Orgon enfin, le 7 janvier
Ce matin j’ai acheté, au camp 5 même, plusieurs CD de Bilal. Katia
adore ce cheb qu’elle écoute depuis l’âge de dix ans. Il y a dix ans. Puis
j’ai pris un taxi pour l’aéroport « Sinia sahha », un chouia moins cher que
ce que j’ai payé le 28. Le vol s’est déroulé sans encombre. « Mercalm » a
provoqué les effets attendus. J’ai plané jusqu’à Marignane où j’ai été
accueilli par un froid perçant. Dix jours de repos au bled c’est amplement
suffisant. Au-delà, tu sais, ce ne sont plus des congés. Le séjour se
transforme en cauchemar. Au-delà de dix jours les vacances acquièrent
bizarrement des propriétés propres à certains animaux. Je veux dire
qu’elles muent ou mutent et chemin faisant se débarrassent de ce qui faisait
leur charme. Elles se changent. Elles se métamorphosent en cauchemar. Ce
qui n’est pendant une semaine ou un peu plus qu’une gêne plus ou moins
supportable, un charme même pour certains, se transforme
progressivement en géhenne. Les bruits d’enfer, le manque d’eau
inacceptable, les libertés tronquées, les intolérances qu’on supporte plus ou
moins chevillés dans nos égoïsmes étroits et nos petites lâchetés, prennent
leurs aises dès la deuxième décade entamée. Corrompus et arrivistes côte à
côte vous toisent du haut de leurs biens blanchis, transformés en dinars
noirs et gluants, camouflés dans des chkayer noirs et crasseux que les
corrompus et arrivistes soudent à leurs poignets noirs. Leurs yeux
s’excavent tout le long du trajet depuis leurs commerces souvent noirs
jusqu’à la banque aveugle et consentante. Ils possèdent plusieurs villas
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bunkérisées, Hummer H2 à 75. 800 $ (entre 25 et 35 litres/100km) et
plusieurs épouses légitimes, mais ne savent pas se tenir à table et puent du
mufle, les verrats malotrus. Ils se faufilent ces baggara parmi les humbles
et les sages pour mieux les étriper. Quiconque maintient les yeux grands
ouverts, – avec ou sans allumettes – les reconnaîtrait à leur identique
manteau de cachemire râpé, maltraité matin et soir durant toutes les
saisons. On les reconnaît aussi à leur identique accueil jésuite qu’ils
réservent aux uns et aux autres. Macha Allah ! béguètent-ils à longueur de
journée. Ils accueillent les bras en l’air et le front bien en avant marqué par
une mouche aussi épaisse qu’une pierre noire tombée du Paradis ; preuve,
pensent les naïfs qui leur donneraient le Bon Dieu en confession, preuve de
leur folle abnégation envers le Miséricordieux. Et ils répètent Macha
Allah ! une formule importée du Levant au même titre qu’un conteneur de
cimeterres ou de vêtements usagés qu’ils nomment firipiri ; au même titre
qu’un lot de 4x4 dernière tendance achetés au Liechtenstein au même titre
qu’un lot de téléphones portables finlandais. Qu’on importe des voitures,
des portables ou à la rigueur des soutifs, je veux bien, mais des formules
assassines toutes faites, prêtes à l’emploi sans mesures douanières
restrictives, faut pas déconner. Quel dédain de soi ! Soutenus par les
responsables politiques et les potentats locaux ils ont sali la mémoire de
notre ville. Ils ont sinistré Oran, Wahran el-Bahia, désormais répudiée,
mise à l’index par ses lions jumeaux, mais aussi par ses enfants ou alliés
Sidi el-Houari, El-Mejdoub, Neruda, et même Cervantès le Gallardo
español etc. Ils ont avili notre ville et nous avec elle. Wahby le maître qui
se souvenait Wahran Wahran rohti khsara, hajrou mennek ness chtara…
Wahby le maître aujourd’hui encore se retourne, six pieds sous terre avec
Saber son égal. Wahran est ma ville. Je déambule dans ses artères violées
comme elle circule dans les miennes. Il n’est pas question que je la leur
abandonne. Je suis fatigué de tant d’abjection, écoeuré de tant de lâcheté,
dégoûté de tant de laideur.
Mercredi 8
Il est sept heures trente. Je stationne la voiture devant la gare de Sénas
sans couper le contact. Comme hier, il fait un froid de canard. A
l’intérieur du bâtiment, derrière la grande vitre embuée, je distingue
Katia. Elle est debout, appuyée contre le flanc d’un distributeur de billets
de train. Elle est engoncée dans un manteau noir ou bleu, boutonné de
bout en bout. Katia attend le train pour Orgon, d’où elle prendrait le car
pour Cavaillon. Le choix qu’elle fait du moyen de transport dépend des
horaires, parfois de sa propre humeur. Tantôt elle prend le train, tantôt le
car et le sixième jeudi du mois elle choisit ma 505. Elle n’a certainement
pas changé en moins de deux semaines. Elle ne me voit pas. Elle semble,
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non elle ne semble pas, elle est fri-go-ri-fiée. Au moment où elle lève un
quart d’oeil pour interroger l’horloge, je lui adresse un signe. A la bonne
heure ! Elle lève un bras, puis aussitôt le laisse tomber. Elle est très
heureuse de me revoir. N’exagérons rien, elle est contente de me voir.
Elle presse le pas pour me rejoindre, elle sautille presque, a failli glisser.
Arrivée à ma hauteur elle tend ses bras en m’imitant. Nous nous
étreignons longuement, comme dans une scène au ralenti d’un film de
série B. Nous sommes tous les deux enveloppés par une joie muette, non
feinte. Les spectateurs ne manquent jamais aux alentours des gares. Je
l’entraîne jusqu’à la voiture. Son approbation spontanée me surprend un
peu. Je me hâte de lui remettre le paquet contenant les CD. Elle l’ouvre
avec fébrilité, lit, me regarde, puis me remercie en posant deux demilune
frappées sur ma joue impatiente. Elle m’embrasse et me remercie
encore. Elle insiste pendant que je lui répète que ce n’est pas grandchose.
Nous tournons en rond, mais c’est dans nos us comme on dit.
Dans la culture de nos bleds du sud lorsque l’un remercie « merci
merci », l’autre relativise « c’est rien c’est rien » et ça recommence trois,
quatre, six fois. Nous prenons la direction du centre de formation. Je
règle le sélecteur de température sur 5 et lui demande de se débarrasser
de son duffle-coat. Cela ne lui convient pas. Elle insiste pour garder son
chaud vêtement, histoire de me montrer qu’elle sait être contrariante. On
ne change pas en dix jours. Elle dit et répète ce qu’a été sa solitude en
mon absence, elle dit aussi qu’elle languissait après moi, allons donc.
Nous arrivons. Je la dépose non loin de l’arrêt de bus avant de me garer
dans le parking attenant à l’Agence pour l’emploi, à deux cents mètres
du centre. Ni elle ni moi ne souhaitons faire les derniers pas ensemble.
Tous les stagiaires sont là. L’accueil est aussi bruyant que chaleureux.
Ce fut une séance – dans notre jargon nous disons une plage – orale
fortement agitée. Chacun et chacune a tenu à raconter le réveillon des
autres, pas le sien. Une occasion pour travailler les commentaires,
l’argumentaire, les situations de communication… En fin d’après-midi, à
sa demande, j’accompagne Katia à la Sécurité sociale de Sénas afin qu’il
lui soit créé un dossier d’assurée. Dans la salle d’attente entre deux
phrases anodines elle en lance une troisième qui l’est beaucoup moins.
En fait elle recommence son cinéma sans se soucier des effets de
perspective, de cadrage ni de tralala : elle me dit qu’elle ne pourra pas
rester avec moi car son frère passera tôt la voir au foyer. Elle est très
réactive cette fille. Cela ne me surprend pas de sa part, mais,
spontanément, je réponds ce que j’ai à répondre. Je lui dis, comme pour
lui faire plaisir ou pour éviter qu’elle se sente obligée de donner plus
d’explications, je lui dis que je n’ai pas l’intention de rester. Le reste
finit en bouillie de boudin.
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Jeudi
A treize heures trente alors que je revenais de la poste où j’avais déposé
un courrier important – à sa demande car mademoiselle Katia n’a pas jugé
utile de se déplacer, ni en ma compagnie ni seule –, je l’ai surprise à
pianoter sur les touches de son téléphone qu’elle a ensuite porté à son
oreille, alors même qu’elle ne cesse de dire que si elle ne me téléphone pas
ou ne m’envoie pas de texto c’est parce qu’elle n’a pas d’unités. Nos
regards se sont croisés. Prise la main dans le sac, elle a bredouillé je ne sais
quoi puis elle m’a demandé sans insister comment ça allait. Elle a compris
à la sévérité de mon regard noir que je ne lui répondrai pas. Je ne lui ai pas
répondu. A quinze heures trente lors de la pause, je lui ai remis une copie
de l’AR de son courrier et lui ai lancé : « on arrête tout. Il ne faut plus se
parler ni se voir en dehors du centre de formation. » Je ne suis tout de
même pas son factotum. Hier je lui ai offert des CD, le jour même elle
invente – j’en suis persuadé – une visite de courtoisie de son frère et
aujourd’hui elle me fait ça. Dure à suivre la gamine. Mais on allé où ? Elle
me prend vraiment pour ce que je ne suis pas. Non je ne suis pas ce qu’elle
pense.
Branquignole : en quittant l’agence postale, sur le retour à Sud Fo,
plutôt que de suivre le chemin approprié, il m’est venu à l’esprit qu’il
était plus judicieux d’emprunter un raccourci. Pour ce faire, il me fallait
enjamber un muret de quarante ou cinquante centimètres de haut. Pas
plus. Je m’en suis approché et hop un coup de rein ! Naturellement je
m’attendais à ce que ce mouvement instinctivement calculé, me projette
de l’autre côté, les pieds à plat prompts à repartir. Et bien non, ce coup de
rein n’a pas eu l’effet escompté et hop, je suis tombé à la renverse cul
par-dessus tête, le nez collé à terre et l’orgueil vadrouillant entre les
cimes des arbres. Mon piteux et involontaire exploit je l’ai réalisé devant
trois badauds ébaubis qui ont accouru avant que je n’aie eu le temps de
me rendre compte de ce qu’il m’arrivait. Branquignole disais-je. Il faut
ajouter que j’ai si bien roulé sur moi-même que ni ma paire de lunettes ni
mes prothèses dentaires ne se sont dispersées ! J’ai remercié les passants
bien attentionnés, mais en me relevant j’ai frôlé un gros chien, un
molosse, une sorte de husky dépaysé qui n’a pas attaqué mais a déguerpi,
de peur ou de surprise, entraînant brutalement au bout de sa laisse son
maître mécontent qui, peu avant, se délectait délicatement du
divertissement que j’offrais. Il n’a cessé de ronchonner tout le temps qu’il
a été tiré. Comme je le dis. Tout cela ne serait pas arrivé sans l’ingrate
Katia. Mais on allé où ? Ah, je te jure.
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Vendredi.
Elle est absente toute la journée. Je me demande s’il y a une relation de
cause à effet entre ce que je lui ai dit hier et cette absence. Elle n’est pas
venue de toute la journée. Aurait-elle été touchée par ce que je lui ai dit ?
Je lui ai dit : « on arrête tout. Il ne faut plus se parler ni se voir en dehors
du centre de formation. » C’est possible qu’elle ait été touchée. C’est
possible.
Samedi
La ville est blanche. La ville est blanche. Quatre mots, même répétés ça
fait pas bezzef je l’admets. Un nuage, un trou ou une cellule déséquilibrée
de ma cervelle encombrée a expédié à Cartagena ou à Tataouine, ce que je
voulais écrire, à mille lieues de l’immaculé patelin. La ville est blanche ne
rime à rien, ne veut rien dire au-delà de la superficialité.
La Palud, dimanche 12 janvier,
Aujourd’hui nous entrons dans une année nouvelle. Je m’explique : nous
les gens du Maghreb bénéficions chaque année de trois années nouvelles. La
première correspond à l’année classique, la plus répandue sur terre, celle qui
me fait désigner ce jour d’aujourd’hui comme étant le douzième du premier
mois, celui du calendrier solaire. Puis il y a l’autre nouvelle année. Celle qui
court plus vite que la précédente. Qui chaque année avance d’une dizaine de
jours de telle sorte qu’au terme d’un certain nombre d’années elle aura
traversé allègrement les saisons les unes après les autres toujours dans le
même ordre, toujours avec la même tranquille obsession pour recommencer
encore indéfiniment jusqu’aux confins de l’éternité. C’est la nouvelle année
lunaire, celle qui célèbre dans pas longtemps le 1424ème anniversaire de
l’Hégire de notre Prophète (QLSSSL). Puis il y a la troisième, introduite par
Ennayer. C’est la plus discrète mais la plus ancienne des trois. Ennayer est
la fête du cherchem et des fruits secs. C’est surtout le nouvel an berbère qui
célèbre Sheshanq 1er notre ancêtre guerrier. Aujourd’hui 12 janvier nous
entamons l’an 2953. Comme il se doit, j’ai acheté et mangé des noix,
cacahuètes, clémentines figues et dattes séchées, sans en référer au docteur
Minh. Il va de soi. J’ai téléphoné au bled bien sûr… puis, j’ai pris le train
pour Fréjus, d’où j’achève ces mots.
Vendredi
J’ai pris peu de notes durant mon séjour. Je ne peux pas dire que le
moral était au beau fixe. Je suis revenu mercredi. Jeudi fut une journée
froide, sans échanges avec Katia, à peine ai-je accepté d’entendre sa fausse
jérémiade à laquelle j’ai accordé un crédit insignifiant tant elle sonnait faux
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à mon oreille : « si ti vas pas biène moi oussi. » Ce matin elle est venue me
voir durant la pause alors que j’étais en salle des formateurs occupé à
préparer les cours. Pourquoi est-elle venue me voir ? « Coum ça, pour
riène, pour toi. » J’ai eu raison de ne pas la croire. Elle a fini par me
demander de lui commenter le contenu d’un courrier que son avocate lui a
envoyé. Elle m’a répété ce qu’elle m’avait dit hier : « si ti vas pas biène
moi oussi. » Lorsqu’elle a souri j’ai cru voir la tête d’ahuri heureux de
Gainsbar. Je t’aime moi non plus. Plus tard, dans la salle de cours, alors
que je passais devant elle, elle a osé me faire du pied. Elle m’a fait du pied
et j’ai failli m’étaler ! J’essaie de me convaincre qu’elle m’a fait du pied,
mais son intention n’était-elle pas de me renverser ? Et puis qu’est-ce qui
lui a fait dire que je n’allais pas bien ? Un croc-en-jambe, je n’en reviens
pas !
dimanche, janvier 08, 2006
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