jeudi, décembre 29, 2005

05- L'Amer Jasmin de Fès: 19 novembre

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Mardi
A 8 h 55, sur le seuil même de la porte d’entrée du centre, quelques
stagiaires m’ont interpellé. Ils ont souhaité discuter d’un problème qui les
préoccupe depuis la veille. Hier un élève d’une autre formation a été
temporairement exclu du centre pour avoir fumé dans les toilettes. Tous
les stagiaires savent qu’il leur est strictement interdit de fumer dans les
locaux du centre, pourtant, dès 8 h 55 certains d’entre eux m’ont
interpellé à l’entrée du centre, sur le seuil même de la porte d’entrée, pour
en parler. Il y a bien une salle réservée aux fumeurs, mais aux seuls
fumeurs employés par le centre (ou à quelque invité s’il lui chante, cela
dit en passant). Les stagiaires ont voulu en débattre. La discussion a porté
sur la discrimination entre employés et stagiaires. Les esprits se sont
échauffés, puis se sont calmés à l’approche de la pause. Certains n’ont
que mollement rouspété car aujourd’hui nous devions poursuivre la
lecture du chapitre trois de la première partie de Samarcande que tous
apprécient. Le roman de Maalouf les captive. Les volontaires lisent
chacun leur tour une page qui est ensuite résumée, éventuellement
discutée. Le dépaysement est plus ou moins important pour les stagiaires,
mais le rêve est là pour tous. Tous ne connaissaient pas la reine de la
Terre, ne connaissaient pas Tamerlan. Un détour préalable à la lecture du
roman fut nécessaire. Cela nous a pris plusieurs séances : détour par la
Perse et par Omar Khayyam de Nichâpur. Il m’a fallu aussi introduire
l’auteur, Amin Maalouf, merveilleux conteur à l’orientale. Ce matin
plusieurs stagiaires n’ont pu lire.
Katia ne m’a rien dit sur la question du divorce.
Jeudi 21
Je suis aussi impatient que Katia, alors je téléphone à Hélène. Elle me
rabroue diplomatiquement et je la comprends. Faut pas exagérer. « Il est
inutile de faire pression sur le foyer, par contre s’il y a un blocage délibéré
nous aviserons ». Ces commentaires si clairs et précis ne sont pas moins
poliment définitifs et courtoisement expéditifs. Me voilà remis à ma place.
Cela m’apprendra. J’éviterai dorénavant de l’appeler pour qu’elle fasse
pression sur le foyer des jeunes travailleurs. S’il y a blocage, elle réagira.
Elle me l’a dit. Cela m’apprendra.
Samedi 30
La semaine fut exténuante à cause des insomnies et des stagiaires. Certains
d’entre eux ont cette faculté bien cultivée ou innée de mettre n’importe qui
hors de ses gonds. Ils peuvent mettre un formateur, quel qu’il soit, sur les
rotules en moins de temps qu’on ne pense. Quels que soient ses expérience,
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âge et patience. Il leur suffit de passer la consigne reçue puis se gratter ou
regarder ailleurs. Le jeudi il y eut un tel vacarme (des gamins teigneux !) que
j’ai dû leur céder la salle. Pour marquer mon mécontentement je les ai laissés
seuls durant quinze minutes. Puis je suis revenu. Je me suis assis, j’ai rédigé
des notes, réglé quelques dossiers sans dire un mot. Le silence s’est
progressivement imposé. J’ai évidemment fait l’impasse sur Samarcande.
Mais la semaine fut épuisante aussi à cause des insomnies. Lorsqu’elles se
présentent de temps à autre je les accepte car elles me permettent de lire plus
que d’ordinaire, mais lorsqu’elles se succèdent comme durant cette semaine
elles finissent par me fatiguer et m’irriter, même si elles offrent à ceux qui
savent, la possibilité de méditer sur l’éternité.
Katia me prend pour un taxi, ce que je ne suis pas et ce que je ne veux pas
être. Elle me prend pour un taxi et par dessus le marché elle me demande
sans la moindre gêne, sans le moindre scrupule, le plus naturellement du
monde, elle me demande de l’accompagner dans un centre commercial
qu’elle choisit pour faire ses « coumissios ». Emmène moi là, puis ici,
ailleurs. Elle se presse devant moi ne m’offrant de choix que celui de la
suivre. Avec un panier bleu ou rouge n’est-ce pas, parfois deux. Elle fonce
devant en insistant bien « reste derrière moi », jusqu’à la caisse évidemment
où elle me fait signe pour que nous inversions nos positions. C’est ce qui
s’est passé en cet infernal jeudi chez Casino. Elle a choisi les produits, j’ai
payé et nous sommes rentrés. C’est d’une limpidité à couper le souffle d’un
cétacé. Et fort de café. La peur du qu’en-dira-t-on ou la peur de la famille la
pousse à des manifestations inacceptables. Vraie ou feinte, elle lui fait dire
des bêtises qui se logent durablement au travers de ma gorge : « Reste
derrière moi » m’a-t-elle lancé à plusieurs reprises jeudi. Je me demandais si
elle ne faisait pas du cinoche, si elle n’en rajoutait pas. J’ai pensé qu’il était
important de lui dire de cesser de jouer à ce jeu. J’ai aussi pensé qu’il me
fallait lui demander si je la gênais, si elle avait, sait-on jamais, honte de moi.
J’ai pensé qu’il me fallait lui dire tout cela, mais finalement je ne lui ai rien
demandé. Elle a fait comme elle l’entendait et j’ai appliqué à la lettre ses
consignes peu aimables, la langue dans ma poche.
Jeudi 5 décembre
Katia, comme nombre d’autres stagiaires concernés, n’est pas venue en
cours. Aujourd’hui c’est la fête de l’aïd es-seghir, la fête qui clôt le mois
de jeun. Hier peu avant de quitter la salle de formation elle m’avait dit
d’une voix à peine audible en me regardant, les yeux noyés de tristesse :
« Je ne viendrai ni demain, ni vendredi, ni lundi. Toutes les portes se
referment sur moi. Il n’y a rien… » Ses yeux semblaient fixer une partie du
lino rouge altéré, gondolé. Elle semblait défaite et je l’ai crue. Craignant un
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départ définitif, elle est sûrement capable de tout, je lui ai répondu sur le
même ton, le regard perdu dans sa chevelure : « Tu n’as pas le droit de me
laisser, hram alik. » Elle a laissé passer un moment de silence, a relevé la
tête, puis a souri malicieusement, heureuse de l’effet qu’ont provoqué ses
paroles, car elles en ont provoqué.
Ce matin elle m’a appelé pour me souhaiter une bonne fête et me
demander par la même un service : alerter la poste car quelqu’un s’amuse à
retirer de l’argent de son compte. Elle pense à un employé indélicat mais
pas seulement. Je lui ai dit mon étonnement et expliqué qu’il était
impossible de soustraire de l’argent des distributeurs de billets sans carte,
ni code (encore que…) Elle m’a demandé de me renseigner auprès du
bureau de poste d’Orgon où elle dispose d’un compte. Elle a insisté. « On
m’a pris 140 €. »
[NB : ce jour 03/06/200., je me marre !]
Dimanche 8 décembre
Vingt trois heures cinquante. Ce matin j’ai envoyé ce message à Katia :
« Je t’appellerai à deux heures. Si tu es d’accord, branche le téléphone ou
alors donne-moi un autre rendez-vous. » Je lui ai adressé ce texte en
réponse à celui qu’elle m’a envoyé tard hier et auquel je n’ai pu jusque-là
répondre. J’étais chez mes amis d’Avignon.
Les jours s’écoulent parfois plus vite que les eaux d’un fleuve pas
tranquille, pressées d’en découdre avec leurs cousines salines. Goutte après
goutte les secondes, les minutes et le reste s’égrainent, entraîneuses et
entraînées, happeuses et happées. Plus voraces et plus fragiles en fin
d’année qu’au printemps. Katia a été très attentionnée, surtout les premiers
jours qui ont suivi notre visite au foyer de Sénas. Vendredi à midi trente
elle a perdu la tête. Elle a voulu passer l’heure du déjeuner avec moi en
tête-à-tête dans la salle de formation. Elle a perdu la boule. « Mais tu es
folle, c’est absolument interdit, aucun stagiaire ne doit se trouver dans le
centre de formation durant l’heure du repas. » « Alors viens avec moi » me
dit-elle. J’ai eu chaud car nous étions parmi les derniers à sortir. Il suffit
parfois tu sais d’une parole malintentionnée pour que la vie d’un être
sincère s’en trouve bouleversée, écharpée. A quelques dizaines de mètres
du centre, non loin du parking, elle a débité un long monologue sur la vie,
les oiseaux, le bonheur, et d’autres sujets qui m’ont amené à m’interroger
sur les raisons qui lui font prendre ces chemins alambiqués pour atteindre
un but que je ne connais pas. Cela ne lui ressemble pourtant pas, elle si
directe habituellement. J’ai fini par comprendre. Katia voulait que je lui
offre une carte téléphonique mais ne savait comment me le demander, par
quel bout commencer. Son portable est accessible mais souvent il ne sert
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qu’à cela, recevoir des appels ou des messages écrits. Elle est très souvent
à court d’unités téléphoniques, et cela ne l’autorise donc pas à m’appeler.
Ni à appeler quiconque. Il m’arrive de lui proposer mon portable. C’est ce
que je fis avant-hier. Dans la foulée – pourquoi se serait-elle gênée – elle
l’a regardé bizarrement, l’a sous-estimé, l’a dénigré gratuitement, puis elle
m’a conseillé : « changi ton pourtabe, prends Noukia. » Elle a téléphoné,
puis a repris sa ronde des mots. Le coup de fil n’a pas répondu à ses
attentes. Son visage s’est fait coeur de melon d’eau. Katia est une nana
puissamment culottée. Le plus souvent tout est limpide en elle. Elle pense
et elle dit sur-le-champ ce qu’elle pense. Elle ne sélectionne pas. Pas de
tactique, encore moins de stratégie. Elle dit ce qu’elle pense en vrac
comme cela vient à ses pensées. Elle ne s’embarrasse pas de grandes ou de
petites précautions. Ingénue à l’état de roc (trois fois sur quatre). C’est à
l’auditeur éclaboussé de prendre s’il lui importe, ou de laisser. Mais elle,
peu lui chaut qu’on prenne ou qu’on laisse. Elle dit ce qu’elle a à dire et
basta. Une enfant spontanée, miroir de cet idéaltype enthousiaste et créatif
confectionné par monsieur Berne dans ses laboratoires californiens. Il lui
arrive de prendre quelque détour comme ce vendredi-là, mais cela lui
ressemble peu. Si elle hésite, c’est moins par calcul que par un reste de
trace d’une lointaine timidité qui demeure encore en elle, mais je ne la
connais pas assez. Elle est désarmante. J’ai accepté de lui acheter une carte
téléphonique, car il s’agit bien de cela. Sa Carmagnole des mots elle l’a
close avec : « achite-moi oun carte sitepli, ssssitepli… » J’ai accepté de lui
acheter une carte prépayée, mais j’ai saisi cette occasion pour régler les
comptes de l’exécrable jeudi (au Casino). Je lui ai lancé en arabe : « Je
pense que Dieu t’a regardée, il a mis quelqu’un de bon sur ton chemin pour
t’aider et toi tu te joues de lui, tu te joues de moi ; ne te joues pas de moi. »
Elle a rouspété affolée : « Mais je ne joue pas, tu vas bien, ça ne va pas ? »
L’après-midi (nous avons mangé chacun de notre côté) j’ai consulté sur
la toile le site de Hestia : « Studette au centre d’Aix, trois cents euros… »
J’ai ensuite appelé les gars du CLLAJ de Cavaillon pour les secouer : « elle
est désespérée, faites quelque chose en urgence… » J’ai aussi appelé le
foyer de Sénas. On m’a demandé de rappeler lundi car l’animatrice est
absente. Je n’ai rien dit de ces démarches à Katia. Elle, par contre m’a
demandé l’autorisation de s’absenter lundi. Elle a dit que c’est important,
qu’elle doit descendre avec son oncle à Marseille. Il est vrai qu’elle est
cernée de problèmes et le dernier n’est pas des moindres. Constater que ses
billets de banque se volatilisent sans son consentement n’est pas banal. At-
elle inventé cette histoire, je me le demande, car enfin elle ne m’en a rien
dit d’elle-même vendredi. Elle s’en alerte le jeudi mais n’en pipe pas mot
le lendemain. C’est tout de même bizarre. Imagination ? Je ne suis pas loin
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de penser que Katia est dans ce domaine très fertile. Et puis comment peuton
se servir en billets de banque dans un distributeur sans carte de retrait ni
code secret ? (encore que…) Ne s’est-elle pas aperçue qu’on lui a soutiré
sa carte bancaire, et le code avec ? Peut-être que sa tante les lui a substitués
pour se rembourser des avantages quotidiens dont Katia bénéficie chez
elle ? J’ai donc abordé la question et lui ai demandé de nouveau si elle était
sûre de n’avoir pas retiré elle-même l’argent. Elle a été formelle : « Non, je
n’ai pas besoin de 140 €, c’est trop, je ne retire pas de grosses sommes, la
poste m’a volée. » Elle m’a paru sincère. Je lui ai promis de m’en charger.
Hier, à l’ouverture du bureau de poste d’Orgon je figurais parmi les
premiers clients. La guichetière a trouvé la question assez compliquée et
hors de sa portée. Le receveur des postes venu à la rescousse a vérifié. Il a
été catégorique : « Il y a bien eu retrait de 140 € le 20 novembre. » Il m’a
tendu une longue feuille sur laquelle figurent toutes les informations
concernant les retraits effectués au niveau du distributeur en question
durant la semaine du 18 au 24 novembre. Chaque ligne indique neuf des
seize chiffres de la carte de retrait utilisée, la date, l’heure de l’opération et
le montant retiré. Une de ces lignes mentionne la carte de retrait de Katia
en personne : XXXX XX49 7093 940X. Il ne me restait plus qu’à
l’informer. Je lui ai envoyé ce message écrit : « Tu as retiré 140 € euros le
20 novembre. Je l’ai vérifié auprès de la poste. »
En fin de journée je suis allé chez mes amis d’Avignon. Dès qu’ils
m’ont vu, d’entrée de jeu, ils ont joué cartes sur table en me demandant si
je n’avais pas perdu du poids. Ils ont suggéré que je me pèse. J’ai trouvé la
proposition ridicule. J’ai pensé que ma simple parole devait suffire, que
l’on pouvait passer à autre chose et cetera. Ils ont insisté alors je me suis
pesé. Quelle histoire. La balance, très coopérative et indulgente posa son
noir indexe effilé sur les chiffres 6 et 8. J’ai fondu ! Ils ont de l’oeil les
copains. Il y a un mois environ le vieil et lourd pèse-personne de ma salle
de bain indiquait : soixante-seize kilogrammes secs. Je venais de l’acheter.
Cela devait être en octobre ou novembre je ne m’en souviens pas.
Encouragé par une réflexion répétée et gentiment désobligeante d’une
secrétaire ou d’une formatrice, je me suis retrouvé chez Leclerc, puis à la
brocante de Sénas : deux euros au marché contre trente-trois en grande
surface. J’ai choisi la balance la moins chère, mais peut-être pas la plus
honnête. Il m’arrive de douter de sa fiabilité. Cette fois je l’ai crue. Je peux
dire merci ramadan. Huit kilos donc se sont volatilisés. Autrement RAS.
Les amis m’ont raconté leurs futilités en échange des miennes dans la joie
et la bonne humeur comme on dit lorsqu’on n’a rien à dire.
A vingt-trois heures et quelques grammes de poussières mon portable
s’est mis à frétiller « message, message ». C’était Katia : « Salu jesper que
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tu va bien je sai que tu va bien et moi non tu c pourquoi sa yai jen ai marre
et je ne sai pas quoi faire escuse moi de te deranger bonne nuit et bon
weekend dor bien. »
Cet après-midi je l’ai appelée. La conversation a duré trente minutes.
Elle n’en peut plus. Sa peine se résuma à deux ou trois mots : « Ma famille.
J’en ai marre. J’en ai marre. « Au moment où j’achève ces lignes je reçois
ce message : « Salu jesper que tu va bien tu dor pas encore si Dieu le veu
mardi je te vairer di quelque chose qui me rendra heureuse merci beaucou
fai de beau reve bonne nuit. » Le jour a basculé depuis vingt-deux minutes.

mercredi, décembre 28, 2005

04- L'Amer Jasmin de Fès: 23 octobre

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Mercredi 23 octobre
Sur France Cul le représentant attitré de la pensée réactionnaire, le
sniper Slama espère nous embobiner avec ses éructations quotidiennes :
« Il existe en France un pensé Bourdieu, plus ou moins explicite, plus ou
moins conscient, dont le fond est proprement révolutionnaire », et il donne
des noms… « Ces minorités ne sont ni réformistes ni récupérables.
L’objectif de leurs dirigeants est d’abattre le système libéral pour instaurer
une société égalitariste à redistribution intégrale, un nouvel avatar de
l’utopie collectiviste… » De la chiure versaillaise, voilà à quoi je résume
les déjections idéologiques de ce type. Il mérite bien plus que les tartes
qu’il se prend sur la gueule de temps à autre.
Katia et moi nous sommes attendus au CLLAJ. Stéphane, un volontaire
parmi d’autres, nous offre beaucoup de renseignements sur les logements
et sur les conditions nécessaires pour entamer les recherches avec son
équipe. Je note et Katia me regarde faire. Je lui explique le contenu de
toutes les affiches et annonces scotchées contre les panneaux appropriés.
Lorsque nous quittons le local, elle me remercie et me demande d’autres
clarifications. Je me dis qu’elle est contente, je me dis qu’elle apprécie ce
que je fais pour elle. Je me dis. Je lui donne toutes les explications
possibles. Avant de démarrer, profitant de sa bonne humeur, je tente de
poser deux doigts sur ses voluptueuses lèvres, juste les poser. Katia
esquisse un mouvement de recul. Elle refuse que je pose deux doigts sur
ses lèvres sensuelles. Elle rejette la tête en arrière dans un mouvement
ralenti, comme on les admire au cinoche, un superbe déplacement scénique
lent et distingué, qu’on souhaiterait renouvelé pour en apprécier de
nouveau la grâce. Une expression pantomimique qu’elle complète d’un
autre geste. Un geste qu’elle veut définitivement dissuasif. Elle avance une
main qu’elle tend entre elle, décidée, et moi, stupéfait, pour faire rempart.
Elle s’autorise même un nonchalant, un provocateur, un insolent « ça c’est
interdit ». Elle ne joue plus. Sa réaction inacceptable a pour effet de me
clouer le bec, de me refroidir. Pendant quelques secondes ma main soupèse
idiotement l’air. S’agite inutilement. Je reprends et répète en moi-même
ces cinq syllabes à la substance volcanique « ça c’est interdit ». Peu à peu,
irrémédiablement, ils fécondent au plus profond de mon être une brûlure
qui, pendant de longues secondes me paralysera, m’étouffera. Je
m’aperçois que Katia est elle-même murée dans un silence coupable. Sa
réflexion m’a vidé. La regrette-t-elle ? Je suis en piteux état. Je serai
marqué c’est sûr. Pendant plusieurs semaines c’est sûr. Le reste du trajet
nous l’effectuons dans un silence de nécropole. Quelques-unes de mes
collègues de travail s’aperçoivent de mon état mais ne la ferment pas. Elles
enfoncent et remuent le couteau dans la plaie. « Ça va Razi ? » dit l’une.
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Une autre enchérit « tu es bien sûr que ça va ? » « Ce n’est rien, j’ai un
coup de blues, ça me passera. » Il arrive que des collègues, comme les
amis, la famille, les voisins, les passants, se mêlent de ce qui ne les regarde
pas. Ils s’engouffrent dans des affaires qui leur sont étrangères, non par
esprit de solidarité mais par habitude ou mimétisme. Piteux état.
25 octobre
Je ne reprends pas ici toutes les notes que j’ai griffonnées à la hâte
mercredi à la suite de la blessure qu’elle m’a infligée. Je retiens toutefois
celle-ci : « Politesse et distance combinées, rien d’autre. » Ce matin j’ai
écrit : « Hier journée noire. Silence, distance. Attendre signes » et plus
tard : « A midi trente elle est venue s’installer à la cafétéria non loin de
moi. » Il arrive fréquemment que des formateurs mangent à la cafétéria
plutôt qu’à la cantine du lycée Ismaël Dauphin. Ce qu’on appelle la cafet’
est un grand local aménagé, situé à quelques centaines de mètres de Sud
Fo, près du lycée. Elle est gérée par un service de la commune et mise à la
disposition de diverses associations dont notre centre de formation.
Savourer un sandwich, un jus ou un café sur le pouce à la cafétéria, c’est
plus convivial. A la cantine du lycée les adultes sont nombreux. Bien qu’ils
mangent dans une salle qui leur est réservée, l’attente pour se faire servir
est longue car la queue est unique que l’on soit enseignant, élève,
formateur etc. C’est plus cher qu’à la cafet’ et pas forcément meilleur. De
surcroît, contrairement à la cafet’ il est interdit de fumer. Pour de
nombreux formateurs intoxiqués le choix est vite fait. Les stagiaires quant
à eux mangent tous à la cafétéria. En fait, le plus souvent ils apportent un
sandwich préparé chez eux. Les gestionnaires ferment l’oeil. La formation
est certes rémunérée, mais manger quotidiennement à la cantine (quatre ou
cinq euros) ou acheter un sandwich à la cafet’ (trois euros) grèverait
lourdement leur minuscule budget : 305 €. 110 pour les mineurs – s’il n’y a
pas eu d’absence durant le mois. Quant à moi je déjeune tantôt à la cantine
tantôt à la cafet’.
Je reviens à ce que j’écrivais plus haut, la distance, les signes etc., pour
préciser que je n’ai pu tenir plus de vingt-quatre heures. Autre chose, les
stagiaires ont raté le car. Aussi j’ai accompagné ceux d’entre eux qui
résident à Orgon (trois navettes). Ceux qui habitent à Cavaillon sont rentrés
à pied.
Mardi 29
Des stagiaires me lancent « Ça va monsieur ? » Je suis surpris et
désarçonné car il ne m’est pas venu à l’esprit que mes stigmates internes
pouvaient être perceptibles. Ma réponse fuse, incontrôlée « j’ai le vague à
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l’âme, j’ai mal à la tête et à l’univers entier ». A la fois claire et sibylline,
ma réaction les fait à peine réagir. Une seule a dû normalement saisir
l’amertume de mes mots. Certains étalent un sourire discret mais narquois.
Deux stagiaires pouffent. Je suis habitué. Ces idiots pouffent de rire pour
un oui ou pour un non. J’écris cela mais je dois à la vérité de dire que je ne
le pense pas. Mes stagiaires ne sont ni idiots ni naïfs. Ils musardent au
printemps. Je tape du point sur la table et leur propose de réfléchir à LA
journée du 31 octobre. De longs et houleux palabres suivent. Personne
n’est d’accord sur rien avec personne, mais comme l’objectif impose une
entente minimum alors…
Au dispensaire : le radiologue me demande de me détendre. Il ne
comprend pas que la détente ne se commande pas comme l’ouverture ou la
fermeture d’un orifice, d’une bouche ou d’un oeil. Il ne comprend pas ou il
feint.
5 novembre
Il a fait chaud jeudi dernier. Nous avons fait l’essentiel des achats chez
Leclerc. Au centre ville nous avons ajouté quelques pizzas, inutilement
réchauffées. Katia a acheté un immense ours en peluche qu’elle a
particulièrement choyé durant tout l’après-midi. Elle nous a expliqué
qu’elle le destinait à sa petite soeur qui vit au Maroc. Irina était heureuse et
très émue. Lamia et Nezha ont dansé sans discontinuer sur les rythmes raï
de cheb Mami. Jiri et Iman ont été plus réservés. Marbot ma collègue (la
plus honnête, la plus sympa, la plus compétente, la plus tolérente et par
conséquent la plus belle) pétait la forme. Momo a fait le ouf (je reprends le
mot d’Iman). Irina bébé affectueux ne m’a pas quitté alors que Katia,
émouvante et touchante, enlaçait longuement Marbot, puis Nezha, puis
Irina. J’ai gigué et sautillé avec elle et d’autres sans complexe et avec ma
collègue aussi (époustouflante). Katia en redemandait encore et encore…
alors je me suis laissé aller jusqu’à oublier ma fonction, mon âge, mes
maladresses et les regards envieux ou réprobateurs de certains salariés. Il
ne m’a pas été possible de repérer les formateurs venus dans notre salle en
curieux, ceux alertés par le boucan ou ceux venus pour se dégourdir. Par
contre quelques-uns sont arrivés avec leurs stagiaires et ont participé de
bon coeur à la fête. Bien sûr il y eut les pleurs à la suite des embrassades
d’adieu. La formation s’est achevée ainsi. Lorsque le temps aura arrêté le
tambour de sa lessiveuse, il demeurera heureusement toutes les photos.
Entre cette fin d’action et le début de la suivante il devait théoriquement
se passer une quinzaine de jours. Il n’en fut rien. Je n’ai ni le temps de
reprendre mes esprits ni celui de préparer un tant soit peu les grandes
lignes de la nouvelle action de formation. Dès ce matin une quinzaine de
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jeunes entament une nouvelle FLB dont le terme est fixé au 31 juillet
prochain. Certains sauteront du train de la formation durant son trajet pour
aller cueillir des fruits, pour aller se rouler les pouces au bord de l’eau ou
pour aller chahuter les goélands… c’est une action dite « avec entrées et
sorties permanentes ». Plusieurs des stagiaires présents à la fête sont
reconduits, car arrivés les derniers mois de l’action précédente. Le nom de
Katia était bien évidemment inscrit à l’encre de chine indélébile sur le
fronton de la nouvelle session, depuis les premiers jours de sa présence.
Ce matin, contrairement aux deux précédentes fois, Katia se présente
seule au CLLAJ. Je l’y ai contrainte en quelque sorte. Le jeune Stéphane
constituera avec elle un dossier de recherche de studio. De mon côté
j’appelle le correspondant de la Mission locale chargé des stagiaires. Je lui
demande de remettre à Katia quelques adresses d’exploitations agricoles
afin qu’elle postule un emploi saisonnier le moment venu. Car Katia veut
absolument travailler. Les 305 € de la formation ne lui suffisent pas pour
vivre, et le terme vivre ici est un grand mot. Son utilisation relève d’un
abus de langage, même s’il est involontaire.
Les résultats de la radiographie n’indiquent rien de particulier. Docteur
Minh a scruté le moindre centimètre carré des clichés. Elle est très contente
pour moi, mais peu élégante. « Vous voilà reparti pour un grand tour, la
visite technique est parfaite. » Elle me demande tout de même de continuer
à prendre le Permixon. Elle a attendu que je sourie pour me restituer ma
carte vitale.
6 novembre
Je suis chez Norauto, à Avignon, pour réparer le pot d’échappement. Ce
jour est le premier de ramadan. Il est arrivé comme un couperet. Tous les
musulmans savent que ramadan arrive avec une régularité de métronome
lunaire et tous ou presque tous, moi compris, le recevons en pleine figure
le jour R comme une réalité inattendue « tu es sûr que c’est la semaine
prochaine ? » car tous ou presque tous, moi compris, l’ignorons ou
feignons de l’ignorer. Nous l’accueillons tous ou presque tous comme une
contrainte fatale mais nécessaire, comme un voisin ou un cousin
encombrant que l’on n’a pas invité, mais qui est là. Les musulmans
attendent R moins quelques jours pour changer leurs habitudes qu’ils
jugent néfastes durant un mois mais pas les onze autres. Comme des
pestiférés mis en quarantaine de la communauté, les buveurs et les
fumeurs, les fornicateurs et les blasphémateurs font abstinence. Les
dévergondés, les charlatans, les commères, les tricheurs, les corbeaux, et
les directeurs de conscience et autres corrupteurs et corrompus retiennent
leur souffle ou se terrent. Comme une équipe de plongeurs en apnée dans
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une mer au fond trouble et secoué, tous retiennent leur souffle et rasent les
murs durant le mois de jeun, avant de reprendre enfin chacun leurs méfaits
propres, durant un nouveau cycle de onze mois, sur les quatre parties
cardinales du territoire, au vu et au su de tous. Alors moi qui aime bien le
jeun de ramadan car il me réconcilie avec mon être et mon poids, je me
demande si je peux me contrôler, je veux dire si je peux maintenir envers
Katia la distance exigée par le Texte et la sunna ? Je ne sais pas.
La réparation n’est pas possible car les pièces de rechange,
contrairement à ce que l’on m’avait dit au téléphone, n’ont pas été
réceptionnées. La réparation n’est pas possible et cela m’est égal. Je suis
heureux, c’est ce qui me défend de pester contre les employés mécanos qui
s’en sortent à bon compte. Un intense moment de bonheur se produit à
l’instant. Il est généré par la sonnerie du portable et par l’apparition à
l’écran de deux mots : Katia appelle. Elle demande « Comment ça va ? »
Mon bonheur fugace de savourer sa voix se heurte à sa tristesse
quotidienne. Nous sommes elle et moi, chacun dans son domaine, ballottés
comme une balle de ping-pong ou de flipper. « Lorsque j’habiterai seule tu
viendras quand tu voudras chez moi. » Je suis fou de joie, je n’ai pas les
moyens de prouver qu’elle s’avance avec légèreté, je ne vais pas plus avant
dans ce dédale sans fil. Je me contente de lui demander si elle plaisante. Je
n’attends pas sa réponse, j’ai la faiblesse de la croire. Le reste de la
discussion est à la hauteur des premiers mots échangés. Je quitte le garage
en sifflotant sans même adresser un mot aux employés que j’ai seulement
oubliés.
Ce premier jour de ramadan, que j’accueille comme tous les musulmans
ou presque tous comme une contrainte, je me contente d’une soupe aux
légumes, d’une soupe au levain et de quelques merguez. Pour la
convivialité, elle est cathodique et donc illusoire. Je me plante devant la
télé et avale sketches, discours et commentaires ad hoc des télés marocaine
et algérienne. Tantôt l’une tantôt l’autre, indifféremment. Quelle tristesse
que ce mois sacré traversé dans la solitude !
Samedi 9
Parmi mes habitudes ramadanesques il y a les virées à l’épicerieboucherie
de Sénas, comme celle de ce matin. C’est une boutique-bazar,
tenue par une famille bonne à tout faire : boucherie et charcuterie halal,
alimentation générale, fruits et légumes, pâtisserie… Durant ramadan c’est
chez elle que je m’approvisionne de plats préparés comme là-bas dis :
chorba, hrira, kefta, dolma, djedj el-hend bezzitoun, chtetha-djedj, bourek
et toutes les gâteries sucrées comme la chamia. Ah la chamia ! Il n’y a pas
un lieu sur terre, quel qu’il soit, où qu’il se situe, un seul Maghrébin digne
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de soi qui, au moins une fois par semaine, n’accompagne son repas de
rupture du jeun par quelques cuillerées de chamia. Pas un. Durant trente
jours nous sommes sommés de mettre au rebut toute contre-indication,
qu’elle soit d’ordre médical ou esthétique. La chamia est un magnifique
condensé de semoule, d’amandes en poudre, de mazhar, de beurre… que
l’on pose délicatement à cuire dans un four, puis que l’on imbibe de miel et
que l’on déguste froid. Sublime ma parole ! On dit que cette pâtisserie est
originaire du Cham (Syrie antique), d’où son nom, ce que contestent de
nombreux Maghrébins qui en revendiquent la paternité. Ça y est, j’ai l’eau
à la bouche.
A l’approche de Sénas mon portable sonne. Je demande à Katia de
raccrocher pour lui préserver ses quelques unités de communication. Je
l’appelle. Durant trente minutes elle me raconte la misère quotidienne
qu’on lui inflige à quelques centaines de mètres de chez moi. « Je fais
beaucoup de ménage, on surveille ce que je mange, on calcule le nombre
de bains que je prends, on exige de moi la moitié de la rémunération de la
formation ; mais sitepli n’en parle pas. » « Je n’en parlerai pas, mais
pourquoi n’irais-tu pas loger quelques semaines chez des amis, le temps
que tu trouves un logement ? » Hors de moi toute idée incongrue,
saugrenue et déplacée même. Je ne lui propose pas de loger chez moi.
Cette pensée est ridicule. Elle hésite, puis dit « Je te répondrai après le 14
novembre, ce jour-là la justice statuera sur mon divorce. J’aviserai alors. »
David et son amie n’ont pas hésité un instant lorsque je leur ai demandé ce
service. Je dis à Katia que son avocate a tord de plaider le divorce, que la
délivrance du certificat de résidence dépend du maintien du mariage, même
si cela peut être dur pour elle. Katia me reproche ces commentaires. Elle
dit que je ne suis pas mieux informé que son avocate, elle dit aussi qu’elle
continue de lui faire confiance, « toi ti si miou quou l’avoucate ? »
Mon boucher préféré (boucherie et charcuterie halal, alimentation
générale, fruits et légumes, pâtisserie…) m’assure que ses produits sont de
bonne qualité et peu chers. Je prends quatre parts de chamia et quatre
zlabias croustillantes. J’achète également l’équivalent de cinq bols de
chorba, cinq de hrira et 300 grammes de kefta.
J’achète un jean bleu, deux chemises bariolées, un pull ainsi qu’une
belle paire de chaussures. Au centre-ville, pas chez mon boucher. Il ne
s’est pas encore lancé dans la confection ni dans la chaussure.
Le mercredi 13
Devant le miroir malhonnête de la salle de bains je m’épuise à me
métamorphoser, à ne pas me ressembler comme dirait le poète, mais la
chose n’est pas aisée. Crème, laque et parfum Hugo Boss number one font
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ce qu’ils peuvent pour me soutenir, me secourir. Je n’en abuse pas, juste ce
qu’il faut car en cette période de jeun le sempiternel débat sur la licité ou
pas de se badigeonner de crème ou de s’humecter de parfum, pourrait me
rattraper en salle de cours. Comme si le devenir de l’humanité pieuse
reposait sur ces bagatelles. Juste ce qu’il faut donc. Je ne souhaite heurter
personne. Je pense à certains stagiaires, garçons et filles, dont le regard est
exclusif et méfiant dès lors qu’on aborde certains sujets sensibles. Je
m’arrange comme je peux. J’ai pris les médicaments avant le levé du
soleil. J’enfile le dernier de mes pulls, un « esprit sport » que j’ai acheté
avec une paire de chaussures, samedi à Sénas. Grosse maille chaude et col
montant. Une des emmanchures se ferme par glissière. « Ça fait high
modern » m’a dit la jolie vendeuse. La paire de chaussures très élégantes
est de style anglais. Imitation Bexley. Un coup de séchoir et me voilà tel un
zazou à la Cab Calloway. Un zazou sur le retour. Un coup de séchoir, très
peu de crème et de parfum, juste ce qu’il faut car en cette période sacrée de
jeun certains stagiaires y trouveraient prétexte pour introduire la
sempiternelle question de la licité de ces produits. Si la question venait tout
de même à être posée, elle ne le serait pas de mon fait. Je m’esquive du
centre dès midi trente. J’ai mieux à faire que de participer à la messe
hebdomadaire qu’on nomme réunion de coordination. Il ne s’y passe
quasiment jamais rien d’excitant. Chaque semaine nous nous expédions les
mêmes ritournelles : tant d’absents, telles régulations, remplacements de
formateurs… Je préfère emmener Katia à Hestia à Aix en Provence.
A plusieurs reprises dans Orgon et ses alentours elle se voile la face, je
veux dire qu’elle cache son visage. Littéralement. Elle déplie dans toute sa
longueur une carte routière qu’elle extrait de la boite à gants. Sur la carte
(Marseille Carpentras) est indiqué : échelle 1/100. 000, c’est dire son
ampleur. Katia la déploie et la plaque contre son nez. Lorsque je lui
exprime mon étonnement, lorsque j’insiste – car elle parle peu – elle
répond : « Coum ça on mi couni pas. » Je pense qu’elle bluffe ou qu’elle
exagère sa popularité. La miss se prend pour Elodie Gossuin ou quoi ?
Arrivés à Aix nous nous dirigeons vers Hestia, l’agence immobilière.
« Hestia c’est l’immobilier autrement, clame la pub, c’est rapprocher les
locataires des propriétaires ». L’employée nous présente toutes les
informations utiles et nous précise que durant cinq mois nous avons accès
directement aux offres sur leur site Internet grâce à un code. Le tout contre
« 157 € seulement » précise-t-elle. Je tente de négocier le tarif histoire de
montrer à ma belle que je sais tenir tête. Vaine tentative.
Je n’écoute pas Katia qui veut, dès le seuil de la porte franchi, plonger
sur l’une des trois offres que la réceptionniste nous a faites en guise de
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preuve de sérieux et de célérité de la maison : une chambre au troisième
étage d’un vieil immeuble à Marignane.
Sur la route du retour Katia se laisse aller à des confidences, beaucoup
plus qu’à l’aller. Elle parle sans retenue, elle m’étonne. Elle rêve. « Si on
me délivre la carte de séjour je partirai immédiatement à Fès. Tu viendrais
avec moi ? » Elle fait l’éloge de Fès, se laisse dériver et m’entraîne avec
elle. Je lui prends la main que j’embrasse et m’engage à payer les billets
d’avion. En échange, promet-elle, elle se chargerait de me faire mieux
connaître Fès-el-bali, ses remparts et ses venelles réputées. Et sa famille
bellah. Fès l’accueillante se dresse devant nous, Fès l’Idrisside, Fès du
Jamaâ el-Qarawiyin’, Fès dont la rivière faisait tourner les moulins et les
têtes, Fès et ses marchands chaleureux, ses poteries et céramiques, ses
étoffes et broderies. Ah Fès l’éternelle ! La ville pioche et ses arômes nous
ont enivrés jusqu’à Orgon. Je ne le regrette pas, mais il me faut revenir à la
réalité. Je dépose Katia et me dirige à la médiathèque encore ouverte, le
coeur plein d’allumettes marocaines craquées. Rayons musique. Marocaine.
Aïssaoua, non. Raï marocain, non. Arabo-andalou oui. Amina Alaoui.
J’emprunte un CD de la belle Fessia. Un mixe de musique arabo-andalouse
et de poèmes de la nostalgique et mythique époque ; quelle époque ! « Me
promenant un jour à Malaga au bord de la mer /Surgit devant moi un
amiral distingué. /Il s’exclama : de ma raison et mon coeur vous vous êtes
emparés, /Ô lune ! Dame de Fès de haut lignage. /Ô ! chardonneret, pour
vous je déambulerai /Par toutes les ruelles désertes comme un fou. / Ah ya
maqni nakhrouj alik ahmak /Fi koulli zanka khâlia ».
Cette gamine de Fès me fera déambuler à travers les chemins de la
déraison.
Lundi 18 novembre
A huit heures et trente minutes pétantes Katia arrive au rendez-vous
devant le Centre communal d’action sociale (CCAS) d’Orgon. C’est un
service administratif, physiquement distinct de la mairie. Il intervient en
faveur des plus démunis dans la recherche d’informations, dans la
constitution de divers dossiers… Katia m’offre un sourire qui traverse de
part en part sa bouille resplendissante et l’espace qui nous sépare, jusqu’à
atteindre les poils de mon épiderme qui se dressent aussitôt. Fichtre et bon
sang tout à la fois ! Je me demande naïvement si ce sourire à faire
trébucher sur un berger-allemand allongé ou à se faire cogner la tête contre
un panneau de signalisation d’un danger quelconque, est dénué de toute
arrière-pensée. Elle me saute au cou et m’embrasse vigoureusement. Sa
hardiesse me déséquilibre. Elle est rayonnante comme peut l’être un enfant
à l’approche de l’aïd ou de Nöel, encombré par son optimisme.
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Nous arrivons en même temps que le personnel, mais nous devons
patienter. Dix minutes. Puis on nous oriente vers une des assistantes
sociales qui nous accueille chaleureusement. J’explique à Hélène, c’est son
prénom, la situation délicate dans laquelle se trouve Katia. L’assistante
compose de nombreux numéros de téléphone avant de nous proposer de
nous présenter au foyer des jeunes travailleurs de Sénas. La grimace
instantanée de Katia m’oblige à expliquer à la dévouée, un peu en aparté,
les raisons superficielles de cette réticence qu’elle même a observée.
Sympathique et belle l’Hélène. Cette dame ne m’est pas inconnue. Elle
n’est jamais allée à Sparte mais se plie toujours en quatre lorsqu’elle le
peut. Toujours à aider tel ou telle au-delà des exigences de son métier. Ses
raisons sont nombreuses. Des collègues m’ont raconté comment elle a –
après avoir affronté un refus répété et catégorique de plusieurs organismes
– hébergé un couple de désoeuvrés pendant plusieurs semaines. Au terme
du séjour les zigs l’ont dépouillée de plusieurs objets du salon, de la
cuisine. Cette mésaventure ne l’a pas dissuadée. Elle a continué dans le
droit fil de ses convictions. Son terrain à Hélène, bien au-delà de ses
missions professionnelles, c’est la solidarité, point barre d’espace. Hélène
insiste pour que Katia aille simplement découvrir le foyer, « simplement
voir » répète-t-elle. Mais Katia refuse catégoriquement de s’approcher d’un
foyer. Cela fait plusieurs semaines que je le lui demande. Il n’est pas
question pour elle de loger dans un foyer. Elle assimile tout foyer à du
vagabondage, à de la saleté. Je ne sais d’où elle tient cela. Lorsqu’elle
entend le mot foyer elle voit misère et déchéance. Hélène la spécialiste
humaniste, réussit là ou j’ai échoué. Au terme de l’entretien, du bout des
lèvres Katia finit par accepter. J’essaie d’engranger quelques bénéfices, je
me rattrape en disant : « Tu ne perds rien, on y va, on voit puis on
revient. »
En cours de route elle reprend l’inventaire de ses récriminations sans
nuances, à l’encontre des foyers d’hébergement en général. C’est bien ce
que j’avançais, elle n’en démord pas : « ci pour li clouchards, pour li danji,
ci sale… » Je ne comprends pas son acharnement. Il me faut l’amener à
oublier un instant cette rhétorique fatigante. Tous les moyens sont les
bienvenus. Je lui pose des traquenards, je détourne son attention, je parle
musique, je fais le pitre. L’important pour moi est qu’elle ne me fasse pas
faire demi-tour alors que nous nous approchons du but. Nous tournons
quelque peu, la gare apparaît puis disparaît sur notre gauche. Il fallait
prendre à droite. On refait un tour. « Li foyi ci pa biène. » Je ralentis parce
qu’il y a un dos de dromadaire engraissé à hauteur d’un vieil hôpital. Katia
croit que c’est pour elle. L’ensemble a l’allure d’une garnison, des blocs
peu séduisants et cela l’inquiète. Non ce n’est pas ici. Quelques rues et
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bâtisses plus loin nous arrivons devant un bâtiment qui affiche une fière
allure. Son architecte l’a décidé discret et les ouvriers qui ont mis du coeur
à l’ouvrage, ont appliqué à la lettre ses décisions.
– C’est ça le foyer ?
Je touche du bois, je ne lui réponds pas. Feins d’ignorer sa question.
Elle répète, toujours en arabe : « C’est ça le foyer, c’est vrai ? » La courbe
mélodique de ses mots et le regard pétillant sont encourageants, mais la
partie n’est pas gagnée. Katia serre ses deux poings l’un contre l’autre,
devant sa poitrine. Elle les applique contre ses joues. Semble agréablement
surprise. Ma chance, si j’ose dire, est que la façade du foyer des jeunes
travailleurs (FJT) vient d’être entièrement ravalée. Elle en tape, vraiment.
Je me gare dans l’avenue Jean Moulin. L’accueil est chaleureux comme à
la mairie d’Orgon. Je demande à rencontrer un responsable. C’est une
jeune femme très affable. Elle nous informe des conditions d’entrée, des
possibilités actuelles, des services offerts, des prix…. Son débit est rapide.
Katia est très attentive et fait de gros efforts pour surmonter son handicap.
Je reprends les formulations de la responsable, les malaxe et les réexpédie
en arabe à Katia. Le loyer est de 300 € mais beaucoup moins si l’on tient
compte des aides, précise la jeune dame, seulement voilà les attentes
peuvent être courtes ou longues, nous ne pouvons le savoir plus d’une
semaine avant le départ d’un résident.
– On peut visiter ?
Nous suivons la jeune dame qui, sitôt interrogée, accepte. Katia est
portée par ce qu’il faut bien appeler de l’impatience congénitale. Lorsque
la responsable ouvre la porte de la chambre-témoin, Katia s’y précipite.
Elle lance tous ses yeux à l’assaut du petit espace puis s’immobilise. Elle
me regarde, les poings serrés contre sa poitrine comme dans la voiture,
refrène momentanément son enthousiasme, puis laisse échapper un « Ô ! »
à la hauteur de son ravissement. Ça lui plaît manifestement beaucoup. La
pièce a beau faire neuf mètres carrés, les joues de Katia prennent l’aspect
de deux oranges sanguines alors que ses yeux exorbités luisent. Lorsque la
responsable sort de la chambre, Katia trépigne, elle se laisse emporter par
une satisfaction irrésistible. Elle s’agrippe à mon cou et m’embrasse. Cette
fois la partie est gagnée.
– Ci fourmidab ! J’habite quand ?
Je tente de contenir sa joie quelque peu exagérée. Pourtant il y a encore
une heure, elle ne voulait pas voir en image un foyer, pas même en pensée,
me voilà bien servi. Je lui explique ce qu’est une administration, sa nature
boulimique de papiers, de signatures et d’autant d’autorisations. Cela ne
semble pas atteindre Katia même si elle dit sa déception de devoir attendre.
– Combien de jours ?

lundi, décembre 26, 2005

03- L'Amer Jasmin de Fès: 02 octobre



Mercredi 02 octobre
Tu as concrètement commencé la formation ce matin. Tu es entrée en
salle avec un léger retard, habillée d’un pantalon beige Kiabi et couverte du
même châle noir que tu portais le premier jour. Tu t’es installée près de la
porte. Tu n’as presque rien dit jusqu’à la pause de dix heures trente. Des
stagiaires t’ont alors entourée, enveloppée, pour déverser sur toi leurs
nombreuses interrogations et propositions. En salle ta bouche est demeurée
figée dans un sourire placide jusqu’à dix-sept heures. Etait-ce un sourire ?
Je n’ai rien pu te dire.
Samedi 05 octobre
Ce matin docteur Minh P. V. a renouvelé mon ordonnance. Il y a
quelques temps de cela, lors de la visite médicale annuelle, le médecin du
travail m’avait vivement conseillé de consulter un généraliste afin qu’il me
prescrive une analyse approfondie. « D’accord vous ne fumez pas, mais
vous êtes malgré tout quinquagénaire. » Ses mots « malgré tout » avaient
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cogné longtemps contre mon crâne comme si j’avais la veille participé à
une nouba fortement arrosée. Ils m’avaient ébranlé. En une fraction de
seconde et bien malgré moi, des chiffres témoins, accusateurs, ont
brutalement émergé. Et ce mot « quinquagénaire » que cache-t-il de si
traumatisant me suis-je demandé, faignant d’ignorer qu’il charrie et
quincaille ma propre vérité peu chère ! c’est-à-dire 50 x 365, soit 18250
jours de vie, sans compter les années bissextiles. Cela fait combien
d’heures ? me suis-je encore demandé. Mais cette demande fut de trop. Je
me suis embrouillé, j’ai abandonné. J’ai trouvé que 18250 jours cela faisait
beaucoup et qu’il me fallait prendre au sérieux les recommandations du
médecin du travail. Alors j’ai couru consulter le plus proche des cabinets
médicaux. Consultation, analyse en laboratoire et retour chez le médecin
pour décision. Le généraliste n’a décelé aucune maladie grave ou
particulière, enfin si, particulière, justement. Lorsque docteur Minh, a
parcouru les résultats des analyses de sang qu’elle m’avait prescrites
quelques jours auparavant (docteur Minh est une femme), elle m’a
simplement posé quelques questions sur mes habitudes alimentaires car
elle a diagnostiqué « une légère hypertension artérielle. »
– Il vous faut bannir la consommation d’aliments riches en sel comme le
fromage, le jambon…
– Mais docteur je
– La choucroute.
– Je n’ai pas le droit de
– Evitez les abats et les gâteaux apéritifs. Vous buvez ?
– Oui c’est à dire du
– Ne consommez pas plus d’un à deux verres et pratiquez une activité
sportive, j’insiste, il vous faut faire du sport.
– J’en fais docteur, du vélo mais…
Depuis, tous les matins, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il fasse beau,
quelle que soit la saison, week ou week-end, que je sois à Orgon, dans
l’Oregon ou chez les Gonds, les Gonds Koitur du Gondwana ou chez les
Charentais, j’avale une gélule de « MicardisPlus 80/12,5 ». Tous les matins
que Dieu fait. La notice, je l’ai lue. Elle menace : « Votre médecin a jugé
que votre pression artérielle était supérieure à la norme correspondant à
votre âge. Lorsqu’elle n’est pas traitée, l’hypertension artérielle peut causer
des lésions vasculaires… » Aucun autre choix n’est offert.
Depuis cette visite médicale annuelle, depuis que le médecin du travail
m’avait vivement conseillé de consulter un généraliste afin qu’il me
prescrive une analyse approfondie, docteur Minh P. V. est devenue mon
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médecin référent. Je lui reste fidèle. Tous les deux mois elle renouvelle
l’ordonnance. Ma tension artérielle ondule fièrement entre 12,5 et 12,8.
Ce matin le docteur Minh P. V. a donc renouvelé mon ordonnance. Elle
était franchement souriante et volubile. Elle a peut-être gagné au loto.
Emportée par la joie et la bonne humeur elle m’a proposé « vu votre âge
n’est-ce pas » vus les problèmes mictionnels chez les hommes de 50 ans et
plus, « la prostate n’est-ce pas », elle m’a proposé un touché rectal. Ma foi.
De quoi aurais-je eu l’air si, enferré dans un orgueil mal placé, j’avais
refusé ? j’ai gardé raison et me suis détendu. Sur ordre. Docteur Minh a
enfilé un gant lubrifié, pris son temps pour l’ajuster au mieux, puis en un
éclair elle a introduit son doigt phallus, le plus alerte, le plus long. Elle l’a
introduit ni dans l’oreille, ni dans le nez, ni dans l’oeil. Bon sang de bon
soir, ça doit être la première fois qu’on me fait cela ! J’ai eu une profonde
pensée pour celles et ceux qui, volontairement ou non, versent dans ces
pratiques, qu’elles soient médicales ou non. Comment peut-on trouver son
plaisir par là ? J’étais encore à me poser des questions quand elle me pria
de me rhabiller. Je n’ai pas répondu à son gai « ça va ? » J’ai seulement
hoché la tête comme abruti. Elle m’a prescrit un médicament qu’elle m’a
demandé de prendre deux fois par jour jusqu’à l’échographie, puis elle m’a
recommandé une radio de la vessie et de la prostate à faire dans les trente
jours. Je pense au mois de jeun, à ramadan, c’est dans un mois. Il me faut
faire l’échographie avant. En attendant, prendre chaque jour deux gélules
de Permixon 160 mg.
Lundi 14 octobre
Très vite l’aura naturelle de Katia a irradié les stagiaires et nombre de
formateurs et de formatrices, mais aussi de secrétaires et la secrétaire
principale. Il me faut l’aider à résoudre la priorité de ses priorités : trouver
une chambre car elle ne veut plus rester dans sa famille. Par trois reprises
la semaine dernière elle m’a demandé comment faire et à qui s’adresser
pour trouver un bartmène. Un conseiller que j’ai sollicité nous a orientés
vers l’ADRAPP qui dispose d’une antenne à Orgon. C’est une association
chargée d’apporter un soutien aux jeunes en recherche de solutions aux
difficultés diverses qu’ils rencontrent dans leur vie quotidienne. Katia ne
sait pas y aller même si son oncle, dit-elle, l’accompagne. A la sortie du
travail je les rejoins. Katia me précise qu’ils sont stationnés devant la gare.
La voiture de son oncle est une Mercedes de type ancien. Très ancien. Une
240-D blanche. Je me demande par quel miracle elle roule encore. Le gars
n’a pas quarante ans. Il est grand et très brun. Est-ce son oncle ? je dois
avoir mal entendu. Je les salue et leur demande de me suivre. Lorsqu’au
tournant de la route du Moulin du Plan apparaît la vieille et basse bâtisse
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qui abrite l’association, je ralentis et la leur indique par un geste de la main
avant de poursuivre ma route. Katia ne veut plus rester dans sa famille avec
sa tante et son mari. Ils lui font des misères. Elle veut avoir son propre toit.
Un appartement où elle vivrait seule. C’est ce qu’elle veut.
Mercredi 16 octobre
A la sortie du travail j’accompagne Katia à l’ADRAPP car lundi elle et
son oncle ont trouvé les locaux fermés. L’éducateur qui nous accueille
nous demande l’objet de notre présence puis il se lance. Il raconte sa vie,
celle de l’association et ses déboires, enfin toutes choses qui ne nous
regardent pas. Il donne son avis sur les jeunes et les autres. Lorsqu’il en
vient à nos moutons comme il dit, c’est pour s’attarder sur des questions
périphériques : la virginité de Katia, ses fesses, sa pilule, ses parents,
l’immigration… Katia ne formule qu’un besoin et un seul, un besoin très
précis que je répète au type : disposer d’une chambre. Les questions de
l’éducateur sont abruptes. Il les pose mécaniquement l’une après l’autre,
telles qu’elles sont couchées sur sa feuille. Il lit les questions comme le
pilote d’un engin volant de haute sophistication lit sa check-list avant la
mise à feu. L’éducateur est indifférent au malaise perceptible que dégage le
visage de Katia. Elle est bousculée par cette épreuve. Au terme de
l’entretien qui a duré plus d’une heure, le spécialiste me demande de les
laisser. « Excusez-moi, je dois continuer l’entrevue avec la jeune fille en
tête-à-tête. » Je comprends très bien. Je le remercie et referme la porte.
Dans la rue je fais les cent pas entre une boulangerie et un bar comme un
jeune père qui, dans un couloir de maternité, anxieux, attend le cri de
délivrance, le premier cri d’angoisse. « Alors c’est quoi ? » Lorsque Katia
me rejoint sur le trottoir, elle me dit que l’autre lui a demandé si elle était
hamla. Elle sourit, peut-être gênée par le mot qu’elle vient de prononcer.
Puis se tait. Attend ma réaction. Je n’en ai pas. Katia est troublante. Dans
sa bouche fabuleuse, comme deux brochettes de diamants posées l’une
face à l’autre, ses dents sculptées me narguent longuement. Tout autour,
ses lèvres coquelicot me donnent envie de mordre dedans ou de les sucer
comme on suce ou mord dans une pêche mûre, juteuse. Frustration.
[NB : 3 juin 200. : en relisant ces pages il me vient à l’esprit d’ajouter
ici ces mots de Gabriel Garcia Marquez que j’avais notés et gardés
précieusement. Lorsque je les ai lus j’ai immédiatement pensé à Katia :
« Il y avait quelque chose d’inouï dans la perfection de ses dents. » Inouï
ou incroyable.]
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Jeudi 17 octobre
Katia et moi nous nous rendons à la Mission locale pour le même motif
de logement. Officiellement la Mission locale est un lieu d’accueil,
d’information, d’orientation et d’accompagnement vers l’emploi. Elle
s’adresse aux jeunes de seize à vingt-cinq ans. Ils peuvent y rencontrer des
conseillers qui les informent, les orientent… pour trouver un travail, un
logement, une formation etc. Le conseiller qui nous reçoit propose
d’inscrire Katia dans un groupe de recherche de logement. Elle devra se
rendre une fois par semaine au CLLAJ (Comité local pour le logement des
jeunes). C’est une association de type loi 1901. Sa mission est de favoriser
l’accès au logement autonome des jeunes de dix-huit à trente ans. Nous
quittons la Mission locale pour nous rendre à ce comité où nous sommes
bien accueillis. Le jeune conseiller nous propose du café et des
informations détaillées sur le fonctionnement des groupes de recherche. Il
l’inscrit. Katia semble approuver, elle sourit. Mais lorsque nous quittons
l’association, elle dit qu’elle ne participera pas au groupe de recherche.
Elle ne veut rien entendre. Je pourrais chantonner, claironner, jouer de la
flûte de pan ou à bec, elle refuse obstinément. Je n’irai pas. Pour quelles
raisons ? mystère et boule de pâte ma chère.
Au moment de nous séparer, j’extrais du coffre de la voiture une
composition que je lui tends. Il s’agit de vers acrostiches venus à moi à
l’aube de ce jour comme une révélation. Je les ai posés tels quels au centre
d’une sorte de kaléidoscope figurant un paysage abstrait, dont les formes
nombreuses ainsi que les couleurs qui les rehaussent – nombreuses elles
aussi les couleurs – s’enchevêtrent les unes dans les autres. J’ai téléchargé
l’image hier soir d’un site de l’Internet. Lorsque je l’ai découverte,
l’entrelacement des courbes et des sept tons de l’arc-en-ciel de la
composition m’a immédiatement fait penser aux scoubidous de mon
enfance que j’affectionnais tant. Scoubidou bi ou ah… J’ai collé sur
l’oeuvre deux pétales de roses, séchés. L’un rouge vif à droite du poème,
l’autre rose terne à gauche. Deux couleurs pour les nécessaires nuances à
se partager Katia et moi. Ensuite j’ai encadré le tableau. Les mots qui
furent à la source de mon insomnie se sont bousculés, déchaînés,
enchaînés :
« Kaléidoscope tu es, papillonnant
Autour de moi, coeur puéril
Tu as fait de moi un
Insoumis sur le retour,
A la raison, au monde. »
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Katia trouve très belle la composition. Elle est très surprise et
sincèrement émue lorsqu’elle découvre que le poème la fête « ci icrit
KATIA ! »
Dans le centre commercial je fais le plein de produits cosmétiques. Il va
falloir assurer autant que faire se peut. Un gel et un baume hydratants
lesquels, l’un comme l’autre, s’il me faut croire la pub, « calment le feu du
rasoir, favorisent la cicatrisation des microcoupures et modèrent la
repousse du poil », un shampooing bio Capilargil pour cheveux fragiles
« ne contient pas de matière active de synthèse ni dérivés pétrochimiques
PEG, PPG », un flacon de laque à la fibroïne de soie pour cheveux
sensibles. J’ai acheté aussi un sèche-cheveux professionnel, 1800 watts
Power Protect de chez P…, « qualité optimale de coiffage ». A hauteur de
la caissière, je prends trois boites de 32 grammes de pastilles vertes à la
menthe, type Valda : 3,2 calories par pastille. Pour l’haleine pardi. Il va
falloir assurer devant cette déferlante qui chaque jour fissure un peu plus
ma résistance. Car ma résistance, refuge de tout mon être, de toute ma
morale, de tous mes principes, est prise d’assaut par cette éblouissante et
pétillante gamine qui est plus jeune que ma propre fille. Les qu’en dira-ton,
les regards en biais et mes collègues de travail, ne vont-ils pas à leur
tour et pour d’autres raisons, sonner l’hallali contre cette résistance qui, de
toutes parts prend l’eau ?
Dimanche 20
La météo a décidé de ne pas nous gâter aujourd’hui. Je n’écrirai pas
qu’il fait mauvais mais que le ciel est moutonné et que le fond de l’air est
frais. J’ai passé la soirée d’hier avec mes amis de Marseille et d’Avignon
dans un restaurant de la ville des papes. D’autres personnes que je ne
connais pas étaient de la fête. C’est David qui arrosait. Avant de continuer
il me faut dire un mot à son propos. Un jour, plutôt une soirée, lors d’une
fête comme celle d’hier, notre ami David qui est né Daoud devant Dieu,
ses saints et ses esclaves, pris de panique à cause de l’atmosphère post
WTC, à cause de la Base des Talibans… mais aussi parce que harcelé par
ses propres faiblesses ou lâchetés, nous pria instamment d’oublier ad vitam
aeternam le plus beau des prénoms, celui que sa génitrice lui a offert le
jour de sa naissance. David naquit cette soirée-là sur injonction de Daoud
lui-même encerclé par la pleutrerie. Pour désamorcer une éventuelle
protestation il avait ajouté alors à notre intention, une note qu’il voulait
légère : « David ça fait tendance ». Un long silence suivit, haut comme les
chutes du Zambèze et épais comme un smog de Los Angeles. Ma parole
j’ai rougi pour lui, comme un vieil âne abusé. J’en ai pourtant entendu et
vu bien d’autres dans ma vie lourde de plus de 18250 jours. Depuis, on
24
l’appelle tantôt Daoud, tantôt David. Hier il a fêté ses trente ans, c’est
pourquoi il n’a pas arrêté de toute la soirée. Comme une toupie frénétique
tourbillonne sur elle-même au centre d’un cercle incertain, il s’agitait,
glissait, tressautait, virevoltait au milieu du groupe, heureux d’être l’objet
de tant de considération. Et il en rajoutait. Il tournait, souriait, blaguait,
interpellait. Un boute-en-train de premier ordre. Vers une heure du matin je
commençais à me préparer au retour à Orgon. J’étais plongé dans des
réflexions pratiques lorsque j’ai entendu « et toi Razi, tu nous invites
quand ? » La pique m’était destinée. On m’appelle Razi mais il me faut
dire que ce n’est pas ce prénom qui figure sur mon état civil. Néanmoins
aucune comparaison ne peut être établie avec ce que j’ai écrit concernant la
transformation de Daoud en David. L’histoire de mon identité est une autre
histoire. Je m’explique : Je suis né Ahmed. Je me retournais encore dans
mon m’hedd lorsque je devins Razi pour tous, à commencer par mes
parents qui sont les responsables de mes prénoms. Ils n’ont pas regretté
leur choix initial, mais un malheureux événement intervenu quelques jours
après ma naissance fut à l’origine d’une modification partielle de mon
identité. La famille a perdu un être très cher qui se prénommait Razi, un
être d’exception, humble fhel et droit comme de souhait. M’offrir son
prénom était pour mon père une façon de rendre hommage à cet homme et
aux siens. Publiquement ma mère était toujours d’accord avec les décisions
que prenait mon père, mais à la maison il lui arrivait d’en discuter
certaines. Concernant Razi, elle pensait vraiment qu’il était un grand
homme et a approuvé la modification de mon prénom, même si à la mairie
on ne voulut rien modifier. Mon père et ma mère n’avaient rien contre
Ahmed, mais il leur fallait faire un geste. Razi était un grand monsieur. Les
employés de la mairie furent catégoriques et mes parents tenaient à Razi.
Depuis, on m’appelle Razi. Je n’ai jamais demandé d’explication à mes
parents concernant le choix premier. Razi n’a absolument rien à voir avec
David. Quel lien peut être établi entre le prénom né de l’estime et celui qui
couvre le reniement, la honte ? Aucun. Je reviens à la soirée. Je me
préparais donc à partir lorsque j’ai entendu « et toi Razi, tu nous invites
quand ? » Je m’étonnais que cela vienne de Rian. Un autre a repris « tu vas
sur combien Razi ? » Je répondis « trente ans », « allez, dis-nous »,
« quarante-neuf » a lancé Daoud, « peut-être cinquante-cinq ? » questionna
timidement un inconnu qui regretta aussitôt. Cela ne les regarde en rien,
mais j’ai répondu « 51 ans, c’était au début d’août et je n’ai rien fait ».
« On ne te croit pas » dit David. « Pourtant c’est la vérité. J’ai avalé
plusieurs Pastis 51 en compagnie de mes os, de mes rancunes et de mes
innombrables questionnements en regardant la télévision. » Les automnes
et les hivers, amalgamés aux étés et aux printemps sont bien tassés dans un
balluchon défraîchi que je garde pour moi. J’ai bu non pour me réjouir
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d’entamer un nouveau tour de piste comme lorsqu’on a vingt ou trente ans,
mais par dépit de ne pouvoir retenir ou ralentir le pendule de l’horloge. J’ai
entendu quelqu’un meugler « Oh la vache » et cela m’a transpercé le
dos. Pourquoi « la vache » si ce n’est pour me conforter dans ce que je
pensais. Rian mon ami de Marseille me comprend, pas les autres. Tous les
autres ont moins de quarante ans, lui en a cinquante.
Mais aujourd’hui ? Généralement l’après-midi du dimanche j’enfourche
mon vélo et m’en vais sans trop forcer traverser les villages aux toits de
tuiles courbes, découvrir les champs d’automne et les fleurs du mal,
pénétrer la forêt opaque aux feuilles rouillées, ne fleurant ni la menthe ni le
thym. M’oxygéner deux à trois heures durant, c’est selon, et faire évacuer
les excès comme ceux d’hier soir. La préparation est tout aussi importante
que la balade elle-même. Je l’organise minutieusement. Je commence par
la tenue, les chaussures, le casque. Ensuite je contrôle l’état des roues,
pneus et chambres (26x1. 90). Mon vélo est précisément un tout terrain. Je
vérifie que le sac à dos contient bien le minimum d’outils nécessaires pour
une éventuelle réparation de crevaison : rustine, colle, pompe… L’eau et le
reste sont importants pour un pratiquant comme moi. Deux litres d’eau cela
semble énorme. Il peut paraître surprenant qu’en deux heures ou un peu
plus on puisse boire autant, mais c’est la réalité. Au retour la bouteille est
souvent orpheline de son contenu. La journée ne s’annonce pas parmi les
plus chaudes et le ciel est peu dégagé. Je n’oublierai pas de prendre le
téléphone portable. Le trajet forme une grande boucle que je parcours
souvent dans le même sens : les arènes, puis l’avenue de la Victoire. Un
coup d’oeil au stade, parfois au public et aux sportifs lorsqu’ils sont là. A la
fourche je bifurque à gauche pour prendre la vieille route de Saint-Rémy.
Je pédale durant deux kilomètres sur la route Jean Moulin (D 24b), puis je
pénètre dans le massif forestier. Généralement je contourne Eygalières par
les hauteurs, autour du Mas de la Brune avec une halte conséquente au
niveau du bel étang de la Fontaine éphémère, qu’on appelle aussi FMR.
Non il n’y a pas de ruse dans ces lettres. Une halte pour lire, écrire et
surtout récupérer mon souffle malmené. C’est un bel endroit dont une
partie importante est ombragée. Des enfants se jettent parfois dans ses eaux
pas très claires, des cyclistes en font le tour, des familles y pique-niquent,
des couples s’y bécotent assis par terre comme ça. Il m’arrive de traverser
le village. La bastide, refuge de Jean Moulin est un passage obligé lors du
retour. Le préfet-résistant y séjourna longtemps avant de subir le martyre
loin des siens. Je traverse la forêt et prends la direction de la D 569 que, le
plus souvent, je n’atteins pas. Je préfère demeurer dans la forêt, suivre les
pistes inconfortables certes, mais souvent calmes et odorantes, jusqu’au
camping. Puis je retrouve mon village, son office de tourisme et sa mairie.
26
J’emprunte le passage sous la voûte du vieux pont. Le même que pris jadis
un souverain égaré, et pour la tantième fois je jette machinalement un oeil
sur la plaque de marbre gravée en son honneur, imperturbable : « Ici passa
le 26 avril 1814 l’Empereur Napoléon Ier ». Penser que cela ne m’émeut
pas. Que cela m’est presque égal. Parfois penser même Pourquoi ? Puis je
longe de nouveau les arènes pour enfin retrouver le bain chaud et l’apéro
qui le suit. Routine périodique.
Mais entre le dire et le faire il y a toute une mécanique à soigner, à
préparer. Il est dix heures trente, il me faut aller acheter du pain et préparer
le repas. Le soleil est haut mais peu convainquant.
19 heures.
Ricard, pistaches, noix de cajou, cacahuètes, chips et olives… Les
amuse-gueules me sont contre-indiqués, mais « ma foi, on ne vit qu’une
fois » disait feu mon voisin avec le bel accin cigale d’ici. Alors je me
laisse tenter avant de prendre un bain. Cet après-midi j’ai parcouru une
vingtaine de kilomètres, dont une partie sur la D 24 b, en contournant le
Mas de la Brune. J’ai fait une longue halte au niveau du bel étang de la
Fontaine FMR. J’ai lu, écrit et surtout récupéré mon souffle. Les enfants
ne se sont pas baignés, il n’y en avait pas. Ni enfant ni famille. J’ai bien
sûr atteint La bastide, le refuge de Jean Moulin. Puis j’ai traversé la
forêt… Il n’a pas fait beau. Le ciel était couvert en de nombreux endroits.
J’ai même eu froid.
Lundi
Le regard de la gazelle Katia, un canon empreint de mélancolie et
d’infinie sensualité, perce les murs du salon, de la cuisine, de la chambre et
vient fixer le mien. L’air de l’appartement se laisse embaumer de l’essence
volatile de la belle au sourire meurtrier. Mes mots velléitaires de chaîne et
de trame se décroisent pour se rendre aux silences insondables de la Houri.
Nimbée telles les cimes laiteuses du djebel Toubkal au crépuscule des plus
beaux jours d’hiver, cette fille-là m’a emporté. Emporté dans un monde
inconnu. Ses faits, ses gestes, son ombre, emprisonnent la moindre de mes
pensées. Je mets à cuire deux oeufs. Brouillés.
22
J’ai fait travailler les jeunes sur « l’hébergement provisoire ». J’ai
préparé le cours hier, aidé en cela par la riche documentation du CIDJ
(centre d’information et de documentation jeunesse) qui se trouve dans
notre pôle ressources.



dimanche, décembre 25, 2005

02- L'Amer Jasmin de Fès: 24 septembre (suite)



Au début de ce mois de septembre j’ai fait une rencontre qui, depuis, ne
cesse d’ébranler mon quotidien, secouer mon être. Une rencontre inouïe.
Voilà pourquoi j’ai décidé de la raconter dans le détail dans ce cahier.
Raconter cette rencontre et la vie qui en suit. Ce cahier abritera un pan de
mon histoire, celle qui me lie à Katia. Ka-ti-a. Trois syllabes tirées par les
cheveux, aussi légères et fragiles que trois balles de tennis multicolores à la
merci d’un jongleur qui s’en délecte, l’une après l’autre. Tantôt l’une tantôt
l’autre, lancées à tour de rôle de bas en haut, puis récupérées et lancées de
nouveau dans le désordre. Trois syllabes sources de l’authenticité.
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Ce cahier m’accompagnera tant que durera cette surprenante et magnifique
relation. J’y rapporterai les faits, mes appréciations, mes sentiments. S’il
m’était possible d’enregistrer sur bandes mes sentiments à l’état brut, je le
ferais ! Je coucherai dans ce cahier tout ce qui se rapporte de près ou de
loin à notre relation et que je jugerai intéressant. Jusqu’à son terme. Car
lorsque j’acquerrai la certitude que notre histoire m’aura expédié dans ses
propres limites, lorsque mes yeux grands ouverts constateront le chaos
(il s’agirait de cela), je reviendrai alors à ce cahier noirci. Lorsque cette
histoire fabuleuse s’achèvera, car un jour – que je souhaite le plus lointain
possible – elle prendra fin, il ne me faut pas être dupe, alors il me sera
loisible de revenir sur les traces qu’elle aura gravées dans ce journal.
Revenir sur les traces qu’elle aura gravées pour dénouer les noeuds
explicatifs de cette fatalité que je souhaite la plus éloignée. Revenir sur les
traces qu’elle aura gravées pour les humer, pour les revivre sans ingénuité,
pour en extraire les sensations qui me permettront de mieux supporter
alors, de mieux respirer. Ma mémoire d’alors, prise au piège de ce cahier,
ne pourra accéder à l’échappatoire du mensonge ou de l’omission, ce vers
quoi elle s’aventurerait en l’absence de ce cahier. Je m’adresse ici à moimême
et à l’inconnu. Je suis narrateur prolixe aujourd’hui et lecteur à la
mémoire retrouvée demain. Je m’adresse aussi à ma très chère H… Tu ne
me connais pas. On ne te dit rien sur moi. Je suis sûr qu’on ne te dit rien de
moi. Un jour tu découvriras toute la vérité chère H… Ces lignes n’en sont
qu’un volet, peut-être léger. Les autres te seront contées par tous ceux que
j’ai approchés ou aimés un jour ou des années.
Il me faut préciser que depuis très longtemps je vis seul. Depuis des
années je rouille mes os dans la routine. Je ne suis plus jeune oh que non.
Officiellement je suis marié. Ma compagne et les enfants vivent en
banlieue parisienne. Je leur donne de mes nouvelles, ils me donnent des
leurs, mais je m’ennuie au-delà de l’entendement, à tout le moins ce fut le
cas jusqu’au début de ce mois. Je reviens donc à mon quotidien. Tout a
commencé il y a quinze jours. Le lundi 9 septembre exactement. Une
journée que j’ai d’ores et déjà marquée d’un rocher blanc plus que d’une
simple pierre. Ce jour-là, à dix heures trente, je recevais deux nouvelles
élèves. Marocaines toutes les deux. Je n’étais pas en face-à-face avec les
stagiaires, mais en préparation. Dans notre jargon la prépa correspond au
temps consacré à la préparation des cours. Le face-à-face pédagogique
(on dit FAF) correspond lui, au temps de diffusion du cours aux stagiaires.
Je suis référent de l’action, c’est à dire que j’en suis en quelque sorte
responsable. En plus d’assurer les cours je m’occupe de tous les aspects
administratifs concernant la FLB : tenir à jour les feuilles d’émargement,
maintenir les relations avec les partenaires, convoquer des réunions de
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régulation, téléphoner aux parents lorsque les stagiaires mineurs
s’absentent, calculer les écarts mensuels entre le nombre d’heures de
formation consommées et celui qui était visé, etc. Pour ces raisons le
formateur référent que je suis, dispose de deux demi-journées par semaine
(nous les appelons bizarrement « plages »), une pour préparer les cours et
une autre pour gérer l’administratif. Nous pouvons accomplir la prépa où
bon nous semble : au bord d’un étang, chez nous, dans un square ou même
à Sud Fo dans une salle dédiée à cet effet. Pendant le temps de ma
préparation les stagiaires sont pris en charge par un autre formateur, en
l’occurrence une formatrice. J’étais donc en prépa ce lundi-là, à Sud
formation, lorsque je reçus deux candidates. C’est la Mission locale
(j’y reviendrai) qui oriente les jeunes en direction du centre de formation.
Il était dix heures trente. Je leur ai souhaité la bienvenue et les ai conviées
à s’asseoir. L’une portait sur ses épaules un long châle de laine, noir, avec
des franges (c’est Katia). L’autre un tricot beige à torsades irlandaises.
« Bonjour » a répondu intimidée la seconde. Toutes deux étaient
intimidées. Pour les décontracter j’ai plaisanté quelques minutes comme il
m’arrive fréquemment de le faire pendant un cours, afin de mettre à l’aise
de nouveaux venus ou pour d’autres raisons. Puis je leur ai remis un
document à renseigner. Elles ont souri, peut-être par politesse. Je ne suis
pas sûr qu’elles aient compris. La jeune fille au tricot (Chafia) a demandé
en penchant la tête, ce qu’il fallait faire du document :
– On icrit ?
– Ecrivez votre nom en majuscule, votre prénom en minuscule. Vous
comprenez ?
– Ene pou, a murmuré Katia.
Elles ont réussi tant bien que mal à remplir le formulaire (identité,
coordonnées…) et à résoudre quelques exercices d’expression et de
compréhension du français. Elles n’ont pas vingt ans. Elles habitent toutes
deux à Orgon. Je leur ai ensuite détaillé la formation : sa durée, les
horaires, son contenu et d’autres précisions. Quelque chose dans le regard
de l’une d’elles – un reflet, telle cette lumière mouillée qu’évoque Aragon
à propos des yeux d’Elsa – me perturbait. La jeune fille au châle (Katia)
m’a très fortement impressionné, à tel stade que j’avais toutes les
difficultés à soutenir son regard. J’essayais de leur expliquer mais je ne
m’adressais qu’à l’autre. Elle, me déstabilisait. Par moments, pour ne pas
avoir l’air ridicule je m’efforçais, mais c’était toujours la jeune fille au
tricot beige que j’avais en face de moi. Alors je regardais cette jeune fille
ou les documents posés sur une table ou le ciel bleu à travers les barreaux
de la fenêtre ou les pins silencieux. Mais pas Katia, sinon furtivement. Le
trouble était d’autant plus intense que celle-ci ne s’est presque pas
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exprimée durant tout le temps qu’elle était là, contrairement à la première
jeune fille qui, en posant des questions, semblait s’intéresser davantage à la
formation. Katia semble avoir été enfantée et envoyée par Aphrodite ellemême.
Lorsque – ayant vaincu un instant la charge émotive qui me
submergeait – j’ai pu la regarder dans les yeux, je lui ai demandé, « tu ne
parles pas ? » elle a penché la tête, puis a souri. Elle est d’une beauté mon
Dieu, comment la décrire ? Elle doit mesurer un mètre soixante-cinq ou
sept, ma taille quoi. Elle est aussi fine qu’un canon de chez John Galliano
ou Zuhair Murad. Quelques mèches faussement rebelles lui tombent sur de
grands yeux tristes et charbonnés en forme d’amandes. Une longue
chevelure agitée, violente comme l’intensité du jais, lui descend jusqu’à
hauteur des fesses discrètes. Ses fortes lèvres lascives contrastent avec la
finesse générale de sa frimousse. Un grain de beauté posé comme par une
heureuse inadvertance sur la lèvre supérieure près de la commissure, mille
fois l’embellit, la poétise, la sublime. Nulle autre femme ne peut la
concurrencer. Cindy Crawford se rhabillerait à la vue de cette élégante
gazelle. De temps à autre un sourire malicieux adoucissait son regard à la
lisière de l’inquiétude ou du chagrin, et renforçait ses pommettes laiteuses.
Un sourire mielleux, diaboliquement désarmant, perturbant. Un sourire
dangereux. Revolver. Au fur et à mesure que l’entretien se déroulait, la
jeune fille (Katia) prenait confiance. Je ne sais quel auteur a écrit à propos
de son égérie « quand elle sourit ses yeux s’allument ». Pour sûr, cet
écrivain évoquait un clone de Katia. Son visage est d’un parfait ovale, à la
couleur d’une aube printanière. Il est ciselé comme un ouvrage d’art. Le
nez est net et fin, semblable à celui d’un oiseau de proie. Il est posé sur son
visage comme une fine courbe tracée avec amour, un amour sculptural
tellement profond, juste sous des yeux foncés sur leur garde, étonnants,
surprenants, légèrement pentus. Ses longs cheveux noirs je répète, sont
infinis, longs, longs comme la crinière d’un kheïl essertia1. Son corps, ma
parole, a été dessiné par Dieu même au secours de Léonard de Vinci. Elle
est une Houri échappée du Paradis. Dès l’instant où elle est entrée dans la
salle, cette insoutenable sultane a fait instantanément naître en moi un
trouble, que je ne conçois que définitif. Ad vitam aeternam. Elle est
bouleversante. Naturellement troublante. J’écris ces mots quinze jours
après avec une profonde conviction, mais je trouve qu’ils ne reflètent pas
assez ce qu’elle a fait naître en moi. Elle est jeune, mon Dieu qu’elle est
jeune ! Je frissonne un instant et je me vois en Gabrielle Russier,
l’enseignante mise au ban de la société, morte d’avoir aimé son jeune
protégé. Je n’ai pas honte de l’aimer, je l’aime déjà ! Mais je culpabilise.
1 Lire en fin d’ouvrage le glossaire des expressions maghrébines (Note de l’éditeur.)
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Sa jeunesse lézardera ma morale et mes principes. D’ores et déjà je crains
de vivre le calvaire de Gabrielle. Comme je lui ai demandé son nom, elle a
susurré une fois, puis encore à ma demande : « Katia G… ». Elle est en
France depuis peu. « Ene an idmi coum ça ». Elle est originaire d’un
village berbère du sud de Fès. Son accent hautement épicé puise dans le
parlé vernaculaire de l’Atlas marocain proche des sources de la Moulouya.
Ces mots sont puissants mais ils ne correspondent pas tout à fait à ce que
cette jeune Marocaine a fait naître en moi. Lorsque je la scrutais alors
qu’elle s’efforçait de porter ses maigres connaissances linguistiques sur
papier, quelques vers désarticulés de Balkhaïr ont traversé mon esprit dans
le désordre. Je les ai retrouvés depuis :
Sous la frange apparaît la blancheur de son front / qui rivalise d’éclat
avec la lune, / Les sourcils de ma reine de beauté sont bien tracés, / Et on
prendrait ses yeux meurtriers pour deux pistolets / D’un Bey d’Istanbul. /
Ses joues sont aussi lumineuses que l’aurore, / Son cou est comparable à
un étendard, / Tes lèvres ma belle, rouges et fines sont comparables / A du
cuir du Tafilalet apporté par un marchand Marocain, / Tes dents
ressemblent à l’ivoire…
Au terme de la rencontre j’ai demandé à Katia G… et à l’autre jeune
fille, Chafia M… de constituer un dossier administratif et de l’apporter au
plus tôt pour intégrer la formation qui avait commencé le deux septembre.
Lorsqu’elles eurent terminé, j’ai voulu leur dire « à bientôt » mais ma
gorge m’a trahi. Elle s’est désolidarisée et a projeté un bruit sourd et
caverneux tel que j’ai moi-même douté de son origine et de sa
signification.
Cette fille qui est tombée sur moi, qui hante et colore à la ouate
plusieurs de mes nuits, est revenue le mardi 17 septembre. Elle est arrivée
avec son dossier incomplet. Chafia M… avait entre-temps rejoint le groupe
de stagiaires. Lorsque j’ai fait remarquer à Katia G… qu’il manquait des
pièces au dossier, la beauté n’a pas répondu. Elle a seulement dardé son
sourire impossible dans mes yeux défaits, puis de sa bouche en cul-depoule,
suppliante, elle a tiré la langue qu’elle a ensuite entièrement et
maladroitement fait glisser lentement le long de la lèvre supérieure, puis
lentement sur la lèvre inférieure. Je fus saisi par cette conduite qui
contrastait avec l’idée que je commençais à me faire d’elle. Pourquoi un tel
comportement ? Est-elle dévergondée, est-elle à ce point niaise ou
écervelée ? Ce jeu de langue et de lèvres m’a bouleversé et fortement déçu.
Ainsi c’est une invite ai-je pensé, ses moeurs sont légères. Plus tard j’ai
aussi pensé qu’il me fallait peut-être chasser cette noire opinion
prématurée. Cela n’a pas été facile. Depuis je l’ai attendue en vain. Hier,
animé par mon impatience, j’ai composé le numéro qu’elle nous a
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communiqué. C’est elle-même qui a décroché. Je lui ai proposé de
m’attendre ce matin à neuf heures devant l’arrêt de bus en lui précisant
« c’est sur mon passage ».
– Mais il me manque un papier.
– Ce n’est pas grave. J’ai une voiture verte. Une Peugeot 505.
– J’habite à Orgon près de l’office de tourisme.
– Je sais où tu habites. Moi aussi j’habite non loin. A demain.
La conversation s’est déroulée essentiellement en arabe maghrébin. Ses
derniers mots ont retenti dans mon esprit comme un complément au geste
déplacé de mardi dernier lorsqu’elle avait tiré la langue. Elle a dit :
– J’ai beaucoup de choses à te raconter.
En fin de journée je suis allé chez le plus chic salon de coiffure
d’Orgon. J’ai aussi transité par Marionnaud pour m’offrir une eau de
circonstance, une eau de toilette de chez Hugo Boss, un parfum de
première classe. « Un parfum charmeur et plein de vigueur. » Va falloir
assumer.
Ce matin Katia G… est arrivée à l’heure au rendez-vous, encore plus
belle. Elle s’est fait une permanente du tonnerre. Ses longs cheveux
bouclés et souples dansaient sur sa tête et sur ses épaules. Ils ondulaient sur
son dos, figurant des vaguelettes illuminées par les reflets d’un soleil
couchant. Je l’ai invitée à prendre place dans la voiture et nous avons pris
la direction du sud. Hier elle m’a dit avoir beaucoup de choses à me
raconter. Comme hier, la conversation s’est déroulée principalement en
arabe dialectal. Le français qu’elle baragouine est trop insuffisant trop
incertain. Lorsqu’elle a essayé d’esquisser quelques mots, je l’ai mise à
l’aise, « tu peux parler en maghrébin. » Nous avons échangé sur la
formation, sur la langue française et ses difficultés. Katia s’est interrompue
lorsqu’elle a reconnu Sénas. Elle s’est redressée, a regardé sur les côtés
puis derrière, elle s’inquiétait :
– Tu ne vas pas au centre de formation ? tu ne vas pas à Cavaillon ? »
Puis :
– On allé où ?
– Je te propose une petite promenade, comme ça tu m’expliqueras ce
que tu as à me dire.
– Je risque d’être vue par des gens de ma famille, allons à Sud
Formation.
Elle s’inquiétait car nous avions pris la direction du sud. La
conversation s’est déroulée, comme hier lorsqu’elle m’a dit avoir beaucoup
de choses à me raconter, principalement en arabe dialectal. Son français
étant trop incertain. J’ai insisté tout en essayant de la tranquilliser. Je lui ai
17
proposé de me parler d’elle, de sa région natale. Elle a esquissé quelques
phrases anodines sur la famille qui l’héberge. Les villes de Salon,
Miramas, Istres, Saint-Mitre ont défilé, indifférentes aux murmures
indélicats et à la générosité du temps. En arrivant au bord de la mer je la
sentais bien plus inquiète qu’auparavant. Elle ne voulut pas y rester un
quart d’heure. Elle dit avoir de la famille à Fos. Je n’ai pas souhaité
l’affoler davantage ni lui causer des problèmes, alors j’ai pris la direction
de Carry le Rouet. Je lui promis qu’à cet endroit il y avait peu de chance
que sa famille l’y voie. Je ne sais pourquoi je l’ai emmenée si loin. Je n’ai
rien préparé, calculé ou prémédité. Je me suis laissé aller sans m’en rendre
compte vraiment. A Carry elle n’était toujours pas rassurée, mais ne
disposait pas de choix. Elle a accepté de prendre un verre à L’Acapulco
une brasserie du port. Alors que dans la voiture elle avait parlé de
généralités, dans le bar elle m’a ouvert les pages sombres de sa déjà
difficile jeune vie. Elle a commencé par me dire que ses parents ont
toujours habité dans la région de Fès, qu’elle y est née et y a grandi avant
de s’exiler en France. Elle a dit être Tunisienne par son arrière grand-mère
paternelle, Algérienne par son arrière grand-mère maternelle. Puis elle a
évoqué son arrivée en France et son mariage avec un jeune garçon de
quelques années plus âgé qu’elle. Elle avait alors 16 ans, lui 24. C’est un
français d’origine marocaine (son mariage je le soupçonne arrangé, c’est
une intuition). Elle a parlé de sa vie de recluse à Choisy-le-Roi en banlieue
parisienne, de leur divorce en cours et aussi des problèmes que lui pose sa
tante qui l’héberge. Son souhait le plus cher m’a-t-elle dit est de quitter
cette tante. Si belle la Katia, si jeune et tant d’ennuis, tant d’histoires. Cela
me peine beaucoup. Son comportement d’aujourd’hui a remis de l’ordre
dans la perception que j’avais d’elle. Il a contrarié l’impression négative
qu’elle me donna le 17. Il remit à leur juste place ses mots d’hier.
Lorsqu’elle avait dit « j’ai beaucoup de choses à te raconter » je n’avais
pas à laisser libre cours à mon esprit. Une petite heure a passé dans la
brasserie lorsqu’elle s’est aperçue qu’elle devait appeler. « Je dois
téléphoner à ma tante dit-elle, autrement elle va s’inquiéter et me
questionner au retour ». Je l’ai invitée à utiliser mon portable mais elle a
refusé de crainte que mon numéro soit détecté par sa tante. Elle a accepté
par contre que je lui achète une carte téléphonique. Elle a rassuré sa tante
ou plutôt sa jeune cousine qu’elle a eue au bout du fil : « Ti dis à tata ji
souis à Cavaillou j’atta li bous, y en a à ounzour ji crois ». Comme une
lettre à la poste. J’ai compris qu’il n’y avait de suite possible que celle du
retour à Orgon. En route j’ai tenté de l’informer sur les multiples
possibilités proposées aux jeunes. Je lui ai montré aussi tout l’intérêt
qu’elle a d’apprendre le français dans cette impitoyable société. Lorsque
nous sommes arrivés à Orgon elle m’a demandé de la déposer sur la
18
nationale sept à hauteur de l’arrêt d’autocars. Elle est descendue en
maintenant la portière ouverte, s’est penchée, a plaqué trois points
d’interrogation entre ses yeux gros comme des hippocampes et m’a dit :
« Ti fi coum ça avic toutes li stagires ? » J’avoue que je ne m’attendais
guère à cette réaction. Ainsi donc elle m’a confirmé qu’elle n’était pas
rassurée tout le temps qu’elle a été en ma compagnie. J’ai tenté un
improbable « non vraiment pas, crois-moi, c’est parce que tu m’as
bouleversé, j’ai voulu discuter c’est tout ». Elle a souri, puis claqué la
portière. Il est vrai que c’est la première fois qu’il m’arrive une chose
pareille depuis que j’exerce ce métier. Je suis formateur depuis de
nombreuses années et jamais l’idée qu’une stagiaire puisse ainsi me
perturber, me retourner, me troubler à ce point, n’a traversé mon esprit ni
même effleuré.
Comme je l’ai dit, je ne suis pas tous les jours en face-à-face avec les
stagiaires. Nous sommes plusieurs formateurs à intervenir sur cette action,
même si j’en suis le référent, même si j’en suis le responsable. D’autres
formateurs leur dispensent des cours d’expression linguistique, de lecture
ou de mathématiques. Lorsque donc je ne suis ni en FAF ni à régler un
quelconque problème administratif, je prépare les cours, du moins suis-je
sensé les préparer, en centre ou ailleurs. Ce n’est pas toujours le cas. Il
m’arrive en effet de me libérer quelques heures tel jour ou tel autre de la
semaine, comme aujourd’hui, afin de régler quelque problème personnel et
de restituer les heures empruntées un samedi ou un dimanche chez moi. Ce
n’est pas légal, mais dans le fond c’est pareil.

01- L'Amer Jasmin de Fès: 24 septembre


Razi
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Aujourd’hui je suis un homme heureux. J’ai décidé d’entamer ce matin

24 septembre ce journal personnel. Je donnerai dans un instant les raisons

qui m’y ont amené. Auparavant il me faut donner un certain nombre

d’informations. J’habite dans la ville d’Orgon et travaille à Cavaillon, deux

bleds perdus et tranquilles de ce sud de la France tant chanté. J’exerce

comme formateur dans un centre de formation alternée. Son nom est « Sud

Formation ». De nombreuses formations y sont dispensées, qu’elles soient

qualifiantes ou non. Des actions d’accompagnement à l’emploi sont aussi

proposées. Quant à la formation que personnellement je prodigue et dont je

suis le référent, elle a pour objectif général la transmission aux stagiaires

des savoirs de base en français. Son intitulé officiel est « Formation

linguistique de base, FLB. » Elle dure environ trente sept semaines : une

trentaine en centre de formation, le reste en entreprise. Certains stagiaires

viennent de pays d’Europe, d’Asie ou d’Afrique. D’autres sont nés en

France, y ont grandi. Nombreux sont originaires du Maghreb, venus depuis

peu rejoindre leurs parents dans le cadre du regroupement familial. La

plupart des parents Maghrébins (les pères) sont employés dans

l’agriculture. Tous les stagiaires sont âgés de moins de vingt six ans. Ils

résident à Orgon, à Cavaillon ou dans les villages environnants. On les

nomme bénéficiaires, apprenants, élèves, stagiaires… peu importe.

L’usage au centre nous les fait désigner par le terme de stagiaires. Le

matin, de ma voiture, il m’arrive d’en apercevoir quelques-uns se dirigeant

vers l’arrêt de bus ou vers la gare ferroviaire.

Orgon et Cavaillon sont des villes très anciennes. On les trouve citées

dans des documents du douzième siècle pour Orgon et du quatrième pour

l’ancienne Cabellion. Cavaillon est une petite ville d’à peine 25. 000

habitants, « opulente, elle s’étale dans la vallée de la Durance » à deux

doigts du Parc naturel régional du Luberon. Ancienne ville de calcaire, de

soie et d’église, Cavaillon fut impliquée dans la croisade des Albigeois

(en l’an 1208). Aujourd’hui la ville s’est embourgeoisée. Elle vit dans la

paix et demeure le premier marché fruitier et maraîcher de France. Quant à

Orgon c’est plus une bourgade qu’une ville. Elle s’est développée autour

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de son château. Elle est la patrie du poète Antoine Pomme. Ses prétentions

à devenir la capitale mondiale du carbonate de chaux sont tenaces. Ses

trois mille habitants, pièces rapportées comprises, en sont assez fiers.

Orgon et Cavaillon comme nombre d’autres villes et villages de la région

distillent depuis la nuit des temps nonchalance et poésie. Ces gros villages

somnolent trois saisons, stridulent, chantent et dansent le reste du temps.

Marseille la capitale régionale se situe à une heure de route.

Je suis donc formateur dans un centre de formation alternée à Cavaillon

dont le nom est « Sud Formation ». Je suis le référent d’une action qui

s’intitule « Formation linguistique de base » et qui dure environ neuf mois.

Maintenant j’en viens à ce journal. D’emblée il me faut préciser qu’il

n’est pas dans mes habitudes de noter mes faits, mes gestes. Tenir un

journal intime pour appeler à l’aide ou pour laisser une preuve de mon

passage sur cette terre est si loin de moi. Cela ne me ressemble pas.

Comme chaque formateur je dispose d’un agenda dans lequel je porte

toutes sortes d’informations concernant mon travail : le contenu de la

formation, les préoccupations des stagiaires, les comptes-rendus de

réunions, les critiques… enfin toutes informations que je considère utiles à

mon travail. Mais cet agenda est insuffisant. Il ne peut contenir à la fois ces

informations-là qui relèvent d’un quotidien professionnel très ordinaire et

des états d’âme et des sentiments le plus souvent violents que j’éprouve

depuis quelques jours et qui m’acculent dans des limites que je n’ai jamais

auparavant effleurées. Pour être plus juste il me faut dire « presque jamais

effleurées ». Car ces sentiments violents que je ressens aujourd’hui, je les

ai connus lorsque j’ai rencontré ma compagne (j’y reviendrai). Ils ont

traversé une partie de ma vie. Mais la première fois, la fois où je les ai

découverts, c’était au sortir de l’adolescence. Ce fut un tremblement de

corps, un choc. A l’aube de mes dix-sept ans je fus immergé dans une

situation jamais connue auparavant. Elle a duré près de trois années durant

lesquelles j’ai vécu dans un monde nouveau, noyé dans des sentiments que

je trouvais étranges alors. Je baignais dans de la ouate, dans une sorte de

bien-être candide. Le bonheur. Les responsables s’appelaient Linda et

Louisa. Deux soeurs jumelles. Elles étaient brunes et fines, le sourire

toujours au rendez-vous. Bien faites et bien attentionnées. C’étaient les

filles du meilleur boulanger du quartier. Elles le remplaçaient dès qu’elles

pouvaient. C’était à Gambetta, notre Eden, un quartier populaire qui se

situe à l’est d’Oran. Très dévoué, je me portais souvent volontaire pour

acheter le pain pour mes parents, parfois même pour les voisins ou les

amis. Sur le chemin j’étais toujours animé du secret espoir de croiser l’une

ou l’autre. J’étais amoureux éperdu des deux. Je baignais dans du coton,

dans un bien-être naïf. Elles s’appelaient Linda et Louisa. Elles souriaient

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souvent. Toujours attentives. J’avais dix-sept ans et elles quinze. La

situation ne prêtait pas à rire malgré les confusions et les quiproquos

inévitables et compréhensibles qu’elle engendrait de temps à autres. Les

deux soeurs ont paralysé mon coeur des années durant. L’état dans lequel je

me trouve aujourd’hui est très proche de ma condition durant cette

adolescence finissante, la candeur en moins. Jamais depuis cette époque-là

je n’ai éprouvé de telles émotions. Jusqu’à récemment (quant à ma

compagne j’y reviendrai).

Les eaux ont coulé sous les ponts du traître temps déléguant à la

mémoire la charge du tri. Aujourd’hui je suis plus proche de l’aube du

crépuscule hivernal et ce qui m’arrive est aussi intense que mes amours

printanières.

Je reviens à l’agenda professionnel pour dire qu’il est insuffisant. Il ne

peut contenir à la fois les préoccupations des stagiaires, les comptes-rendus

de réunions, enfin toutes sortes d’informations concernant mon quotidien

professionnel très ordinaire et les sentiments que j’éprouve. Je ne peux y

porter ce que j’ai besoin d’écrire à propos de cette tension interne, de ce

mouvement, de cette force qui m’est tombée dessus, de cette lame de fond,

de cette déferlante arrivée de je ne sais où sans m’avertir. Dieu m’est

témoin, je me suis rangé depuis quelques années déjà. Et là, cette vague

belle comme une Hawaïenne, forte comme le Kilauea et haute comme une

cordillère andine, source de jouissances et de drames intimes, est, chaque

jour qui passe, plus ensorcelante, plus magique et plus irrésistible. Elle

m’aspire tel un fétu de paille charrié par un canal en furie. Car enfin, je suis

bien emporté par un tsunami dont j’ignore tout. Alors voilà, je continuerai

à tenir un agenda pour le travail et dans ce cahier à spirales que j’ai acheté

pour l’occasion, je consignerai toutes les vérités au profit de mes

mensonges, tous les artifices au service de ma sincérité. Ce cahier sera moi

et ne le sera pas. Cela dit, son contenu ne ressemblera en rien (ou si peu) à

la longue histoire que j’ai relatée dans un livre, il y a de cela bien

longtemps. C’était alors une histoire (enfin presque). Peut-être y

reviendrai-je.


Pour KATIA