils viennent de fermer, en imitant les gestes que vient de
faire Katia : elle croise puis ouvre ses bras comme lorsqu’on mime un
affreux au revoir à partir d’une vieille balustrade ou d’un quai pourri.
J’insiste, alors que sortent les derniers clients. J’insiste pour qu’on me
laisse entrer. J’explique les raisons de mon obstination. Quelques minutes
plus tard le directeur en personne arrive « Ah oui, c’est pour la jeune fille
la… » Il me faire monter dans son bureau et signe sur-le-champ les quatre
exemplaires du contrat. Je le remercie et rejoins Katia restée dans la
voiture. Cela ne m’a pas pris dix minutes. Elle m’embrasse. Mais je la
connais, elle a profité de mon absence pour appeler avec mon portable
que j’ai oublié sur le siège. Je ne lui dis rien. Retour vers le foyer. On
discute un long moment encore dans la voiture, une discussion qui part en
vrille. Je ne sais à quoi elle veut en venir. Avec Katia il ne faut jamais
être surpris ou effarouché. Elle dit comme ça vient. Je me demande
parfois comment ses neurones font certains liens. Elle dit en riant : « des
garçons m’ont dit que je préfère les femmes. » Je lui dis que c’est joli
deux femmes qui s’aiment. J’ajoute maladroitement « tu regardes Canal +
… » Elle…
22 heures,
Elle a bien appelé le 06. 12. 67. XX. XX. à dix-neuf heures trente-deux.
Son « cousin » ou « ’ammi » son oncle, c’est selon. Je suis sûr que c’est lui
qu’elle avait l’intention d’appeler lorsque je l’attendais devant la gare. Sa
communication a été hâtive, 1’49 me jure mon portable.
[NB : 05 novembre 200. – Les lignes concernant Canal + et les sousentendus
ne me ressemblent pas. Je les supprime.]
99
Samedi 26 avril
Je suis invité par des Tchétchènes à assister entre treize et quinze heures
à une exposition qu’ils organisent à la Médiathèque. Parmi les
responsables figurent quelques-uns que j’eus en apprentissage linguistique,
FLE (français langue étrangère) niveau 3. Dans leur pays ils étaient tous
thésards ou inscrits en magistère et politiquement très engagés. C’est
pourquoi j’allais droit au but dès les premiers cours : Architecture
linguistique, nature des mots et phrases complexes (conjonctives
circonstancielles comprises bien sûr).
Katia m’a dit qu’elle avait complètement oublié que nous avions
programmé d’aller ensemble aujourd’hui chez Verdier, alors elle a invité sa
cousine à passer le week-end chez elle. Cet exploitant embauche par
centaines et pour plusieurs mois des gens de la région pour la récolte et le
conditionnement des pêches. Essentiellement des jeunes, pour leur fougue
il va de soi. Verdier se trouve à mi-chemin entre Orgon et Sénas, blotti au
sein d’une fourche formée par la départementale 569 et la nationale sept.
Elle m’a demandé comment faire pour obtenir une autorisation du foyer
pour que sa cousine passe la nuit chez elle. Elle a ajouté : « Si ma cousine
il viène pas ji t’appil, pour alli chi Verdi. » Depuis, j’attends avec
impatience son hypothétique appel. Je souhaite vivement la voir
aujourd’hui. Pénible situation que celle d’une attente à l’issue incertaine. Il
me semble parfois que les heures réelles et les aiguilles d’une montre sont
deux choses bien distinctes. Elles ne sont jamais d’égale épaisseur. Ce
matin les heures semblent frappées d’insolation. Je n’ai pas la force d’aller
à l’exposition. Pour me changer les idées (pas tout à fait) j’appelle SFR et
demande à l’opératrice l’identité du gars qui se cache derrière le 06. 12. 17.
XX. XX. La réponse est décourageante. Elle dit qu’on ne peut savoir à qui
appartient ce numéro car la personne n’est pas abonnée à France Télécom.
Elle utilise une carte à puce prépayée. Il se peut aussi qu’elle figure parmi
les clients inscrits sur une liste rouge et donc inaccessibles. Il me faut
perdre encore du temps. Aller à la station, vidanger et laver ma 505 GTI.
Récemment encore Katia faisait des remarques désobligeantes sur son état,
« hadi lauto hadi ? ». Katia n’est pas gentille. Ensuite je suis allé faire mes
courses habituelles chez Leclerc à Cavaillon. Je traîne, je tourne, j’hésite,
je choisis tel produit, le repose, vais vers un autre, tourne en rond. Soixante
minutes plus tard, le Caddie est plein. Va-t-elle enfin appeler ?
Le temps de rentrer, d’avaler une omelette et je cours à la Médiathèque.
Il est treize heures quarante. Je ne reste pas plus d’une dizaine de minutes.
Je n’en ai pas la force et mon esprit est ailleurs. Toutes ces affiches, cet
étalage, ces gâteaux, m’insupportent, le public aussi. Je rencontre quelques
unes des personnes qui m’ont invité. Elles sont très affairées. Je m’excuse
100
de ne pouvoir m’attarder. Je n’ai rien retenu, rien entendu, ou plutôt j’ai
tout oublié de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu. Pour mettre un terme à
cette situation d’attente je m’invente une autre occupation : aller à
Marseille. Rian me dit qu’il est libre. Rian me dit aussi qu’il y a possibilité
de procurer des papiers de séjour à Katia. « J’ai une connaissance qui est
bien introduite, mais tu casques. » Il faut envisager pour elle cette
éventualité, on ne sait jamais, cela fera bientôt deux ans que la préfecture la
fait courir. Depuis son arrivée en France en 2001 et son mariage, elle a
bénéficié d’une carte d’un an qu’on n’a pas jugé utile de lui renouveler.
Depuis que son mari a entamé une procédure en divorce, elle galère de
récépissé en récépissé de trois mois en trois mois, de provisoire en
provisoire. La procédure en divorce est toujours en cours et c’est maître
Landi G. avocate à Aix qui a la charge de défendre Katia. Je profite de
l’absence momentanée de mon ami Marseillais pour appeler Katia. Elle
insiste pour que je passe à Sénas. Sa cousine est-elle venue, pas venue, peu
importe, Katia sait se faire aimer, et j’aime à l’entendre étaler ses histoires
puériles et bancales. Elle tire la langue et sourit lorsqu’elle s’aperçoit que
je les saisis comme des sornettes et qu’elles en sont vraiment. Mais moi au
fond cela ne me dérange nullement de faire semblant d’y croire, cela
n’exige de moi aucun effort. Elle est là au bout du fil ou du portable et cela
me suffit. Qu’elle dise ce que bon lui semble, c’est à moi qu’elle s’adresse
et cela suffit à combler de joie mon être qui ne sait plus les lois du
discernement. Lorsqu’elle me demande d’où j’appelle, je lui rapporte ce
que m’a promis Rian ; « il ment » « Je te dis que c’est possible », « il
ment », mais je te dis que… », « c’est un menteur ! ». Force est de
constater qu’il me faut changer de sujet. Elle me promet une sortie « loin,
loin » dit-elle, le huit mai. « Et le premier mai ? » « Je ne peux pas, je
reçois une dame qui vient de Lyon. » Je ne sais comment mes neurones ont
établi en une fraction de seconde une relation entre Lyon et Brel. C’est
complètement intuitif. L’intuition c’est ce qui reste à l’homme après qu’il
eut tout essayé. Je comprends maintenant pourquoi elle mettait tant de zèle
à fredonner la chanson des vieux amants. « La dame de Lyon » c’est son
nouveau pote ! A mes côtés elle apprenait la chanson pour la lui fredonner
ce week-end et peut-être même lui montrer son compteur bleu, comme je
l’ai déjà écrit. Je chute de nouveau dans le blues. Je raconte à Rian les
misères que me fait subir la petite peste verte que j’aime tant. Je ne te dis
rien de sa réaction.
27 avril
Comme tous les dimanches je tente de ralentir l’irrémédiable. Pour
conjurer les périls du temps je me muscle et m’aère en parcourant 20 à 25
kilomètres en vélo. Je ne force pas. Je ne peux pas forcer. Il m’arrive et ce
101
n’est pas rare, de marcher à côté de mon engin. Ma hantise a pour source
mon bide rondouillard. Mon ventre adipeux, berk, pendouille bien au-delà
du respectable. Il me faut en perdre, mais comment s’y prendre lorsqu’on
n’a ni vingt ans ni le double ? A Eygalières, essoufflé, je traverse ce qui
fait office de centre ville : un bar-restaurant plongeant sur un carrefour,
puis je grimpe lamentablement la côte du docteur Rocque jusqu’au
croisement, en frôlant le vieux donjon multicentenaire, fierté des anciens
du coin. Je suis au bord de l’anhélation. A quelques mètres de là, en retrait,
une stèle est dédiée à un grand poète provençal : Oumage à /Mas Felipe
Delavouët /Poète et écrivain /1920 – 1990. Je vaincs, je ne sais comment,
les derniers mètres à pied, tirant mon VTT (je l’écrivais plus haut) qui
peine autant que moi à avancer, jusqu’en bordure du petit étang de la
Fontaine éphémère, jusqu’à mon espace ombragé préféré. Je pose le vélo
contre le tronc d’un platane, je m’assois et aussitôt me laisse tomber sur le
dos. Instable, le vélo glisse à son tour, la roue avant frôle l’eau. J’extrais de
mon sac une bouteille d’eau de robinet que je vide à moitié, ainsi que
Cherokee. Je plonge dans la page écornée du polar et lis quelques pages,
cinq, huit, peut-être dix ou même plus. Je relis un paragraphe, reviens sur
une phrase, sur un mot. Suis pas à l’aise. Habituellement je me délecte des
écrits d’Echenoz. Ce n’est pas le cas en ce moment. Il est quinze heures
trente, l’autre me taraude. « L’autre », celui que Katia appela à dix-neuf
heures trente-deux avant hier. Elle l’appela plusieurs fois auparavant.
Après les fêtes de fin d’année elle l’a appelé à plusieurs reprises de mon
portable pour lui demander je ne sais quoi. Et lui, il l’accompagnait dans sa
vieille Mercedes, dieu sait où. En temps de pluie car lorsqu’il ne pleuvait
pas il ne pouvait l’accompagner – je l’ai noté – Il ne l’accompagnait que
les jours de pluie, lorsqu’il ne travaillait pas. Son travail est assujetti aux
caprices de la météo. Il doit être maçon ou quelque chose. Un salaud, ça ne
peut être qu’un salaud. C’est ce que je pense. Il me harcèle et ne le sait
même pas l’imbécile. Je compose le 06. 12 etc., (depuis vendredi son
numéro est encore mémorisé dans la rubrique « journal d’appels reçus ».)
J’espère qu’il me répondra afin que je puisse bien enregistrer sa saleté de
voix. Pour en faire quoi, je n’en sais rien, j’ai seulement envie de l’écouter.
Il dit « ailou ? » Je lui lance : « alors vous allez lui fiche la paix oui ou
non ? » J’ai dit cela comme j’aurais dit n’importe quoi. N’importe quoi qui
le fasse réagir. L’autre ne répond pas. Je répète « alors oui ou
non, j’attends votre réponse. » Je l’imagine, l’abruti, figé devant son
portable, les yeux à l’envers et le sang glacé. Il n’a pas le temps de
répondre. Il est sûrement gagné par la pétoche. Je lui raccroche au pif le
salopiaud. Il n’a dit qu’un seul mot répété une seule fois : « ailou ? » Qui
est-il vraiment pour Katia, est-ce un cousin, un ami, son « ammi » ?
102
23 heures 50,
Je me demande en fin de compte si tout cela est bien sérieux. Il faudrait
que je me ressaisisse. J’ai repris quelques pages du roman, puis la route du
retour. Cherokee me joue des tours.
Au creux de la nuit Patti Smith la possédée hurle dans le poste Because
the night belongs to lovers / Because the night belongs to lust / Because the
night belongs to lovers / Because the night belongs to us… J’efface ou
écrabouille 25 ans de ma tête, me retrouve à hauteur de la gazelle et je
hurle hurle avant d’aller plonger dans le noir, parce que la nuit ne
m’appartient pas.
Lundi 28 avril
O’Novelty. Je suis décidé à en avoir le coeur net, décidé de mettre un
nom derrière le 06. 12. 17. XX. XX. Ness mon ami Marseillais de Paris
fera l’affaire. Il le retrouvera. Je ne dérangerais pas mon ami si j’avais le
savoir-faire de Georges Chave le héros d’Echenoz qui, en la seule page 68,
en deux minutes, réussit à retrouver Jenny Weltman l’homme qu’il
recherchait. Peu importe qui est ce dernier et quelles sont les raisons du
premier. J’appelle mon ami. Après les salamalecs d’usage j’embraye sur
ma préoccupation. « Fais-toi passer pour un policier, un agent d’assurance
ou de mairie, fais comme tu veux mais trouve moi qui se cache derrière ce
numéro. » Je suis persuadé que mon ami atteindra le but fixé par notre
amical contrat, car il a l’oeil et des connaissances un peu partout. Il a râlé
un moment, c’est normal, pour le principe. Je le connais Ness, c’est un
fouineur, rien ne l’arrête. Voilà pourquoi il réussit dans les affaires,
qu’elles soient claires ou louches, du labyrinthe parisien. « Rappelle-moi
jeudi » me rétorque l’ami, et il ajoute « mais explique-moi… ». Je ne lui
explique rien du tout, c’est une mission amicale et confidentielle. « Rendsmoi
ce service, c’est tout ce que je te demande et ne me pose pas de
question. » J’espère seulement que son imagination ne va pas chercher plus
loin que le raisonnable ne l’exige.
Nous sommes convenus Katia et moi de nous rencontrer aujourd’hui ici
à Sénas en fin de journée sur cette grande place du marché, là devant moi.
Je lui envoie ce texto : « peux-tu me montrer comment fonctionne elmoujjala
? je suis sur la place du marché. » Je l’imagine rire d’un rire franc
à la lecture du message, la coquine. Comme il est encore tôt, je finis mon
verre et pars déambuler dans la vieille ville derrière la maison du Planet. Il
n’y a rien à voir. Je renouvelle ma demande à Katia la sourde et attends.
Sur le boulevard Gallieni j’achète deux chaussons aux pommes et reviens à
la voiture, garée sur la place. Mon portable se met enfin à valser, bibibip –
biii – bip… Elle répond « jariv ». Il est dix-huit heures cinq. Je l’attends,
103
assis sur le siège avant, côté passager, la portière grande ouverte.
Lorsqu’elle arrive, Katia monte et occupe la place du conducteur le plus
naturellement du monde. Dans la seconde, sans daigner porter la plus
ridicule soit-elle des attentions à mes deux pitoyables pâtisseries, sans
même m’embrasser, sans même me demander comment je vais, sans rien
de tout cela elle attaque en avançant sous mon nez un document qu’elle
vient de recevoir du foyer des jeunes travailleurs, son hébergeur. Il s’agit
de la quittance de loyer. Une quittance lourde d’arriérés. Je lui tends un
chausson, de l’autre main j’écarte délicatement son papier et lui demande
comment elle va, comment vont ses parents, ses soeurs et ses frères d’ici et
de là-bas, sa voisine de chambre ; jusqu’à l’excéder. « Ayya sayyi ». Elle
met le holà, mais elle comprend très bien. Je reprends la quittance, lui en
explique le contenu et passons à autre chose. Palabres à propos de tout et
de rien, ce n’est pas la première fois. Elle pose la main droite sur le volant,
de l’autre elle finit son chausson. « Tu veux conduire ? ». Katia se penche
vers moi comme pour me faire répéter. Je répète autrement « Tu ne veux
pas conduire ? » Yasmin’ saisit la question au vol, la reprend à son compte,
la transforme et me la renvoie : « Si je peux conduire ? » Puis, sans
attendre, elle tourne la clé du démarreur. Comme la vitesse est enclenchée,
la voiture fait un bon en avant à un doigt de cogner un des nombreux
poteaux de soutènement du toit du marché. Yasmin’ a tout lâché et levé les
deux mains en l’air comme si elle répondait à une injonction. Ce qui reste
de la pâtisserie, est partiellement enfoui dans sa bouche, ou dispersé entre
tableau de bord, siège et levier de frein à main.
– T’affole pas, c’est rien.
– Je l’ai cassée ?
– T’inquiète pas. Je te propose des cours de conduite gratuits quand tu le
voudras, dès vendredi si ça te dit.
Je lui rappelle au passage sa promesse, « nous irons nous promener loin,
loin ». Je lui dis avoir appelé Leader Price. Son stage commence le 5. Elle
s’essuie la bouche avec le revers de sa main gauche, dans un sens, puis
avec la paume de l’autre, dans l’autre sens.
– Je leur ai expliqué que tu seras obligée de t’absenter le 9 pour raisons
administratives.
Katia prend les devants. Elle dit « ça dipende el-mektoub. »
– Quel mektoub puisque tu as promis !
– Oui mi…
– Oui mais quoi ?
– Ça dipende la prifictoure.
104
Je la comprends. Le 5 la sous-préfecture devrait logiquement donner
une réponse définitive à sa demande de carte de séjour. Depuis que son
mari a engagé une procédure en divorce, on la fait courir de récépissé en
récépissé, je l’ai écrit il y a deux ou trois jours, de trois mois en trois mois,
de provisoire en provisoire. Elle n’en peut plus. Aujourd’hui le divorce est
quasiment confirmé. Elle a remis les dernières pièces en février. Elle est en
fin de dernière ligne droite. Katia précise, « si la réponse est positive on y
va sinon tant pis car je n’aurais pas le moral. » Elle ne croit pas à ce que
Rian a avancé à propos de la régularisation de sa situation. « C’est un
menteur » avait-elle réagi. « De toute façon ajoute-t-elle, matfewelch »,
autrement dit ne joue pas à l’oiseau de mauvais augure, ne pense pas
négativement. C’est ainsi que Katia se démène lorsqu’il s’agit de trouver
un argument d’opposition à une proposition. Je comprends très bien ce
qu’elle avance. Mais pourquoi fait-elle souvent en sorte de compromettre
mes projets, dès lors qu’ils ne lui procurent pas d’intérêt immédiat. Je lui
dis qu’elle a promis quelle que soit la réponse de l’administration. Elle
répond : « si la réponse est négative je jure que je mettrai une qanboula fel
la prifictoure de Marseille car le problème vient de Marseille ». Puis elle
ajoute en souriant « oui on ira à Avignon comme la dernière fois, on fera
les magasins ». Elle a le don de me faire rougir, de me faire bondir. Ah
mes nerfs, mes nerfs. Ma réaction fuse, du tac au tac : « Quand tu es avec
moi, tu ne penses qu’aux magasins, c’est fou ça ». « Ne t’énerves pas » ditelle,
puis elle porte le poing fermé contre son visage, ouvre à la fois le
pouce qu’elle pose contre l’oreille, et l’auriculaire effleurant la bouche.
Elle veut mon téléphone. Et elle sourit. Machinalement je me plie à sa
demande, sans souffler mot. Elle sort du véhicule, ne s’éloigne même pas.
Elle parle pendant cinq bonnes minutes. Je saisis quelques paroles. C’est
ambigu. Il est question de famille, de rendez-vous. Lorsqu’elle revient, je
lui balance un mauvais glaçon, aussi mauvais que la réaction d’un Inuit
cocufié à son insu « c’est celui-là qui devrait t’aider. C’est celui-là qui
devrait t’emmener faire les magasins. » Sa seule réaction est de me
demander de supprimer le numéro qu’elle vient de former. Elle a bien les
pieds sur terre. Elle n’oublie pas que le portable mémorise le numéro de
téléphone des correspondants. L’espace de quelques secondes
d’explications j’ai aperçu quelques chiffres du numéro qu’elle a formé. Il
s’agit bien de celui de « l’autre », le numéro qu’elle a fait vendredi :
06. 12. 17. XX. XX. Satané numéro. Elle le supprime d’elle-même sans
répondre à mes supplications. Je veux avoir confirmation. Elle se tait,
choisit de partir. Elle est descendue de voiture, porte deux doigts sur sa
bouche en signe d’au revoir et claque la portière. Elle s’y reprend à deux
fois. Bilal se lamente en permanence. Ne sait pas prendre ses
responsabilités. Il est dix-neuf heures vingt et je n’ai pas vu comment
105
fonctionne el-moujjala ! Je fais quelques kilomètres et, la gorge nouée, je
l’appelle. Elle est dans sa chambre. « Pourquoi en novembre et décembre
derniers tu m’envoyais des messages sympas avec de belles images, des
petits coeurs mais aussi des messages de SOS, tu me sautais au cou… tu te
souviens ? c’est vrai qu’à l’époque tu cherchais encore un toit ! » Katia
rouspète énergiquement « ah non, ah non ! les messages c’est parce que tu
m’as beaucoup aidée », lorsque je lui demande de ne pas se jouer de moi
elle fait mine de se fâcher. Mon intervention n’a pas du tout l’air de lui
plaire. Elle est en furie comme elle l’a déjà été lorsqu’en novembre ou
décembre je lui avais joué exactement la même partition. Je lui avais dit
que Dieu lui a envoyé des gens comme moi pour l’aider alors qu’elle se
joue d’eux. Elle s’était alors emportée, piquée au vif. Ce ne fut j’en suis sûr
qu’un jeu. Et là n’est-ce pas également qu’un jeu ? « Ne répète pas ça ’afak
me dit-elle, ne répète pas ça, Allah ikhallik ce n’est pas vrai ana ma
nelâbchi bik. » Je suis tenté de penser qu’elle est sincère et tenté aussi de
penser qu’elle me fait tourner en bourrique comme elle le fait très
certainement avec le satané gars du satané numéro, celui qu’elle a eu
plusieurs fois au téléphone en décembre et janvier, le gars qu’elle appelle
’ammi. Mais alors ? alors elle m’aime bien peut-être. Elle m’aime comme
un parrain, un grand frère ou un oncle et c’est tout. Quant à moi je suis un
peu plus fou. J’évacue dare-dare cette pensée. Elle ajoute « Ila briti twelli
aliya welli. Ila ma briti dji m’âya mezyan’, wakha ma t’kounchi mezyan’ »
Comme il y a une certaine proximité entre le parlé fassi et l’oranais, il y a
aussi une certaine limite à cette même proximité. Je veux dire par là que sa
tirade me laisse coi alors qu’habituellement je la comprends plutôt sans
difficulté. Je suis pris de court. Je ne saisis pas très bien le sens de tous ses
mots. Je lui rétorque sur un autre registre « demain tu vas donc chez le
docteur et mercredi chez le dentiste, ok ? après c’est férié, appelle moi si tu
veux. » Elle est d’accord. Il n’y a pas de match nul entre nous, cela n’est
pas possible. Katia mène largement aux points.
Sur TF1, à vingt et une heures trente les gesticulations élastiques et
stéréotypées des « femmes de loi » ne m’émeuvent nullement. Je vois
défiler les images du docu. sans même les regarder. D’autres images
emmagasinées dans ma mémoire, concrètement plus récentes et de plus
grand voisinage, se bousculent et se font plus menaçantes. J’avale quelques
verres.
Mardi 29
La nuit fut très agitée. Conséquence de ces mots, désormais graves « Ila
briti twelli aliya welli ». Je me suis renseigné pour en saisir le sens : « si tu
veux te détourner de moi, revenir sur ton comportement, le reconsidérer,
106
alors très bien, ne soit plus gentil avec moi. » Katia est absente du cours.
Lorsqu’elle est présente elle met le feu à la salle et aux fesses des
tourtereaux et c’est alors le bastringue, mais lorsqu’elle est absente les
autres stagiaires sont comme tétanisés. Ils ne parlent plus, ne sourient plus,
ne bougent plus, tels des épouvantails faméliques et peu répulsifs dans un
champ nu ; inutiles, absents, au-dessus desquels trônent deux brochettes de
grands moqueurs ragaillardis.
Le soir,
Katia appela à treize heures trente. Elle s’excusa longuement, me
demanda de ne pas me fâcher et me pria aussi d’arrêter de lui rappeler que
je l’aide beaucoup et qu’elle ne me paie pas de retour. « Ma tante d’Orgon
me disait pareil ». Me voilà servi, comparé à sa tante. Je n’acceptai pas ce
parallèle, je le trouvai assez déplacé, mais je ne rebondis pas sur cet
étrange rapprochement. Je calmai le jeu, j’arrondis les angles, je nivelai
« si je réagis ainsi ce n’est que parce que tes propres réactions à mes
intentions et à mes gestes sincères d’aide, sont négatives. Tu me fais mal,
très mal au coeur. » Je considère qu’elle me doit beaucoup il est vrai. « Je
ne suis pas michante. Bon, rappil il-moi à quinzour wakha ? » A prendre
ou à laisser.
Je pris et la rappelai à 15 heures 30. Elle s’excusa encore. Pour éviter de
la froisser je parlais dans de la ouate et marchais sur des oeufs. Elle me
demanda de passer demain.
Mercredi
Je zappe la fin de la réunion hebdomadaire redondante, ronflante et
inutile, pour me diriger vers le foyer de Sénas. Katia arrive en souriant, le
visage encombré de fard à joues, de rouge à lèvres et de khôl aux yeux. Il
n’est pas fréquent qu’elle se maquille ainsi. Comme prévu nous prenons la
direction du producteur de pêches d’Orgon. Au niveau du lieu-dit La
Roubine, nous bifurquons. L’entrée est là sur ce petit bout de route étroite,
aménagée juste ce qu’il faut. Katia peut alors, avec un flegme assumé, me
jeter un pavé à l’oreille : « je reçois mon cousin à dix-neuf heures. » Le
message est on ne peut plus clair. « Par conséquent on se sépare avant dixneuf
heures. » Elle me balance ça, une fois arrivés. Elle aurait pu le dire le
matin, à midi, hier, que sais-je ? Je suis… je ne sais même plus ce que je
suis, ni comment. Je comprends mieux le visage encombré de fard à joues,
les lèvres de rouge et les yeux de khôl. Il est rare qu’elle se maquille ainsi.
A l’entrée du domaine, épinglée par sa mémoire, soudain elle se
souvient : « ah, mais j’ai travaillé ici. » Ma tante va m’y faire embaucher
comme l’année dernière. Je ne pensais pas qu’on allait venir à cet
107
endroit. » J’insiste même pour qu’elle aille voir au bureau d’embauche là à
moins de dix mètres, on ne sait jamais. « Non, non, inutile, mon cousin
aussi peut m’y faire recruter. » A peine si elle jette un regard furtif sur le
domaine. Je ne sais expliquer cette chose, indéfinissable, cette chose ou ce
sentiment, qui m’empêche de la planter là et de décamper, rouler à
tombeau ouvert au plus loin possible d’elle. Impossible. Je reste cloué là à
avaler ses fourberies naturelles.
Nous prenons la direction de Sénas pour aller au centre dentaire situé
sur l’avenue du Luberon. Je trouve un emplacement à une centaine de
mètres du centre. En passant à proximité d’une devanture garnie de
quantité de plantes et de fleurs, pas rancunier pour un sou, guidé par ma
sincérité spontanée, je demande à Katia si elle en veut. Toujours cette
chose indéfinissable, ce sentiment qui me ceint. Nous entrons. Katia choisit
d’abord une vulgaire amourette sur laquelle pendillent trois clochettes de
circonstance, chétives, blanches. Je lui suggère un bouquet de fleurs plus
vivant et plus consistant, de belles roses multicolores. « Elles vont se faner,
je préfère ce bouquet ». Elle dépose les brins de muguet et prend un lot de
fleurs caoutchoutées, artificielles. Je tente de l’en dissuader, aidé en cela
par la fleuriste qui trouve ce choix dommageable pour une si jolie fille, si
épanouie. La dame répète « elles sont artificielles vous savez… » Elle
précise encore « elles sont fausses », puis « ce ne sont pas de vraies
fleurs. » Yasmin’ a très bien compris mais la fleuriste insiste. Rien n’y fait.
Je souris à la dame et lui dis « elle aime beaucoup les fleurs artificielles,
toute petite elle adorait déjà ! » Mon « toute petite elle adorait déjà »,
foncièrement déplacé, je l’ai ajouté en réaction spontanée au regard de la
fleuriste, un regard semi-circulaire qu’elle avait d’abord porté sur une
jeune employée affairée, ensuite sur Katia, puis sur moi. Ce fut un regard
pas tout à fait neutre, mi-intrigué, mi-louche. Peut-être un peu
interrogateur, un peu étrange. Tout simplement pas dénué d’arrièrepensées,
voilà. Faut pas avoir peur des mots. Un regard réprobateur. Si
Hafiz de Chiraz nous entendait, il hurlerait « Voici le printemps qui revient
avec le charme des jasmins / regarde leurs joues fraîches, / et la plante
amère de la tristesse sera déracinée de ton coeur ! » Leurs joues
fraîches !… mais Yasmin’ n’en fait qu’à sa tête. « C’est son
anniversaire ? » questionne la fleuriste – elle me pompe sérieusement –
dont les doutes se sont quelque peu dissipés par le lien de filiation suggéré
par ma réaction bizarre. La fleuriste n’attend pas de confirmation, elle
n’attend rien, elle charge, « c’est son anniversaire ? » et souhaite aussitôt
un joyeux anniversaire à celle qui est à ses yeux ma fille. « Merci » répond
Katia qui joue le jeu – elle sait faire ! – en plantant ses lèvres affectueuses
sur mon front. Quel cinoche ! Elle prend le bouquet que lui tend la jeune
108
vendeuse jusque-là nichée entre oiseaux de paradis, caoutchoucs,
spatiphylium, roses grenadines, philippines et autres fleurs de saison. La
fleuriste qui me pompe très sérieusement reprend « vingt ans ? » « Oui,
vingt ans, vingt ans et bientôt elle partira ! » J’enfonce le clou, mais je n’ai
pas le choix dans ce climat devenu soudain très familial. « La mienne, dit
la fleuriste en regardant la jeune fille venue à ses côtés derrière le
comptoir, la mienne les a célébrés récemment. » Elle encaisse trente-quatre
euros, et nous remercie. « Merci, merci » me dit ma douce et sucrée
Yasmin’ une fois sortis. Elle roule de plaisir ses gros yeux voluptueux d’un
noir plus olive que jamais. Ils vous font oublier toutes les misères passées
et à venir, grandes et petites. « C’est trois fois rien, tu mérites des tonnes de
fleurs » « Eh ! tu veux faire de moi une tombe ? » interroge la gazelle, puis
elle pose franchement ses lèvres, là, cette fois-ci à l’écart de la fleuriste, de
sa fille, des passants de la rue, de la ville et du monde entier. Je suis
absorbé. Oubliés ses caprices, le domaine agricole, son cousin.
Nous pénétrons dans le centre dentaire, situé à quelques enjambées de la
fleuriste. Les regards des patients et de l’agent d’accueil se sont
collectivement portés sur le bouquet, puis sur Katia. Ils se font plus
insistants. Peut-être devrais-je dire qu’ils sont intrigués. Quelle idée de
pénétrer dans un centre médical avec de fausses fleurs, même si elles sont
joliment mises en valeur. « Rendez-vous le 17 juin dit la dame chargée de
l’accueil, jusque-là c’est complet. » Yasmin’ prend le ticket de rendez-vous
que lui tend la réceptionniste, le glisse dans son sac. En nous dirigeant vers
la sortie j’éprouve une sensation étrange dans le dos. Les regards
persistants probablement, peut-être intrigués. Quelle idée d’arriver dans un
centre médical avec un lot de fleurs caoutchoutées, artificielles, dans les
bras. Même si elles sont joliment mises en valeur. Lorsque je la dépose sur
la place du marché, elle me remercie encore, inutilement. J’allais lui
rétorquer, en plaisantant bien sûr, que son remerciement Ma iârri ma
yekssi. Katia sourit toujours à cette formule mais ne l’apprécie pas
vraiment. J’évite donc de lui dire que ses remerciements sont inutiles,
qu’ils ne font pas avancer le schmilblick. Elle demande « Ça ira lundi à
neuf heures ? » Je lui donne tout mon accord et pars aussitôt. L’idée de
rester pour voir si ce « cousin » qu’elle attend (avec mes fleurs) était ou
non l’homme à la Mercedes, m’effleure trois secondes mais je ne la retiens
pas.
De la maison, à dix-neuf heures, je lui écris un courriel accompagné
d’une image que je choisis dans Internet. Elle représente un immense
bouquet de roses rouges. Katia ne le lira qu’avec mon aide ou celle d’un
autre. Voilà des mois que je lui ai créé une adresse hotmail, mais elle ne
sait pas l’utiliser. Ce soir je lui envoie ceci : « Très chère Yasmin’, au beau
109
bouquet du Luberon je t’ajoute celui-ci ». Après les fleurs artificielles
pourquoi pas des fleurs électroniques ?
lundi, janvier 30, 2006
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