Vendredi 24 janvier
J’ai deux rendez-vous ici même à Sénas. L’un dans la soirée avec David
d’Avignon, l’autre en ce moment même avec Katia. Elle devrait arriver
d’Orgon d’un moment à l’autre par le TER de 18 h 05. Elle a préféré
prendre le train plutôt que de monter dans ma voiture comme je le lui ai
proposé. Ma voiture est stationnée non loin de la gare, à un emplacement
convenu avec elle. Je l’y attends. J’ai passé une grosse éponge sur ses
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bêtises, je l’ai essorée mais ne la jette pas. Nous allons au centre ville pour
acheter à manger. Une pizza de Manosque aux quatre fromages : parmesan,
mozzarella, roquefort et chèvre. Puis nous nous dirigeons vers le foyer. Au
pied de l’immeuble elle dit avec une sincérité trempée dans de l’acier, prête
à scier la plus charpentée des convictions hostiles : « Ji prifire ti mountes
pas. » Quelques battements de paupières à la Betty Boop accompagnent
une moue posée sur ses lèvres identiquement courbes. La grimace se veut
triste, car il lui faut atténuer les effets de sa calamiteuse formule. Son grain
de beauté frémit juste ce qu’il faut. Je dois comprendre par son regard, ses
mimiques, que la crainte du qu’en dira-t-on, s’agrippe bigrement à ses
pensées, « regardez-moi ce schnock qui l’accompagne, vous rendez-vous
compte ? » Je lui tends le paquet et lui expédie du bout des lèvres un tiède
« bon appétit quand même » à la hauteur de mon désappointement. Elle
reste calée sur son postérieur et proteste : « mi ou li mange pas la pizza
ensemb dans la oitire ? » Non pas dans la voiture. Je la prie de descendre.
Elle ne semble pas comprendre. Moi non plus. Elle reste plantée,
immobile ; un épouvantail abandonné. Puis elle se met enfin à s’agiter dans
le vide. Faut pas prendre les enfants du bon Dieu pour des sarcelles
abruties, non mais ! Je lève le bras pour lui signifier de descendre, il me
faut insister. Puis démarrer sec. S’éloigner.
Je déambule autour de la poste, passe devant la mairie, traverse à
gauche, à droite, jusqu’au bar du rendez-vous avec mon ami. Un bar
infernal du centre ville. Tous les bars n’autorisent pas de tels vacarmes,
alors pourquoi celui-ci ? L’interrogation n’a pas fini de trottiner dans mon
esprit lorsque le serveur se pointe déjà, une bouteille dans une main, trois
verres dans l’autre et un quatrième dans un tonnerre de pif. Il avance le
buste bien en avant pour inconsciemment ou délibérément m’intimider. Le
propre d’un barman, patron ou non, est d’intimider, autrement on ne
comprendrait pas à quoi il peut bien servir, juché derrière son zinc et
offrant à qui mieux-mieux ses gesticulations en veux-tu en voilà ; « je vous
écoute ! » tout comme une maîtresse d’école cabotine elle aussi, perchée
sur son estrade protectrice « assoyez-vous, sortez vos ardoises ! » Je suis
en avance sur l’heure. Daoud est un couche-tard. Une soirée n’a de sens
pour lui, que dans la mesure où elle débute entre la vingt-quatrième et la
vingt-cinquième heure, lorsque chacun a envoûté ses responsabilités pour
qu’elles concèdent du terrain, pour qu’elles se diluent toute la soirée. Pour
peu que les influences de toutes sortes ne désertent pas le rendez-vous. La
vingt-cinquième heure est un temps durant lequel généralement, livré aux
ailes de Morphée, je m’obstine à inventer un monde autre. Alors lui et moi
nous avons fait des concessions mutuelles. Ce bar est vraiment infernal.
Musique, danse, cris… Le patron-barman a pris une sacrée avance sur les
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clients ! Ils sont une quarantaine à fêter je ne sais quoi. Lui il gesticule,
aboie, gigue à tout va, derrière son comptoir. Voici enfin Daoud. Il
remarque que je ne suis pas tout à fait dans le meilleur des jours : « ça va
pas toi », il ne croit pas mon hochement de tête et il a raison. Comme il
insiste je finis par lui ouvrir mon livre rose. Les premières pages sont
difficiles, Daoud comprend bien qu’il y a embarras. Il m’encourage
« Raconte, raconte, je te promets d’écouter attentivement ». Il commande
un alcool, « un Chivas Regal merci ». Mais par quoi commencer ?
« Meknès, Fès… » « Oui et alors ? » Mes contorsions discursives
l’intriguent. « Je ne vois pas le lien ». Il ne voit pas le lien avec mon état.
« Un deuxième s’il vous plaît ». Il dit vouloir m’écouter mais il n’est pas
prêt. Je ne suis pas à l’aise. La situation est délicate. Pas contrôlée.
M’échappe. La pente est risquée. Bobsleigh. Le temps passant et les
influences dont je parlais agissant au plus fort de la soirée, je me laisse
aller, emporté par mes propres exagérations. Son sourire sardonique
modifie l’arrondi de sa bouche en cul de poule. C’est pas du tout malin.
Ses yeux pétillent et ses sarcasmes accablants pointent : « vingt ans ? »
s’étrangle-t-il du haut de ses cent quatre-vingt-quinze centimètres. Il
exhibe sa fraîche trentaine, fraîche mais passagère. Il verra plus tard
lorsque par la force des choses il dégustera l’arrière-goût amer de
l’éphémère. Il lui suffit aujourd’hui de patienter ou de ne pas patienter. Il
écarquille ses « yeux Kabyles », cela ne s’invente pas, ce sont ses propres
mots et j’en suis profondément navré. Moi aussi, si je ne me mens pas, j’ai
du sang Kabyle, je veux dire Berbère. Les gens de son espèce nous
embrouillent jusqu’à nous empêtrer dans nos propres identités moirées. Il
se fiche de moi l’irrespectueux, moi qui pourrais être son père. Il me
harangue l’Apollonito, toutes canines dehors en clabaudant sans succès :
« mais arrête, ça va pas, c’est ton retour d’âge ? » etc. Je n’ose répéter
toutes ses petitesses. Il croit m’impressionner el-bogoss imbibé des saveurs
et arômes de Chivas mais je ne m’en laisse pas conter. Je réponds à l’effilé
sur un ton lourdement désagréable pour ne pas dire méchant ; « tu as
vraiment un corps jeune, ok, mais une tête de troufignon bourlingueur,
alimentée par des résidus de corticale molle. Tu n’y connais rien, tu dis
‘retour d’âge’, quel retour d’âge à cinquante et un ans ? Secundo je ne suis
pas sénile ». Il insiste, dit que je suis ridicule. Ridicule est celui qui
véhicule de telles idées rétrogrades. Mon histoire, notre histoire Katia et
moi, peut être une belle histoire si l’on fait l’effort minimum – ce qui est
possible – d’abstraire l’âge. Si seulement j’avais été marié, je veux dire si
j’avais une compagne de tous les jours, alors oui j’aurais fait l’effort
nécessaire d’accepter qu’il m’accuse d’être atteint du démon de midi, mais
tel n’est pas le cas. Tiens et si je l’appelle ? Cela nous incitera à sortir de
l’impasse. Je dis à Daoud que j’ai un coup de fil important à donner et sors.
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Je le laisse ruminer dans son scotch la jalousie qui l’asphyxie. Il
s’étranglerait s’il s’aperçevait que c’est Katia que j’appelle. Elle décroche
assez rapidement et murmure « ailou ? » Je pense que les soldes sont un
argument solide pour la sortir de Sénas, c’est elle qui m’en a parlé il y a
quelques jours. Je lui propose d’y aller demain. Elle ne répond ni oui ni
non mais dit qu’elle a froid. Elle doit se demander pourquoi je lui en parle
à cette heure-ci. Je suis presque à regretter de l’avoir réveillée et je peste
contre Daoud. « Y a du bruit, quelle heure il est ? » « Je suis à Sénas, c’est
la fête et il est tard, je te rappelle demain ».
A deux heures trente je quitte David. Chacun rentre chez soi comme il
peut ; l’alcootest virerait-il ?
Samedi 25
Cet après-midi j’ai pris la direction de Marseille avec dans mon coffre
un radiateur électrique assez imposant que j’offrirai à Katia. Un vieil
appareil qui m’avait été donné quand, arrivant du bled il y a quelques
années avec ma famille, je galérais rudement. Nous logions dans une
mansarde insalubre et glacée en région parisienne. L’appareil fonctionne
très bien. Je le donnerai à Katia qui gèle dans son 9M2. Je lui achèterai
aussi un téléviseur ou bien un appareil radio. Je n’ai pas oublié ce qu’elle
m’avait dit la veille du réveillon : Rani qanta. Comment peut-elle éviter le
bourdon, seule dans sa chambre-cage sans télé, sans radio ni personne avec
qui échanger. Seule à écouter la même musique dans son rudimentaire
walkman… On lui a certes, depuis, prêté un appareil, un ridicule
radiocassette, mais elle doit le rendre ces jours-ci. Je m’arrête à l’imposant
centre commercial de Vitrolles. A Carrefour, je prends le seul téléviseur
soldé qui reste, 17 pouces, cent quarante euros. Je le pose dans le coffre de
la voiture près du radiateur. Je me rends également dans la galerie
marchande et tente de profiter de cette période des soldes si tant est qu’on
profite de quoi que ce soit lorsqu’il s’agit d’acheter l’indispensable, car
c’est bien de cela. Acheter pour faire face. Pour assurer. Chez Célio je me
prends trois chemises à col italien bleu blanc et bleu-ciel à rayures, un gilet
bleu mirage à col montant zippé en jersey pur coton et deux pantalons
sombres en pur lin. On accepte que je paie en trois fois.
A Marseille mon ami Mamadou M’Bala de la rue d’Aubagne se charge
des ourlets. Il ne prend pas cher lui, et en cinq-sept il vous règle l’affaire
sans même se lever de sa vieille chaise jadis capitonnée, style d’époque :
1788. Assis devant sa préhistorique Singer à pédale, il murmure les deux
ou quatre mots nécessaires par client, parfois six : « viens camarade metstoi
par là ». Je m’approche, il prend les mesures, assis comme il est, à
peine penche-t-il le torse. Seuls ses bras vont et viennent musarder entre
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taille et cheville. « Par-là ». Il est rare que je revienne pour des corrections.
Mamadou ne bronche jamais.
Ma b. a. sera totalement accomplie lorsque Katia disposera des
appareils, aussi je m’empresse de la rejoindre. Il n’y a plus rien à faire
d’autre à Marseille. Je l’appelle et lui demande de me retrouver devant la
gare de Sénas. J’y suis dans l’heure qui suit (autoroute). Elle arrive à dixhuit
heures cinq d’Orgon. Elle n’a pu quitter plus tôt la médiathèque. Elle
ouvre la portière et s’en tient là.
– Monte.
– On allé où ?
– Monte, on va s’acheter à manger et on ira dans ta chambre.
– Non pas chi moi, y a di gens qui…
– Et alors ?
Alors elle risque d’avoir des problèmes. Elle monte. Peut-être qu’elle ne
veut pas que la scène d’hier se renouvelle. A Mac Do nous achetons trois
sandwiches, deux bières et un pot de Milk-shake : lait, fraises, sirop du
même fruit et sucre vanillé, le tout mixé. Je découvre. Au retour nous
faisons une halte à la grande place du marché ; je ne me souviens pas de
son nom. Une masse importante d’enfants, d’adolescents et d’adultes
s’affaire alentour. De gigantesques manèges et une multitude de jeux y
sont installés, entièrement illuminés. Chevaux de bois et autostamponneuses
côte à côte, rivalisent de publicité. Les autres attractions en
font autant. « Indiana Club », c’est la marque que porte chacune des autos
en ses flancs, sous la forme d’un bandeau blanc traversant un quatuor de
bandes, imitation de la célèbre marque de chaussures : rouge, vert, jaune,
bleu… De nombreux jeunes se bousculent aux guichets. Katia crie de joie,
s’égosille. Elle est si heureuse ! Qui n’en ferait pas autant sachant qu’il est
du bon côté des âges, le côté pile. Moi je suis de l’autre côté.
J’ai perdu mon amie le pays qui est le tien, qui un jour forcément,
lorsque ton tour viendra, te laissera. Je suis dans cette contrée que tu ne
connais pas, ou pas encore. Je ne t’y invite pas. Tu es Katia dans cette
province bourgeonnante que tu n’as même pas à m’offrir en partage, qui a
été la mienne, qui ne l’est plus. Je suis tombé dans ton champ dès que tu
m’es apparue, Houri. Mes veines peinent peut-être, mais mon esprit veille.
Il reconnaît les chemins de l’innocence qu’il sait prendre à rebours pour te
rejoindre lorsque mon corps suit.
Ah qu’elle est heureuse Katia devant les auto-tamponneuses et les
machines de toutes sortes, avec ses yeux doux et ses longs cheveux noirs,
un amour de petite (mais pas docile). Le bonheur communicateur de Katia
m’éclabousse. Je me mets à l’imiter : « Ouai, ouai, ouai ! » J’ai 16
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printemps. Je fais disparaître de mon esprit la foule empêcheuse de tourner
en rond, autrement je ne claironnerais pas ainsi ma joie. Je m’aperçois au
bout de quelques temps que la multitude a cédé à son tour sous les lourds
et bruyants mouvements faits de bourdonnements, de crissements, de
vrombissements, de sifflements, de musiques et de toutes sortes
d’agitations. La foule est heureuse et, telle une colonie de fourmis
paniquées, s’agite dans tous les sens devant toutes ces lumières, tous ces
jeux, tous ces stands. Les vendeurs de barbe à papa, de churros, de gaufres
et de beignets, sont nombreux. Je suis heureux de voir et sentir Katia
heureuse. Je lui tends la main qu’elle ne refuse pas. La foule n’existe que si
on y prête attention. Katia mise mon argent sur des poupées, sur des
surprises diverses en plusieurs endroits. Cette fois elle s’attarde devant un
stand fort attrayant. Sous une grande vitrine octogonale des planches
horizontales sont installées à l’intérieur de chaque côté, à hauteur
d’homme. Ces planches mobiles supportent des monticules de pièces
métalliques rondes. Elles sont à un cheveu de basculer dans le vide, c’est à
dire dans la poche du joueur chanceux. Des pièces aussi larges que deux
euros posés côte à côte. Il suffit simplement, pense-t-on, d’introduire une
pièce métallique identique, le jeton – cinq euros les trente – dans l’une des
trois fentes de la vitrine pour que la dite ferraille aille choir derrière toutes
les autres et par conséquent, du fait du mouvement de va-et-vient de la
planche, faire avancer quantité de jetons et projeter ceux qui se trouvent en
première ligne dans la poche du joueur obstiné. Bien sûr, pense-t-on
encore, il faut que le mouvement de va-et-vient continu de la planche fasse
correctement son boulot afin qu’une partie des innombrables jetons déferle
dans les mains du joueur qui ira illico la convertir en euros sonnants et
trébuchants auprès du forain.
Au terme d’une trentaine d’euros de jeux divers et d’un interminable
temps d’impatience infructueuse Katia finit par se libérer du stand et de la
fête avec. Nous regagnons la voiture pour aller stationner près du foyer.
Katia descend et s’apprête à monter les marches qui mènent à l’entrée du
foyer avec les seuls sandwiches. Je lui demande d’attendre, d’ouvrir le
coffre s’il lui plaît de l’ouvrir. Je lui prends les sacs de nourriture et la
laisse faire. Elle ouvre le coffre. Un moment elle hésite, ne comprend pas.
Elle reconnaît la fonction du premier appareil que nous posons sur la
chaussée. De la main libre je l’aide à porter l’autre colis. Lorsqu’elle
découvre l’image sur le carton d’emballage elle ouvre la bouche comme un
oisillon affamé, met ses mains devant pour ne pas crier, trop tard le cri
s’est tout de même envolé, elle trépigne de joie. « Ah merci Razi, la tili, ci
la tili ! » Elle fait de grands gestes, me regarde ; ses yeux dark-metal, sa
bouche égarée dans le pourpre de son minois, son corps frétillant, tout en
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elle transpire la joie, de nouveau. Un moment intense ajouté au précédent,
sur la place anonyme du marché. La joie qui m’a saisi tout à l’heure
m’étreint de nouveau. Je soulève le téléviseur sans lâcher les sandwiches.
Elle prend le radiateur. Dans le hall du foyer huit à dix paires d’yeux
envieux que nous dédaignons, se branchent sur nos produits, sur nos
gestes, sur nous. Ascenseur. Sa chambre se trouve au troisième étage. Peu
de meubles, un lit une chaise et trois babioles. Katia appuie sur un bouton
et aussitôt son ridicule radiocassette se met à grésiller. « Ci Titou ène
chantour maroucaine. » Du boucan plutôt. Les quelques notes de musique
que le malheureux chanteur ou son musicien a mis tant et tant de temps à
créer, je le suppose, sont parasitées par les boyaux de l’appareil qui
performe comme il peut. Je m’aventure dans la recherche des chaînes de
télévision. La prise est trop courte, la seule chaise qui fait office de support
est bancale, son assise en paille incertaine et mes compétences douteuses.
J’abandonne. Le Dzim boum boum que pétarade le coeur du malheureux
appareil à musique, fait vibrer celui-ci de toutes ses fibres. Le radiocassette
est sur le point d’éructer ses filaments, ses composants passifs, les actifs
kif-kif, son haut-parleur et que sais-je encore. Je plains autant les jeunes
voisins que mes oreilles fatiguées. Je regrette d’avoir oublié les soldes.
Nous prenons le temps de finir nos sandwiches, bière et Milk-shake. mais
il ne faut pas s’attarder dans la chambre au-delà du raisonnable pour ne pas
alerter, pour ne pas faire jaser les imbéciles du hall d’entrée du foyer. Ils
s’imagineraient je ne sais quoi. Je suggère à Katia de repartir aux
attractions foraines. Elle accepte. Elle dit comme pour les excuser, que les
idiots de l’accueil sont gentils. Ils sont toujours là à explorer de tous leurs
yeux toute personne qui s’engage dans le hall d’entrée, qu’elle vienne de
l’intérieur de l’immeuble ou surtout de l’extérieur. Qui fait quoi quand
avec qui… Leurs regards sont toujours aussi envieux et artificiellement
durs et sombres. Je les ignore et pince discrètement le bras de Katia pour
qu’elle en fasse autant. Elle a juste sursauté. Il n’est que vingt et une heures
trente, pourtant les stands de la grande place ont tous baissé leur rideau,
hormis une espèce d’attrape-nigauds, un Gamma quelque chose : pour un
euro, en actionnant une minuscule grue mobile plantée au dessus des
jouets, on peut gagner des peluches, indique l’écriteau. Pipeau oui.
Impossible ! Nous perdons cinq euros chacun et nous hâtons de partir car
le patron s’apprête avec fébrilité à rabattre les bâches. « A demain » nous
lancent les préposés au gardiennage aux regards obliques (eux aussi). Ils
ajustent leur pantalon à la manière des niais Dupond et Dupont. Les
familles ont presque toutes déserté la fête. Une retardataire s’égosille et
casse sa voix derrière une enfant, probablement la sienne. Katia sursaute et
se retourne aussitôt. La mère apostrophe sa fillette : « Yasmin’, prends la
main de ton frère ! » Katia sourit, me serre la main. Ses yeux scintillent.
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Je devine que son grain de beauté de dieu que j’observe difficilement dans
le noir, frémit. « Yasmin’ bon sang ! » crie la méchante dame qui continue
de grommeler autre chose contre la pauvre enfant frustrée de jeu. De
nouveau Katia se retourne. Un des mots prononcés par la dame agit sur ma
sémillante compagne comme une madeleine amollie par l’effet d’un thé
infusé, imprégnée par son arôme, peut-être jasminée. « Yasmin’ ». Elle a
chuchoté « Yasmin’ », jasmin. Katia se murmure quelques mots. Je les
entends. « Ah que j’aurais aimé m’appeler Yasmin’ », puis en me
regardant : « j’adore ce prénom. Il me rappelle mon enfance. Ma mère
m’appelait parfois ainsi sans jamais me dire pourquoi. Elle devait penser à
une autre personne. J’ai toujours aimé ce prénom ». Enthousiasmé par sa
propre joie, je me laisse attendrir. J’adopterai à mon tour ce prénom
imprégné des plus éminents arômes de Grasse et d’Alep, sans lui poser de
question. Ka nebghih Ktir. Yasmin’ Katia s’éloigne de moi. Les rais de son
sourire assassin me criblent une fois encore avant de s’évanouir dans les
entrailles des hautes ombres des platanes insensibles qui dissimulent
l’entrée du foyer. Eux-mêmes les platanes, baignent dans les éclairages
blafards des lampadaires, comme chaque soir. « Le jasmin me porte à une
rue qui ne mène nulle part », clame le poète. « Mais je chante encore
Jasmin sur les nuits » de janvier.
– Bonsoir mon doux jasmin !
dimanche, janvier 15, 2006
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