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Mercredi 23 octobre
Sur France Cul le représentant attitré de la pensée réactionnaire, le
sniper Slama espère nous embobiner avec ses éructations quotidiennes :
« Il existe en France un pensé Bourdieu, plus ou moins explicite, plus ou
moins conscient, dont le fond est proprement révolutionnaire », et il donne
des noms… « Ces minorités ne sont ni réformistes ni récupérables.
L’objectif de leurs dirigeants est d’abattre le système libéral pour instaurer
une société égalitariste à redistribution intégrale, un nouvel avatar de
l’utopie collectiviste… » De la chiure versaillaise, voilà à quoi je résume
les déjections idéologiques de ce type. Il mérite bien plus que les tartes
qu’il se prend sur la gueule de temps à autre.
Katia et moi nous sommes attendus au CLLAJ. Stéphane, un volontaire
parmi d’autres, nous offre beaucoup de renseignements sur les logements
et sur les conditions nécessaires pour entamer les recherches avec son
équipe. Je note et Katia me regarde faire. Je lui explique le contenu de
toutes les affiches et annonces scotchées contre les panneaux appropriés.
Lorsque nous quittons le local, elle me remercie et me demande d’autres
clarifications. Je me dis qu’elle est contente, je me dis qu’elle apprécie ce
que je fais pour elle. Je me dis. Je lui donne toutes les explications
possibles. Avant de démarrer, profitant de sa bonne humeur, je tente de
poser deux doigts sur ses voluptueuses lèvres, juste les poser. Katia
esquisse un mouvement de recul. Elle refuse que je pose deux doigts sur
ses lèvres sensuelles. Elle rejette la tête en arrière dans un mouvement
ralenti, comme on les admire au cinoche, un superbe déplacement scénique
lent et distingué, qu’on souhaiterait renouvelé pour en apprécier de
nouveau la grâce. Une expression pantomimique qu’elle complète d’un
autre geste. Un geste qu’elle veut définitivement dissuasif. Elle avance une
main qu’elle tend entre elle, décidée, et moi, stupéfait, pour faire rempart.
Elle s’autorise même un nonchalant, un provocateur, un insolent « ça c’est
interdit ». Elle ne joue plus. Sa réaction inacceptable a pour effet de me
clouer le bec, de me refroidir. Pendant quelques secondes ma main soupèse
idiotement l’air. S’agite inutilement. Je reprends et répète en moi-même
ces cinq syllabes à la substance volcanique « ça c’est interdit ». Peu à peu,
irrémédiablement, ils fécondent au plus profond de mon être une brûlure
qui, pendant de longues secondes me paralysera, m’étouffera. Je
m’aperçois que Katia est elle-même murée dans un silence coupable. Sa
réflexion m’a vidé. La regrette-t-elle ? Je suis en piteux état. Je serai
marqué c’est sûr. Pendant plusieurs semaines c’est sûr. Le reste du trajet
nous l’effectuons dans un silence de nécropole. Quelques-unes de mes
collègues de travail s’aperçoivent de mon état mais ne la ferment pas. Elles
enfoncent et remuent le couteau dans la plaie. « Ça va Razi ? » dit l’une.
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Une autre enchérit « tu es bien sûr que ça va ? » « Ce n’est rien, j’ai un
coup de blues, ça me passera. » Il arrive que des collègues, comme les
amis, la famille, les voisins, les passants, se mêlent de ce qui ne les regarde
pas. Ils s’engouffrent dans des affaires qui leur sont étrangères, non par
esprit de solidarité mais par habitude ou mimétisme. Piteux état.
25 octobre
Je ne reprends pas ici toutes les notes que j’ai griffonnées à la hâte
mercredi à la suite de la blessure qu’elle m’a infligée. Je retiens toutefois
celle-ci : « Politesse et distance combinées, rien d’autre. » Ce matin j’ai
écrit : « Hier journée noire. Silence, distance. Attendre signes » et plus
tard : « A midi trente elle est venue s’installer à la cafétéria non loin de
moi. » Il arrive fréquemment que des formateurs mangent à la cafétéria
plutôt qu’à la cantine du lycée Ismaël Dauphin. Ce qu’on appelle la cafet’
est un grand local aménagé, situé à quelques centaines de mètres de Sud
Fo, près du lycée. Elle est gérée par un service de la commune et mise à la
disposition de diverses associations dont notre centre de formation.
Savourer un sandwich, un jus ou un café sur le pouce à la cafétéria, c’est
plus convivial. A la cantine du lycée les adultes sont nombreux. Bien qu’ils
mangent dans une salle qui leur est réservée, l’attente pour se faire servir
est longue car la queue est unique que l’on soit enseignant, élève,
formateur etc. C’est plus cher qu’à la cafet’ et pas forcément meilleur. De
surcroît, contrairement à la cafet’ il est interdit de fumer. Pour de
nombreux formateurs intoxiqués le choix est vite fait. Les stagiaires quant
à eux mangent tous à la cafétéria. En fait, le plus souvent ils apportent un
sandwich préparé chez eux. Les gestionnaires ferment l’oeil. La formation
est certes rémunérée, mais manger quotidiennement à la cantine (quatre ou
cinq euros) ou acheter un sandwich à la cafet’ (trois euros) grèverait
lourdement leur minuscule budget : 305 €. 110 pour les mineurs – s’il n’y a
pas eu d’absence durant le mois. Quant à moi je déjeune tantôt à la cantine
tantôt à la cafet’.
Je reviens à ce que j’écrivais plus haut, la distance, les signes etc., pour
préciser que je n’ai pu tenir plus de vingt-quatre heures. Autre chose, les
stagiaires ont raté le car. Aussi j’ai accompagné ceux d’entre eux qui
résident à Orgon (trois navettes). Ceux qui habitent à Cavaillon sont rentrés
à pied.
Mardi 29
Des stagiaires me lancent « Ça va monsieur ? » Je suis surpris et
désarçonné car il ne m’est pas venu à l’esprit que mes stigmates internes
pouvaient être perceptibles. Ma réponse fuse, incontrôlée « j’ai le vague à
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l’âme, j’ai mal à la tête et à l’univers entier ». A la fois claire et sibylline,
ma réaction les fait à peine réagir. Une seule a dû normalement saisir
l’amertume de mes mots. Certains étalent un sourire discret mais narquois.
Deux stagiaires pouffent. Je suis habitué. Ces idiots pouffent de rire pour
un oui ou pour un non. J’écris cela mais je dois à la vérité de dire que je ne
le pense pas. Mes stagiaires ne sont ni idiots ni naïfs. Ils musardent au
printemps. Je tape du point sur la table et leur propose de réfléchir à LA
journée du 31 octobre. De longs et houleux palabres suivent. Personne
n’est d’accord sur rien avec personne, mais comme l’objectif impose une
entente minimum alors…
Au dispensaire : le radiologue me demande de me détendre. Il ne
comprend pas que la détente ne se commande pas comme l’ouverture ou la
fermeture d’un orifice, d’une bouche ou d’un oeil. Il ne comprend pas ou il
feint.
5 novembre
Il a fait chaud jeudi dernier. Nous avons fait l’essentiel des achats chez
Leclerc. Au centre ville nous avons ajouté quelques pizzas, inutilement
réchauffées. Katia a acheté un immense ours en peluche qu’elle a
particulièrement choyé durant tout l’après-midi. Elle nous a expliqué
qu’elle le destinait à sa petite soeur qui vit au Maroc. Irina était heureuse et
très émue. Lamia et Nezha ont dansé sans discontinuer sur les rythmes raï
de cheb Mami. Jiri et Iman ont été plus réservés. Marbot ma collègue (la
plus honnête, la plus sympa, la plus compétente, la plus tolérente et par
conséquent la plus belle) pétait la forme. Momo a fait le ouf (je reprends le
mot d’Iman). Irina bébé affectueux ne m’a pas quitté alors que Katia,
émouvante et touchante, enlaçait longuement Marbot, puis Nezha, puis
Irina. J’ai gigué et sautillé avec elle et d’autres sans complexe et avec ma
collègue aussi (époustouflante). Katia en redemandait encore et encore…
alors je me suis laissé aller jusqu’à oublier ma fonction, mon âge, mes
maladresses et les regards envieux ou réprobateurs de certains salariés. Il
ne m’a pas été possible de repérer les formateurs venus dans notre salle en
curieux, ceux alertés par le boucan ou ceux venus pour se dégourdir. Par
contre quelques-uns sont arrivés avec leurs stagiaires et ont participé de
bon coeur à la fête. Bien sûr il y eut les pleurs à la suite des embrassades
d’adieu. La formation s’est achevée ainsi. Lorsque le temps aura arrêté le
tambour de sa lessiveuse, il demeurera heureusement toutes les photos.
Entre cette fin d’action et le début de la suivante il devait théoriquement
se passer une quinzaine de jours. Il n’en fut rien. Je n’ai ni le temps de
reprendre mes esprits ni celui de préparer un tant soit peu les grandes
lignes de la nouvelle action de formation. Dès ce matin une quinzaine de
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jeunes entament une nouvelle FLB dont le terme est fixé au 31 juillet
prochain. Certains sauteront du train de la formation durant son trajet pour
aller cueillir des fruits, pour aller se rouler les pouces au bord de l’eau ou
pour aller chahuter les goélands… c’est une action dite « avec entrées et
sorties permanentes ». Plusieurs des stagiaires présents à la fête sont
reconduits, car arrivés les derniers mois de l’action précédente. Le nom de
Katia était bien évidemment inscrit à l’encre de chine indélébile sur le
fronton de la nouvelle session, depuis les premiers jours de sa présence.
Ce matin, contrairement aux deux précédentes fois, Katia se présente
seule au CLLAJ. Je l’y ai contrainte en quelque sorte. Le jeune Stéphane
constituera avec elle un dossier de recherche de studio. De mon côté
j’appelle le correspondant de la Mission locale chargé des stagiaires. Je lui
demande de remettre à Katia quelques adresses d’exploitations agricoles
afin qu’elle postule un emploi saisonnier le moment venu. Car Katia veut
absolument travailler. Les 305 € de la formation ne lui suffisent pas pour
vivre, et le terme vivre ici est un grand mot. Son utilisation relève d’un
abus de langage, même s’il est involontaire.
Les résultats de la radiographie n’indiquent rien de particulier. Docteur
Minh a scruté le moindre centimètre carré des clichés. Elle est très contente
pour moi, mais peu élégante. « Vous voilà reparti pour un grand tour, la
visite technique est parfaite. » Elle me demande tout de même de continuer
à prendre le Permixon. Elle a attendu que je sourie pour me restituer ma
carte vitale.
6 novembre
Je suis chez Norauto, à Avignon, pour réparer le pot d’échappement. Ce
jour est le premier de ramadan. Il est arrivé comme un couperet. Tous les
musulmans savent que ramadan arrive avec une régularité de métronome
lunaire et tous ou presque tous, moi compris, le recevons en pleine figure
le jour R comme une réalité inattendue « tu es sûr que c’est la semaine
prochaine ? » car tous ou presque tous, moi compris, l’ignorons ou
feignons de l’ignorer. Nous l’accueillons tous ou presque tous comme une
contrainte fatale mais nécessaire, comme un voisin ou un cousin
encombrant que l’on n’a pas invité, mais qui est là. Les musulmans
attendent R moins quelques jours pour changer leurs habitudes qu’ils
jugent néfastes durant un mois mais pas les onze autres. Comme des
pestiférés mis en quarantaine de la communauté, les buveurs et les
fumeurs, les fornicateurs et les blasphémateurs font abstinence. Les
dévergondés, les charlatans, les commères, les tricheurs, les corbeaux, et
les directeurs de conscience et autres corrupteurs et corrompus retiennent
leur souffle ou se terrent. Comme une équipe de plongeurs en apnée dans
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une mer au fond trouble et secoué, tous retiennent leur souffle et rasent les
murs durant le mois de jeun, avant de reprendre enfin chacun leurs méfaits
propres, durant un nouveau cycle de onze mois, sur les quatre parties
cardinales du territoire, au vu et au su de tous. Alors moi qui aime bien le
jeun de ramadan car il me réconcilie avec mon être et mon poids, je me
demande si je peux me contrôler, je veux dire si je peux maintenir envers
Katia la distance exigée par le Texte et la sunna ? Je ne sais pas.
La réparation n’est pas possible car les pièces de rechange,
contrairement à ce que l’on m’avait dit au téléphone, n’ont pas été
réceptionnées. La réparation n’est pas possible et cela m’est égal. Je suis
heureux, c’est ce qui me défend de pester contre les employés mécanos qui
s’en sortent à bon compte. Un intense moment de bonheur se produit à
l’instant. Il est généré par la sonnerie du portable et par l’apparition à
l’écran de deux mots : Katia appelle. Elle demande « Comment ça va ? »
Mon bonheur fugace de savourer sa voix se heurte à sa tristesse
quotidienne. Nous sommes elle et moi, chacun dans son domaine, ballottés
comme une balle de ping-pong ou de flipper. « Lorsque j’habiterai seule tu
viendras quand tu voudras chez moi. » Je suis fou de joie, je n’ai pas les
moyens de prouver qu’elle s’avance avec légèreté, je ne vais pas plus avant
dans ce dédale sans fil. Je me contente de lui demander si elle plaisante. Je
n’attends pas sa réponse, j’ai la faiblesse de la croire. Le reste de la
discussion est à la hauteur des premiers mots échangés. Je quitte le garage
en sifflotant sans même adresser un mot aux employés que j’ai seulement
oubliés.
Ce premier jour de ramadan, que j’accueille comme tous les musulmans
ou presque tous comme une contrainte, je me contente d’une soupe aux
légumes, d’une soupe au levain et de quelques merguez. Pour la
convivialité, elle est cathodique et donc illusoire. Je me plante devant la
télé et avale sketches, discours et commentaires ad hoc des télés marocaine
et algérienne. Tantôt l’une tantôt l’autre, indifféremment. Quelle tristesse
que ce mois sacré traversé dans la solitude !
Samedi 9
Parmi mes habitudes ramadanesques il y a les virées à l’épicerieboucherie
de Sénas, comme celle de ce matin. C’est une boutique-bazar,
tenue par une famille bonne à tout faire : boucherie et charcuterie halal,
alimentation générale, fruits et légumes, pâtisserie… Durant ramadan c’est
chez elle que je m’approvisionne de plats préparés comme là-bas dis :
chorba, hrira, kefta, dolma, djedj el-hend bezzitoun, chtetha-djedj, bourek
et toutes les gâteries sucrées comme la chamia. Ah la chamia ! Il n’y a pas
un lieu sur terre, quel qu’il soit, où qu’il se situe, un seul Maghrébin digne
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de soi qui, au moins une fois par semaine, n’accompagne son repas de
rupture du jeun par quelques cuillerées de chamia. Pas un. Durant trente
jours nous sommes sommés de mettre au rebut toute contre-indication,
qu’elle soit d’ordre médical ou esthétique. La chamia est un magnifique
condensé de semoule, d’amandes en poudre, de mazhar, de beurre… que
l’on pose délicatement à cuire dans un four, puis que l’on imbibe de miel et
que l’on déguste froid. Sublime ma parole ! On dit que cette pâtisserie est
originaire du Cham (Syrie antique), d’où son nom, ce que contestent de
nombreux Maghrébins qui en revendiquent la paternité. Ça y est, j’ai l’eau
à la bouche.
A l’approche de Sénas mon portable sonne. Je demande à Katia de
raccrocher pour lui préserver ses quelques unités de communication. Je
l’appelle. Durant trente minutes elle me raconte la misère quotidienne
qu’on lui inflige à quelques centaines de mètres de chez moi. « Je fais
beaucoup de ménage, on surveille ce que je mange, on calcule le nombre
de bains que je prends, on exige de moi la moitié de la rémunération de la
formation ; mais sitepli n’en parle pas. » « Je n’en parlerai pas, mais
pourquoi n’irais-tu pas loger quelques semaines chez des amis, le temps
que tu trouves un logement ? » Hors de moi toute idée incongrue,
saugrenue et déplacée même. Je ne lui propose pas de loger chez moi.
Cette pensée est ridicule. Elle hésite, puis dit « Je te répondrai après le 14
novembre, ce jour-là la justice statuera sur mon divorce. J’aviserai alors. »
David et son amie n’ont pas hésité un instant lorsque je leur ai demandé ce
service. Je dis à Katia que son avocate a tord de plaider le divorce, que la
délivrance du certificat de résidence dépend du maintien du mariage, même
si cela peut être dur pour elle. Katia me reproche ces commentaires. Elle
dit que je ne suis pas mieux informé que son avocate, elle dit aussi qu’elle
continue de lui faire confiance, « toi ti si miou quou l’avoucate ? »
Mon boucher préféré (boucherie et charcuterie halal, alimentation
générale, fruits et légumes, pâtisserie…) m’assure que ses produits sont de
bonne qualité et peu chers. Je prends quatre parts de chamia et quatre
zlabias croustillantes. J’achète également l’équivalent de cinq bols de
chorba, cinq de hrira et 300 grammes de kefta.
J’achète un jean bleu, deux chemises bariolées, un pull ainsi qu’une
belle paire de chaussures. Au centre-ville, pas chez mon boucher. Il ne
s’est pas encore lancé dans la confection ni dans la chaussure.
Le mercredi 13
Devant le miroir malhonnête de la salle de bains je m’épuise à me
métamorphoser, à ne pas me ressembler comme dirait le poète, mais la
chose n’est pas aisée. Crème, laque et parfum Hugo Boss number one font
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ce qu’ils peuvent pour me soutenir, me secourir. Je n’en abuse pas, juste ce
qu’il faut car en cette période de jeun le sempiternel débat sur la licité ou
pas de se badigeonner de crème ou de s’humecter de parfum, pourrait me
rattraper en salle de cours. Comme si le devenir de l’humanité pieuse
reposait sur ces bagatelles. Juste ce qu’il faut donc. Je ne souhaite heurter
personne. Je pense à certains stagiaires, garçons et filles, dont le regard est
exclusif et méfiant dès lors qu’on aborde certains sujets sensibles. Je
m’arrange comme je peux. J’ai pris les médicaments avant le levé du
soleil. J’enfile le dernier de mes pulls, un « esprit sport » que j’ai acheté
avec une paire de chaussures, samedi à Sénas. Grosse maille chaude et col
montant. Une des emmanchures se ferme par glissière. « Ça fait high
modern » m’a dit la jolie vendeuse. La paire de chaussures très élégantes
est de style anglais. Imitation Bexley. Un coup de séchoir et me voilà tel un
zazou à la Cab Calloway. Un zazou sur le retour. Un coup de séchoir, très
peu de crème et de parfum, juste ce qu’il faut car en cette période sacrée de
jeun certains stagiaires y trouveraient prétexte pour introduire la
sempiternelle question de la licité de ces produits. Si la question venait tout
de même à être posée, elle ne le serait pas de mon fait. Je m’esquive du
centre dès midi trente. J’ai mieux à faire que de participer à la messe
hebdomadaire qu’on nomme réunion de coordination. Il ne s’y passe
quasiment jamais rien d’excitant. Chaque semaine nous nous expédions les
mêmes ritournelles : tant d’absents, telles régulations, remplacements de
formateurs… Je préfère emmener Katia à Hestia à Aix en Provence.
A plusieurs reprises dans Orgon et ses alentours elle se voile la face, je
veux dire qu’elle cache son visage. Littéralement. Elle déplie dans toute sa
longueur une carte routière qu’elle extrait de la boite à gants. Sur la carte
(Marseille Carpentras) est indiqué : échelle 1/100. 000, c’est dire son
ampleur. Katia la déploie et la plaque contre son nez. Lorsque je lui
exprime mon étonnement, lorsque j’insiste – car elle parle peu – elle
répond : « Coum ça on mi couni pas. » Je pense qu’elle bluffe ou qu’elle
exagère sa popularité. La miss se prend pour Elodie Gossuin ou quoi ?
Arrivés à Aix nous nous dirigeons vers Hestia, l’agence immobilière.
« Hestia c’est l’immobilier autrement, clame la pub, c’est rapprocher les
locataires des propriétaires ». L’employée nous présente toutes les
informations utiles et nous précise que durant cinq mois nous avons accès
directement aux offres sur leur site Internet grâce à un code. Le tout contre
« 157 € seulement » précise-t-elle. Je tente de négocier le tarif histoire de
montrer à ma belle que je sais tenir tête. Vaine tentative.
Je n’écoute pas Katia qui veut, dès le seuil de la porte franchi, plonger
sur l’une des trois offres que la réceptionniste nous a faites en guise de
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preuve de sérieux et de célérité de la maison : une chambre au troisième
étage d’un vieil immeuble à Marignane.
Sur la route du retour Katia se laisse aller à des confidences, beaucoup
plus qu’à l’aller. Elle parle sans retenue, elle m’étonne. Elle rêve. « Si on
me délivre la carte de séjour je partirai immédiatement à Fès. Tu viendrais
avec moi ? » Elle fait l’éloge de Fès, se laisse dériver et m’entraîne avec
elle. Je lui prends la main que j’embrasse et m’engage à payer les billets
d’avion. En échange, promet-elle, elle se chargerait de me faire mieux
connaître Fès-el-bali, ses remparts et ses venelles réputées. Et sa famille
bellah. Fès l’accueillante se dresse devant nous, Fès l’Idrisside, Fès du
Jamaâ el-Qarawiyin’, Fès dont la rivière faisait tourner les moulins et les
têtes, Fès et ses marchands chaleureux, ses poteries et céramiques, ses
étoffes et broderies. Ah Fès l’éternelle ! La ville pioche et ses arômes nous
ont enivrés jusqu’à Orgon. Je ne le regrette pas, mais il me faut revenir à la
réalité. Je dépose Katia et me dirige à la médiathèque encore ouverte, le
coeur plein d’allumettes marocaines craquées. Rayons musique. Marocaine.
Aïssaoua, non. Raï marocain, non. Arabo-andalou oui. Amina Alaoui.
J’emprunte un CD de la belle Fessia. Un mixe de musique arabo-andalouse
et de poèmes de la nostalgique et mythique époque ; quelle époque ! « Me
promenant un jour à Malaga au bord de la mer /Surgit devant moi un
amiral distingué. /Il s’exclama : de ma raison et mon coeur vous vous êtes
emparés, /Ô lune ! Dame de Fès de haut lignage. /Ô ! chardonneret, pour
vous je déambulerai /Par toutes les ruelles désertes comme un fou. / Ah ya
maqni nakhrouj alik ahmak /Fi koulli zanka khâlia ».
Cette gamine de Fès me fera déambuler à travers les chemins de la
déraison.
Lundi 18 novembre
A huit heures et trente minutes pétantes Katia arrive au rendez-vous
devant le Centre communal d’action sociale (CCAS) d’Orgon. C’est un
service administratif, physiquement distinct de la mairie. Il intervient en
faveur des plus démunis dans la recherche d’informations, dans la
constitution de divers dossiers… Katia m’offre un sourire qui traverse de
part en part sa bouille resplendissante et l’espace qui nous sépare, jusqu’à
atteindre les poils de mon épiderme qui se dressent aussitôt. Fichtre et bon
sang tout à la fois ! Je me demande naïvement si ce sourire à faire
trébucher sur un berger-allemand allongé ou à se faire cogner la tête contre
un panneau de signalisation d’un danger quelconque, est dénué de toute
arrière-pensée. Elle me saute au cou et m’embrasse vigoureusement. Sa
hardiesse me déséquilibre. Elle est rayonnante comme peut l’être un enfant
à l’approche de l’aïd ou de Nöel, encombré par son optimisme.
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Nous arrivons en même temps que le personnel, mais nous devons
patienter. Dix minutes. Puis on nous oriente vers une des assistantes
sociales qui nous accueille chaleureusement. J’explique à Hélène, c’est son
prénom, la situation délicate dans laquelle se trouve Katia. L’assistante
compose de nombreux numéros de téléphone avant de nous proposer de
nous présenter au foyer des jeunes travailleurs de Sénas. La grimace
instantanée de Katia m’oblige à expliquer à la dévouée, un peu en aparté,
les raisons superficielles de cette réticence qu’elle même a observée.
Sympathique et belle l’Hélène. Cette dame ne m’est pas inconnue. Elle
n’est jamais allée à Sparte mais se plie toujours en quatre lorsqu’elle le
peut. Toujours à aider tel ou telle au-delà des exigences de son métier. Ses
raisons sont nombreuses. Des collègues m’ont raconté comment elle a –
après avoir affronté un refus répété et catégorique de plusieurs organismes
– hébergé un couple de désoeuvrés pendant plusieurs semaines. Au terme
du séjour les zigs l’ont dépouillée de plusieurs objets du salon, de la
cuisine. Cette mésaventure ne l’a pas dissuadée. Elle a continué dans le
droit fil de ses convictions. Son terrain à Hélène, bien au-delà de ses
missions professionnelles, c’est la solidarité, point barre d’espace. Hélène
insiste pour que Katia aille simplement découvrir le foyer, « simplement
voir » répète-t-elle. Mais Katia refuse catégoriquement de s’approcher d’un
foyer. Cela fait plusieurs semaines que je le lui demande. Il n’est pas
question pour elle de loger dans un foyer. Elle assimile tout foyer à du
vagabondage, à de la saleté. Je ne sais d’où elle tient cela. Lorsqu’elle
entend le mot foyer elle voit misère et déchéance. Hélène la spécialiste
humaniste, réussit là ou j’ai échoué. Au terme de l’entretien, du bout des
lèvres Katia finit par accepter. J’essaie d’engranger quelques bénéfices, je
me rattrape en disant : « Tu ne perds rien, on y va, on voit puis on
revient. »
En cours de route elle reprend l’inventaire de ses récriminations sans
nuances, à l’encontre des foyers d’hébergement en général. C’est bien ce
que j’avançais, elle n’en démord pas : « ci pour li clouchards, pour li danji,
ci sale… » Je ne comprends pas son acharnement. Il me faut l’amener à
oublier un instant cette rhétorique fatigante. Tous les moyens sont les
bienvenus. Je lui pose des traquenards, je détourne son attention, je parle
musique, je fais le pitre. L’important pour moi est qu’elle ne me fasse pas
faire demi-tour alors que nous nous approchons du but. Nous tournons
quelque peu, la gare apparaît puis disparaît sur notre gauche. Il fallait
prendre à droite. On refait un tour. « Li foyi ci pa biène. » Je ralentis parce
qu’il y a un dos de dromadaire engraissé à hauteur d’un vieil hôpital. Katia
croit que c’est pour elle. L’ensemble a l’allure d’une garnison, des blocs
peu séduisants et cela l’inquiète. Non ce n’est pas ici. Quelques rues et
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bâtisses plus loin nous arrivons devant un bâtiment qui affiche une fière
allure. Son architecte l’a décidé discret et les ouvriers qui ont mis du coeur
à l’ouvrage, ont appliqué à la lettre ses décisions.
– C’est ça le foyer ?
Je touche du bois, je ne lui réponds pas. Feins d’ignorer sa question.
Elle répète, toujours en arabe : « C’est ça le foyer, c’est vrai ? » La courbe
mélodique de ses mots et le regard pétillant sont encourageants, mais la
partie n’est pas gagnée. Katia serre ses deux poings l’un contre l’autre,
devant sa poitrine. Elle les applique contre ses joues. Semble agréablement
surprise. Ma chance, si j’ose dire, est que la façade du foyer des jeunes
travailleurs (FJT) vient d’être entièrement ravalée. Elle en tape, vraiment.
Je me gare dans l’avenue Jean Moulin. L’accueil est chaleureux comme à
la mairie d’Orgon. Je demande à rencontrer un responsable. C’est une
jeune femme très affable. Elle nous informe des conditions d’entrée, des
possibilités actuelles, des services offerts, des prix…. Son débit est rapide.
Katia est très attentive et fait de gros efforts pour surmonter son handicap.
Je reprends les formulations de la responsable, les malaxe et les réexpédie
en arabe à Katia. Le loyer est de 300 € mais beaucoup moins si l’on tient
compte des aides, précise la jeune dame, seulement voilà les attentes
peuvent être courtes ou longues, nous ne pouvons le savoir plus d’une
semaine avant le départ d’un résident.
– On peut visiter ?
Nous suivons la jeune dame qui, sitôt interrogée, accepte. Katia est
portée par ce qu’il faut bien appeler de l’impatience congénitale. Lorsque
la responsable ouvre la porte de la chambre-témoin, Katia s’y précipite.
Elle lance tous ses yeux à l’assaut du petit espace puis s’immobilise. Elle
me regarde, les poings serrés contre sa poitrine comme dans la voiture,
refrène momentanément son enthousiasme, puis laisse échapper un « Ô ! »
à la hauteur de son ravissement. Ça lui plaît manifestement beaucoup. La
pièce a beau faire neuf mètres carrés, les joues de Katia prennent l’aspect
de deux oranges sanguines alors que ses yeux exorbités luisent. Lorsque la
responsable sort de la chambre, Katia trépigne, elle se laisse emporter par
une satisfaction irrésistible. Elle s’agrippe à mon cou et m’embrasse. Cette
fois la partie est gagnée.
– Ci fourmidab ! J’habite quand ?
Je tente de contenir sa joie quelque peu exagérée. Pourtant il y a encore
une heure, elle ne voulait pas voir en image un foyer, pas même en pensée,
me voilà bien servi. Je lui explique ce qu’est une administration, sa nature
boulimique de papiers, de signatures et d’autant d’autorisations. Cela ne
semble pas atteindre Katia même si elle dit sa déception de devoir attendre.
– Combien de jours ?
mercredi, décembre 28, 2005
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