Mercredi 02 octobre
Tu as concrètement commencé la formation ce matin. Tu es entrée en
salle avec un léger retard, habillée d’un pantalon beige Kiabi et couverte du
même châle noir que tu portais le premier jour. Tu t’es installée près de la
porte. Tu n’as presque rien dit jusqu’à la pause de dix heures trente. Des
stagiaires t’ont alors entourée, enveloppée, pour déverser sur toi leurs
nombreuses interrogations et propositions. En salle ta bouche est demeurée
figée dans un sourire placide jusqu’à dix-sept heures. Etait-ce un sourire ?
Je n’ai rien pu te dire.
Samedi 05 octobre
Ce matin docteur Minh P. V. a renouvelé mon ordonnance. Il y a
quelques temps de cela, lors de la visite médicale annuelle, le médecin du
travail m’avait vivement conseillé de consulter un généraliste afin qu’il me
prescrive une analyse approfondie. « D’accord vous ne fumez pas, mais
vous êtes malgré tout quinquagénaire. » Ses mots « malgré tout » avaient
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cogné longtemps contre mon crâne comme si j’avais la veille participé à
une nouba fortement arrosée. Ils m’avaient ébranlé. En une fraction de
seconde et bien malgré moi, des chiffres témoins, accusateurs, ont
brutalement émergé. Et ce mot « quinquagénaire » que cache-t-il de si
traumatisant me suis-je demandé, faignant d’ignorer qu’il charrie et
quincaille ma propre vérité peu chère ! c’est-à-dire 50 x 365, soit 18250
jours de vie, sans compter les années bissextiles. Cela fait combien
d’heures ? me suis-je encore demandé. Mais cette demande fut de trop. Je
me suis embrouillé, j’ai abandonné. J’ai trouvé que 18250 jours cela faisait
beaucoup et qu’il me fallait prendre au sérieux les recommandations du
médecin du travail. Alors j’ai couru consulter le plus proche des cabinets
médicaux. Consultation, analyse en laboratoire et retour chez le médecin
pour décision. Le généraliste n’a décelé aucune maladie grave ou
particulière, enfin si, particulière, justement. Lorsque docteur Minh, a
parcouru les résultats des analyses de sang qu’elle m’avait prescrites
quelques jours auparavant (docteur Minh est une femme), elle m’a
simplement posé quelques questions sur mes habitudes alimentaires car
elle a diagnostiqué « une légère hypertension artérielle. »
– Il vous faut bannir la consommation d’aliments riches en sel comme le
fromage, le jambon…
– Mais docteur je
– La choucroute.
– Je n’ai pas le droit de
– Evitez les abats et les gâteaux apéritifs. Vous buvez ?
– Oui c’est à dire du
– Ne consommez pas plus d’un à deux verres et pratiquez une activité
sportive, j’insiste, il vous faut faire du sport.
– J’en fais docteur, du vélo mais…
Depuis, tous les matins, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau,
quelle que soit la saison, week ou week-end, que je sois à Orgon, dans
l’Oregon ou chez les Gonds, les Gonds Koitur du Gondwana ou chez les
Charentais, j’avale une gélule de « MicardisPlus 80/12,5 ». Tous les matins
que Dieu fait. La notice, je l’ai lue. Elle menace : « Votre médecin a jugé
que votre pression artérielle était supérieure à la norme correspondant à
votre âge. Lorsqu’elle n’est pas traitée, l’hypertension artérielle peut causer
des lésions vasculaires… » Aucun autre choix n’est offert.
Depuis cette visite médicale annuelle, depuis que le médecin du travail
m’avait vivement conseillé de consulter un généraliste afin qu’il me
prescrive une analyse approfondie, docteur Minh P. V. est devenue mon
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médecin référent. Je lui reste fidèle. Tous les deux mois elle renouvelle
l’ordonnance. Ma tension artérielle ondule fièrement entre 12,5 et 12,8.
Ce matin le docteur Minh P. V. a donc renouvelé mon ordonnance. Elle
était franchement souriante et volubile. Elle a peut-être gagné au loto.
Emportée par la joie et la bonne humeur elle m’a proposé « vu votre âge
n’est-ce pas » vus les problèmes mictionnels chez les hommes de 50 ans et
plus, « la prostate n’est-ce pas », elle m’a proposé un touché rectal. Ma foi.
De quoi aurais-je eu l’air si, enferré dans un orgueil mal placé, j’avais
refusé ? j’ai gardé raison et me suis détendu. Sur ordre. Docteur Minh a
enfilé un gant lubrifié, pris son temps pour l’ajuster au mieux, puis en un
éclair elle a introduit son doigt phallus, le plus alerte, le plus long. Elle l’a
introduit ni dans l’oreille, ni dans le nez, ni dans l’oeil. Bon sang de bon
soir, ça doit être la première fois qu’on me fait cela ! J’ai eu une profonde
pensée pour celles et ceux qui, volontairement ou non, versent dans ces
pratiques, qu’elles soient médicales ou non. Comment peut-on trouver son
plaisir par là ? J’étais encore à me poser des questions quand elle me pria
de me rhabiller. Je n’ai pas répondu à son gai « ça va ? » J’ai seulement
hoché la tête comme abruti. Elle m’a prescrit un médicament qu’elle m’a
demandé de prendre deux fois par jour jusqu’à l’échographie, puis elle m’a
recommandé une radio de la vessie et de la prostate à faire dans les trente
jours. Je pense au mois de jeun, à ramadan, c’est dans un mois. Il me faut
faire l’échographie avant. En attendant, prendre chaque jour deux gélules
de Permixon 160 mg.
Lundi 14 octobre
Très vite l’aura naturelle de Katia a irradié les stagiaires et nombre de
formateurs et de formatrices, mais aussi de secrétaires et la secrétaire
principale. Il me faut l’aider à résoudre la priorité de ses priorités : trouver
une chambre car elle ne veut plus rester dans sa famille. Par trois reprises
la semaine dernière elle m’a demandé comment faire et à qui s’adresser
pour trouver un bartmène. Un conseiller que j’ai sollicité nous a orientés
vers l’ADRAPP qui dispose d’une antenne à Orgon. C’est une association
chargée d’apporter un soutien aux jeunes en recherche de solutions aux
difficultés diverses qu’ils rencontrent dans leur vie quotidienne. Katia ne
sait pas y aller même si son oncle, dit-elle, l’accompagne. A la sortie du
travail je les rejoins. Katia me précise qu’ils sont stationnés devant la gare.
La voiture de son oncle est une Mercedes de type ancien. Très ancien. Une
240-D blanche. Je me demande par quel miracle elle roule encore. Le gars
n’a pas quarante ans. Il est grand et très brun. Est-ce son oncle ? je dois
avoir mal entendu. Je les salue et leur demande de me suivre. Lorsqu’au
tournant de la route du Moulin du Plan apparaît la vieille et basse bâtisse
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qui abrite l’association, je ralentis et la leur indique par un geste de la main
avant de poursuivre ma route. Katia ne veut plus rester dans sa famille avec
sa tante et son mari. Ils lui font des misères. Elle veut avoir son propre toit.
Un appartement où elle vivrait seule. C’est ce qu’elle veut.
Mercredi 16 octobre
A la sortie du travail j’accompagne Katia à l’ADRAPP car lundi elle et
son oncle ont trouvé les locaux fermés. L’éducateur qui nous accueille
nous demande l’objet de notre présence puis il se lance. Il raconte sa vie,
celle de l’association et ses déboires, enfin toutes choses qui ne nous
regardent pas. Il donne son avis sur les jeunes et les autres. Lorsqu’il en
vient à nos moutons comme il dit, c’est pour s’attarder sur des questions
périphériques : la virginité de Katia, ses fesses, sa pilule, ses parents,
l’immigration… Katia ne formule qu’un besoin et un seul, un besoin très
précis que je répète au type : disposer d’une chambre. Les questions de
l’éducateur sont abruptes. Il les pose mécaniquement l’une après l’autre,
telles qu’elles sont couchées sur sa feuille. Il lit les questions comme le
pilote d’un engin volant de haute sophistication lit sa check-list avant la
mise à feu. L’éducateur est indifférent au malaise perceptible que dégage le
visage de Katia. Elle est bousculée par cette épreuve. Au terme de
l’entretien qui a duré plus d’une heure, le spécialiste me demande de les
laisser. « Excusez-moi, je dois continuer l’entrevue avec la jeune fille en
tête-à-tête. » Je comprends très bien. Je le remercie et referme la porte.
Dans la rue je fais les cent pas entre une boulangerie et un bar comme un
jeune père qui, dans un couloir de maternité, anxieux, attend le cri de
délivrance, le premier cri d’angoisse. « Alors c’est quoi ? » Lorsque Katia
me rejoint sur le trottoir, elle me dit que l’autre lui a demandé si elle était
hamla. Elle sourit, peut-être gênée par le mot qu’elle vient de prononcer.
Puis se tait. Attend ma réaction. Je n’en ai pas. Katia est troublante. Dans
sa bouche fabuleuse, comme deux brochettes de diamants posées l’une
face à l’autre, ses dents sculptées me narguent longuement. Tout autour,
ses lèvres coquelicot me donnent envie de mordre dedans ou de les sucer
comme on suce ou mord dans une pêche mûre, juteuse. Frustration.
[NB : 3 juin 200. : en relisant ces pages il me vient à l’esprit d’ajouter
ici ces mots de Gabriel Garcia Marquez que j’avais notés et gardés
précieusement. Lorsque je les ai lus j’ai immédiatement pensé à Katia :
« Il y avait quelque chose d’inouï dans la perfection de ses dents. » Inouï
ou incroyable.]
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Jeudi 17 octobre
Katia et moi nous nous rendons à la Mission locale pour le même motif
de logement. Officiellement la Mission locale est un lieu d’accueil,
d’information, d’orientation et d’accompagnement vers l’emploi. Elle
s’adresse aux jeunes de seize à vingt-cinq ans. Ils peuvent y rencontrer des
conseillers qui les informent, les orientent… pour trouver un travail, un
logement, une formation etc. Le conseiller qui nous reçoit propose
d’inscrire Katia dans un groupe de recherche de logement. Elle devra se
rendre une fois par semaine au CLLAJ (Comité local pour le logement des
jeunes). C’est une association de type loi 1901. Sa mission est de favoriser
l’accès au logement autonome des jeunes de dix-huit à trente ans. Nous
quittons la Mission locale pour nous rendre à ce comité où nous sommes
bien accueillis. Le jeune conseiller nous propose du café et des
informations détaillées sur le fonctionnement des groupes de recherche. Il
l’inscrit. Katia semble approuver, elle sourit. Mais lorsque nous quittons
l’association, elle dit qu’elle ne participera pas au groupe de recherche.
Elle ne veut rien entendre. Je pourrais chantonner, claironner, jouer de la
flûte de pan ou à bec, elle refuse obstinément. Je n’irai pas. Pour quelles
raisons ? mystère et boule de pâte ma chère.
Au moment de nous séparer, j’extrais du coffre de la voiture une
composition que je lui tends. Il s’agit de vers acrostiches venus à moi à
l’aube de ce jour comme une révélation. Je les ai posés tels quels au centre
d’une sorte de kaléidoscope figurant un paysage abstrait, dont les formes
nombreuses ainsi que les couleurs qui les rehaussent – nombreuses elles
aussi les couleurs – s’enchevêtrent les unes dans les autres. J’ai téléchargé
l’image hier soir d’un site de l’Internet. Lorsque je l’ai découverte,
l’entrelacement des courbes et des sept tons de l’arc-en-ciel de la
composition m’a immédiatement fait penser aux scoubidous de mon
enfance que j’affectionnais tant. Scoubidou bi ou ah… J’ai collé sur
l’oeuvre deux pétales de roses, séchés. L’un rouge vif à droite du poème,
l’autre rose terne à gauche. Deux couleurs pour les nécessaires nuances à
se partager Katia et moi. Ensuite j’ai encadré le tableau. Les mots qui
furent à la source de mon insomnie se sont bousculés, déchaînés,
enchaînés :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi un
Insoumis sur le retour,
A la raison, au monde. »
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Katia trouve très belle la composition. Elle est très surprise et
sincèrement émue lorsqu’elle découvre que le poème la fête « ci icrit
KATIA ! »
Dans le centre commercial je fais le plein de produits cosmétiques. Il va
falloir assurer autant que faire se peut. Un gel et un baume hydratants
lesquels, l’un comme l’autre, s’il me faut croire la pub, « calment le feu du
rasoir, favorisent la cicatrisation des microcoupures et modèrent la
repousse du poil », un shampooing bio Capilargil pour cheveux fragiles
« ne contient pas de matière active de synthèse ni dérivés pétrochimiques
PEG, PPG », un flacon de laque à la fibroïne de soie pour cheveux
sensibles. J’ai acheté aussi un sèche-cheveux professionnel, 1800 watts
Power Protect de chez P…, « qualité optimale de coiffage ». A hauteur de
la caissière, je prends trois boites de 32 grammes de pastilles vertes à la
menthe, type Valda : 3,2 calories par pastille. Pour l’haleine pardi. Il va
falloir assurer devant cette déferlante qui chaque jour fissure un peu plus
ma résistance. Car ma résistance, refuge de tout mon être, de toute ma
morale, de tous mes principes, est prise d’assaut par cette éblouissante et
pétillante gamine qui est plus jeune que ma propre fille. Les qu’en dira-ton,
les regards en biais et mes collègues de travail, ne vont-ils pas à leur
tour et pour d’autres raisons, sonner l’hallali contre cette résistance qui, de
toutes parts prend l’eau ?
Dimanche 20
La météo a décidé de ne pas nous gâter aujourd’hui. Je n’écrirai pas
qu’il fait mauvais mais que le ciel est moutonné et que le fond de l’air est
frais. J’ai passé la soirée d’hier avec mes amis de Marseille et d’Avignon
dans un restaurant de la ville des papes. D’autres personnes que je ne
connais pas étaient de la fête. C’est David qui arrosait. Avant de continuer
il me faut dire un mot à son propos. Un jour, plutôt une soirée, lors d’une
fête comme celle d’hier, notre ami David qui est né Daoud devant Dieu,
ses saints et ses esclaves, pris de panique à cause de l’atmosphère post
WTC, à cause de la Base des Talibans… mais aussi parce que harcelé par
ses propres faiblesses ou lâchetés, nous pria instamment d’oublier ad vitam
aeternam le plus beau des prénoms, celui que sa génitrice lui a offert le
jour de sa naissance. David naquit cette soirée-là sur injonction de Daoud
lui-même encerclé par la pleutrerie. Pour désamorcer une éventuelle
protestation il avait ajouté alors à notre intention, une note qu’il voulait
légère : « David ça fait tendance ». Un long silence suivit, haut comme les
chutes du Zambèze et épais comme un smog de Los Angeles. Ma parole
j’ai rougi pour lui, comme un vieil âne abusé. J’en ai pourtant entendu et
vu bien d’autres dans ma vie lourde de plus de 18250 jours. Depuis, on
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l’appelle tantôt Daoud, tantôt David. Hier il a fêté ses trente ans, c’est
pourquoi il n’a pas arrêté de toute la soirée. Comme une toupie frénétique
tourbillonne sur elle-même au centre d’un cercle incertain, il s’agitait,
glissait, tressautait, virevoltait au milieu du groupe, heureux d’être l’objet
de tant de considération. Et il en rajoutait. Il tournait, souriait, blaguait,
interpellait. Un boute-en-train de premier ordre. Vers une heure du matin je
commençais à me préparer au retour à Orgon. J’étais plongé dans des
réflexions pratiques lorsque j’ai entendu « et toi Razi, tu nous invites
quand ? » La pique m’était destinée. On m’appelle Razi mais il me faut
dire que ce n’est pas ce prénom qui figure sur mon état civil. Néanmoins
aucune comparaison ne peut être établie avec ce que j’ai écrit concernant la
transformation de Daoud en David. L’histoire de mon identité est une autre
histoire. Je m’explique : Je suis né Ahmed. Je me retournais encore dans
mon m’hedd lorsque je devins Razi pour tous, à commencer par mes
parents qui sont les responsables de mes prénoms. Ils n’ont pas regretté
leur choix initial, mais un malheureux événement intervenu quelques jours
après ma naissance fut à l’origine d’une modification partielle de mon
identité. La famille a perdu un être très cher qui se prénommait Razi, un
être d’exception, humble fhel et droit comme de souhait. M’offrir son
prénom était pour mon père une façon de rendre hommage à cet homme et
aux siens. Publiquement ma mère était toujours d’accord avec les décisions
que prenait mon père, mais à la maison il lui arrivait d’en discuter
certaines. Concernant Razi, elle pensait vraiment qu’il était un grand
homme et a approuvé la modification de mon prénom, même si à la mairie
on ne voulut rien modifier. Mon père et ma mère n’avaient rien contre
Ahmed, mais il leur fallait faire un geste. Razi était un grand monsieur. Les
employés de la mairie furent catégoriques et mes parents tenaient à Razi.
Depuis, on m’appelle Razi. Je n’ai jamais demandé d’explication à mes
parents concernant le choix premier. Razi n’a absolument rien à voir avec
David. Quel lien peut être établi entre le prénom né de l’estime et celui qui
couvre le reniement, la honte ? Aucun. Je reviens à la soirée. Je me
préparais donc à partir lorsque j’ai entendu « et toi Razi, tu nous invites
quand ? » Je m’étonnais que cela vienne de Rian. Un autre a repris « tu vas
sur combien Razi ? » Je répondis « trente ans », « allez, dis-nous »,
« quarante-neuf » a lancé Daoud, « peut-être cinquante-cinq ? » questionna
timidement un inconnu qui regretta aussitôt. Cela ne les regarde en rien,
mais j’ai répondu « 51 ans, c’était au début d’août et je n’ai rien fait ».
« On ne te croit pas » dit David. « Pourtant c’est la vérité. J’ai avalé
plusieurs Pastis 51 en compagnie de mes os, de mes rancunes et de mes
innombrables questionnements en regardant la télévision. » Les automnes
et les hivers, amalgamés aux étés et aux printemps sont bien tassés dans un
balluchon défraîchi que je garde pour moi. J’ai bu non pour me réjouir
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d’entamer un nouveau tour de piste comme lorsqu’on a vingt ou trente ans,
mais par dépit de ne pouvoir retenir ou ralentir le pendule de l’horloge. J’ai
entendu quelqu’un meugler « Oh la vache » et cela m’a transpercé le
dos. Pourquoi « la vache » si ce n’est pour me conforter dans ce que je
pensais. Rian mon ami de Marseille me comprend, pas les autres. Tous les
autres ont moins de quarante ans, lui en a cinquante.
Mais aujourd’hui ? Généralement l’après-midi du dimanche j’enfourche
mon vélo et m’en vais sans trop forcer traverser les villages aux toits de
tuiles courbes, découvrir les champs d’automne et les fleurs du mal,
pénétrer la forêt opaque aux feuilles rouillées, ne fleurant ni la menthe ni le
thym. M’oxygéner deux à trois heures durant, c’est selon, et faire évacuer
les excès comme ceux d’hier soir. La préparation est tout aussi importante
que la balade elle-même. Je l’organise minutieusement. Je commence par
la tenue, les chaussures, le casque. Ensuite je contrôle l’état des roues,
pneus et chambres (26x1. 90). Mon vélo est précisément un tout terrain. Je
vérifie que le sac à dos contient bien le minimum d’outils nécessaires pour
une éventuelle réparation de crevaison : rustine, colle, pompe… L’eau et le
reste sont importants pour un pratiquant comme moi. Deux litres d’eau cela
semble énorme. Il peut paraître surprenant qu’en deux heures ou un peu
plus on puisse boire autant, mais c’est la réalité. Au retour la bouteille est
souvent orpheline de son contenu. La journée ne s’annonce pas parmi les
plus chaudes et le ciel est peu dégagé. Je n’oublierai pas de prendre le
téléphone portable. Le trajet forme une grande boucle que je parcours
souvent dans le même sens : les arènes, puis l’avenue de la Victoire. Un
coup d’oeil au stade, parfois au public et aux sportifs lorsqu’ils sont là. A la
fourche je bifurque à gauche pour prendre la vieille route de Saint-Rémy.
Je pédale durant deux kilomètres sur la route Jean Moulin (D 24b), puis je
pénètre dans le massif forestier. Généralement je contourne Eygalières par
les hauteurs, autour du Mas de la Brune avec une halte conséquente au
niveau du bel étang de la Fontaine éphémère, qu’on appelle aussi FMR.
Non il n’y a pas de ruse dans ces lettres. Une halte pour lire, écrire et
surtout récupérer mon souffle malmené. C’est un bel endroit dont une
partie importante est ombragée. Des enfants se jettent parfois dans ses eaux
pas très claires, des cyclistes en font le tour, des familles y pique-niquent,
des couples s’y bécotent assis par terre comme ça. Il m’arrive de traverser
le village. La bastide, refuge de Jean Moulin est un passage obligé lors du
retour. Le préfet-résistant y séjourna longtemps avant de subir le martyre
loin des siens. Je traverse la forêt et prends la direction de la D 569 que, le
plus souvent, je n’atteins pas. Je préfère demeurer dans la forêt, suivre les
pistes inconfortables certes, mais souvent calmes et odorantes, jusqu’au
camping. Puis je retrouve mon village, son office de tourisme et sa mairie.
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J’emprunte le passage sous la voûte du vieux pont. Le même que pris jadis
un souverain égaré, et pour la tantième fois je jette machinalement un oeil
sur la plaque de marbre gravée en son honneur, imperturbable : « Ici passa
le 26 avril 1814 l’Empereur Napoléon Ier ». Penser que cela ne m’émeut
pas. Que cela m’est presque égal. Parfois penser même Pourquoi ? Puis je
longe de nouveau les arènes pour enfin retrouver le bain chaud et l’apéro
qui le suit. Routine périodique.
Mais entre le dire et le faire il y a toute une mécanique à soigner, à
préparer. Il est dix heures trente, il me faut aller acheter du pain et préparer
le repas. Le soleil est haut mais peu convainquant.
19 heures.
Ricard, pistaches, noix de cajou, cacahuètes, chips et olives… Les
amuse-gueules me sont contre-indiqués, mais « ma foi, on ne vit qu’une
fois » disait feu mon voisin avec le bel accin cigale d’ici. Alors je me
laisse tenter avant de prendre un bain. Cet après-midi j’ai parcouru une
vingtaine de kilomètres, dont une partie sur la D 24 b, en contournant le
Mas de la Brune. J’ai fait une longue halte au niveau du bel étang de la
Fontaine FMR. J’ai lu, écrit et surtout récupéré mon souffle. Les enfants
ne se sont pas baignés, il n’y en avait pas. Ni enfant ni famille. J’ai bien
sûr atteint La bastide, le refuge de Jean Moulin. Puis j’ai traversé la
forêt… Il n’a pas fait beau. Le ciel était couvert en de nombreux endroits.
J’ai même eu froid.
Lundi
Le regard de la gazelle Katia, un canon empreint de mélancolie et
d’infinie sensualité, perce les murs du salon, de la cuisine, de la chambre et
vient fixer le mien. L’air de l’appartement se laisse embaumer de l’essence
volatile de la belle au sourire meurtrier. Mes mots velléitaires de chaîne et
de trame se décroisent pour se rendre aux silences insondables de la Houri.
Nimbée telles les cimes laiteuses du djebel Toubkal au crépuscule des plus
beaux jours d’hiver, cette fille-là m’a emporté. Emporté dans un monde
inconnu. Ses faits, ses gestes, son ombre, emprisonnent la moindre de mes
pensées. Je mets à cuire deux oeufs. Brouillés.
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J’ai fait travailler les jeunes sur « l’hébergement provisoire ». J’ai
préparé le cours hier, aidé en cela par la riche documentation du CIDJ
(centre d’information et de documentation jeunesse) qui se trouve dans
notre pôle ressources.
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