jeudi, décembre 29, 2005

05- L'Amer Jasmin de Fès: 19 novembre

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Mardi
A 8 h 55, sur le seuil même de la porte d’entrée du centre, quelques
stagiaires m’ont interpellé. Ils ont souhaité discuter d’un problème qui les
préoccupe depuis la veille. Hier un élève d’une autre formation a été
temporairement exclu du centre pour avoir fumé dans les toilettes. Tous
les stagiaires savent qu’il leur est strictement interdit de fumer dans les
locaux du centre, pourtant, dès 8 h 55 certains d’entre eux m’ont
interpellé à l’entrée du centre, sur le seuil même de la porte d’entrée, pour
en parler. Il y a bien une salle réservée aux fumeurs, mais aux seuls
fumeurs employés par le centre (ou à quelque invité s’il lui chante, cela
dit en passant). Les stagiaires ont voulu en débattre. La discussion a porté
sur la discrimination entre employés et stagiaires. Les esprits se sont
échauffés, puis se sont calmés à l’approche de la pause. Certains n’ont
que mollement rouspété car aujourd’hui nous devions poursuivre la
lecture du chapitre trois de la première partie de Samarcande que tous
apprécient. Le roman de Maalouf les captive. Les volontaires lisent
chacun leur tour une page qui est ensuite résumée, éventuellement
discutée. Le dépaysement est plus ou moins important pour les stagiaires,
mais le rêve est là pour tous. Tous ne connaissaient pas la reine de la
Terre, ne connaissaient pas Tamerlan. Un détour préalable à la lecture du
roman fut nécessaire. Cela nous a pris plusieurs séances : détour par la
Perse et par Omar Khayyam de Nichâpur. Il m’a fallu aussi introduire
l’auteur, Amin Maalouf, merveilleux conteur à l’orientale. Ce matin
plusieurs stagiaires n’ont pu lire.
Katia ne m’a rien dit sur la question du divorce.
Jeudi 21
Je suis aussi impatient que Katia, alors je téléphone à Hélène. Elle me
rabroue diplomatiquement et je la comprends. Faut pas exagérer. « Il est
inutile de faire pression sur le foyer, par contre s’il y a un blocage délibéré
nous aviserons ». Ces commentaires si clairs et précis ne sont pas moins
poliment définitifs et courtoisement expéditifs. Me voilà remis à ma place.
Cela m’apprendra. J’éviterai dorénavant de l’appeler pour qu’elle fasse
pression sur le foyer des jeunes travailleurs. S’il y a blocage, elle réagira.
Elle me l’a dit. Cela m’apprendra.
Samedi 30
La semaine fut exténuante à cause des insomnies et des stagiaires. Certains
d’entre eux ont cette faculté bien cultivée ou innée de mettre n’importe qui
hors de ses gonds. Ils peuvent mettre un formateur, quel qu’il soit, sur les
rotules en moins de temps qu’on ne pense. Quels que soient ses expérience,
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âge et patience. Il leur suffit de passer la consigne reçue puis se gratter ou
regarder ailleurs. Le jeudi il y eut un tel vacarme (des gamins teigneux !) que
j’ai dû leur céder la salle. Pour marquer mon mécontentement je les ai laissés
seuls durant quinze minutes. Puis je suis revenu. Je me suis assis, j’ai rédigé
des notes, réglé quelques dossiers sans dire un mot. Le silence s’est
progressivement imposé. J’ai évidemment fait l’impasse sur Samarcande.
Mais la semaine fut épuisante aussi à cause des insomnies. Lorsqu’elles se
présentent de temps à autre je les accepte car elles me permettent de lire plus
que d’ordinaire, mais lorsqu’elles se succèdent comme durant cette semaine
elles finissent par me fatiguer et m’irriter, même si elles offrent à ceux qui
savent, la possibilité de méditer sur l’éternité.
Katia me prend pour un taxi, ce que je ne suis pas et ce que je ne veux pas
être. Elle me prend pour un taxi et par dessus le marché elle me demande
sans la moindre gêne, sans le moindre scrupule, le plus naturellement du
monde, elle me demande de l’accompagner dans un centre commercial
qu’elle choisit pour faire ses « coumissios ». Emmène moi là, puis ici,
ailleurs. Elle se presse devant moi ne m’offrant de choix que celui de la
suivre. Avec un panier bleu ou rouge n’est-ce pas, parfois deux. Elle fonce
devant en insistant bien « reste derrière moi », jusqu’à la caisse évidemment
où elle me fait signe pour que nous inversions nos positions. C’est ce qui
s’est passé en cet infernal jeudi chez Casino. Elle a choisi les produits, j’ai
payé et nous sommes rentrés. C’est d’une limpidité à couper le souffle d’un
cétacé. Et fort de café. La peur du qu’en-dira-t-on ou la peur de la famille la
pousse à des manifestations inacceptables. Vraie ou feinte, elle lui fait dire
des bêtises qui se logent durablement au travers de ma gorge : « Reste
derrière moi » m’a-t-elle lancé à plusieurs reprises jeudi. Je me demandais si
elle ne faisait pas du cinoche, si elle n’en rajoutait pas. J’ai pensé qu’il était
important de lui dire de cesser de jouer à ce jeu. J’ai aussi pensé qu’il me
fallait lui demander si je la gênais, si elle avait, sait-on jamais, honte de moi.
J’ai pensé qu’il me fallait lui dire tout cela, mais finalement je ne lui ai rien
demandé. Elle a fait comme elle l’entendait et j’ai appliqué à la lettre ses
consignes peu aimables, la langue dans ma poche.
Jeudi 5 décembre
Katia, comme nombre d’autres stagiaires concernés, n’est pas venue en
cours. Aujourd’hui c’est la fête de l’aïd es-seghir, la fête qui clôt le mois
de jeun. Hier peu avant de quitter la salle de formation elle m’avait dit
d’une voix à peine audible en me regardant, les yeux noyés de tristesse :
« Je ne viendrai ni demain, ni vendredi, ni lundi. Toutes les portes se
referment sur moi. Il n’y a rien… » Ses yeux semblaient fixer une partie du
lino rouge altéré, gondolé. Elle semblait défaite et je l’ai crue. Craignant un
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départ définitif, elle est sûrement capable de tout, je lui ai répondu sur le
même ton, le regard perdu dans sa chevelure : « Tu n’as pas le droit de me
laisser, hram alik. » Elle a laissé passer un moment de silence, a relevé la
tête, puis a souri malicieusement, heureuse de l’effet qu’ont provoqué ses
paroles, car elles en ont provoqué.
Ce matin elle m’a appelé pour me souhaiter une bonne fête et me
demander par la même un service : alerter la poste car quelqu’un s’amuse à
retirer de l’argent de son compte. Elle pense à un employé indélicat mais
pas seulement. Je lui ai dit mon étonnement et expliqué qu’il était
impossible de soustraire de l’argent des distributeurs de billets sans carte,
ni code (encore que…) Elle m’a demandé de me renseigner auprès du
bureau de poste d’Orgon où elle dispose d’un compte. Elle a insisté. « On
m’a pris 140 €. »
[NB : ce jour 03/06/200., je me marre !]
Dimanche 8 décembre
Vingt trois heures cinquante. Ce matin j’ai envoyé ce message à Katia :
« Je t’appellerai à deux heures. Si tu es d’accord, branche le téléphone ou
alors donne-moi un autre rendez-vous. » Je lui ai adressé ce texte en
réponse à celui qu’elle m’a envoyé tard hier et auquel je n’ai pu jusque-là
répondre. J’étais chez mes amis d’Avignon.
Les jours s’écoulent parfois plus vite que les eaux d’un fleuve pas
tranquille, pressées d’en découdre avec leurs cousines salines. Goutte après
goutte les secondes, les minutes et le reste s’égrainent, entraîneuses et
entraînées, happeuses et happées. Plus voraces et plus fragiles en fin
d’année qu’au printemps. Katia a été très attentionnée, surtout les premiers
jours qui ont suivi notre visite au foyer de Sénas. Vendredi à midi trente
elle a perdu la tête. Elle a voulu passer l’heure du déjeuner avec moi en
tête-à-tête dans la salle de formation. Elle a perdu la boule. « Mais tu es
folle, c’est absolument interdit, aucun stagiaire ne doit se trouver dans le
centre de formation durant l’heure du repas. » « Alors viens avec moi » me
dit-elle. J’ai eu chaud car nous étions parmi les derniers à sortir. Il suffit
parfois tu sais d’une parole malintentionnée pour que la vie d’un être
sincère s’en trouve bouleversée, écharpée. A quelques dizaines de mètres
du centre, non loin du parking, elle a débité un long monologue sur la vie,
les oiseaux, le bonheur, et d’autres sujets qui m’ont amené à m’interroger
sur les raisons qui lui font prendre ces chemins alambiqués pour atteindre
un but que je ne connais pas. Cela ne lui ressemble pourtant pas, elle si
directe habituellement. J’ai fini par comprendre. Katia voulait que je lui
offre une carte téléphonique mais ne savait comment me le demander, par
quel bout commencer. Son portable est accessible mais souvent il ne sert
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qu’à cela, recevoir des appels ou des messages écrits. Elle est très souvent
à court d’unités téléphoniques, et cela ne l’autorise donc pas à m’appeler.
Ni à appeler quiconque. Il m’arrive de lui proposer mon portable. C’est ce
que je fis avant-hier. Dans la foulée – pourquoi se serait-elle gênée – elle
l’a regardé bizarrement, l’a sous-estimé, l’a dénigré gratuitement, puis elle
m’a conseillé : « changi ton pourtabe, prends Noukia. » Elle a téléphoné,
puis a repris sa ronde des mots. Le coup de fil n’a pas répondu à ses
attentes. Son visage s’est fait coeur de melon d’eau. Katia est une nana
puissamment culottée. Le plus souvent tout est limpide en elle. Elle pense
et elle dit sur-le-champ ce qu’elle pense. Elle ne sélectionne pas. Pas de
tactique, encore moins de stratégie. Elle dit ce qu’elle pense en vrac
comme cela vient à ses pensées. Elle ne s’embarrasse pas de grandes ou de
petites précautions. Ingénue à l’état de roc (trois fois sur quatre). C’est à
l’auditeur éclaboussé de prendre s’il lui importe, ou de laisser. Mais elle,
peu lui chaut qu’on prenne ou qu’on laisse. Elle dit ce qu’elle a à dire et
basta. Une enfant spontanée, miroir de cet idéaltype enthousiaste et créatif
confectionné par monsieur Berne dans ses laboratoires californiens. Il lui
arrive de prendre quelque détour comme ce vendredi-là, mais cela lui
ressemble peu. Si elle hésite, c’est moins par calcul que par un reste de
trace d’une lointaine timidité qui demeure encore en elle, mais je ne la
connais pas assez. Elle est désarmante. J’ai accepté de lui acheter une carte
téléphonique, car il s’agit bien de cela. Sa Carmagnole des mots elle l’a
close avec : « achite-moi oun carte sitepli, ssssitepli… » J’ai accepté de lui
acheter une carte prépayée, mais j’ai saisi cette occasion pour régler les
comptes de l’exécrable jeudi (au Casino). Je lui ai lancé en arabe : « Je
pense que Dieu t’a regardée, il a mis quelqu’un de bon sur ton chemin pour
t’aider et toi tu te joues de lui, tu te joues de moi ; ne te joues pas de moi. »
Elle a rouspété affolée : « Mais je ne joue pas, tu vas bien, ça ne va pas ? »
L’après-midi (nous avons mangé chacun de notre côté) j’ai consulté sur
la toile le site de Hestia : « Studette au centre d’Aix, trois cents euros… »
J’ai ensuite appelé les gars du CLLAJ de Cavaillon pour les secouer : « elle
est désespérée, faites quelque chose en urgence… » J’ai aussi appelé le
foyer de Sénas. On m’a demandé de rappeler lundi car l’animatrice est
absente. Je n’ai rien dit de ces démarches à Katia. Elle, par contre m’a
demandé l’autorisation de s’absenter lundi. Elle a dit que c’est important,
qu’elle doit descendre avec son oncle à Marseille. Il est vrai qu’elle est
cernée de problèmes et le dernier n’est pas des moindres. Constater que ses
billets de banque se volatilisent sans son consentement n’est pas banal. At-
elle inventé cette histoire, je me le demande, car enfin elle ne m’en a rien
dit d’elle-même vendredi. Elle s’en alerte le jeudi mais n’en pipe pas mot
le lendemain. C’est tout de même bizarre. Imagination ? Je ne suis pas loin
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de penser que Katia est dans ce domaine très fertile. Et puis comment peuton
se servir en billets de banque dans un distributeur sans carte de retrait ni
code secret ? (encore que…) Ne s’est-elle pas aperçue qu’on lui a soutiré
sa carte bancaire, et le code avec ? Peut-être que sa tante les lui a substitués
pour se rembourser des avantages quotidiens dont Katia bénéficie chez
elle ? J’ai donc abordé la question et lui ai demandé de nouveau si elle était
sûre de n’avoir pas retiré elle-même l’argent. Elle a été formelle : « Non, je
n’ai pas besoin de 140 €, c’est trop, je ne retire pas de grosses sommes, la
poste m’a volée. » Elle m’a paru sincère. Je lui ai promis de m’en charger.
Hier, à l’ouverture du bureau de poste d’Orgon je figurais parmi les
premiers clients. La guichetière a trouvé la question assez compliquée et
hors de sa portée. Le receveur des postes venu à la rescousse a vérifié. Il a
été catégorique : « Il y a bien eu retrait de 140 € le 20 novembre. » Il m’a
tendu une longue feuille sur laquelle figurent toutes les informations
concernant les retraits effectués au niveau du distributeur en question
durant la semaine du 18 au 24 novembre. Chaque ligne indique neuf des
seize chiffres de la carte de retrait utilisée, la date, l’heure de l’opération et
le montant retiré. Une de ces lignes mentionne la carte de retrait de Katia
en personne : XXXX XX49 7093 940X. Il ne me restait plus qu’à
l’informer. Je lui ai envoyé ce message écrit : « Tu as retiré 140 € euros le
20 novembre. Je l’ai vérifié auprès de la poste. »
En fin de journée je suis allé chez mes amis d’Avignon. Dès qu’ils
m’ont vu, d’entrée de jeu, ils ont joué cartes sur table en me demandant si
je n’avais pas perdu du poids. Ils ont suggéré que je me pèse. J’ai trouvé la
proposition ridicule. J’ai pensé que ma simple parole devait suffire, que
l’on pouvait passer à autre chose et cetera. Ils ont insisté alors je me suis
pesé. Quelle histoire. La balance, très coopérative et indulgente posa son
noir indexe effilé sur les chiffres 6 et 8. J’ai fondu ! Ils ont de l’oeil les
copains. Il y a un mois environ le vieil et lourd pèse-personne de ma salle
de bain indiquait : soixante-seize kilogrammes secs. Je venais de l’acheter.
Cela devait être en octobre ou novembre je ne m’en souviens pas.
Encouragé par une réflexion répétée et gentiment désobligeante d’une
secrétaire ou d’une formatrice, je me suis retrouvé chez Leclerc, puis à la
brocante de Sénas : deux euros au marché contre trente-trois en grande
surface. J’ai choisi la balance la moins chère, mais peut-être pas la plus
honnête. Il m’arrive de douter de sa fiabilité. Cette fois je l’ai crue. Je peux
dire merci ramadan. Huit kilos donc se sont volatilisés. Autrement RAS.
Les amis m’ont raconté leurs futilités en échange des miennes dans la joie
et la bonne humeur comme on dit lorsqu’on n’a rien à dire.
A vingt-trois heures et quelques grammes de poussières mon portable
s’est mis à frétiller « message, message ». C’était Katia : « Salu jesper que
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tu va bien je sai que tu va bien et moi non tu c pourquoi sa yai jen ai marre
et je ne sai pas quoi faire escuse moi de te deranger bonne nuit et bon
weekend dor bien. »
Cet après-midi je l’ai appelée. La conversation a duré trente minutes.
Elle n’en peut plus. Sa peine se résuma à deux ou trois mots : « Ma famille.
J’en ai marre. J’en ai marre. « Au moment où j’achève ces lignes je reçois
ce message : « Salu jesper que tu va bien tu dor pas encore si Dieu le veu
mardi je te vairer di quelque chose qui me rendra heureuse merci beaucou
fai de beau reve bonne nuit. » Le jour a basculé depuis vingt-deux minutes.

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