mardi, août 03, 2010
vendredi, juillet 31, 2009
34- L'Amer Jasmin de Fès: Le glossaire des termes maghrébins
34° ET DERNIER VOLET DU ROMAN: LE GLOSSAIRE
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Glossaire des termes maghrébins
A’bayates : pluriel de a’baya, robe. Ici ‘jellaba’.
Abba ou Ya bba : mon père. Utilisé aussi comme marque de respect
envers les personnes âgées.
’Afak : s’il te plaît.
Ah ya maqni nakhrouj alik ahmak, Fi koulli zanka khâlia : Ô
chardonneret pour vous j’errerai comme un fou, Dans toutes les rues
désertes. (Chanson de Amina Alaoui.)
Ah ya mma El-haja halli bab eddar ! : Ô mère El-haja ouvre la porte de
la maison. Toute personne ayant effectué le pèlerinage à la Mecque est
désignée par ce terme respectueux de El-haj ou bien El-haja pour la
femme. Ce sont généralement des personnes âgées.
Ah ya Yasmin’ Katia diali: ô ma Yasmin’ Katia.
Aïd el-kébir : la grande fête, celle du sacrifice.
Aïd es-seghir : la petite fête, elle clôt le jeun du mois de Ramadan, le
mois du jeun.
Aïssaoua : musique, chants et danses de la confrérie religieuse du même
nom.
Aji andi lechambra : viens dans ma chambre.
’Alach : pourquoi.
’Alach wa ’alach ! essabr ma idoum’ch ya Katia : pourquoi ! la patience
a des limites ô Katia.
Allah el-ali : Dieu le Haut.
Allah-ibarek : que Dieu bénisse.
Allah ikhallik : que Dieu te garde.
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Allah yerhmah : que Dieu l’accueille dans son Paradis.
Allah yerhmek bouya. Ya rabbi r’ham bouya : que Dieu t’accueille dans
son Paradis, mon père. Ô Dieu accueille mon père dans ton Paradis.
’Ammi (ou khali) : mon oncle.
Ana ma nelâbchi bik : je ne me joue pas de toi.
’And el-foyi : au foyer.
A sahbi, kifèchch gallek, ma gallek walou… : mais mon ami, comment
cela il t’a dit, il ne t’a rien dit…
Asmaa’ asmaa’ mmaaa … ! : écoute écoute quoi… !
Awwah ! : que non ! ou : ce n’est as possible !
Aywa Allah yennaalou : bon, que Dieu le maudisse.
Ayyaa el-bueeenn ! : c’est du lait fermenté !
Ayyaa el-Grizzziyeeell ! : c’est du Grésyl !
Ayyaa el-houeueueut ! : c’est du poisson !
Ayya saha : bon d’accord.
Ayya sayyi, sayyi : bon ça y est, ça y est.
Baggara, pluriel de baggar : vacher, cul-terreux. Ce terme désigne les
arrivistes, ces nouveaux riches dépourvus d’éducation et de savoir-vivre.
Bakhta ya, Bakhta kiyya ah, Bakhta zinèt lebnète… / Jani rajel bechar
sartou Bakhta fi la gare / reslatou iji ’andi leddar i’id liya khbar khfiya /
Jani ’ala noss nhar sabni mahmoum ou medrar / B’el mehna we tefkar
khatri ’and li biya / Jaya fi caliche mrassiya ki amir al jich / Erragba ki
torriche safya wel wejh mraya… : Bakhta ô, Bakhta la tourmenteuse ô,
Bakhta la plus belle des filles… / Un homme confident est venu envoyé par
Bakhta me rencontrer à la gare / Elle me l’a envoyé chez moi pour me
raconter des secrets / Il est arrivé à mi- journée, il m’a trouvé malheureux
et malade / tourmenté par la passion que j’éprouve / Elle est arrivée dans
une calèche comme un général des armées / Son cou est pur et long, le
visage comme un miroir…
Bartmène : appartement.
Bassoura : déchetterie.
Bech en’qalled : pour rechercher (du travail).
Bellah el-adim : par Dieu le très grand. Bellah, ainsi que wallah : je le
jure par Dieu.
Bessahha alik : félicitations à toi.
Bezness: business.
Bezzef: beaucoup.
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Bios men ’and Rabbi : bios de chez Dieu. Comprendre ici « bios sans
artifices ».
Bismillah : au nom de Dieu.
Bla hachma : sans honte, sans retenue.
Blaïssa : pluriel de bliss, diable.
Bourek : plat à base de poulet, de feuilles de brick (dioul)…
Chaabi : musique populaire, ici « musique marocaine ».
Cherchem : plat traditionnel à base de blé et de fèves bouillis.
Chkayer : pluriel de chkara, sac.
Chmata : salaud.
Chnou, el-ham halal : parce que la viande est halal.
Chorba: soupe à base de viande ovine, de tomate et de vermicelles.
Chtetha-djedj : poulet en sauce.
Dayek el-wad : emportée par une rivière.
Dert fik el-khir qalbi lekbir : Je t’ai rendu service mon grand coeur.
Djedj el-hend bezzitoun : dinde aux olives.
Dolma : plat à base de courgettes, de pommes de terre, de choux
farcis…
Echaab, el-ghachi : le peuple, la populace (ou la plèbe).
Echèlem Gammbita : HLM du quartier Gambetta.
Echikha : la formatrice.
Echnou ? : qu’est-ce ?
Eddiwani galli ana ’mmaaa ! : le douanier m’a dit à moi quoi !
Eddouha aliya !: ils l’ont enlevée.
El-bogoss : le beau gosse.
El-bounani : la bonne année.
El-ftour : le repas. Ici il s’agit de la rupture du jeun.
El-ghachi : la plèbe (ou la populace).
El-gherga : la gadoue.
El-Marchi souleil : le Marché du Soleil.
El-Mecqua : à la Mecque.
El-mektoub : ce qui est écrit, le destin.
El-petita : la petite. Au pluriel el-petitètes (les petites). Le terme vise les
jeunes licencieuses, souvent mineures.
El-Phar’ûn : le Pharaon.
Ennayer : fête du nouvel an berbère.
Errass dialek biiid : tu as l’esprit ailleurs.
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Fehla : elle a du caractère. Féminin de fhel. Signifie aussi, digne.
Fès-el-bali : le vieux Fès.
Fessia : femme de Fès.
Fhel : il a du caractère, il est digne.
Fin’ raki ? : tu es où ?
Firipiri: friperie.
Flen : untel.
Gallal, Qarqabou et medh : derbouka, castagnettes et chants
incantatoires.
Ghadi naqnat : je serai triste.
Ghir en’chouf : seulement pour voir (pour que je voie).
Goul tbarek Allah : dis bénédiction de Dieu.
Habess h’na ham waldik : arrête-toi ici que la grâce de Dieu soit sur tes
parents.
Habsine : les oisifs bavards (titre du chanteur de raï oranais Bilal).
Hacha li ma yestahelch : respect à celui qui ne le mérite pas.
Hachak : sauf ton respect. Hachakoum, sauf votre respect.
Hadi lauto hadi ? : c’est une voiture ça ?
Hadra bessla : une conversation sans intérêt.
Ha el-moujjala : une chaîne hi-fi.
Halal : licite.
Hallouf : porc.
Hamdoullah : louange à Dieu.
Hamla : enceinte.
Hamra ou baïda : rouge et blanche. Il s’agit des couleurs du MCO club
de football historique de la ville d’Oran.
Harrakin’ el-’araïss : marionnettistes.
Hbiba : chérie. Féminin de hbib. Dans certaines régions du Maroc le
féminin et le masculin sont « inversés ».
Hchicha : une petite herbe.
Hitistes : du mot hit, le mur. Les hitistes (les teneurs de murs) sont des
jeunes, généralement oisifs qui à longueur de journées sont adossés à des
murs qu’ils « tiennent ».
Hiyya el-maskhouta : c’est elle, celle qui a subi le courroux (essakht) de
Dieu.
Hram alik : le hram signifie l’illicite, ici « tu n’as pas le droit. »
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Hrira : soupe traditionnelle à base de viande d’agneau, de lentilles, de
pois-chiches, de farine de maïs…
Ila briti twelli aliya welli. Ila ma briti dji m’âya mezyan’, wakha ma
t’kounchi mezyan’ : si tu veux te détourner de moi, n’hésite pas. Si tu ne
veux pas être en de bons termes avec moi, d’accord ne soit plus gentil avec
moi.
Ila Ahmed Errazi bi atyab etamaneyyète : à Ahmed Razi avec les
meilleurs voeux.
Irouhou ikawdou : injure grossière : qu’ils aillent se faire f… !
Istikhbar zidane : prélude en version zidane.
Iwenness-ni : il me tiendra compagnie.
Jamaâ el-Qarawiyin’ : mosquée el-Qarawiyin’. Un des plus anciens
pôles d’enseignement (IX° siècle)
Ka nebghih Ktir : je l’aime beaucoup.
Ka nebghik Ktir : je t’aime beaucoup.
Kefta : plat de viande hachée.
Kel kabous : comme un révolver.
Khali (ou ’ammi) : mon oncle.
Khamssa ou settin’ : soixante cinq.
Kheïl essertia : noble étalon arabe.
Khorti : boniment.
Khra Wella : injure scatologique.
Kifech : comment.
Ki tebghi : comme tu veux.
Kiyass : masseur employé dans les bains maghrébins ou « bains
maures ».
Laarab : les arabes.
La Illaha illa Allah : il n’y a de Dieu que Dieu. Ici, signifie « une grande
admiration ».
Lchi hedd : à quelqu’un.
Lèch matehmelniche : pourquoi tu ne me supportes pas.
Lech yetfella ’alayya : pourquoi ce moque-t-Il de moi.
Li chrab el-Whisky yedguerrâa : qui a bu du whisky éructe. Ici, « qui a
créé une situation conflictuelle l’assume ».
Li mtkellef bel wraq : le chargé des papiers. Comprendre ici « le
chargé de l’administration ».
Li sbar nel : qui patiente s’enrichit.
Mabrouk idek : bénie soit ta fête.
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Macha Allah ! : ce que Dieu veut ! (expression introduite au Maghreb
dans les années 1980 signifiant pour nombre de Maghrébins : que c’est
beau !
Machi halal : ce n’est pas halal, licite.
Maghribiya : maghrébine.
Ma iârri ma yekssi : littéralement : il ne déshabille pas, n’habille pas.
Signifie ici « inutile ».
Matfewelch : ne prédis pas. Du terme « el fel » prédiction. Ici « ne pas
jouer les oiseaux de mauvais augures ».
Ma tghawatch a’liya : ne me crie pas dessus.
Mazhar : eau de fleurs d'oranger.
M’belîn : fermés.
Mezoued : une outre. Ici « un cabas »
M’hedd : berceau.
Moussa El-haj ou El-haj Moussa, kifkif, hna fi hna : comprendre ici
« blanc bonnet ou bonnet blanc c’est pareil, puisque tout ce joue entre
nous ».
M’ranka : hurluberlue.
M’ra boulice : une femme agent de police.
M’ra ou noss : une femme et demie. C’est une femme qui est admirée et
respectée.
Naqba : la Grande Catastrophe.
نْعَلْ دينْ أمٌو : N’âal din emmou.
N’âal din emmou : c’est un juron courant, que la malédiction s’abatte
sur la religion de sa mère.
N’âal waldih : que la malédiction s’abatte sur ses parents.
N’challah ou in cha’ Allah : si Dieu le veut.
Netfahem m’âak meziaaan’ mezian’ : je m’expliquerai avec toi bien
comme il se doit.
Nif : nez. Avoir du nez signifie être digne et orgueilleux.
Ochak : amoureux (titre de chanson de Amina Alaoui)
Omma : ma mère.
Ouakha : d’accord.
Ou hadi : et celle-ci.
Ou tes’oud : et quatre-vingt dix.
Proufissur diali : mon professeur.
Qanboula fel la prifictoure : une bombe à la préfecture.
Qarqabous : grandes castagnettes métalliques.
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Qrabgia : joueurs de qarqabou.
Raï : musique populaire née dans l’Oranais.
Rak tesmaa ? : tu écoutes ?
Rani qanta : je suis angoissée.
Reslatou iji ’andi leddar i’id liya khbar khfiya : Elle me l’a envoyé chez
moi pour me raconter des secrets.
Sahh ? : c’est vrai ?
Sahabtek : ta petite amie.
Sahha : merci.
Salam ’alikoum, ’alikoum salam : bonjour (que le salut soit sur vous),
bonjour (que le salut soit aussi sur vous)
Sbagna : Espagne.
Sbart bezzef : j’ai beaucoup patienté.
Sebkha : lac salé d’Oran.
Sehla : c’est facile.
Selmi alih : embrasse-le. Ici « passe-lui le bonjour ».
Sidna : notre maître, guide.
Sidna Issa : Jésus.
Souk el-Attarine : le marché des épices et des parfums.
Smahliya : pardonne-moi.
Staghfir Allah : je m’en remets à Dieu, que Dieu me pardonne.
Sunna : ensemble des paroles et des pratiques du Prophète.
Swaleh el-biiiiiii? : quelque chose à vendre ?
Tamurt Imazighen : le pays des Amazigh, les Berbères.
Taos : paon.
Taxi-jamaï : taxi collectif.
Tfouh trouh takhra, tqawed, n’aal dinha : injures grossières : qu’elle
aille faire ses besoins, se faire voir, malédiction sur sa religion.
Toz : crotte.
Trabendistes : contrebandiers (de trabendo : contrebande). Ici
« trafiquants de toutes sortes ».
Twahachtek bezzaf : je me suis beaucoup langui de toi.
T’kharbqini : tu me troubles.
Waara bezzef : très belle. Ici « très bon parfum ».
Wahran el-Bahia: Oran la festive, la radieuse.
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Wahran Wahran rohti khsara, hajrou mennek ness chtara : Oran Oran tu
es partie à la dérive, les gens de grande classe t’ont délaissée. C’est un
célèbre poème du maître de la chanson moderne oranaise, Ahmed Wahby.
Wakha ? : d’accord ?
Waleftek bezzef : je suis trop attachée à toi.
Wallah el-adim smahliya : par Dieu le grand pardonne-moi.
Wallah jami wahed qalli hada el-klam : je jure que jamais personne ne
m’a ainsi parlé.
Wallah nebghik : je jure par Dieu que je t’aime.
Wallah, wallah aziz aliya ktir : je jure par Dieu, tu m’es très cher.
Walou, wallah walou : rien, je jure. Comprendre ici « non et non ».
Wetlaqina, Ou ken elli ken, Kounti dgouli, Ghiri ma ken… : Puis on
s’est rencontrés, Etait ce qui était, Tu disais, Il n’y a pas d’autre que toi…
Ya Allah : ô Dieu.
Ya Hafiz Allah, de ya hafidh Allah: ô Dieu protecteur. Ici, un jeu de
mots avec le nom du poète persan Hafiz de Chiraz.
Ya hasrah : le terme mêle nostalgie et amertume du temps ancien,
désormais révolu.
Yak ka ma t’kharbaqlich rassi? : elle ne me mettra pas dans tous mes
états n’est-ce pas ?
Ya madame : eh madame.
Ya Rrab ! : ô Dieu ! Ici juron, « bon Dieu ».
Yasmin’ Fès el morra quel latay be chiba ! : la Yasmin’ de Fès amère
comme un thé à l’absinthe !
Yerham el walidin’ : que Dieu accueille tes parents dans son Paradis !
Zawali : bon vivant.
Zehwani : festoyeur.
Zigzaaaa vaaaan ? : quelque chose à vendre ?
Zinèt lebnète : la plus belle des filles.
Zite : huile.
Zlabias, chamia : pâtisseries maghrébines.
Zmigria : les émigrés.
Zouine : bon, joli.
Zwej el-moutâa : mariage de plaisir ou « mariage temporaire ». Le
consentement mutuel des concernés suivi de la lecture d’une sourate du
Coran suffit à rendre licite la relation sexuelle.
jeudi, novembre 27, 2008
33- L'Amer Jasmin de Fès: La Provence
La Provence du Lundi 29 novembre

_________________________
Farsta le, 07 août
Des lectures répétées de mon journal il me remonte des souvenirs disparates et confus. Quant à l’accident je ne m’en souviens pas. Le Ciel n’a pas voulu de moi, mais moi qu’ai-je voulu ? A vrai dire je n’en sais plus rien aujourd’hui. Plusieurs années ont passé depuis l’accident. Les séquelles physiques et psychiques sont profondes : je souffre de nombreux troubles de la mémoire, je suis astreint à une prise médicamenteuse importante et ne me déplace plus qu’à l’aide d’un fauteuil roulant. Je me trouve en ce moment sur le bord du lac Magelungen, doré par le soleil, noyé par cette clarté estivale unique. Les rayons du corps céleste, brillants, intenses et perçants, répandent sur tous les êtres leur lumineuse grâce
bienfaitrice.
Le lac Magelungen se trouve à Farsta, à une quinzaine de kilomètres au sud de Stockholm. C’est dans cette ville que je vis depuis quelques mois, auprès de Katarina et de notre fille Eva (je l’ai toujours rêvée Housia), douceurs enfin retrouvées. Aujourd’hui je peux de nouveau écrire que je suis un homme heureux.

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Farsta le, 07 août
Des lectures répétées de mon journal il me remonte des souvenirs disparates et confus. Quant à l’accident je ne m’en souviens pas. Le Ciel n’a pas voulu de moi, mais moi qu’ai-je voulu ? A vrai dire je n’en sais plus rien aujourd’hui. Plusieurs années ont passé depuis l’accident. Les séquelles physiques et psychiques sont profondes : je souffre de nombreux troubles de la mémoire, je suis astreint à une prise médicamenteuse importante et ne me déplace plus qu’à l’aide d’un fauteuil roulant. Je me trouve en ce moment sur le bord du lac Magelungen, doré par le soleil, noyé par cette clarté estivale unique. Les rayons du corps céleste, brillants, intenses et perçants, répandent sur tous les êtres leur lumineuse grâce
bienfaitrice.
Le lac Magelungen se trouve à Farsta, à une quinzaine de kilomètres au sud de Stockholm. C’est dans cette ville que je vis depuis quelques mois, auprès de Katarina et de notre fille Eva (je l’ai toujours rêvée Housia), douceurs enfin retrouvées. Aujourd’hui je peux de nouveau écrire que je suis un homme heureux.
Razi.
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vendredi, avril 11, 2008
32- L'Amer Jasmin de Fès: 16 juillet
289
Vendredi 16 juillet 20 heures.
Elle avait trop insisté pour que cela soit honnête. Elle avait trop insisté à
vouloir récupérer la casquette et la serviette de plage que je lui avais
achetées, ainsi que la lotion à bronzer. Je la soupçonnais de vouloir
simplement les prendre et « disparaître ». J’avais refusé, « je les garde avec
moi et quand tu seras décidée tu les utiliseras, mais nous serons alors
ensemble ». Elle n’avait rien dit, mais quelques jours après elle est revenue
à la charge. Elle les a réclamées de nouveau, c’était vendredi et samedi
derniers. Je lui ai de nouveau rappelé que son insistance était déplacée,
mais rien n’y a fait. Elle avait préparé un argument qui puisait dans la
logique. Il m’a fait céder : « Je prends les objets, comme ça le matin du
jour où nous irons à la plage on me verra sortir de la maison avec. Si je
sors le matin les mains vides, à mon retour on me demandera d’où je les ai
eus ». Samedi elle est partie avec.
Hier en fin d’après-midi elle ne s’est pas manifestée alors je lui ai
envoyé ce mot, ce seul mot qui incite à la réaction le plus magnanime des
hommes : « menteuse ». Elle n’a pas répondu. Ce soir je me décide de
l’appeler. Dans mon esprit c’est clair, de deux possibilités l’une : ou je
l’appelle et tente de clarifier avec elle, ou bien je n’appelle pas et ce sera
terminé entre nous. Je fais le choix de l’appeler. Elle me jure avoir répondu
ceci : « pourquoi menteuse ? » Elle dit avoir, pour ce faire, utilisé le
portable d’une amie. Je lui réponds que là encore c’est un mensonge. Deux
mensonges en si peu de temps ça fait beaucoup. Katia essaie de changer de
sujet « Khaoui a promis de m’appeler et il ne l’a pas fait. » J’évacue sa
tentative de diversion et lui rappelle la plage et son engagement. Elle me
répète que cela n’est pas possible. Je la soupçonne de mentir une fois de
plus. Lorsque je lui lance maladroitement, les nerfs et l’émotion
malmènent parfois avec grande facilité la raison, lorsque je lui lance :
« bien sûr, maintenant que tu as récupéré la serviette, la casquette… » elle
s’agite. Elle a saisi le sens de mon propos et s’agace ou fait semblant. Elle
ne me laisse pas terminer, « ça veut dire quoi ce que tu me dis ? » Je
m’enfonce séance tenante dans les sillons qu’elle a creusés comme si je les
attendais, tant pis : « allez au revoir, salut, porte-toi bien… » Je pense
sérieusement qu’il ne me faut plus l’appeler. Je souhaite vraiment qu’elle
ne m’appelle plus. Peut-être est-il plus judicieux de lui donner une dernière
chance, celle de m’appeler avant mon départ en vacances. Qu’elle accepte
que nous partions nous promener une journée au bord de la Méditerranée
ou ailleurs. Nous promener sans autre préoccupation, ni de lèche-vitrines,
ni d’achat, ni d’un quelconque problème à résoudre. Nous promener pour
nous promener. Après il sera trop tard, j’ai pris trois semaines. J’irai
barouder amicalement à travers l’Europe avec mon camping-car. Qu’elle
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m’appelle pour me dire sa joie et son désir d’aller se promener une journée
au bord de la grande bleue ou ailleurs.
Le soir lorsque j’entends mon portable : bibibip – biii – bip… aussitôt je
pense à Katia. Je pense à une réponse du genre « d’accourd » ou « ouki ».
Ce n’est pas Katia mais mon fils. Il me remercie pour le mandat. Cette
année je ne l’ai pas oublié.
Lundi 26 juillet.
04 heures 49. Jusqu’à hier j’ai attendu son appel. Je l’attendrai encore
aujourd’hui, demain et même jusqu’à mercredi. Si mercredi elle n’appelle
pas pour proposer une sortie – bien qu’il soit maintenant presqu’impossible
de la réaliser – je m’en séparerai pour de bon. Je le jure. Jeudi j’emmènerai
les stagiaires au bord de l’eau et vendredi n’challah je prendrai la route.
J’ai pris trois semaines de congés. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a donné
aucun signe. Je patienterai jusqu’à mercredi.
19 heures 20.
En sortant de Sud Fo j’ai reçu un appel de Katia. Elle dit ne pas
comprendre les raisons qui me poussent à ne pas l’appeler, puis elle me
demande si je lui en veux et pourquoi.
– Parce que tu mens comme tu respires et que j’ai horreur de cela.
– A cause de la sortie ? mais tu sais que je ne suis pas libre.
Elle n’est pas libre, mais quand elle veut se libérer pour aller à Sénas, à
Salon, à Marseille ou ailleurs, pour aller chez le médecin, acheter une robe,
régler ses papiers, elle sait bien trouver un argument et se libérer de sa
famille. Elle a tord de me prendre pour ce que je ne suis pas. Fin avril elle
m’avait dit, je m’en souviens avec précision : « n’hésite pas à venir me
chercher quand tu veux, ma tante est au courant. » La discussion n’a pas
duré.
23 heures 55,
Quelque chose chez Katia est à la source du coup de vieux que prend
mon regard sur elle. Je me demande si ce n’est pas justement ses
mensonges répétés. Elle aime, reine qu’elle est, susciter l’amour, je l’ai
écrit ici même il y a quelques temps. Elle aime provoquer l’amour mais
n’est pas capable d’en ressentir. J’ai lu quelque chose dans le genre chez
Camille Laurens. L’amertume que répand l’insouciante Yasmin’ de Fès et
celle que diffusent des pétales de jasmin flottant dans un verre de thé
oriental c’est kifkif. L’amertume emportera notre relation, et le vent de la
désillusion soufflera sur mes châteaux en Andalousie. Amère Yasmin’,
amer jasmin.
291
Dimanche 22 août
Norvège, Suède, Danemark, Allemagne… Je suis revenu hier d’un long
périple à travers l’Europe du Nord. Un beau voyage. J’ai absorbé
5 000 kms, le plus souvent sous un ciel peu encombré. Il a toutefois plu en
Allemagne au retour. J’ai rencontré des gens d’horizons divers, échangé
des quantités de banalités. J’ai revu des lieux qui ont fortement marqué et
forgé ma défunte jeunesse. Lieux d’espoirs et de folies. Ils sont demeurés
intacts : Gamla Stan la vieille ville de Stockholm (le coeur, les doigts et
l’envie me brûlaient chère H…), Rådhus Pladsen le centre de Copenhague,
la mastodonte mairie d’Oslo et le Holmenkollen déserté par les skieurs
infidèles.
Mon portable n’a quasiment pas sonné. Et si je n’ai que ces quelques
mots à porter sur cette feuille, c’est parce que je n’ai pas pris de notes. Pas
eu envie. Ce cahier est resté à l’abri à Orgon. Aujourd’hui je n’ai ni le
courage de me remémorer trois semaines de congés ni le désir de les
coucher sur papier. Je mentirai si j’écrivais que Yasmin’ n’a pas hanté mon
séjour dans le Nord.
Soir : quel plaisir de retrouver ce cahier. Je viens d’achever la lecture de
nombreuses pages, notamment les dernières. Même si Katia m’a
fréquemment accompagné que ce soit par le biais d’une cassette, d’un CD
ou de mon portable (sa photo incrustée), je confirme noir sur blanc : je n’ai
plus l’intention de l’écouter. Elle pourrait certes s’inviter dans mes rêves et
cauchemars, mais je suis déterminé à ne plus me laisser prendre. Ni le jour
ni la nuit.
Vendredi 27 août
La reprise du travail fut vraiment difficile les trois premiers jours.
Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Depuis quelques temps j’ai décidé de
laisser mon portable hors tension. Je ne souhaite vraiment pas avoir Katia
en direct. Elle risquerait de m’embobiner. Je n’ai pas le courage d’affronter
une éventuelle rencontre, alors je maintiens le téléphone désactivé. Je le
brancherai quelques fois par jour, le temps d’écouter les messages
éventuels. Ceux de Katia, à supposer qu’elle m’en adresse, je ne les
écouterai pas. Je ne les écouterai pas, je ne les lirai pas. Je les enregistrerai.
Dimanche 05 septembre, quinze heures trente. Fontaine FMR.
Irrévocable. Je suis assis à ma place fétiche sur la rive ouest de l’étang
de la Fontaine éphémère. Un vent léger fait frissonner l’eau. Je pense à
elle. La décision qui se dessine concernant ma relation avec Yasmin’ Katia
semble définitive. Irrévocable. Depuis que je suis revenu de vacances j’ai
décidé de ne plus l’écouter. La longue rupture m’a conforté dans mon
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appréciation de Katia et de la situation. Combien de fois m’est-il arrivé de
décider de ne plus lui parler sauf urgence, sauf à propos de certains points
précis, pour l’aider, pour ne pas la laisser seule. Et c’est bien parce que je
lui laissais à chaque fois une porte entrouverte que nos relations
reprenaient, sans qu’elle fasse le moindre effort, la moindre concession
pour changer son comportement. Sans qu’elle cesse de tricher. Il ne me
fallait pas lui entrouvrir de porte. Quoi qu’il en soit, notre relation est
construite sur de l’aléatoire peut-être même sur des filaments de
l’impossible. Elle ne peut par conséquent durer. Aujourd’hui c’est fini.
Yasmin’ est allée trop loin. Abuser comme elle le fait est inacceptable.
Voilà pourquoi de retour de vacances je décide d’une certaine manière de
rompre. Ne brancher mon portable que toutes les deux ou trois heures.
Quel que soit le jour. Si je le laisse allumé elle risque de m’appeler. Or je
ne veux pas prendre le risque de lui parler en direct. Elle me ferait fléchir.
Je me connais, je réfléchirais alors, et re-fléchirais, puis de nouveau
j’ouvrirais une nouvelle porte en me disant « peut-être que cette fois-ci… »
Même au téléphone Katia est très forte pour moi. Peut-être parce que je
l’aime encore. Non, après ce qu’elle m’a fait je ne peux l’aimer comme je
l’ai aimée. Je ne suis pas sûr de moi. Je crois que je l’aime encore. Je ne
sais pas à vrai dire. J’aimerais ne plus avoir à l’aimer. Toutes ces questions
me font l’effet d’une lame helvétique rouge que l’on remue dans une plaie
qui ne cicatrise pas. Depuis que je suis rentré, j’attends son coup de fil.
Elle m’appellera une fois, puis deux, puis trois fois. Elle m’enverra peutêtre
des textos, mais elle finira par déposer dans ma boite vocale des appels
au secours. Je n’y répondrai pas. D’ailleurs je ne saurai pas (pas avant
longtemps) si ce sont des messages d’appel à l’aide ou non, car j’ai décidé
aussi d’enregistrer sur bande ses appels, sans les écouter. Elle appellera,
j’en suis persuadé. Dès que j’entendrai les premiers sons de sa voix dans
ma boite vocale, hop je brancherai le magnéto sans écouter le reste.
J’écouterai plus tard ses messages, beaucoup plus tard, lorsque tout sera
définitivement rentré… j’allais écrire rentré dans l’ordre. Non, lorsque tout
sera fini. Mais alors pourquoi les enregistrer ? Peut-être pour réfréner les
futurs coups de blues, si tant est que l’on puisse quoi que ce soit contre le
spleen. Le cafard ne se fait jamais inviter. Il se pointe, t’examine sec et
s’incruste dans ton coeur. Sec. Pour les textos c’est beaucoup plus facile.
Lorsqu’elle n’en pourra plus, elle se déplacera. Il est très peu probable
qu’elle vienne chez moi. Je la connais. J’habite à quelques centaines de
mètres de chez sa tante dont elle a réellement peur. Si elle se déplace, elle
le fera en direction de Sud Fo. Je crains ce probable moment. Je crains de
fléchir. A coup sûr je fléchirais. J’avoue que lorsqu’elle est devant moi je
perds une partie importante de mes moyens. Aujourd’hui encore quels que
soient les choix que je fais ou ferai, je redoute qu’ils ne résistent pas dès
293
lors qu’elle se fige devant moi, qu’elle m’enveloppe de son regard, de son
sourire, de son savoir-faire, de sa force, de son halo, magnifiquement
diaboliques, ensorceleurs. Cette fille est un astre magique.
L’eau de l’étang frémit et les herbes plient sous les caresses répétées
d’un doux vent, à peine perceptible. A 14 heures je me suis coiffé d’une
casquette et endossé le sac à dos (une bouteille d’eau, un livre, de quoi
réparer une chambre à air…) J’ai pris le chemin de la forêt. Cela fait des
mois qu’en raison d’une tendinite, je n’ai plus touché au VTT. Mon
médecin m’a prescrit des gélules Chondrosulf que je prends trois fois par
jour. Ce médicament est préconisé dans le traitement symptomatique de la
douleur et de la gêne fonctionnelle au cours de l’arthrose du genou et de la
hanche, nous prévient-on – il me semble l’avoir déjà écrit. L’essai
d’aujourd’hui est concluant (je verrai ce soir). Je suis assis à ma place
fétiche sur la rive ouest de l’étang de la Fontaine éphémère. J’ai effectué
une quinzaine de kilomètres. J’ai mis plus de temps que d’habitude à les
parcourir. J’ai posé pied à terre deux ou trois fois – à cause des côtes,
infernales pentes – J’ai mal à l’entrejambe et aux fesses, mais bon, ça
passera. Il fait beau. Un vent léger souffle et l’eau continue de tressaillir. Il
y a peu de monde. Quelques dizaines de bestioles d’eau, des demoiselles et
des libellules bleues s’amusent à se pourchasser, à élaborer d’innombrables
figures alambiquées. J’active le portable, constate le silence qu’il me
renvoie et aussitôt l’éteins. Je ne veux pas avoir Katia en direct.
22 heures.
Je n’ai pas mal du tout au genou, mais sur d’autres parties – inférieures
– du corps oui. J’ai bouclé la boucle à dix-sept heures. Après la douche
froide je me suis posé sur le canapé de cuir marron face à la télé jusque là
éteinte et une carafe d’eau pleine d’eau. Pieds sur la table basse. Apéro,
cacahuètes et hautes spéculations sur ma préoccupation sus détaillée.
Zapping. Sports. Repas léger. Aucun message.
Lundi
Vingt-trois heures. Elle ne veut pas appeler mais je suis persuadé qu’elle
sait que je suis rentré. Je suis certain qu’elle a vu mon camping-car
stationné dans le grand parking au bas de l’immeuble. A moins de trois
cents mètres de la tour où elle est hébergée (elle est revenue chez sa tante).
Alors je me demande pourquoi elle ne donne pas signe de vie. Parfois il me
prend l’envie de l’appeler en cachant mon numéro et raccrocher aussitôt
qu’elle dirait « ailou ? ». Puérilité excusée car je suis fatigué. Elle me
fatigue. Elle est revenue à pas de loup hanter mes nuits d’abord, et
maintenant mes journées et mes soirées. Elle s’invite dans mes rêves et
294
cauchemars et je ne sais que faire. Je dois peut-être tenir. Tenir d’abord
contre moi-même. Le jour comme la nuit.
Mardi 7
Il est huit heures. Comme tous les matins, j’active mon portable le
temps de lire ou d’écouter d’éventuels messages. Il y en a un. Miou me
demande de la rappeler. C’est son anniversaire. Un autre message émane
de Katia. Elle a réagi ! Est-ce l’effet… ? Elle m’a adressé son texto hier
soir à vingt deux heures cinquante. « Salut c Yasmin’… » Je me refuse de
lire la suite, je raccroche aussitôt. Ainsi que je l’ai écrit, j’ai décidé
d’enregistrer ses appels sur bande sans même les écouter. Pour les textos,
comme il n’est pas possible de les enregistrer ou de les transférer, je les
stocke momentanément dans les archives du téléphone en attendant que
Rian les reprenne au propre, je veux dire sur une feuille de papier. J’ai
pensé à lui car il est le plus fiable et le plus proche. Je lui donnerai à lire
tous les textos qu’elle m’aura adressés. Il les recopiera comme il le faut sur
une feuille, dans l’ordre de leur arrivée, sans m’en révéler le contenu. Je lui
demanderai de promettre et de jurer. Et de ne pas rire. Un jour peut-être, je
les exploiterai. Un jour peut-être. J’enregistre sur bande le message « Salut
c Yasmin’… », les index bien enfoncés dans le conduit auditif de l’oreille
droite et gauche.
Quinze heures trente. J’appelle ma fille et c’est sa messagerie qui me
répond : « …je suis à l’étranger, je ne peux donc… merci de… » Elle est
en vacances à Ouarzazate. « Bon anniversaire et bonnes vacances Miou !
C’est moi, ne me rappelle pas, RAS tout va bien. » Souhaiter son
anniversaire à Miou c’est par ricochet me torturer. Le temps en effet est à
sa façon un tortionnaire, éternel vainqueur. 24 ans contre 53. Je pense aux
21 ans de la frêle Katia. Trois ans de moins que ma fille ! Elle m’a envoyé
un message dont je ne sais rien du contenu. J’espère seulement qu’il ne
s’agit pas d’un SOS.
23 heures. Il arrive parfois au commun des mortels d’avoir la certitude
qu’une méchante météorite venue de l’origine de l’univers, a chu sur sa
citrouille sans qu’il soit responsable de quelque comportement malfaisant
que ce soit. Le commun des mortels ce fut moi en cette fin d’après-midi.
Big Bang ! Une douleur atroce et une nuit noire et lourde ont suivi
l’apocalypse, illuminées par une galaxie de minuscules étoiles. L’espace
d’une éternité intérieure, l’espace d’un cillement d’yeux, j’ai senti mon
crâne se fendre. Plusieurs heures plus tard des fourmis s’agitent encore
dans le crâne. Je me suis répété en geignant longtemps après avoir reçu le
coup : « je le mérite, je paye ma méchanceté à l’égard de Yasmin’ », c’était
en fin d’après-midi. En voulant me relever je me suis pris de plein fouet,
295
sur le sommet du crâne, l’angle extérieur bas de la fenêtre de la chambre à
coucher ! Lorsqu’un peu plus tard j’ai repris mes esprits, j’ai appliqué du
Synthol à la racine des cheveux afin de freiner l’hémorragie de sang. Je
n’ai rien d’autre dans mes boites à soins de l’appartement et du campingcar.
J’ai couru ensuite à la pharmacie. Pansements, adhésifs antiseptiques,
Dermaspraid solution pour application cutanée etc. J’ai mal. Pétard de
fenêtre !
Mercredi.
A la clinique on me fait patienter deux heures aux urgences.
« Ne craignez rien. Durant une semaine ne grattez pas la croûte qui va se
former. Les points de suture ne sont pas nécessaires si vous êtes à jour de
vos vaccins. » Je pense être à jour.
A Sud Fo journée ordinaire. Le soir je revois « A bout de souffle ». J’ai
une pensée pour Jean Seberg. « Qu’est-ce que c’est dégueulasse ? »
Samedi
Rian recopie studieusement (et malicieusement) sur une feuille que je
lui remets, une feuille quadrillée que j’ai arrachée de mon cahier, les textos
que Katia m’a adressés mardi et hier vendredi. Il ne m’en dit rien comme
je le lui ai fortement recommandé. Je suis très curieux de savoir ce qu’il en
pense, mais je ne lui fais aucun signe qui pourrait l’amener à débusquer ma
curiosité et compliquer la situation.
Mercredi 15 septembre
Silence total depuis vendredi.
Dimanche soir 19 septembre.
Comme samedi dernier, j’ai remis hier à Rian mon portable, un stylo et
la même feuille quadrillée arrachée de mon cahier à spirales. Il y a porté à
la suite des autres et sans rien dire, le texto que j’ai reçu jeudi. Nous nous
sommes attablés à la Brasserie petit Nice. Tout autour on chantait, dansait,
exultait. Le quartier est en fête et nous, comme souvent, nous avons refait
le monde comme font ces personnages du Muppet Show. Non pas comme
la Kermit ou la Peggy, mais comme les deux vieux ringards, grincheux et
râleurs, figés dans leur balcon à lantiponner. Nous avons refait le monde et
le quartier. Rian m’a annoncé qu’il a réservé un billet pour Oran. Il a parlé
d’une semaine qu’il prendrait en fin de ramadan. Du haut des chaises de la
terrasse de la brasserie nous avons eu un lot de mots acides sur tout ce qui
bougeait. Plus on buvait de bière et plus nos critiques s’acidulaient,
296
s’acerbisaient. Pas une goutte contre ou pour Yasmin’. Il s’en est fallu de
peu. Ce matin j’ai eu mal au crâne. Je n’ai pas bougé.
Vendredi 24
Marc Kravetz recommande sur France Culture la lecture du dernier livre
de son ami Gérard Horst, L’immatériel. J’apprécie ce gars-là aujourd’hui,
Marc. Je me souviens qu’à la fin des années 70 je lui adressais de
nombreuses lettres d’injures à Libération, pour dénoncer le contenu de ses
articles concernant l’occupation des territoires palestiniens. Je le trouvais
trop tiède à l’égard des colons. Kravetz recommande le livre de son ami
« écrit avec une grande simplicité, à lire absolument. Horst démontre avec
pertinence comment le capital et la science s’immobilisent dans une
alliance commune, aujourd’hui remise en cause par la science qui vise son
émancipation du premier… »
Bonsoir.
Samedi
Bonjour tristesse. Le charmant petit monstre s’en est allé hier. Les
médias font une tartine de sa vie trépidante, pas de son oeuvre, pas de sa
solitude.
Vendredi, 1er jour de ramadan
Folie. Cinq lettres en ce 15 d’octobre, cinq lettres au bout desquelles –
peut-être – pointe la délivrance. Il m’est arrivé de rêver de Katia la
silencieuse. Plus un seul signe de vie depuis le vendredi 01 octobre. Ce
jour-là à dix-sept heures vingt-sept elle m’avait adressé un texto précédé
d’un message oral que je n’ai pas écouté, comme je n’ai pas écouté les
précédents. Le texto idem. Elle m’a envoyé d’autres textos auparavant. J’ai
tout fait enregistrer sur bande ou sur papier par Rian. Mais je ne les ai ni
lus ni entendus. J’ai rêvé d’elle. Cette femme me rendra fou, signera ma
perte.
Mardi
Det låg en orm på bottnen av den och en pojke som studerade zoologi i
det civila fick tre kronor för att ta hand om ränseln. Men han slog inte ihjäl
ormen utan tog den med sej för han ville experimentera. La dépression est
une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une
lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand
trou. Stig Dagerman.
297
Mercredi 05 novembre
Il ne me faut pas l’oublier ainsi. J’ai entrepris et fini de lire (relire) ce
cahier. Mon sentiment s’est raffermi, j’y tiens. Ne pas l’oublier. Cela fait
un drôle d’effet. Et si je le publiais ? N’est-ce pas ce que j’avais proposé à
Yasmin’ ? serait-elle d’accord ? Bien sûr je modifierais des noms et des
lieux, évidemment. Je pense que la fatigue, mais aussi la nostalgie qui déjà
pointe, sont à la source de ces dernières lignes.
12/11
Ce matin, une collègue allumée (elle pétait la forme à huit heures trente)
m’a offert plusieurs invitations et m’a encouragé, « vas-y c’est super, tu
verras ! » Il y est écrit : « Invitation – Soirée exceptionnelle le vendredi
26 novembre à 21 H au Centre d’Animation Pierre Miallet à Mallemort.
Le Centre présente le travail d’une équipe exceptionnelle de renommée
internationale ! – Cirque acrobatique et novateur, danse, théâtre visuel,
mime, sont à l’affiche. Un festival qui nous promet de grands moments
forts en émotion ! »
15 novembre.
Deux nuits de suite j’ai fait ce même cauchemar. Deux nuits de suite j’ai
vu Yasmin’ se débattre dans un marécage, et elle criait, elle criait. J’ai
tenté de répondre à son appel de détresse en plongeant dans les eaux
glauques. Je me suis enfoncé à mon tour. Autour de nous flottaient des
éléphants, des chevaux, des clowns et Yasmin’ se débattait en m’appelant
au secours. J’ai plongé dans les eaux sinistres, entouré de cadavres
d’animaux et de clowns au nez ordinaire. Je me suis agrippé à l’un d’eux
qui s’apprêtait à me crier quelque chose lorsque je me suis rendu à
l’évidence. J’étais assis sur mon lit, les yeux et la bouche grands ouverts.
J’ai failli m’asphyxier. Des gouttelettes de sueur dégoulinaient de mon
front. Les clowns les animaux et Yasmin’ avaient disparu. Il m’a fallu
toute la matinée (ce matin) pour me remettre. Je me suis interrogé sur la
signification à donner à ces signes débarqués du noir. Venus à la rescousse,
des collègues qui jabotent pas mal dans la psychologie intuitive du sens
commun, pédants sans pareils, ont parlé de présages, de problématiques du
père et de sublimation, puis, benoîts bienheureux, ils ont souri. Je leur ai
parlé de l’apparition de ma fille et non de Yasmin’ évidemment, notre
histoire ne les regarde pas. Ils n’ont rien à en savoir. Rian que j’ai
rencontré cet après-midi pour lui souhaiter un bon aïd, a répété : « tu
devrais l’appeler ta gamine, tu ne veux vraiment pas lire ses messages ? »
Il avait l’air grave le plaisantin. Je lui ai demandé de transcrire le dernier
message et de changer de sujet. Il ne m’a pas offert d’huile de Kabylie
298
mais il m’a remis une enveloppe que ma mère lui avait confiée (il vient de
passer une semaine à Oran). A l’intérieur, une autre enveloppe dont le
contenu me perturbe en profondeur. C’est une lettre postée à Stockholm et
datée « 11 décembre » ! Dire que j’y étais en août ! Son contenu me
stupéfait. J’en dirai un mot une autre fois. Il me faut d’abord la digérer.
C’est incroyable. J’en parlerai peut-être une autre fois.
Mercredi 17 novembre
Je suis mal comme a mal le monde d’en bas. Je suis triste autant que le
sont le monde des suds et le quotidien. L’homme de l’Eloge de l’ombre, le
sublime, l’infiniment grand, Mahmoud Darwich, achève un panégyrique
bouleversant sur désormais feu Yasser Arafat le Phénix : « Lui parti, nous
ne disons pas adieu au passé… / mais nous entrons dans une nouvelle
histoire, / béante sur l’inconnu. / Trouverons-nous le présent avant de
vaincre l’avenir ?… / C’est l’heure de l’effondrement / C’est l’heure de
notre clarté / C’est l’heure de la naissance vague du jour. » Le Phénix
renaîtra nécessairement de ses cendres. Dès la grande tragédie humaine,
dès ces nuits de novembre de l’après Grande Guerre, dès la grande Naqba,
des centaines de milliers de Palestiniens furent littéralement arrachés à leur
terre. Ils furent dispersés dans les camps du monde arabe. Ceux qui
restèrent devinrent étrangers dans leurs propres maisons ou bien furent
massacrés. Des centaines de villages furent détruits, puis reconstruits au
profit des immigrants juifs, arrivés en cette terre rebaptisée. Les
confiscations des biens et des terres palestiniennes furent légalisées. Un
demi siècle plus tard les Palestiniens errent à travers le monde. La
Communauté les observe de loin vagabonder d’un refuge à un autre ou
vivre sous occupation comme des rats. C’est pour cela qu’Arafat renaîtra.
Pour éradiquer cette Injustice à nulle autre pareille. Nécessairement.
Vendredi 19
Je dois à la vérité de dire pourquoi je suis mal – au-delà de ce que j’ai
écrit mercredi. Plusieurs fois j’ai eu la tentation de lire et d’écouter tous les
messages que Katia m’a envoyés. Elle a dû se résigner à la rupture car
depuis plus d’un mois son silence est total. Elle n’a même pas appelé pour
me souhaiter un bon aïd. A-t-elle été déçue ou peinée par mes silences ?
Plus aucun message. Plusieurs fois j’ai failli l’appeler, mais cela n’aurait
pas été sérieux. Il est peut-être trop tard pour moi de faire le premier pas du
retour. De quoi aurais-je l’air ? Ceci dit je me languis à mourir de ma
Yasmin’. Si elle m’appelle, juré, je réponds. Elle me manque terriblement.
Tout d’elle me manque. Ses cachotteries, ses petites méchancetés et
facéties puériles. Mais aussi, peut-être surtout, son visage angélique, ses
rires aux éclats, ses sourires kaléidoscopiques, ses yeux charbons remplis
299
de malices et de guets-apens. Cette petite chose, ce grain de café posé à
proximité de la commissure de ses fortes lèvres, ce grain de beauté posé là
comme une signature, comme une mouche. Son regard revolver ! Son
insouciance, ma jeunesse – Alors ça c’est un beau lapsus, je ne le
rectifierai pas, c’est écrit tant pis ! – Ma jeunesse et la sienne me
manquent ! Yasmin’ tu me manques. Tu as embrasé le coeur de mon coeur,
tu as éveillé en moi des vestiges, insoupçonnés jusqu’à notre rencontre. Tu
as ranimé mes faiblesses, mes maladresses, tu as aussi et surtout émoustillé
mon présent.
Il est tard. Mon ordinateur a buggué. J’ai tout perdu. Les informaticiens
de « Sos DD » m’ont demandé de ne pas perdre espoir. En fin de journée je
suis allé à Sénas du côté de la grande et belle place du marché, dont le nom
désormais est gravé à jamais dans ma mémoire : place des Oléacées.
32- L'Amer Jasmin de Fès: 26 novembre
Vendredi 26 novembre
Ce matin à la première heure, une ancienne stagiaire m’attendait devant
le centre de formation. Elle était postée légèrement en retrait de l’entrée.
Prostrée. Semblait profondément absente. Pourtant, dès qu’elle m’a vu elle
s’est précipitée à ma rencontre, m’a salué, puis sans trop s’attarder m’a
tendu un bout de papier chiffonné. Elle a lancé « envoir messiou » en
même temps qu’elle avançait le bras. Puis elle a disparu. Le pourpre de son
visage m’a saisi. Je la connais bien. C’est une jeune Berbère, comme
Yasmin’. Elle n’a pas attendu. Fallait-il qu’elle attende ? se doute-t-elle de
la relation qui nous lie Yasmin’ et moi ? Elle a glissé sur la chaussée
comme un petit rat d’opéra, fuuut ! J’ai eu immédiatement comme une
intuition renouvelée. J’appréhende que quelque chose ne soit arrivé. Je
redoute depuis l’aube et particulièrement en ces instants, une éternité, les
prémices d’un anéantissement. Un pressentiment me hante depuis ce
matin, depuis trois heures dix-sept. Il me tient en alerte depuis cette heure.
Il a continué à se tisser avec l’aube. Plus tard, sur radio Provence à l’heure
de l’horoscope, l’animateur attitré, encourageait certains auditeurs, en
rassurait d’autres comme à son habitude. « Cancer : vous êtes soutenus par
Mercure. Patientez encore un peu… Lion : ne vous précipitez pas. Chaque
chose en son temps… » Ces mots sont venus en quelque sorte donner ses
premières formes concrètes au pressentiment naissant, comme une
silhouette hideuse qui s’approche, qui s’approche et qui se dévoile
progressivement. « Ahmed, aide-moi s’il te plai. aide-moi. S’il te plai. Mon
frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi. Je suis
enfermi à Mallemort dans la rue St Michel depuis début ramadan. C’est
dans la grande maizon blanche en face de la phèrmacie derrier ligliz. Fenet
bleu. Tu n’oubli pas j’espèr. Yasmin’. Je né pas de portabe. Je veu restée
300
avec toi coum (?? incompréhensible). S’il te plai. Yerham el walidin’ ! »
La stagiaire avait disparu me laissant seul avec ce bout de papier noir, ce
bout des ténèbres. « Yasmin’ », le texte est signé « Yasmin’ », mais je ne
reconnais pas là son écriture, même si les fautes sont assez identiques. J’ai
comme un pressentiment. Un mauvais pressentiment. Une oppression
intense me saisit. Devrait-on continuer de subir la vie telle qu’elle s’impose
à nous, lorsque nous ne la maîtrisons plus ? Les premières manifestations
d’un environnement inconnu tournoient autour d’elle, de moi, tels des
busards ou des griffons de mauvais augure. J’ai rejoint la salle de cours en
titubant. J’ai demandé au passage un verre d’eau à une secrétaire. « Ça
ira ». Je n’ai pas dit plus à Marbot, pas dit plus à Aïssatou, ces chères
collègues qui s’inquiétaient, juste « ça ira ». J’ai commencé par faire lire
Maalouf aux stagiaires « page 94 s’il vous plaît. » Un premier a lu :
« Omar va à l’aveuglette, tantôt à gauche, tantôt à droite, il craint de
tomber ou de s’évanouir. Mille questions parcourent son esprit, mais il les
écarte, sans chercher à répondre. Sa décision est prise, irrévocable. » La
mienne aussi. Cet extrait est un autre signe prémonitoire. Le mot de la
jeune fille puis cet extrait de Maalouf sont à l’évidence des signes forts.
D’autres stagiaires ont lu. Nous avons procédé à des explications de textes,
nous avons essayé de convoquer des événements d’époque. J’étais
conscient que je n’allais pas finir la journée. J’ai difficilement tenu jusqu’à
la pause de dix heures trente. Interpellé par mon instinct j’ai quitté les
stagiaires en m’excusant : « Je suis malade, vous êtes libres. Bon week-end
et à lundi ».
– A lundi monsieur, reposez-vous.
– Merci, à lundi.
– Bon week-end monsieur, bon week-end et à lundi N’challah…
– N’challah.
Voilà des années que j’enseigne les bases du français à des jeunes venus
du monde entier. Je les aime tous. D’une certaine façon ils m’apportent
autant sinon plus que ce que je leur transmets. Par ces mots je tiens à leur
offrir ma plus vive et infinie gratitude et c’est peu dire. Si j’avais le choix
de mon épitaphe, je graverai ces mots : « Il a aimé ses stagiaires qui lui ont
tant apporté. »
– Ça va Razi ? » me demande une formatrice en me tendant mon sac à
dos.
J’ai répondu « fatigué », mais les autres collègues que j’ai croisées,
n’ont pas du tout été satisfaites. Elles ont voulu en savoir plus. Je me suis
juste excusé, puis j’ai quitté précipitamment le centre de formation.
301
J’ai comme un mauvais pressentiment. Les questions se bousculent. Je
n’ai réponse à aucune d’elles bien au contraire. Chaque question posée
engendre sa propre interrogation. Questions gigognes. Comme une marche
d’un escalier qu’on dévale, qui supplante la marche précédente, laquelle
elle même a supplanté une autre marche peu avant. Je dévale, je dévale.
Jusqu’à mon immeuble. Ascenseur. Panne. Des marches à monter, à gravir,
douze par étage. Porte 12 Jeanson, 13 Malouda. Plus haut Garoua et
Ahidjo, puis Halim et Fischer. Respiration. D’autres étages et d’autres
voisins encore. La porte de l’appartement enfin. J’ouvre machinalement.
Ereinté. J’ai oublié l’objet de ma venue. Pourquoi suis-je là, pour faire
quoi ? Peut-être parce que cet espace est mon dernier refuge ? Le dernier
endroit où je suis le moins mal ? Peut être. Je lis l’appel. Le relis.
Respiration saccadée. Je ne reconnais pas l’écriture de Yasmin’. Pourquoi
écrit-elle « S’il te plai » et pas « Sitepli ? » Elle l’a peut-être dicté le mot ?
à qui l’a-t-elle dicté, à la stagiaire qui me l’a remis ? Comment a-t-elle pu ?
« …Mon frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec
toi coum… S’il te plai. Yerham el walidin’ ! » Et ces mots
incompréhensibles.
J’aime Yasmin’ comme je ne l’ai jamais aimée. On n’a pas le droit de
lui porter préjudice, qu’on soit le frère ou le cousin. Que va-t-elle devenir ?
Ils sont capables de tout. J’irai jusqu’au bout, mais comment l’aider ?
Pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit plus tôt ? Aussitôt ces questions posées,
me viennent à l’esprit tous ses messages que j’ai décidé non pas d’écouter
ou de lire au moment où je les recevais, mais de les stocker. Peut-être me
lançait-elle déjà des SOS ? Quel abruti, mais quel abruti !
J’ai mis tout l’appartement sens dessus dessous sans résultat. Je ne
retrouve pas la cassette audio sur laquelle j’ai enregistré les messages que
Yasmin’ m’avait envoyés. Je ne retrouve pas non plus la feuille de mon
cahier à spirales sur laquelle Rian a eu tant de mal à reporter les textos.
C’est sans doute la nervosité qui m’aveugle. Je suis trop irrité, fatigué,
oppressé. J’abandonne. Il est quinze heures trente, j’ai comme un mauvais
pressentiment. Toutes les larmes de mon corps sont à deux doigts de
s’épancher.
Les Argiles, 19 heures trente.
Suis attablé dans un restaurant routier situé sur la D 973. Trois
douzaines de sympas malabars, affamés et assoiffés, s’agitent autour de
moi. Je connais ce lieu par la renommée qu’on lui a tissée, mais c’est la
première fois que j’y mets les pieds. Hasard du temps et de l’espace. En
attendant les frites je commande au serveur un autre Ricard, un double
comme les précédents. « Aide-moi. S’il te plai ». Le gars feint de n’avoir
302
rien entendu. Semble ne pas apprécier ma nouvelle commande de jus.
J’insiste auprès de la patronne « un autre double s’il vous plaît ». Au
garçon j’avais commandé un steak frites, une bouteille de Bordeaux et une
carafe d’eau. M’emmerdent tous. Une interrogation superficielle occupe
les cinq colonnes de la une de La Provence du voisin de table : « Y a-t-il
encore un pilote à l’OM ? » Stupidité. Ah si seulement elle était là à mes
côtés… Tout à l’heure, j’ai subi un contrôle routier. « Excessive vitesse »
le gendarme m’a dit. « Là, signez », j’ai signé. « Par le tribunal vous serez
convoqué… » Suis reparti avec un procès-verbal en poche et probablement
des points en moins sur mon permis de conduire. Mais c’est dans ma tête
que les choses sont brouillées. « Mon frère veu me marier ». J’imagine
Yasmin’ survoler les ocre terres du nord de Marrakech, enveloppée dans
une longue robe de soie ornée de perles rares, les bras tendus vers l’avant
poursuivant une impossible retraite. Reviens ! Les choses sont plus
compliquées que ce PV. Bon sang, il est inadmissible que notre histoire
s’achève ainsi. Je n’admets pas un instant, qu’il me soit impossible de la
sortir de cette situation. Souffrance à l’idée de cette éventualité. Pourtant
« il serait temps de comprendre enfin que l’on ne peut faire durer ce qui est
fini, ni ressusciter ce qui est mort. Rien de ce qui a été ne recommencera
jamais. » Le serveur m’apporte enfin la commande. Le gendarme m’a
reproché de rouler à une excessive vitesse. J’ai en silence signé le PV qu’il
m’a tendu. Serai par le tribunal convoqué. Mallemort est au bout de la
départementale. Les nombreux routiers sont affairés. Ils gesticulent, autant
qu’ils peuvent. Ils libèrent toutes les énergies emmagasinées durant des
centaines de kilomètres, autant qu’ils peuvent. Nul ne me prête attention.
Le Bordeaux a du ventre. Je ramasse mes invitations tombées sur le
plancher : « Cirque acrobatique… danse, théâtre visuel, mime… Un
festival qui nous promet de grands moments forts en émotions ! » Ne pas
rater. Et Yasmin’ ? Comment faire ? M’aimes-tu vraiment ? Pourquoi ne
l’as-tu pas écrit dans ton mot ? « Je suis enfermi. » Tu as peut-être dit à la
stagiaire beaucoup plus que ce qu’il m’a été donné de lire. La stagiaire n’a
peut-être pas su ou voulu tout transcrire ? Est-ce elle qui a porté tes paroles
sur papier ? Ce sont peut-être là des questions déplacées. « Tu n’oubli pas
j’espèr. » Comment le pourrais-je ? Quel pétrin ! J’ai comme un mauvais
pressentiment. Il me faut partir. Mes pensées visionnaires plongent dans le
marécage du futur. La bouteille est presque à plaindre maintenant. Autant
que la légendaire Giaconda, sublime Callas dont les envolées cognent au
plus profond des coeurs disponibles. A la radio – la patronne a dû se
tromper de fréquence – la voix de la diva, divine mais prémonitoire
surprise, sensuelle et mouillée, tourmentée, esseulée, s’envole vers les
lumières définitives, frôlant les abîmes, les surmontant, les vainquant un
moment, long moment, avant de s’effondrer dans leurs ombres, dans leurs
303
ventres. « In questi, fieri momenti / Tu sol mi resti, e il cor mi tenti. /
Ultima voce, del mio destin, / Ultima croce, del mio cammin. »
Mes pensées lisent dans ces marais promis, ce qui est écrit depuis toujours,
ce qu’il advient à la chose et à l’humain au jour le jour, l’ultime voix de
mon destin, de mon chemin. Mon sac à dos béant est là, sous la chaise. J’y
mettrai bientôt la chose la plus précieuse. Dur réel, intime et unique. Je le
déteste. Le serveur me tend les couverts que mes doigts incertains ont
libérés et encore une fois il fait mine de ne pas avoir entendu ma
commande d’un thé vert amer parfumé, maintenant que tout est fini. Il n’a
pas l’air content. Le déteste. Mes pensées lisent dans ces marais promis,
des noirceurs épaisses sur lesquelles elles ne s’attardent pas. Mal au crâne.
Pas l’habitude des mélanges. Yasmin’ survole les austères terres de l’Atlas,
recouvertes d’un jaune incertain. Sa longue robe de soie perlée la couvre
ou protège contre tous les maléfices, contre tous les hommes. Mes pensées
reviennent en arrière retrouver la sagesse des aïeux. Leur verdict est
définitif et sans appel : « comme on dit, l’incident est clos », ce qui a été
décidé sera. Je ne t’oublierai pas Yasmin’ Katia. Je ne t’oublierai pas H…
Et cette lettre de Suède ! T’ai-je dit que ceci est ton présent ? Et cette
fichue fin de phrase que je n’arrive pas à lire : « … Mon frère veu me
marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi coum (??) Yerham el
walidin’ ! »
_________________________
Vendredi 16 juillet 20 heures.
Elle avait trop insisté pour que cela soit honnête. Elle avait trop insisté à
vouloir récupérer la casquette et la serviette de plage que je lui avais
achetées, ainsi que la lotion à bronzer. Je la soupçonnais de vouloir
simplement les prendre et « disparaître ». J’avais refusé, « je les garde avec
moi et quand tu seras décidée tu les utiliseras, mais nous serons alors
ensemble ». Elle n’avait rien dit, mais quelques jours après elle est revenue
à la charge. Elle les a réclamées de nouveau, c’était vendredi et samedi
derniers. Je lui ai de nouveau rappelé que son insistance était déplacée,
mais rien n’y a fait. Elle avait préparé un argument qui puisait dans la
logique. Il m’a fait céder : « Je prends les objets, comme ça le matin du
jour où nous irons à la plage on me verra sortir de la maison avec. Si je
sors le matin les mains vides, à mon retour on me demandera d’où je les ai
eus ». Samedi elle est partie avec.
Hier en fin d’après-midi elle ne s’est pas manifestée alors je lui ai
envoyé ce mot, ce seul mot qui incite à la réaction le plus magnanime des
hommes : « menteuse ». Elle n’a pas répondu. Ce soir je me décide de
l’appeler. Dans mon esprit c’est clair, de deux possibilités l’une : ou je
l’appelle et tente de clarifier avec elle, ou bien je n’appelle pas et ce sera
terminé entre nous. Je fais le choix de l’appeler. Elle me jure avoir répondu
ceci : « pourquoi menteuse ? » Elle dit avoir, pour ce faire, utilisé le
portable d’une amie. Je lui réponds que là encore c’est un mensonge. Deux
mensonges en si peu de temps ça fait beaucoup. Katia essaie de changer de
sujet « Khaoui a promis de m’appeler et il ne l’a pas fait. » J’évacue sa
tentative de diversion et lui rappelle la plage et son engagement. Elle me
répète que cela n’est pas possible. Je la soupçonne de mentir une fois de
plus. Lorsque je lui lance maladroitement, les nerfs et l’émotion
malmènent parfois avec grande facilité la raison, lorsque je lui lance :
« bien sûr, maintenant que tu as récupéré la serviette, la casquette… » elle
s’agite. Elle a saisi le sens de mon propos et s’agace ou fait semblant. Elle
ne me laisse pas terminer, « ça veut dire quoi ce que tu me dis ? » Je
m’enfonce séance tenante dans les sillons qu’elle a creusés comme si je les
attendais, tant pis : « allez au revoir, salut, porte-toi bien… » Je pense
sérieusement qu’il ne me faut plus l’appeler. Je souhaite vraiment qu’elle
ne m’appelle plus. Peut-être est-il plus judicieux de lui donner une dernière
chance, celle de m’appeler avant mon départ en vacances. Qu’elle accepte
que nous partions nous promener une journée au bord de la Méditerranée
ou ailleurs. Nous promener sans autre préoccupation, ni de lèche-vitrines,
ni d’achat, ni d’un quelconque problème à résoudre. Nous promener pour
nous promener. Après il sera trop tard, j’ai pris trois semaines. J’irai
barouder amicalement à travers l’Europe avec mon camping-car. Qu’elle
290
m’appelle pour me dire sa joie et son désir d’aller se promener une journée
au bord de la grande bleue ou ailleurs.
Le soir lorsque j’entends mon portable : bibibip – biii – bip… aussitôt je
pense à Katia. Je pense à une réponse du genre « d’accourd » ou « ouki ».
Ce n’est pas Katia mais mon fils. Il me remercie pour le mandat. Cette
année je ne l’ai pas oublié.
Lundi 26 juillet.
04 heures 49. Jusqu’à hier j’ai attendu son appel. Je l’attendrai encore
aujourd’hui, demain et même jusqu’à mercredi. Si mercredi elle n’appelle
pas pour proposer une sortie – bien qu’il soit maintenant presqu’impossible
de la réaliser – je m’en séparerai pour de bon. Je le jure. Jeudi j’emmènerai
les stagiaires au bord de l’eau et vendredi n’challah je prendrai la route.
J’ai pris trois semaines de congés. Jusqu’à aujourd’hui elle n’a donné
aucun signe. Je patienterai jusqu’à mercredi.
19 heures 20.
En sortant de Sud Fo j’ai reçu un appel de Katia. Elle dit ne pas
comprendre les raisons qui me poussent à ne pas l’appeler, puis elle me
demande si je lui en veux et pourquoi.
– Parce que tu mens comme tu respires et que j’ai horreur de cela.
– A cause de la sortie ? mais tu sais que je ne suis pas libre.
Elle n’est pas libre, mais quand elle veut se libérer pour aller à Sénas, à
Salon, à Marseille ou ailleurs, pour aller chez le médecin, acheter une robe,
régler ses papiers, elle sait bien trouver un argument et se libérer de sa
famille. Elle a tord de me prendre pour ce que je ne suis pas. Fin avril elle
m’avait dit, je m’en souviens avec précision : « n’hésite pas à venir me
chercher quand tu veux, ma tante est au courant. » La discussion n’a pas
duré.
23 heures 55,
Quelque chose chez Katia est à la source du coup de vieux que prend
mon regard sur elle. Je me demande si ce n’est pas justement ses
mensonges répétés. Elle aime, reine qu’elle est, susciter l’amour, je l’ai
écrit ici même il y a quelques temps. Elle aime provoquer l’amour mais
n’est pas capable d’en ressentir. J’ai lu quelque chose dans le genre chez
Camille Laurens. L’amertume que répand l’insouciante Yasmin’ de Fès et
celle que diffusent des pétales de jasmin flottant dans un verre de thé
oriental c’est kifkif. L’amertume emportera notre relation, et le vent de la
désillusion soufflera sur mes châteaux en Andalousie. Amère Yasmin’,
amer jasmin.
291
Dimanche 22 août
Norvège, Suède, Danemark, Allemagne… Je suis revenu hier d’un long
périple à travers l’Europe du Nord. Un beau voyage. J’ai absorbé
5 000 kms, le plus souvent sous un ciel peu encombré. Il a toutefois plu en
Allemagne au retour. J’ai rencontré des gens d’horizons divers, échangé
des quantités de banalités. J’ai revu des lieux qui ont fortement marqué et
forgé ma défunte jeunesse. Lieux d’espoirs et de folies. Ils sont demeurés
intacts : Gamla Stan la vieille ville de Stockholm (le coeur, les doigts et
l’envie me brûlaient chère H…), Rådhus Pladsen le centre de Copenhague,
la mastodonte mairie d’Oslo et le Holmenkollen déserté par les skieurs
infidèles.
Mon portable n’a quasiment pas sonné. Et si je n’ai que ces quelques
mots à porter sur cette feuille, c’est parce que je n’ai pas pris de notes. Pas
eu envie. Ce cahier est resté à l’abri à Orgon. Aujourd’hui je n’ai ni le
courage de me remémorer trois semaines de congés ni le désir de les
coucher sur papier. Je mentirai si j’écrivais que Yasmin’ n’a pas hanté mon
séjour dans le Nord.
Soir : quel plaisir de retrouver ce cahier. Je viens d’achever la lecture de
nombreuses pages, notamment les dernières. Même si Katia m’a
fréquemment accompagné que ce soit par le biais d’une cassette, d’un CD
ou de mon portable (sa photo incrustée), je confirme noir sur blanc : je n’ai
plus l’intention de l’écouter. Elle pourrait certes s’inviter dans mes rêves et
cauchemars, mais je suis déterminé à ne plus me laisser prendre. Ni le jour
ni la nuit.
Vendredi 27 août
La reprise du travail fut vraiment difficile les trois premiers jours.
Aujourd’hui ça va beaucoup mieux. Depuis quelques temps j’ai décidé de
laisser mon portable hors tension. Je ne souhaite vraiment pas avoir Katia
en direct. Elle risquerait de m’embobiner. Je n’ai pas le courage d’affronter
une éventuelle rencontre, alors je maintiens le téléphone désactivé. Je le
brancherai quelques fois par jour, le temps d’écouter les messages
éventuels. Ceux de Katia, à supposer qu’elle m’en adresse, je ne les
écouterai pas. Je ne les écouterai pas, je ne les lirai pas. Je les enregistrerai.
Dimanche 05 septembre, quinze heures trente. Fontaine FMR.
Irrévocable. Je suis assis à ma place fétiche sur la rive ouest de l’étang
de la Fontaine éphémère. Un vent léger fait frissonner l’eau. Je pense à
elle. La décision qui se dessine concernant ma relation avec Yasmin’ Katia
semble définitive. Irrévocable. Depuis que je suis revenu de vacances j’ai
décidé de ne plus l’écouter. La longue rupture m’a conforté dans mon
292
appréciation de Katia et de la situation. Combien de fois m’est-il arrivé de
décider de ne plus lui parler sauf urgence, sauf à propos de certains points
précis, pour l’aider, pour ne pas la laisser seule. Et c’est bien parce que je
lui laissais à chaque fois une porte entrouverte que nos relations
reprenaient, sans qu’elle fasse le moindre effort, la moindre concession
pour changer son comportement. Sans qu’elle cesse de tricher. Il ne me
fallait pas lui entrouvrir de porte. Quoi qu’il en soit, notre relation est
construite sur de l’aléatoire peut-être même sur des filaments de
l’impossible. Elle ne peut par conséquent durer. Aujourd’hui c’est fini.
Yasmin’ est allée trop loin. Abuser comme elle le fait est inacceptable.
Voilà pourquoi de retour de vacances je décide d’une certaine manière de
rompre. Ne brancher mon portable que toutes les deux ou trois heures.
Quel que soit le jour. Si je le laisse allumé elle risque de m’appeler. Or je
ne veux pas prendre le risque de lui parler en direct. Elle me ferait fléchir.
Je me connais, je réfléchirais alors, et re-fléchirais, puis de nouveau
j’ouvrirais une nouvelle porte en me disant « peut-être que cette fois-ci… »
Même au téléphone Katia est très forte pour moi. Peut-être parce que je
l’aime encore. Non, après ce qu’elle m’a fait je ne peux l’aimer comme je
l’ai aimée. Je ne suis pas sûr de moi. Je crois que je l’aime encore. Je ne
sais pas à vrai dire. J’aimerais ne plus avoir à l’aimer. Toutes ces questions
me font l’effet d’une lame helvétique rouge que l’on remue dans une plaie
qui ne cicatrise pas. Depuis que je suis rentré, j’attends son coup de fil.
Elle m’appellera une fois, puis deux, puis trois fois. Elle m’enverra peutêtre
des textos, mais elle finira par déposer dans ma boite vocale des appels
au secours. Je n’y répondrai pas. D’ailleurs je ne saurai pas (pas avant
longtemps) si ce sont des messages d’appel à l’aide ou non, car j’ai décidé
aussi d’enregistrer sur bande ses appels, sans les écouter. Elle appellera,
j’en suis persuadé. Dès que j’entendrai les premiers sons de sa voix dans
ma boite vocale, hop je brancherai le magnéto sans écouter le reste.
J’écouterai plus tard ses messages, beaucoup plus tard, lorsque tout sera
définitivement rentré… j’allais écrire rentré dans l’ordre. Non, lorsque tout
sera fini. Mais alors pourquoi les enregistrer ? Peut-être pour réfréner les
futurs coups de blues, si tant est que l’on puisse quoi que ce soit contre le
spleen. Le cafard ne se fait jamais inviter. Il se pointe, t’examine sec et
s’incruste dans ton coeur. Sec. Pour les textos c’est beaucoup plus facile.
Lorsqu’elle n’en pourra plus, elle se déplacera. Il est très peu probable
qu’elle vienne chez moi. Je la connais. J’habite à quelques centaines de
mètres de chez sa tante dont elle a réellement peur. Si elle se déplace, elle
le fera en direction de Sud Fo. Je crains ce probable moment. Je crains de
fléchir. A coup sûr je fléchirais. J’avoue que lorsqu’elle est devant moi je
perds une partie importante de mes moyens. Aujourd’hui encore quels que
soient les choix que je fais ou ferai, je redoute qu’ils ne résistent pas dès
293
lors qu’elle se fige devant moi, qu’elle m’enveloppe de son regard, de son
sourire, de son savoir-faire, de sa force, de son halo, magnifiquement
diaboliques, ensorceleurs. Cette fille est un astre magique.
L’eau de l’étang frémit et les herbes plient sous les caresses répétées
d’un doux vent, à peine perceptible. A 14 heures je me suis coiffé d’une
casquette et endossé le sac à dos (une bouteille d’eau, un livre, de quoi
réparer une chambre à air…) J’ai pris le chemin de la forêt. Cela fait des
mois qu’en raison d’une tendinite, je n’ai plus touché au VTT. Mon
médecin m’a prescrit des gélules Chondrosulf que je prends trois fois par
jour. Ce médicament est préconisé dans le traitement symptomatique de la
douleur et de la gêne fonctionnelle au cours de l’arthrose du genou et de la
hanche, nous prévient-on – il me semble l’avoir déjà écrit. L’essai
d’aujourd’hui est concluant (je verrai ce soir). Je suis assis à ma place
fétiche sur la rive ouest de l’étang de la Fontaine éphémère. J’ai effectué
une quinzaine de kilomètres. J’ai mis plus de temps que d’habitude à les
parcourir. J’ai posé pied à terre deux ou trois fois – à cause des côtes,
infernales pentes – J’ai mal à l’entrejambe et aux fesses, mais bon, ça
passera. Il fait beau. Un vent léger souffle et l’eau continue de tressaillir. Il
y a peu de monde. Quelques dizaines de bestioles d’eau, des demoiselles et
des libellules bleues s’amusent à se pourchasser, à élaborer d’innombrables
figures alambiquées. J’active le portable, constate le silence qu’il me
renvoie et aussitôt l’éteins. Je ne veux pas avoir Katia en direct.
22 heures.
Je n’ai pas mal du tout au genou, mais sur d’autres parties – inférieures
– du corps oui. J’ai bouclé la boucle à dix-sept heures. Après la douche
froide je me suis posé sur le canapé de cuir marron face à la télé jusque là
éteinte et une carafe d’eau pleine d’eau. Pieds sur la table basse. Apéro,
cacahuètes et hautes spéculations sur ma préoccupation sus détaillée.
Zapping. Sports. Repas léger. Aucun message.
Lundi
Vingt-trois heures. Elle ne veut pas appeler mais je suis persuadé qu’elle
sait que je suis rentré. Je suis certain qu’elle a vu mon camping-car
stationné dans le grand parking au bas de l’immeuble. A moins de trois
cents mètres de la tour où elle est hébergée (elle est revenue chez sa tante).
Alors je me demande pourquoi elle ne donne pas signe de vie. Parfois il me
prend l’envie de l’appeler en cachant mon numéro et raccrocher aussitôt
qu’elle dirait « ailou ? ». Puérilité excusée car je suis fatigué. Elle me
fatigue. Elle est revenue à pas de loup hanter mes nuits d’abord, et
maintenant mes journées et mes soirées. Elle s’invite dans mes rêves et
294
cauchemars et je ne sais que faire. Je dois peut-être tenir. Tenir d’abord
contre moi-même. Le jour comme la nuit.
Mardi 7
Il est huit heures. Comme tous les matins, j’active mon portable le
temps de lire ou d’écouter d’éventuels messages. Il y en a un. Miou me
demande de la rappeler. C’est son anniversaire. Un autre message émane
de Katia. Elle a réagi ! Est-ce l’effet… ? Elle m’a adressé son texto hier
soir à vingt deux heures cinquante. « Salut c Yasmin’… » Je me refuse de
lire la suite, je raccroche aussitôt. Ainsi que je l’ai écrit, j’ai décidé
d’enregistrer ses appels sur bande sans même les écouter. Pour les textos,
comme il n’est pas possible de les enregistrer ou de les transférer, je les
stocke momentanément dans les archives du téléphone en attendant que
Rian les reprenne au propre, je veux dire sur une feuille de papier. J’ai
pensé à lui car il est le plus fiable et le plus proche. Je lui donnerai à lire
tous les textos qu’elle m’aura adressés. Il les recopiera comme il le faut sur
une feuille, dans l’ordre de leur arrivée, sans m’en révéler le contenu. Je lui
demanderai de promettre et de jurer. Et de ne pas rire. Un jour peut-être, je
les exploiterai. Un jour peut-être. J’enregistre sur bande le message « Salut
c Yasmin’… », les index bien enfoncés dans le conduit auditif de l’oreille
droite et gauche.
Quinze heures trente. J’appelle ma fille et c’est sa messagerie qui me
répond : « …je suis à l’étranger, je ne peux donc… merci de… » Elle est
en vacances à Ouarzazate. « Bon anniversaire et bonnes vacances Miou !
C’est moi, ne me rappelle pas, RAS tout va bien. » Souhaiter son
anniversaire à Miou c’est par ricochet me torturer. Le temps en effet est à
sa façon un tortionnaire, éternel vainqueur. 24 ans contre 53. Je pense aux
21 ans de la frêle Katia. Trois ans de moins que ma fille ! Elle m’a envoyé
un message dont je ne sais rien du contenu. J’espère seulement qu’il ne
s’agit pas d’un SOS.
23 heures. Il arrive parfois au commun des mortels d’avoir la certitude
qu’une méchante météorite venue de l’origine de l’univers, a chu sur sa
citrouille sans qu’il soit responsable de quelque comportement malfaisant
que ce soit. Le commun des mortels ce fut moi en cette fin d’après-midi.
Big Bang ! Une douleur atroce et une nuit noire et lourde ont suivi
l’apocalypse, illuminées par une galaxie de minuscules étoiles. L’espace
d’une éternité intérieure, l’espace d’un cillement d’yeux, j’ai senti mon
crâne se fendre. Plusieurs heures plus tard des fourmis s’agitent encore
dans le crâne. Je me suis répété en geignant longtemps après avoir reçu le
coup : « je le mérite, je paye ma méchanceté à l’égard de Yasmin’ », c’était
en fin d’après-midi. En voulant me relever je me suis pris de plein fouet,
295
sur le sommet du crâne, l’angle extérieur bas de la fenêtre de la chambre à
coucher ! Lorsqu’un peu plus tard j’ai repris mes esprits, j’ai appliqué du
Synthol à la racine des cheveux afin de freiner l’hémorragie de sang. Je
n’ai rien d’autre dans mes boites à soins de l’appartement et du campingcar.
J’ai couru ensuite à la pharmacie. Pansements, adhésifs antiseptiques,
Dermaspraid solution pour application cutanée etc. J’ai mal. Pétard de
fenêtre !
Mercredi.
A la clinique on me fait patienter deux heures aux urgences.
« Ne craignez rien. Durant une semaine ne grattez pas la croûte qui va se
former. Les points de suture ne sont pas nécessaires si vous êtes à jour de
vos vaccins. » Je pense être à jour.
A Sud Fo journée ordinaire. Le soir je revois « A bout de souffle ». J’ai
une pensée pour Jean Seberg. « Qu’est-ce que c’est dégueulasse ? »
Samedi
Rian recopie studieusement (et malicieusement) sur une feuille que je
lui remets, une feuille quadrillée que j’ai arrachée de mon cahier, les textos
que Katia m’a adressés mardi et hier vendredi. Il ne m’en dit rien comme
je le lui ai fortement recommandé. Je suis très curieux de savoir ce qu’il en
pense, mais je ne lui fais aucun signe qui pourrait l’amener à débusquer ma
curiosité et compliquer la situation.
Mercredi 15 septembre
Silence total depuis vendredi.
Dimanche soir 19 septembre.
Comme samedi dernier, j’ai remis hier à Rian mon portable, un stylo et
la même feuille quadrillée arrachée de mon cahier à spirales. Il y a porté à
la suite des autres et sans rien dire, le texto que j’ai reçu jeudi. Nous nous
sommes attablés à la Brasserie petit Nice. Tout autour on chantait, dansait,
exultait. Le quartier est en fête et nous, comme souvent, nous avons refait
le monde comme font ces personnages du Muppet Show. Non pas comme
la Kermit ou la Peggy, mais comme les deux vieux ringards, grincheux et
râleurs, figés dans leur balcon à lantiponner. Nous avons refait le monde et
le quartier. Rian m’a annoncé qu’il a réservé un billet pour Oran. Il a parlé
d’une semaine qu’il prendrait en fin de ramadan. Du haut des chaises de la
terrasse de la brasserie nous avons eu un lot de mots acides sur tout ce qui
bougeait. Plus on buvait de bière et plus nos critiques s’acidulaient,
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s’acerbisaient. Pas une goutte contre ou pour Yasmin’. Il s’en est fallu de
peu. Ce matin j’ai eu mal au crâne. Je n’ai pas bougé.
Vendredi 24
Marc Kravetz recommande sur France Culture la lecture du dernier livre
de son ami Gérard Horst, L’immatériel. J’apprécie ce gars-là aujourd’hui,
Marc. Je me souviens qu’à la fin des années 70 je lui adressais de
nombreuses lettres d’injures à Libération, pour dénoncer le contenu de ses
articles concernant l’occupation des territoires palestiniens. Je le trouvais
trop tiède à l’égard des colons. Kravetz recommande le livre de son ami
« écrit avec une grande simplicité, à lire absolument. Horst démontre avec
pertinence comment le capital et la science s’immobilisent dans une
alliance commune, aujourd’hui remise en cause par la science qui vise son
émancipation du premier… »
Bonsoir.
Samedi
Bonjour tristesse. Le charmant petit monstre s’en est allé hier. Les
médias font une tartine de sa vie trépidante, pas de son oeuvre, pas de sa
solitude.
Vendredi, 1er jour de ramadan
Folie. Cinq lettres en ce 15 d’octobre, cinq lettres au bout desquelles –
peut-être – pointe la délivrance. Il m’est arrivé de rêver de Katia la
silencieuse. Plus un seul signe de vie depuis le vendredi 01 octobre. Ce
jour-là à dix-sept heures vingt-sept elle m’avait adressé un texto précédé
d’un message oral que je n’ai pas écouté, comme je n’ai pas écouté les
précédents. Le texto idem. Elle m’a envoyé d’autres textos auparavant. J’ai
tout fait enregistrer sur bande ou sur papier par Rian. Mais je ne les ai ni
lus ni entendus. J’ai rêvé d’elle. Cette femme me rendra fou, signera ma
perte.
Mardi
Det låg en orm på bottnen av den och en pojke som studerade zoologi i
det civila fick tre kronor för att ta hand om ränseln. Men han slog inte ihjäl
ormen utan tog den med sej för han ville experimentera. La dépression est
une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une
lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand
trou. Stig Dagerman.
297
Mercredi 05 novembre
Il ne me faut pas l’oublier ainsi. J’ai entrepris et fini de lire (relire) ce
cahier. Mon sentiment s’est raffermi, j’y tiens. Ne pas l’oublier. Cela fait
un drôle d’effet. Et si je le publiais ? N’est-ce pas ce que j’avais proposé à
Yasmin’ ? serait-elle d’accord ? Bien sûr je modifierais des noms et des
lieux, évidemment. Je pense que la fatigue, mais aussi la nostalgie qui déjà
pointe, sont à la source de ces dernières lignes.
12/11
Ce matin, une collègue allumée (elle pétait la forme à huit heures trente)
m’a offert plusieurs invitations et m’a encouragé, « vas-y c’est super, tu
verras ! » Il y est écrit : « Invitation – Soirée exceptionnelle le vendredi
26 novembre à 21 H au Centre d’Animation Pierre Miallet à Mallemort.
Le Centre présente le travail d’une équipe exceptionnelle de renommée
internationale ! – Cirque acrobatique et novateur, danse, théâtre visuel,
mime, sont à l’affiche. Un festival qui nous promet de grands moments
forts en émotion ! »
15 novembre.
Deux nuits de suite j’ai fait ce même cauchemar. Deux nuits de suite j’ai
vu Yasmin’ se débattre dans un marécage, et elle criait, elle criait. J’ai
tenté de répondre à son appel de détresse en plongeant dans les eaux
glauques. Je me suis enfoncé à mon tour. Autour de nous flottaient des
éléphants, des chevaux, des clowns et Yasmin’ se débattait en m’appelant
au secours. J’ai plongé dans les eaux sinistres, entouré de cadavres
d’animaux et de clowns au nez ordinaire. Je me suis agrippé à l’un d’eux
qui s’apprêtait à me crier quelque chose lorsque je me suis rendu à
l’évidence. J’étais assis sur mon lit, les yeux et la bouche grands ouverts.
J’ai failli m’asphyxier. Des gouttelettes de sueur dégoulinaient de mon
front. Les clowns les animaux et Yasmin’ avaient disparu. Il m’a fallu
toute la matinée (ce matin) pour me remettre. Je me suis interrogé sur la
signification à donner à ces signes débarqués du noir. Venus à la rescousse,
des collègues qui jabotent pas mal dans la psychologie intuitive du sens
commun, pédants sans pareils, ont parlé de présages, de problématiques du
père et de sublimation, puis, benoîts bienheureux, ils ont souri. Je leur ai
parlé de l’apparition de ma fille et non de Yasmin’ évidemment, notre
histoire ne les regarde pas. Ils n’ont rien à en savoir. Rian que j’ai
rencontré cet après-midi pour lui souhaiter un bon aïd, a répété : « tu
devrais l’appeler ta gamine, tu ne veux vraiment pas lire ses messages ? »
Il avait l’air grave le plaisantin. Je lui ai demandé de transcrire le dernier
message et de changer de sujet. Il ne m’a pas offert d’huile de Kabylie
298
mais il m’a remis une enveloppe que ma mère lui avait confiée (il vient de
passer une semaine à Oran). A l’intérieur, une autre enveloppe dont le
contenu me perturbe en profondeur. C’est une lettre postée à Stockholm et
datée « 11 décembre » ! Dire que j’y étais en août ! Son contenu me
stupéfait. J’en dirai un mot une autre fois. Il me faut d’abord la digérer.
C’est incroyable. J’en parlerai peut-être une autre fois.
Mercredi 17 novembre
Je suis mal comme a mal le monde d’en bas. Je suis triste autant que le
sont le monde des suds et le quotidien. L’homme de l’Eloge de l’ombre, le
sublime, l’infiniment grand, Mahmoud Darwich, achève un panégyrique
bouleversant sur désormais feu Yasser Arafat le Phénix : « Lui parti, nous
ne disons pas adieu au passé… / mais nous entrons dans une nouvelle
histoire, / béante sur l’inconnu. / Trouverons-nous le présent avant de
vaincre l’avenir ?… / C’est l’heure de l’effondrement / C’est l’heure de
notre clarté / C’est l’heure de la naissance vague du jour. » Le Phénix
renaîtra nécessairement de ses cendres. Dès la grande tragédie humaine,
dès ces nuits de novembre de l’après Grande Guerre, dès la grande Naqba,
des centaines de milliers de Palestiniens furent littéralement arrachés à leur
terre. Ils furent dispersés dans les camps du monde arabe. Ceux qui
restèrent devinrent étrangers dans leurs propres maisons ou bien furent
massacrés. Des centaines de villages furent détruits, puis reconstruits au
profit des immigrants juifs, arrivés en cette terre rebaptisée. Les
confiscations des biens et des terres palestiniennes furent légalisées. Un
demi siècle plus tard les Palestiniens errent à travers le monde. La
Communauté les observe de loin vagabonder d’un refuge à un autre ou
vivre sous occupation comme des rats. C’est pour cela qu’Arafat renaîtra.
Pour éradiquer cette Injustice à nulle autre pareille. Nécessairement.
Vendredi 19
Je dois à la vérité de dire pourquoi je suis mal – au-delà de ce que j’ai
écrit mercredi. Plusieurs fois j’ai eu la tentation de lire et d’écouter tous les
messages que Katia m’a envoyés. Elle a dû se résigner à la rupture car
depuis plus d’un mois son silence est total. Elle n’a même pas appelé pour
me souhaiter un bon aïd. A-t-elle été déçue ou peinée par mes silences ?
Plus aucun message. Plusieurs fois j’ai failli l’appeler, mais cela n’aurait
pas été sérieux. Il est peut-être trop tard pour moi de faire le premier pas du
retour. De quoi aurais-je l’air ? Ceci dit je me languis à mourir de ma
Yasmin’. Si elle m’appelle, juré, je réponds. Elle me manque terriblement.
Tout d’elle me manque. Ses cachotteries, ses petites méchancetés et
facéties puériles. Mais aussi, peut-être surtout, son visage angélique, ses
rires aux éclats, ses sourires kaléidoscopiques, ses yeux charbons remplis
299
de malices et de guets-apens. Cette petite chose, ce grain de café posé à
proximité de la commissure de ses fortes lèvres, ce grain de beauté posé là
comme une signature, comme une mouche. Son regard revolver ! Son
insouciance, ma jeunesse – Alors ça c’est un beau lapsus, je ne le
rectifierai pas, c’est écrit tant pis ! – Ma jeunesse et la sienne me
manquent ! Yasmin’ tu me manques. Tu as embrasé le coeur de mon coeur,
tu as éveillé en moi des vestiges, insoupçonnés jusqu’à notre rencontre. Tu
as ranimé mes faiblesses, mes maladresses, tu as aussi et surtout émoustillé
mon présent.
Il est tard. Mon ordinateur a buggué. J’ai tout perdu. Les informaticiens
de « Sos DD » m’ont demandé de ne pas perdre espoir. En fin de journée je
suis allé à Sénas du côté de la grande et belle place du marché, dont le nom
désormais est gravé à jamais dans ma mémoire : place des Oléacées.
32- L'Amer Jasmin de Fès: 26 novembre
Vendredi 26 novembre
Ce matin à la première heure, une ancienne stagiaire m’attendait devant
le centre de formation. Elle était postée légèrement en retrait de l’entrée.
Prostrée. Semblait profondément absente. Pourtant, dès qu’elle m’a vu elle
s’est précipitée à ma rencontre, m’a salué, puis sans trop s’attarder m’a
tendu un bout de papier chiffonné. Elle a lancé « envoir messiou » en
même temps qu’elle avançait le bras. Puis elle a disparu. Le pourpre de son
visage m’a saisi. Je la connais bien. C’est une jeune Berbère, comme
Yasmin’. Elle n’a pas attendu. Fallait-il qu’elle attende ? se doute-t-elle de
la relation qui nous lie Yasmin’ et moi ? Elle a glissé sur la chaussée
comme un petit rat d’opéra, fuuut ! J’ai eu immédiatement comme une
intuition renouvelée. J’appréhende que quelque chose ne soit arrivé. Je
redoute depuis l’aube et particulièrement en ces instants, une éternité, les
prémices d’un anéantissement. Un pressentiment me hante depuis ce
matin, depuis trois heures dix-sept. Il me tient en alerte depuis cette heure.
Il a continué à se tisser avec l’aube. Plus tard, sur radio Provence à l’heure
de l’horoscope, l’animateur attitré, encourageait certains auditeurs, en
rassurait d’autres comme à son habitude. « Cancer : vous êtes soutenus par
Mercure. Patientez encore un peu… Lion : ne vous précipitez pas. Chaque
chose en son temps… » Ces mots sont venus en quelque sorte donner ses
premières formes concrètes au pressentiment naissant, comme une
silhouette hideuse qui s’approche, qui s’approche et qui se dévoile
progressivement. « Ahmed, aide-moi s’il te plai. aide-moi. S’il te plai. Mon
frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi. Je suis
enfermi à Mallemort dans la rue St Michel depuis début ramadan. C’est
dans la grande maizon blanche en face de la phèrmacie derrier ligliz. Fenet
bleu. Tu n’oubli pas j’espèr. Yasmin’. Je né pas de portabe. Je veu restée
300
avec toi coum (?? incompréhensible). S’il te plai. Yerham el walidin’ ! »
La stagiaire avait disparu me laissant seul avec ce bout de papier noir, ce
bout des ténèbres. « Yasmin’ », le texte est signé « Yasmin’ », mais je ne
reconnais pas là son écriture, même si les fautes sont assez identiques. J’ai
comme un pressentiment. Un mauvais pressentiment. Une oppression
intense me saisit. Devrait-on continuer de subir la vie telle qu’elle s’impose
à nous, lorsque nous ne la maîtrisons plus ? Les premières manifestations
d’un environnement inconnu tournoient autour d’elle, de moi, tels des
busards ou des griffons de mauvais augure. J’ai rejoint la salle de cours en
titubant. J’ai demandé au passage un verre d’eau à une secrétaire. « Ça
ira ». Je n’ai pas dit plus à Marbot, pas dit plus à Aïssatou, ces chères
collègues qui s’inquiétaient, juste « ça ira ». J’ai commencé par faire lire
Maalouf aux stagiaires « page 94 s’il vous plaît. » Un premier a lu :
« Omar va à l’aveuglette, tantôt à gauche, tantôt à droite, il craint de
tomber ou de s’évanouir. Mille questions parcourent son esprit, mais il les
écarte, sans chercher à répondre. Sa décision est prise, irrévocable. » La
mienne aussi. Cet extrait est un autre signe prémonitoire. Le mot de la
jeune fille puis cet extrait de Maalouf sont à l’évidence des signes forts.
D’autres stagiaires ont lu. Nous avons procédé à des explications de textes,
nous avons essayé de convoquer des événements d’époque. J’étais
conscient que je n’allais pas finir la journée. J’ai difficilement tenu jusqu’à
la pause de dix heures trente. Interpellé par mon instinct j’ai quitté les
stagiaires en m’excusant : « Je suis malade, vous êtes libres. Bon week-end
et à lundi ».
– A lundi monsieur, reposez-vous.
– Merci, à lundi.
– Bon week-end monsieur, bon week-end et à lundi N’challah…
– N’challah.
Voilà des années que j’enseigne les bases du français à des jeunes venus
du monde entier. Je les aime tous. D’une certaine façon ils m’apportent
autant sinon plus que ce que je leur transmets. Par ces mots je tiens à leur
offrir ma plus vive et infinie gratitude et c’est peu dire. Si j’avais le choix
de mon épitaphe, je graverai ces mots : « Il a aimé ses stagiaires qui lui ont
tant apporté. »
– Ça va Razi ? » me demande une formatrice en me tendant mon sac à
dos.
J’ai répondu « fatigué », mais les autres collègues que j’ai croisées,
n’ont pas du tout été satisfaites. Elles ont voulu en savoir plus. Je me suis
juste excusé, puis j’ai quitté précipitamment le centre de formation.
301
J’ai comme un mauvais pressentiment. Les questions se bousculent. Je
n’ai réponse à aucune d’elles bien au contraire. Chaque question posée
engendre sa propre interrogation. Questions gigognes. Comme une marche
d’un escalier qu’on dévale, qui supplante la marche précédente, laquelle
elle même a supplanté une autre marche peu avant. Je dévale, je dévale.
Jusqu’à mon immeuble. Ascenseur. Panne. Des marches à monter, à gravir,
douze par étage. Porte 12 Jeanson, 13 Malouda. Plus haut Garoua et
Ahidjo, puis Halim et Fischer. Respiration. D’autres étages et d’autres
voisins encore. La porte de l’appartement enfin. J’ouvre machinalement.
Ereinté. J’ai oublié l’objet de ma venue. Pourquoi suis-je là, pour faire
quoi ? Peut-être parce que cet espace est mon dernier refuge ? Le dernier
endroit où je suis le moins mal ? Peut être. Je lis l’appel. Le relis.
Respiration saccadée. Je ne reconnais pas l’écriture de Yasmin’. Pourquoi
écrit-elle « S’il te plai » et pas « Sitepli ? » Elle l’a peut-être dicté le mot ?
à qui l’a-t-elle dicté, à la stagiaire qui me l’a remis ? Comment a-t-elle pu ?
« …Mon frère veu me marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec
toi coum… S’il te plai. Yerham el walidin’ ! » Et ces mots
incompréhensibles.
J’aime Yasmin’ comme je ne l’ai jamais aimée. On n’a pas le droit de
lui porter préjudice, qu’on soit le frère ou le cousin. Que va-t-elle devenir ?
Ils sont capables de tout. J’irai jusqu’au bout, mais comment l’aider ?
Pourquoi ne me l’a-t-elle pas dit plus tôt ? Aussitôt ces questions posées,
me viennent à l’esprit tous ses messages que j’ai décidé non pas d’écouter
ou de lire au moment où je les recevais, mais de les stocker. Peut-être me
lançait-elle déjà des SOS ? Quel abruti, mais quel abruti !
J’ai mis tout l’appartement sens dessus dessous sans résultat. Je ne
retrouve pas la cassette audio sur laquelle j’ai enregistré les messages que
Yasmin’ m’avait envoyés. Je ne retrouve pas non plus la feuille de mon
cahier à spirales sur laquelle Rian a eu tant de mal à reporter les textos.
C’est sans doute la nervosité qui m’aveugle. Je suis trop irrité, fatigué,
oppressé. J’abandonne. Il est quinze heures trente, j’ai comme un mauvais
pressentiment. Toutes les larmes de mon corps sont à deux doigts de
s’épancher.
Les Argiles, 19 heures trente.
Suis attablé dans un restaurant routier situé sur la D 973. Trois
douzaines de sympas malabars, affamés et assoiffés, s’agitent autour de
moi. Je connais ce lieu par la renommée qu’on lui a tissée, mais c’est la
première fois que j’y mets les pieds. Hasard du temps et de l’espace. En
attendant les frites je commande au serveur un autre Ricard, un double
comme les précédents. « Aide-moi. S’il te plai ». Le gars feint de n’avoir
302
rien entendu. Semble ne pas apprécier ma nouvelle commande de jus.
J’insiste auprès de la patronne « un autre double s’il vous plaît ». Au
garçon j’avais commandé un steak frites, une bouteille de Bordeaux et une
carafe d’eau. M’emmerdent tous. Une interrogation superficielle occupe
les cinq colonnes de la une de La Provence du voisin de table : « Y a-t-il
encore un pilote à l’OM ? » Stupidité. Ah si seulement elle était là à mes
côtés… Tout à l’heure, j’ai subi un contrôle routier. « Excessive vitesse »
le gendarme m’a dit. « Là, signez », j’ai signé. « Par le tribunal vous serez
convoqué… » Suis reparti avec un procès-verbal en poche et probablement
des points en moins sur mon permis de conduire. Mais c’est dans ma tête
que les choses sont brouillées. « Mon frère veu me marier ». J’imagine
Yasmin’ survoler les ocre terres du nord de Marrakech, enveloppée dans
une longue robe de soie ornée de perles rares, les bras tendus vers l’avant
poursuivant une impossible retraite. Reviens ! Les choses sont plus
compliquées que ce PV. Bon sang, il est inadmissible que notre histoire
s’achève ainsi. Je n’admets pas un instant, qu’il me soit impossible de la
sortir de cette situation. Souffrance à l’idée de cette éventualité. Pourtant
« il serait temps de comprendre enfin que l’on ne peut faire durer ce qui est
fini, ni ressusciter ce qui est mort. Rien de ce qui a été ne recommencera
jamais. » Le serveur m’apporte enfin la commande. Le gendarme m’a
reproché de rouler à une excessive vitesse. J’ai en silence signé le PV qu’il
m’a tendu. Serai par le tribunal convoqué. Mallemort est au bout de la
départementale. Les nombreux routiers sont affairés. Ils gesticulent, autant
qu’ils peuvent. Ils libèrent toutes les énergies emmagasinées durant des
centaines de kilomètres, autant qu’ils peuvent. Nul ne me prête attention.
Le Bordeaux a du ventre. Je ramasse mes invitations tombées sur le
plancher : « Cirque acrobatique… danse, théâtre visuel, mime… Un
festival qui nous promet de grands moments forts en émotions ! » Ne pas
rater. Et Yasmin’ ? Comment faire ? M’aimes-tu vraiment ? Pourquoi ne
l’as-tu pas écrit dans ton mot ? « Je suis enfermi. » Tu as peut-être dit à la
stagiaire beaucoup plus que ce qu’il m’a été donné de lire. La stagiaire n’a
peut-être pas su ou voulu tout transcrire ? Est-ce elle qui a porté tes paroles
sur papier ? Ce sont peut-être là des questions déplacées. « Tu n’oubli pas
j’espèr. » Comment le pourrais-je ? Quel pétrin ! J’ai comme un mauvais
pressentiment. Il me faut partir. Mes pensées visionnaires plongent dans le
marécage du futur. La bouteille est presque à plaindre maintenant. Autant
que la légendaire Giaconda, sublime Callas dont les envolées cognent au
plus profond des coeurs disponibles. A la radio – la patronne a dû se
tromper de fréquence – la voix de la diva, divine mais prémonitoire
surprise, sensuelle et mouillée, tourmentée, esseulée, s’envole vers les
lumières définitives, frôlant les abîmes, les surmontant, les vainquant un
moment, long moment, avant de s’effondrer dans leurs ombres, dans leurs
303
ventres. « In questi, fieri momenti / Tu sol mi resti, e il cor mi tenti. /
Ultima voce, del mio destin, / Ultima croce, del mio cammin. »
Mes pensées lisent dans ces marais promis, ce qui est écrit depuis toujours,
ce qu’il advient à la chose et à l’humain au jour le jour, l’ultime voix de
mon destin, de mon chemin. Mon sac à dos béant est là, sous la chaise. J’y
mettrai bientôt la chose la plus précieuse. Dur réel, intime et unique. Je le
déteste. Le serveur me tend les couverts que mes doigts incertains ont
libérés et encore une fois il fait mine de ne pas avoir entendu ma
commande d’un thé vert amer parfumé, maintenant que tout est fini. Il n’a
pas l’air content. Le déteste. Mes pensées lisent dans ces marais promis,
des noirceurs épaisses sur lesquelles elles ne s’attardent pas. Mal au crâne.
Pas l’habitude des mélanges. Yasmin’ survole les austères terres de l’Atlas,
recouvertes d’un jaune incertain. Sa longue robe de soie perlée la couvre
ou protège contre tous les maléfices, contre tous les hommes. Mes pensées
reviennent en arrière retrouver la sagesse des aïeux. Leur verdict est
définitif et sans appel : « comme on dit, l’incident est clos », ce qui a été
décidé sera. Je ne t’oublierai pas Yasmin’ Katia. Je ne t’oublierai pas H…
Et cette lettre de Suède ! T’ai-je dit que ceci est ton présent ? Et cette
fichue fin de phrase que je n’arrive pas à lire : « … Mon frère veu me
marier ou Maroc. Je ne veu pas. Je veu restée avec toi coum (??) Yerham el
walidin’ ! »
_________________________
lundi, avril 07, 2008
31- L'Amer Jasmin de Fès: 28 avril
Mercredi 28 avril
Je montre à Khaoui le recours que j’ai rédigé. Il met trois plombes pour
lire (à voix haute) les trois pages. C’est dire s’il lit. Mes stagiaires de la
FLB lui donneraient des leçons. C’est lui, je le reconnais, qui m’a conseillé
certains arguments, c’est aussi lui qui m’a suggéré de bien écrire « à
monsieur le tribunal de Marseille ». Yasmin’ qui a saisi au vol l’ânerie a
vite fait de poser sa main sur la bouche pour empêcher que son éclat de rire
en devenir aille cogner contre les parois du local-placard du ballot, et
éveiller ainsi sa susceptibilité, s’il en a. « Monsieur le tribunal » ! Je
m’arracherais les trente six cheveux noirs qui résistent encore à
l’ingratitude du temps. Nous lui parlons de l’avocate vers laquelle le père
de Katia l’a orientée. Khaoui nous promet qu’elle ne fera rien de plus que
ce qu’il fera lui et l’avocate de son association, sinon de nous réclamer une
bourse d’euros. « Mais, ajoute-t-il, confiant tel un bonimenteur au terme de
sa prestation, allez voir, allez voir, surtout n’hésitez pas, allez voir ensuite
revenez me donner le dossier et des nouvelles… » Katia et moi entendons
bien aller voir rue Paradis. Nous prenons congé de Khaoui et appelons le
cabinet de l’avocate. La secrétaire qui a depuis longtemps bien huilé son
discours – elle tient à sa chaise – nous dit : « maître Houria A. est
spécialisée dans les questions des sans-papiers. » Nous ne sommes pas
268
naïfs, mais cela nous suffit. Nous confirmons le rendez-vous pour le mardi
4 mai à quatorze heures. Nous nous disons qu’après tout, être spécialiste
d’une question n’est pas donné au premier quidam inspiré. Après ce coup
de fil nous allons au centre de Marseille : une pâtisserie, un millionnaire…
Yasmin’ gratte et perd. « Jamais je ne t’oublierai, jusqu’à la fin des
temps » me dit-elle. Tu le crois ça toi, tu le crois, dis ? Je ne lui ai pas
demandé de m’oublier, je ne lui ai rien demandé. Mais voilà, c’est
spontané et ça lui fait du bien d’exprimer sa résolution du moment. A celui
qui l’écoute aussi. Parole. Sur la route du retour nous transitons par le FJT
où elle ne réside plus. Katia récupère une enveloppe. Le courrier qu’elle en
extrait émane du directeur de cabinet du président de l’Assemblée
nationale. Il écrit avoir adressé le dossier de Katia à monsieur le préfet du
département en lui demandant de réexaminer son cas : « Madame, le
Président de l’Assemblée nationale a pris connaissance avec attention de
votre lettre (…) Le Président m’a confié le soin de transmettre votre
courrier au préfet des Bouches du Rhône, afin que les services compétents
l’examinent avec le plus grand soin. Vous serez directement informée de la
suite… » La lettre est signée J. L. Vanneau. Lorsque je dis à Katia que ceci
est un bon signe elle me répond « alors il faut aller en faire part à la dame
de Marseille ». Elle décide que ce sera vendredi.
Jeudi
Katia a reçu de la préfecture l’accusé de réception de la lettre que nous
lui avons écrite suite à la sommation du préfet intimant l’ordre à Katia de
quitter le territoire. J’appelle Khaoui et lui propose que nous le
rencontrions pour le lui remettre. Les réponses du charlatan sont oiseuses
et ses intentions – je le subodore – sont celles d’un vautour en position
géostationnaire prêt à se laisser écraser sur sa proie au moindre
frémissement, ou à s’escamper : « il faut que mademoiselle Katia se
débrouille toute seule, ça lui fera du bien » me dit le rapace. Je le vois venir
le pervers. Je lui rétorque que c’est exactement ce que je lui souhaite
mais… Ma conjonction suspendue l’a mis cul à terre et lui a cloué le bec. Il
est comme un vautour en position d’attaque. Prêt à se laisser tomber sur
elle. « Il faut que mademoiselle Katia se débrouille toute seule ». Le
rapace.
Vendredi 30 avril
Il est quatorze heures. Katia et moi sommes à Marseille chez l’écrivain
public. Tout à l’heure à Sénas nous sommes passés à la poste pour
demander de faire suivre son courrier vers mon adresse. L’écrivain public
nous parle de tout : de sa vie, de ses clients, de ses difficultés à joindre les
deux bouts, de la beauté de Yasmin’, mais ne dit quasiment rien de ce pour
269
quoi nous sommes chez elle. Lorsque Katia lui remet la réponse de
l’Assemblée nationale, la dame la pose aussitôt sur le fouillis de son
bureau, juste devant sa vieille machine à écrire IBM à boule et ruban
cassette. A-t-elle jamais entendu parler d’ordinateur ? Elle ne jette pas un
seul regard sur la lettre, mais elle nous dit pour solliciter notre indulgence
et au passage se rassurer elle même « vous savez, je fais ce métier depuis
très longtemps. » Elle ajoute « tiens, quel âge vous me donnez ? » mon
allure doit l’impressionner. Ma Burberry et ma paire de lunettes Metal
Dark avec ses verres Grey font leur effet. Elle semble deviner que je me
méfie. Elle revient à l’objet de notre visite, mais ne prend aucune
précaution. Cette dame veut noyer le poisson. Elle réussit dans son
imitation du sieur Khaoui. Certains coins de Marseille regorgent de ces
individus louches qui vous promettent la lune à chaque coin de rue. Je lui
tends la main pour lui signifier que trop c’est trop. L’enhardie saute sur
Yasmin’ : « Embrasse-moi ma chérie ». La chérie, intimidée, se laisse
faire. A l’extérieur Yasmin’ s’assure que nous nous sommes bien éloignés
de la boutique avant de donner libre cours à ses insultes préférées que je
me dispense de reprendre ici. Elle ajoute définitive et péremptoire « Je ne
reviendrai plus ici ».
Nous filons nous changer les idées. Au « Café de Paris » sur la place
Castellane nous prenons trois crêpes et deux jus puis la direction d’Orgon.
Samedi 01 mai
Départ de Paul. C’est l’an. C’est l’an maudit, le mois, le jour aussi d’il y
a trente quatre ans. Tous maudits. Sous le pont Mirabeau coule vilaine la
Seine, la haine dans ses veines s’est tue. Un arbrisseau d’éphémère,
superbe, salue ta mémoire.
Ciao mec.
Dimanche soir 2 mai.
Je viens de voir par un heureux hasard « En plein coeur » sur France 2.
C’est un film magnifique. De la première à la dernière minute j’ai eu
l’agréable sensation d’être en compagnie de Yasmin’. Juré. La ressemblance
entre la belle Cécile du film et ma Yasmin’ est saisissante, vraiment
troublante. J’en frisonne. Le film raconte l’histoire d’un quadra plutôt
quinqua (Gérard Lanvin), avocat de son état, grand, élégant, beau parleur et
sans bedaine qui s’éprend de Cécile (Virginie Ledoyen), une nymphette
assise sur ses juvéniles certitudes. Le type de relation qui les unit est très
touchant. La fin du film est hélas brutale. Une heure trente sept de plaisir
total : la pub précise « c’est l’histoire de deux mondes que tout oppose qui
entrent en collision parce qu’une fille pauvre et paumée force la porte d’un
270
avocat riche et installé ». J’achèterai le DVD. C’est un remake de « En cas
de malheur » de Claude Autant-Lara (1958) avec Gabin et Bardot ; à partir
d’un roman éponyme de Simenon. J’achèterai le roman aussi.
Lundi
Yasmin’ m’appelle pour me raconter la journée qu’elle a passée à
Marseille avec un type. Lorsque Je lui demande des précisions sur
l’inconnu elle répond « Chi hadd » Je n’approuve pas ses dissimulations.
Elle dit juste ce qu’il faut pour inciter à la curiosité. Je lui renouvelle ma
demande et de nouveau elle répond « quelqu’un ». Une pointe de dérision,
à moins que cela ne soit de l’excitation, se dessine dans l’olive, glissé au
creux de ses yeux, je le devine. J’en suis même sûr. Dans la commissure de
ses lèvres aussi. Sur son visage entier. Je le devine à l’inflexion très
particulière de sa voix. Katia sait maintenant – je le lui fais entendre –
qu’elle seule est à l’origine de ce qui est entrain de prendre corps et qui
pourrait se nommer tension. Je ne connaîtrai pas le gars mais Katia sait que
pour moi, elle est seule responsable de ce qui s’annonce. Alors elle change
de sujet en me demandant ce que j’ai fait hier. Je pourrais ne pas accepter
de lui répondre. Je pourrais enfoncer le clou. Tourner le couteau. Aggraver
la situation maintenant que le cap est franchi. Mais je n’en fais rien.
J’accepte de m’en remettre à son désir. Je lui raconte l’essentiel du film de
dimanche. Je lui dis avoir trouvé l’héroïne du film aussi belle qu’elle.
« Mais moi je suis plus belle non ? » rétorque Katia la culottée, qui n’a
jamais entendu parler de Virginie Ledoyen. Je lui propose de nous
rencontrer.
Le soir,
Nous nous sommes rencontrés à Sénas. Nous avons tourné en rond et à
vide, parfois autour du pot, mais je n’ai pas réussi à lui tirer le moindre
asticot du nez.
Cette fille me gonfle autant que les nombreux trajets que j’effectue à
perte : Orgon Sénas Marseille et retour. D’un côté elle me met à bout à
vouloir taquiner mes fibres nerveuses et de l’autre elle se trouve devant un
tel crottin boudin que je ne peux la laisser faire le grand écart. Tout le
monde dans sa famille me connaît maintenant. Mon problème est que le
simple fait d’être à ses côtés désintègre tout mon circuit d’attaque et de
résistance. Elle rend marteau, jaloux et irascible cette fille.
Mardi 4
Katia et moi sommes à la rue Paradis à l’heure prévue. Durant tout le
trajet nous avons fait l’impasse sur les dernières journées. Chacun ayant
271
l’obsession d’éviter toute forme de dérapage. La chaleur des salamalecs de
l’avocate n’est pas retombée qu’elle nous expédie à la figure deux
conditions et une incertitude d’une brutalité répugnante : Primo, l’avocate
exige que nous lui avancions 1500 € si nous souhaitons qu’elle se charge
de l’affaire. Deusio, il y a très peu de chance que le dossier aboutisse ditelle.
Tertio, il nous faut régler 60 € sur-le-champ pour les quelques minutes
qu’elle nous consacre. Une charogne. Je le dis d’emblée, Houria A. est une
cochonne bien grasse qui a fait ses classes dans la famille Infecte. Je le lui
dis d’ailleurs, certes en d’autres termes, mais clairement, « votre cabinet
sent le soufre madame, c’est un nid de crabes, j’ai honte pour vous. » Elle
est restée sur son derrière, vissée à son fauteuil similicuir Louis quelque
chose. Nous n’avons même pas besoin de claquer la porte.
23h,
Ceci n’a rien à voir avec cette souillon d’avocate. J’ai trouvé sur le Net
un site d’informations complet sur le film dont j’ai parlé dimanche :
« www.alafeuille. com ». J’ai l’intention de commander le Dévédé via ce
site.
Mercredi
Maintes fois nous sommes allés Katia et moi au Collectif des sanspapiers
(CSP). La première fois pour l’inscription, puis ensuite pour
discuter, recueillir des informations ou pour manifester. Aujourd’hui nous
participons à un regroupement devant la préfecture. Ce CSP est un satellite
de la CGT. Sa belle et sympathique matrone s’appelle Ninata. Elle fait
tourner cette organisation comme si c’était une fête familiale très élargie.
Une fête continue durant laquelle les enfants pléthoriques, les cousins et les
cousines se bousculent pour être au plus près de la mamma et s’égosiller à
qui mieux-mieux. Rian qui en a tellement vu m’a mis en garde : « Ninata
règle tout, mais elle mange de tout. Lutte ou pas lutte elle mange. Elle
adore les broches et les colliers en or ». Bigre, sapristi, saperlipopette et
sacré nom d’une pipe ! Ça m’a secoué. Yasmin’ n’en sait rien, je ne lui ai
rien dit. Devant nous la foule crie derrière Ninata et avec elle : « Nous
voulons des papiers… des papiers pour tous, des papiers pour tous… » Un
trio de tambourins se déhanche. Les bras volent, les têtes virevoltent. Les
hommes tambourinent sans discontinuer, les yeux plantés sur leurs
instruments ou sur leurs mains désordonnées. « Des papiers pour tous, des
papiers pour tous… » J’observe Katia en catimini. Elle semble intriguée
par ces slogans qui papillonnent autour de sa tête. Katia n’a jamais de sa
vie participé à une manifestation, à un rassemblement, à une revendication
collective. Elle n’a pas l’air de saisir les slogans. Elle me tire par la
manche, hésite, tire de nouveau sur la manche et finit par chuchoter :
272
– Ya du couscous ?
Yasmin’ répète, pensant sans doute que je n’ai pas entendu.
– Dis, ya du couscous ?
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Pourquoi ils disent couscous ?
– Tu m’as l’air d’un couscous ! Ils disent « des papiers pour tous ! » des
papiers pour tout le monde, pour tous, pour tous ma petite chérie, ils ne
demandent pas du couscous mais des papiers pour tous !
Katia a honte quelques secondes avant d’éclater de rire. Elle cache son
visage. Quelques têtes graves sur ses flancs s’émeuvent. Katia ne sait pas
se retenir. Elle continue de rire, alors les visages graves se laissent
entraîner par le rire teigneux de ma protégée. Rires, sourires et clins d’oeil
se confondent maintenant. Après quelques hésitations elle reprend à pleins
poumons imitant la centaine de personnes présentes, fortement convaincue
et un brin malicieuse : « Nous voulons di papis… nous voulons di
papis… di papis pour tous, di papis couscous ! » Elle s’amuse et c’est
heureux. Les visages graves d’un moment sont radieux. C’est la fête et les
échos sourds des tam-tams emportent les revendications jusqu’aux fenêtres
closes de monsieur le préfet, dissimulées là-bas derrière les cimes fleuries
des hauts platanes.
Samedi 8 mai
Darwich a frappé à la porte. Sétif, Kherrata, Guelma… Les tambours
rouleront et d’autres barbares viendront. La femme de l’empereur sera
enlevée chez lui. Et dans ses appartements, prendra naissance l’expédition
pour ramener la favorite au lit de son maître. Puis Mahmoud est reparti.
Dimanche 23
Port Saint-Louis. Le soleil est Gogh et le ciel Gauguin. Je parle aux
oiseaux mais je m’ennuie un peu de ma marquise onirique. Je lui adresse
un message à quatorze heures cinq : « je suis au bord de la mer. Je parle
aux oiseaux comme un maboul. Je pense à toi. Bisous. » La semaine
dernière j’ai commandé « En plein coeur » via le Net. Tu noteras chère
lectrice ou lecteur la saveur exquise et généreuse que dégage ce « marquise
onirique »
Il y a une dizaine de jours j’avais appelé Rian et lui ai fait la proposition
de nous rendre à Barcelone. Il m’a répondu « chiche » et nous sommes
partis jeudi en Camping-car. Il s’agissait pour nous de nous extraire de la
routine. Je voulais par la même mesurer le confort de l’engin, sa résistance,
ses exploits et tares éventuels. Quant à la ville, nous la connaissons tous
deux. Le camping « 3 estrellas » où nous sommes arrivés vendredi, se situe
273
à Gavà une petite ville qui se trouve à douze kilomètres au sud de la
capitale catalane. Il y avait peu de monde. La ruée vers el sol commence le
mois prochain. Le lendemain de notre arrivée nous avions considéré
qu’une soirée parmi les autochtones nous dépayserait réellement et nous
ferait un grand bien. Munis du Guide du routard nous nous sommes
retrouvés parmi une trentaine de jeunes bobos barcelonais dans la Taberna
Basce Irati. Elle se trouve sur la rue Cardenal Casanyes, derrière le marché
Joseph. Nous avions l’air fin, je veux dire ridicule Rian et moi à vouloir
imiter ces jeunes pour attirer des minettes légèrement éméchées, mais
visiblement accoutumées des lieux. Allez, « Cuatro pinxos (des tapas de je
ne sais quoi) y dos servezas por favor ! » J’ai précisé « no puerco por
favor » mais on a eu ce qu’on a eu. Plusieurs verres plus tard j’ai appelé
Yasmin’ qui était à la fois surprise et ravie de m’entendre. C’est une fille
formidable qui sait très bien garder la tête sur les épaules de Razi et les
pieds sur terre ferme. Elle dispose d’un sens inouï de la promptitude. La
première minute de communication n’était pas arrivée à son terme
lorsqu’elle m’a demandé : « ti m’achites ène cadou sitepli ? » Elle a gémi
comme à son habitude pour me faire céder. Elle aura mon oeil car je suis un
monsieur très poli. Dimanche nous avons pris la route du retour en
longeant la côte. C’est plus joli que l’intérieur, mais éprouvant. Si un
hameau n’est pas un bourg ou un village, une route de campagne ou une
départementale ne sont pas une nationale ou une autoroute. La vitesse
appréciée et décomplexée sur cette dernière ne peut se mesurer à celle
méprisée et bridée sur la première. La bonne question se niche dans le
savoir choisir. Comme de nombreux touristes bien renseignés allant à
l’essentiel, nous avons été saisis par le désir commun de découvrir le pays
qui abrita Dali et Garcia Lorca. Nous étions encouragés par un soleil aussi
vif et coloré que les soleils des Fleurs et mains de Pablo. C’est ainsi que
nous nous sommes retrouvés dans un petit village blotti dans l’extrémité du
cap Creus, les pieds dans l’eau : Cadaques. Dans une minuscule ruelle du
port bondé de touristes heureux, nous avons failli accrocher une voiture,
n’était la vigilance de mon associé et celle d’un couple du cru qui
interrompit in extremis son tango improvisé. Les habitants de Cadaques
semblaient contents de leur sort. Ils buvaient avec enthousiasme,
discutaient à haute voix et gesticulaient avec entrain. Ce déferlement de
bonne humeur nous a incités Rian et moi à disserter longuement sur le
savoir vivre permanent des Espagnols. Nous les avons accompagnés dans
leur gaîté tard le soir. Le lendemain, lundi, nous nous sommes éloignés
avec regret de l’agitation du village, pour traverser d’autres villages côtiers
moins enflammés. A Perpignan nous avons pris l’autoroute. Plein pot
jusqu’à Marseille. J’ai déposé Rian et suis rentré, rompu de fatigue. Le
camping-car n’a pas pipé mot. Il a exécuté tous les ordres sans rechigner.
274
Ce matin j’ai découvert cette dépêche de LatinReporters.com. Elle est
datée de samedi dernier : « Le prince héritier d’Espagne Felipe de
Bourbon, et l’ex-journaliste espagnole de télévision Letizia Ortiz, ont été
mariés ce jour par l’archevêque de Madrid dans la cathédrale de
l’Almudena ». Voilà qui explique toutes les folies espagnoles de ces
derniers jours dont nous ignorions l’origine sur place.
Je suis au bord de la mer et je parle aux oiseaux. Katia répondra-t-elle à
mon message ?
Mardi 25 mai
Katia est bien remontée contre Khaoui. Elle a l’impression qu’il la mène
en felouque sur des contrées mouvantes, obscures et nauséeuses. Elle me
demande de faire quelque chose, l’appeler par exemple, le bousculer. Mon
coup de fil dérange à peine le type. Il justifie son manque de vigueur (plus
exactement son manque d’intérêt) par la maladie. Il dit même avoir été
hospitalisé. Il dit aussi être surchargé de travail. Puis il promet : « si elle
vient jeudi je m’occuperai d’elle sérieusement, je suis libre toute la journée
du jeudi ».
P. S : Ce qui suit n’a rien à voir avec ce qui précède, mais c’est un
événement dont on reparlera : la semaine dernière la coupe israélienne de
football a été remportée pour la première fois par un club d’une ville arabe
du pays, le Hapoël Bnei Sakhnine. 4 buts à 1 contre Hapoël Haïfa. Les
vainqueurs ont été félicités par les autorités palestiniennes.
Dimanche 30 mai.
Hier je suis descendu à la FNAC de Marseille pour réserver « En cas de
malheur » le roman de Simenon. Je n’ai pas rencontré Rian. Coïncidence,
j’ai reçu le Dévédé que j’avais commandé il y a deux semaines.
J’apprends incidemment la mort silencieuse (dimanche dernier) à
Marseille d’un grand, d’un juste : Maxime Rodinson. « Le camp de la
justice et de la paix vient de subir une lourde perte… » a dit très justement
un journaliste de télévision qui ne planque pas ses yeux dans ses poches, ni
sa dignité dans l’organigramme à venir.
Jeudi 03 juin
Hier Katia m’a demandé si je pouvais l’accompagner ce vendredi à la
préfecture pour obtenir un improbable nouveau récépissé. Je ne pourrai
malheureusement pas.
Ce matin à dix heures, elle m’appelle en plein cours pour me demander
de l’accompagner à Marseille. J’ai oublié de désactiver le téléphone, ce qui
me met dans l’embarras car je suis très à cheval sur cette question. Certains
275
stagiaires étonnés rient, d’autres murmurent quelques amabilités. Ils ne
comprennent pas que je ne m’applique pas la règle que je leur demande –
parfois énergiquement – de respecter. Ils ont raison de murmurer. « Faut
que tu m’accompagnes à Marseille vers une heure, Khaoui et la directrice
des femmes battues m’ont trouvé une chambre dans un foyer. Il faut
absolument que j’y sois à deux heures, sinon je perds la chambre, c’est ce
qu’on m’a dit. Tu dois venir à une heure ». Je prends trente secondes pour
libérer les stagiaires, « prenez la pause, je vous offre dix minutes
supplémentaires ». J’accepte d’accompagner Katia mais je tente de
négocier l’heure du départ. Elle s’obstine. Lorsqu’elle se fixe sur une
chose, une idée, il est très difficile de l’en détourner. Je lui demande le
numéro du foyer et lui promets de la rappeler. La responsable de la
résidence Jane P. que j’appelle aussitôt, dit qu’elle nous attend jusqu’à 16
heures au plus tard, au-delà la chambre sera attribuée au premier quidam
qui se présente. Il n’y a pas le feu en la demeure et ma marquise Katia
s’affole pour peu.
L’après-midi je suis libre. Katia m’attend devant l’arrêt de bus avec un
gros sac de voyage. Nous prenons la direction de Marseille à quatorze
heures trente. L’excitation que j’ai décelée chez elle au téléphone demeure
intacte une partie du trajet. Elle songe à sa cousine K. dit-elle. « Elle a
résidé plus d’un an dans un foyer pour jeunes filles le temps de ses études.
Elle m’a dit avoir gardé de bons souvenirs. Prête-moi ton portable. » Elle
appelle sa cousine K. en activant le haut parleur. Elle lui demande si elle
connaît ce foyer Jane P. Dès qu’elle entend « Jane P. » sa cousine K. se
met à crier. Elle est dans tous ses états « Quoi ? Jane P. ? Ça va pas ? » Et
elle se met à le décrire dans le moindre de ses recoins. Sa vétusté, sa
gestion, ses occupants, son environnement. Le noir absolu. Bref, elle le
déconseille au plus haut point. Que reste-t-il à Katia sinon de pester contre
ce foyer Jane P. le reste du trajet. Foyer qu’elle connaît maintenant comme
si elle y avait résidé des semaines. Lorsqu’on arrive, je la laisse entrer
seule. Vingt minutes plus tard elle en sort assez affectée et triste : « ci ène
foyi pour chats, pour souris i pour clouchards. » Elle a décidé de n’y passer
aucune nuit. Les informations que lui a données sa cousine sont
confirmées. Cette atmosphère particulière déstabilise ses idées, son corps.
Elle réclame des toilettes au plus vite. Celles de la Brasserie petit Nice, là
haut sur la Plaine, feront l’affaire. Nous descendons la rue du Coq, prenons
à gauche, passons devant l’église des Réformés et montons la rue Thiers
jusqu’à la place. Nous prenons un jus à la brasserie et Katia rappelle sa
cousine K. pour la remercier. K. lui donne les coordonnées d’un autre
foyer, celui-là même où elle a passé une année entière. Il se trouve à
quelques enjambées de la gare. La réceptionniste ne semble pas disposer
276
d’informations crédibles à présenter face à la requête de Katia. Elle lui
demande de rappeler lundi pour prendre rendez-vous. Quant à moi je tente
d’édulcorer les pensées qui cheminent dans les méninges de Katia.
Je blague, je la fais rire. La voilà de nouveau qui chevauche l’espoir. Elle
se moque de ses propres soucis, s’en amuse. Elle me saute au cou,
m’embrasse : « wallah nebghik ! ». Je la dépose rue Camille Pelletan chez
sa cousine K.
Vendredi
Khaoui s’était engagé à accompagner Katia à la préfecture pour y
proroger son récépissé. Il n’en fut rien. « Trois fois je l’ai appelé, trois fois
il m’a dit qu’il arrivait, trois fois il a menti » me dit Katia. Elle ajoute
« n’âal waldih trois fois » Lorsque c’est moi qui l’appelle, il se confond de
nouveau en justifications. Ce n’est que partie remise. Une partie floue
remise à mardi. On verra bien.
Mercredi 16 juin.
Ai-je écrit ici quelque ligne à propos de mon dossier sur les atteintes
aux droits de l’homme en Algérie ? Je n’en suis pas certain. Il y a quelques
mois j’ai entamé une recherche approfondie sur ce sujet douloureux, mais
j’ai le plus grand mal à maintenir le rythme et le cap. Lorsqu’on n’est pas
plongé entièrement dans un dossier – complexe – je veux dire lorsqu’on
n’y est pas livré pleinement, alors on en perd le sens. Sa matrice nous
glisse entre les doigts et la vision qu’on en avait, l’architecture que nous
avons patiemment bâtie, s’effritent alors et prennent l’eau. J’en suis là. De
l’eau jusqu’aux os. Je flotte et éprouve les plus grandes difficultés à
m’organiser, à m’imposer une régularité. Je suis englué dans le travail de
Sud Fo : suivre les stagiaires en entreprise, s’occuper des nouvelles
recrues, mettre à jour la documentation ayant trait à la démarche qualité…
Je suis très chargé et ne sais où donner de la tête. Cela explique aussi le
retard que j’ai pris pour relater ici l’essentiel de ma relation avec Katia
depuis le quatre. Je l’ai eue au téléphone aujourd’hui. Elle est revenue
dimanche de chez sa « michante » cousine qui l’a hébergée quelques jours.
Je me souviens que mardi huit elle est allée à Marseille. Elle avait insisté
pour que je l’accompagne en voiture. Depuis le cinq juin Katia est sans
papiers. Bien qu’en avril la préfecture lui intimât l’ordre de quitter le
territoire dans les trente jours, Katia disposait encore d’un récépissé bleu
en bonne et due forme, valable jusqu’au quatre juin et qui, par conséquent,
la protégeait jusqu’à cette date. Mais depuis, elle est une clandestine de
plus dans ce beau pays des Droits de l’homme qui sait aussi se révéler bien
moche en les violant allègrement. Depuis cette date sa peur de se déplacer
est très grande. Khaoui la fait gratuitement tourner en ânesse. Comme
277
convenu, le lundi sept Katia a téléphoné au foyer que lui avait indiqué sa
cousine. On lui a fixé rendez-vous pour le jeudi suivant.
Ce jour-là j’avais pris une journée de RTT pour l’accompagner d’abord
au foyer le matin puis l’après-midi chez l’avocate afin qu’elle y dépose la
lettre que sa mère lui a envoyée. Le foyer se trouve à cent mètres des
premières marches du monumental escalier de la gare Saint Charles. C’est
un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) exclusivement
réservé aux femmes. J’ai insisté bigrement pour qu’elle y entre se
renseigner seule. On l’a inscrite, mais on a conditionné son inscription
définitive à sa régularisation administrative, c’est à dire à la possession
d’une carte de séjour. Nous sommes ensuite partis en voiture à la recherche
d’un restaurant tranquille. De rues trop encombrées en avenues larges et
tristes, de cités populaires en quartiers blancs, de paysages sombres aux
champs arc-en-ciel, nous nous sommes retrouvés à Cassis !
France Info n’est pas ma tasse de thé informative, mais le hasard et la
hardiesse des doigts de Yasmin’ nous y ont conduits. Toutes les treize
minutes trente exactement la station mettait en garde : « dans la région de
Cassis un tigre s’est évadé d’un zoo. » Nous n’avons rencontré ni tigre ni
tigresse. Yasmin’ a beaucoup ri. Il a fait chaud (26°) et les parkings de
Cassis regorgeaient de voitures légères, de camping-cars triomphants et de
touristes nonchalants. Le centre-ville était littéralement assailli de tous
côtés. La ville est belle, prise en tenaille entre le massif des Calanques et le
cap Canaille. Une brochure indique fièrement, un brin nostalgique :
« A l’ombre du phare le guide évoquera pour vous les années cassidennes
de Virginia Woolf qui séjourna à plusieurs reprises dans notre station
balnéaire, très en vogue à l’époque… » Cet extrait m’expédia au souvenir
de Clarisa : « Big-Ben commençait à sonner, d’abord l’avertissement,
musical, puis l’heure, irrévocable. Les déjeuners en ville font perdre
l’après-midi entier. » Nous nous sommes attablés à la terrasse d’un petit
restaurant sur le quai des Beaux. Deux moules frites à l’orientale. Sauce
tomate, ail… Katia n’a pas trop apprécié l’arrière goût de gingembre et la
sauce trop relevée. Elle a commandé un autre plat. C’est durant ces
moments, lorsqu’on est bien installé, lorsqu’on s’apprête à tirer
nonchalamment des plans sur la comète, qu’un brin ou un cheveu vient se
poser dans le plat sans crier gare. Nous étions là à nous demander ce que
nous allions faire la prochaine heure ; fallait-il flâner dans les ruelles
tortueuses du village ou bien s’éloigner vers les calanques de Sormiou ?
Nous étions donc là à spéculer lorsque cousine K. nous interrompit.
Yasmin’ eut juste le temps de décommander les moules à la marinière. Sa
cousine insistait. Elle voulait nous rejoindre. Elle savait, que Yasmin’ et
moi étions descendus à Marseille pour nous rendre au foyer. Yasmin’ avait
278
dit « ji souis avic moun proufissur. » Sa cousine K. a tant insisté que
Yasmin’ m’a tendu son portable et m’a marmotté « dis qu’on est à
Marseille ». J’ai bredouillé « nous sommes à Marseille… » Elle voulait des
précisions la cousine mais Yasmin’ ne tenait pas à ce qu’elle se doute de
quoi que ce soit. Je lui ai donc expédié une histoire à dormir debout et
insisté pour qu’elle nous attende sur le Cours Puget. Il ne fallait pas qu’elle
se dérange, qu’elle vienne à nous. Quant à nous, il nous fallait accélérer,
rouler à tout berzingue, mais aux dernières nouvelles un embouteillage
demeure encore un embouteillage. Nous sommes arrivés en catastrophe et
la Cousine K. nous a reçus sans fleurs. Nous avons dû affronter plusieurs
questions groupées. Mais Katia est forte, je ne le dirais jamais assez. Je ne
sais plus par quel bout elle a commencé ni comment elle l’a raccordé à
d’autres, mais elle s’en est si bien sortie pour expliquer notre schmilblick
que cousine K. nous a invités à prendre un verre en attendant le rendezvous
avec l’avocate. Les bombes et les pétards secs ou trempés, Katia les
tricote avec la dextérité et l’expérience des anciens de chez nous. Nous
avons pris trois canettes de jus d’orange sur le square du tribunal de
commerce. A seize heures précises nous étions dans la salle d’attente de
Maître Joëlle K. Nous lui avons remis le document qu’elle attendait, une
lettre que la maman de Katia a fait écrire, dans laquelle elle demande
instamment à sa fille de ne surtout pas retourner au Maroc car elle y serait
déconsidérée par toute sa famille… « Divorcée à ton âge, quelle honte.
Reste en France. » Il fallait que la maman satisfasse à l’exigence de
l’avocate qui tient à préparer un dossier bien ficelé dit-elle. L’avocate avait
exigé une autre pièce. Une preuve de dépôt de plainte pour maltraitance
que remettent sur demande les commissariats de police. Cela fut vite dit. Je
demande à voir même si Khaoui avait promis à Katia, en se tapant la
poitrine du poing à trois reprises comme font les gorilles fiers de leurs
conquêtes ou de leurs trouvailles : « je m’en occupe. Je connais assez de
policiers qui prendront en charge ta main courante. C’est le dernier des
problèmes ». Nous sommes sortis assez confiants. J’ai ensuite accompagné
Katia et sa cousine K. jusqu’au Marché du Soleil. Cousine K. réside non
loin de là, rue Camille Pelletan.
Le lendemain, vendredi 11, Katia m’a adressé un message. J’ai attendu
la sortie du travail pour l’appeler. Nous sommes restés un long moment à
discuter. « J’ai envie de te parler, je suis trop seule. » Sa cousine K.
(jalousie et rivalités) lui fait des misères de jeunes filles de leur âge. Je lui
ai dit avoir pris rendez-vous avec son médecin à Sénas comme elle me
l’avait demandé.
Depuis, je n’ai pas trouvé un moment pour la rappeler. Lorsque je le
peux, je préfère appeler Katia du centre de formation. Les communications
279
que je donne à partir de mon portable me coûtent la peau des fesses
(et Katia n’est pas étrangère à cela). Katia n’a tenu que trois nuits chez sa
« michante » cousine K. Elle est rentrée dimanche dernier à Orgon.
Autrement, Dieu est grand.
Jeudi 24
Katia me dit être repartie chez ca cousine K. ce mardi, Khaoui lui a
promis de l’aider mercredi – hier. « Il m’a fait descendre à Marseille pour
remonter à Orgon. Contrairement à ce qu’il avait avancé, il ne connaît aucun
policier d’Orgon. Il a formulé une demande que j’aurais pu faire toute seule
ou avec toi. D’ailleurs le commissaire a refusé que l’on porte plainte pour
maltraitance, sans certificat médical… » Les flics d’Orgon ont beau être des
ploucs, Khaoui a dû rengainer ses fanfaronnades. Par contre, durant le trajet
de Marseille à Orgon il l’a assaillie de propositions malsaines. « Je te le dis
en quelques mots : il m’a demandé le salopard que je lui rende service en
échange de ce qu’il fait et de ce qu’il fera pour moi. Tu te rends compte ? Il
m’a dit “c’est un service entre toi et moi, un service gentil que tu me dois”,
chmata. » Sa proposition est claire. «c’est quoi un service
gentil ? ن عَْ ل دين أمٌ و ». C’est Yasmin’ qui dit cela, tel que je l’écris. Elle
est très jeune mais elle n’est pas née de la dernière pluie et ce n’est pas
paradoxal. Elle est très jeune mais son expérience de la vie elle l’érige dans
de la roche. Elle lui a répondu : « quand j’aurai mes papiers et mon studio, je
t’inviterai ». Ce qu’elle me rapporte là me glace car c’est exactement ce
qu’elle m’avait répondu il y a un an environ. Etais-je alors à ses yeux un
chmata ? Avait-elle pensé de moi ce qu’elle dit et pense de Khaoui ? S’il y a
une nuance à apporter c’est que primo je ne lui avais jamais parlé comme l’a
fait le tordu, deuxio elle est tombée sur moi comme un ouragan qui emporte
tout sur son passage. Yasmin’ m’a emporté corps et bagage.
Pour changer d’air et comme le temps est au beau fixe ces jours-ci, je
lui propose une sortie à la plage (ce n’est pas la première demande). Elle
est d’accord mais prend des précautions : « appelle-moi samedi pour fixer
l’heure et le lieu. »
28, lundi.
Comme des lézards immobiles, coincés entre les interstices d’une
muraille en ruine, nous suffoquons. Trente-cinq degrés à l’ombre. Hier
Katia et moi devions nous prélasser sur une des plages de notre belle
Provence. Au lieu de cela j’ai coltiné un dodu lapin. Aujourd’hui elle
m’appelle pour s’excuser. Elle jure avoir répondu à mes textos. Samedi,
comme convenu, je l’ai appelée mais elle n’a pas daigné répondre. Elle
émargeait aux abonnés absents. Je lui ai alors adressé un texto puis un
280
deuxième, puis un troisième. Elle les a tous ignorés même si elle dit y avoir
répondu. Suite à son refus manifeste de répondre je me suis promis de ne
pas l’appeler avant la deuxième semaine du mois de juillet. Ou elle
m’appelle, ou c’est le silence partagé. Ces derniers temps elle n’est pas
bien. Mais moi je n’y suis pour rien bon sang ! Elle n’arrive pas ou ne veut
pas faire les distinguos minimums nécessaires. Elle me demande si j’ai
reçu du courrier de l’avocate (je ne reçois plus aucun courrier à son nom
depuis bien longtemps.) Elle me presse pour que je l’appelle demain, et
insiste aussi pour que je l’accompagne à Marseille mercredi. Ça ne va pas
être facile.
A vingt-deux heures le journaliste de France-Info répète : « selon la
gendarmerie de Cassis, le tigre du massif forestier n’était qu’un
exceptionnel gros chat zébré. » Nous voilà rassurés. On a fermé le massif
aux promeneurs pendant une quinzaine de jours à cause d’un chat ! C’est
bien là une blague marseillaise. Katia a éclaté de rire lorsque je lui ai fait
part de la nouvelle. Un rire c’est toujours ça de gagné.
Mercredi 30 juin.
Hier j’ai téléphoné à maître Joëlle K. pour m’enquérir des suites
données ou pas données au dossier de Katia. L’accueil ne fut pas
chaleureux, de quoi je me mêle. Il est à se demander si c’est le métier
d’avocat qui fait l’homme, ou la femme en l’occurrence, ou bien le
contraire. L’avocate hautaine me dit : « D’abord il y a lieu de déposer une
demande de carte de séjour auprès de la préfecture. Ensuite je prends
rendez-vous avec un fonctionnaire de l’administration. Dans un troisième
temps j’irai avec mademoiselle G. Katia à la préfecture. Vous pourrez
alors, et alors seulement, vous joindre à nous. »
Aujourd’hui je m’offre une journée de RTT pour accompagner Katia à
Marseille. Khaoui qui attend Katia et qui bave de sa rencontre, ne sais pas
que je suis de la partie. Il a promis de l’accompagner à la préfecture afin de
déposer une demande de carte de séjour. J’espère qu’on en aura fini avec la
paperasse vers treize heures. Nous pourrons alors nous offrir un bain de
pieds. La météo régionale prévoit que la température oscillera entre 32 et
34 degrés ! A neuf heures nous sommes à Marseille, mais Khaoui n’est pas
libre, ma présence le déstabilise. Il bafouille quelques âneries de son rang
et nous demande de le rappeler vers onze heures. Voilà qui ouvre des
perspectives de flânerie. Katia dispose d’un art aigu, je dirais même inné,
en matière d’opportunisme. Elle me dit : « ça tombe bien j’ai besoin d’un
maillot. » Et va pour un lèche-vitrine et plus si affinité. Direction La
Canebière. Je pense aussi que cela tombe bien. S’il faut aller se baigner
autant qu’elle y aille en maillot de bain. Je lui dis que justement je lui ai
281
acheté une belle serviette de plage ainsi qu’une casquette et une crème à
bronzer prêtes à l’usage. Katia est très contente, elle me remercie, bise à
gauche, bise à droite et en même temps s’étonne que je ne lui aie pas remis
ces produits. Elle les aura le moment venu. Aux NG, puis au C&A elle
essaie tous les modèles de maillots proposés et à chacun elle trouve un
défaut particulier. La montre ne nous attend pas. Muette, elle nous dispense
des trois tops mais signale toutefois qu’il est onze heures. Nous rappelons
l’autre qui se pince aussitôt : « aïe, aïe, aïe… » et nous expédie une
nouvelle proposition « vers quinze heures trente ça va ? » Nous ne pouvons
qu’accepter, il est maître de ce minable jeu vide. La question des maillots
est désormais reléguée. Aucun de ceux qu’elle a essayés n’a gagné les
faveurs de Katia. Que me reste-t-il à cette heure sinon de lui proposer de
manger. « Di moules, mais oui bien sûr ! » Nous allons à la Pointe rouge,
puis au petit port des Goudes réputé pour ses quantités de restaurants
sympas et pour sa magnifique crique. En face de la fin de Marseille, là-bas
les îles Tiboulen de Maire et celle de Riou sont bercées par les eaux étales
de la grande bleue. Elles semblent somnoler, invitent à la rêverie. Mais
avec l’ignoble Khaoui, cet empêcheur de se baigner en rond, toute évasion
est impossible. Il choisit ce moment pour nous proposer de le rencontrer
alors qu’il disait il y a peu ne pas pouvoir nous recevoir. A treize heures
trente nous sommes dans son trou. Il nous sert une tonne de salades. Je n’ai
pas le courage de reprendre ici toutes ses vulgarités combinées : Nous ne
pouvons dit-il déposer un dossier de demande de carte de séjour à la
préfecture car Katia n’a pas la trentaine. Il feint de découvrir son âge
aujourd’hui le saligaud. L’important effort que je fais pour l’écouter, ne
suffit pas. Je ne comprends pas. En quoi l’âge… Il nous dit avoir rendezvous
avec maître Joëlle K. à dix-sept heures. Appelez-moi à dix-huit
heures les choses seront plus claires. Nous lui disons que maître Joëlle K. a
été formelle, il faut selon elle procéder au dépôt de cette demande avant
toute chose.
– Appelez-moi à dix-huit heures les choses seront…
Ta mère ! Katia se lève avant que Khaoui n’achève son baratin. Elle est
sortie, secouée, exaspérée. L’autre se lève à son tour et se dirige vers elle,
tente de lui parler. Katia fustige du regard l’abruti qui baisse les yeux.
Quant à moi je le remercie puis m’en veut de l’avoir fait. Ce n’est qu’une
formalité. Katia s’installe dans la voiture. Elle a besoin d’être seule, pleure
abondamment. Elle se lamente en blâmant le Ciel. Elle Lui reproche de ne
jamais lui offrir sa chance. Lui demande pourquoi Il s’acharne ainsi sur
elle. Je la laisse un moment pour revenir vers l’idiot demeuré sur le seuil
de son trou pour lui jeter trois mots sur sa face de rat d’égout, pas même
farcie de honte. Notre projet de manger des moules à la marinière a fondu.
282
Katia est emportée par ses pleurs, conséquences du mensonge. Je ne
dispose d’aucun moyen pour la consoler. Je prends la direction du centre
ville, La Canebière, le vieux port, quai de Rive Neuve… Quelque part au
bout de la corniche du Président J. F. Kennedy, non loin du parc Borely, je
me gare sur le large trottoir face à la mer. En contrebas les restaurants
festoient, une piscine à ciel ouvert s’impatiente… Katia est inconsolable.
Je pense qu’en de pareilles circonstances chacun de nous aspire à ce qu’on
lui fiche la paix. Lorsque je lui demande si tel est son souhait, elle ne me
répond pas, c’est bien que j’ai raison. Je m’en vais faire un tour à la
recherche d’un sandwich… J’emprunte un escalier qui serpente jusqu’à
effleurer les eaux ombragées. Il a été posé là, sous le pont, faisant jonction
avec le village des pêcheurs. Les eaux pénètrent dans le quartier entre de
vieilles bâtisses basses dont les collections de couleurs claires luisent sous
les rayons intraitables de l’inaccessible tournesol géant. Les restaurateurs
s’affairent, des enfants chahutent, des passants s’agitent et moi je reviens
les bras ballants. Je n’ai pas trouvé de sandwich. Sur le siège avant
complètement déplié, Katia somnole de chagrin. Les précautions que je
prends pour ouvrir la portière sont inutiles. Elle n’ouvre pas l’oeil, mais
chuchote : « Appil l’avoucate sssitepli ». J’appelle à trois reprises en deux
heures. Trois fois la secrétaire me donne la même réponse : « Maître Joëlle
K. n’est pas revenue. » Katia n’en peut plus. Elle demande à partir. Le
silence s’est imposé durant la plus longue partie du trajet, jusqu’à Sénas.
Lorsqu’elle se décide c’est de nouveau au Ciel qu’elle en veut : « Il m’a
laissée tomber, Il m’a toujours laissée tomber. Pourquoi se fiche-t-Il de
moi, lech yetfella ’alayya. » Elle se laisse emporter par les flots de son
inconsolable chagrin. O combien je la comprends. Katia plonge dans
l’irrationnel. Elle me demande sans vraiment ouvrir les yeux, sans
vraiment me regarder si je pourrai un jour l’accompagner chez un taleb,
une sorte de marabout maghrébin officiant à Miramas. Elle veut le
consulter pour qu’il lui prépare une amulette sur mesure afin de déjouer
tous les sorts maléfiques et les mektoubs tordus. Je ne sais comment cette
idée saugrenue a cheminé jusqu’à sa cervelle. Il n’est pas question que
j’envisage la moindre opposition, le moindre commentaire. Je n’en crois
pas mes oreilles. Lorsqu’on en arrive à chuter si bas, le maître mot pour
celui qui écoute est compréhension. Un mot matelas, un mot amortisseur…
« Si cela peut t’aider, oui, bien sûr ». Une discussion à ce propos peut être
envisagée mais surtout pas aujourd’hui. Katia prend machinalement un
stylo à bille qui se trouve sur le tableau de bord et, pour se racheter, elle
griffonne une arabesque sur toute l’étendue de la paume de sa main
gauche : « Dieu le haut, aide-moi. » Peu après elle prend son courage à
deux mains et appelle Khaoui, même si cent fois elle l’a injurié cet aprèsmidi,
même si autant de fois elle s’est juré de ne plus l’appeler. Le fangeux
283
lui dit qu’il n’a pu rencontrer l’avocate car elle est partie à Aix. Il dit
encore qu’il la verra demain jeudi. Katia me demande de rappeler maître
Joëlle K. demain.
Jeudi 01 juillet
A douze heures trente j’appelle l’avocate pour tenter de lui faire toucher
du doigt les contradictions que j’ai relevées entre ce qu’elle nous a
demandé, « d’abord déposer une demande de carte de séjour à la
préfecture » et ce que nous a dit l’autre, « pas possible car Katia est trop
jeune… » Madame l’avocate semble contrariée. Je la dérange. Elle me
répond qu’elle est justement en réunion avec Khaoui. Elle me laisse
entendre qu’il ne faut pas trop la bousculer. « Monsieur Khaoui vous
rappellera… » Je prends les devants et appelle le malpropre à 17 heures. Il
m’explique que l’avocate et lui, ont décidé d’opter pour une autre
démarche : 1 : l’avocate envoie une demande de rendez-vous à la
préfecture aujourd’hui. 2 : lui et Katia iront une nouvelle fois au
commissariat d’Orgon, cette fois pour déposer une plainte contre son ex
mari « une plainte pour séquestration ». Il utilise les mots pour leur
sonorité, sans mesurer leur portée réelle. « Nous irons lundi ou mardi car le
reste de la semaine je ne pourrai pas, je serai à Paris. » Katia, à qui je
rapporte ces mots n’en croit rien. J’essaie de lui faire admettre que nous
n’avons pas, qu’elle n’a pas, d’autre choix que celui de s’agripper aux
paroles de ce fumiste et à celles de son avocate corrompue. Je comprends
très bien Katia, mais je me demande où nous mènera sa radicalité. Où elle
la mènera. Il me faut admettre que je me trouve pris dans un engrenage tel
que la préoccupation centrale de Katia (les papiers) est devenue quelque
part aussi la mienne. C’est devenu – presque – l’objet unique de nos
conversations. Mon amour total initial pour cette fille s’est peu à peu
nourri de ses propres préoccupations. Il s’est métamorphosé ou émoussé.
Aujourd’hui c’est une mare d’amour, noyée dans une mer de pitié qui dicte
ma conduite à son égard. C’est ce qui explique que je ne supporte pas
qu’elle se fiche de moi. Je trouve désolant que j’en sois arrivé à être
intimement convaincu qu’à ses yeux ma présence à ses côtés n’a qu’une
fonction utilitaire. Cela fait mal. Je ne suis à ses yeux qu’une personne
accessoire, dénuée de tout autre intérêt que celui-ci. J’ai pitié pour elle et
mal pour moi. Tel un nid patiemment construit, l’amertume que Yasmin’ a
contribué à faire naître en moi, a posé ses plinthes au fin fond de mon être.
Elle inonde chacune de mes pensées. Amère Yasmin’.
2 juillet
Je referme Pour qui sonne le glas, sur cet extrait : « Si tu aimes cette
fille autant que tu le dis, tu ferais mieux de l’aimer très fort et de regagner
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en intensité ce qui manquera en durée et en continuité. » Je devrais
recopier ici plusieurs fois « Si tu aimes cette fille autant que tu le dis, tu
ferais mieux de l’aimer très fort et de regagner en intensité ce qui
manquera en durée et en continuité. » Comme une punition.
Vendredi 9.
J’ai pris un jour de congé. Je m’arrange un peu plus que d’hab. :
séchoir, laque et compagnie. Et médicaments bien sûr. Katia et moi allons
chez maître Joëlle K. lui remettre une copie de la plainte qu’elle a déposée
mardi auprès du commissariat d’Orgon contre son ex mari. Elle était
accompagnée par Khaoui. Les policiers ont été plus conciliants cette fois.
L’avocate ne nous reçoit pas avec des roses. « J’ai beaucoup de travail
vous savez. On me dérange souvent, ce qui fait que… Il faut prendre
rendez-vous avant de venir. » Elle ajoute « Maintenant le dossier est
complet. » Elle nous a poussés sur le cours sans délicatesse. Après tout,
nous ne sommes que des clients parmi d’autres. Qu’elle fait payer avant de
passer aux suivants.
Katia m’a demandé de nombreuses fois de lui acheter une robe de soirée
mais à chaque fois j’ai fait la sourde oreille car j’ai l’intention de lui offrir
une belle surprise à l’occasion de son anniversaire. Une robe et une
surprise cela ferait beaucoup. Mais Katia est têtue. Une mule placée à ses
côtés ne tiendrait pas trois minutes. Elle insiste, « oun roub di soiri ci
tout ». Je la préviens, « cette robe sera ton cadeau pour tes 21 ans
d’accord ? » Elle dit « d’accourd » et ajoute en arabe, « demain je suis
invitée à un mariage. Je n’ai pas de belle robe ». Elle ajoute aussi qu’elle
n’aime pas mon camping-car et me le répète, mais ça je le savais. Le
mariage lui changera les idées. On a cherché, cherché… Ou plus
exactement elle a cherché. Je l’ai suivie, suivie, tête baissée, le regard rivé
sur les étiquettes et la main agrippée au portefeuille. Elle devant, moi sur
ses talons. Entre nous ne manque qu’une chaîne, qu’une laisse, celle du
chien nommé Byzance sur les remparts de Varsovie. « C’est le monde
à l’envers ! » s’offusquerait-on dans les contrées du sud.
« Quoi, l’homme derrière ? Awwah ! » A propos de ces contrées,
on dit justement en Algérie que l’homme, dans sa relation avec les femmes
passe graduellement de l’une à l’autre de trois phases, au fur et à mesure
que le temps le dégrade. Trois périodes portées par la loi des hommes,
banalement universelles : la première est la phase « choc ». Dans cette
formidable période l’homme exhibe en toute occasion tous ses atouts
physiques, pectoraux compris. La deuxième est la période « chic ». Elle
accompagne l’homme dans sa force de l’âge et ses multiples combina. Il
est installé, noeud papillon ou cravate à pois et moustaches à la Gable ou
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Clooney-fils. Il oscille entre une défaite et deux victoires. La troisième et
dernière phase est dite « chèques ». Cette durée est généralement la plus
longue. C’est celle qui m’étreint. Elle est ce temps où la force de l’amour
que l’on vous porte est proportionnelle à la capacité de votre portemonnaie
à faire face, à supporter, à s’exprimer. Choc, chic, chèques. Katia
a mis sens dessus dessous les étals et rayons d’une trentaine de boutiques.
Je jure que nous avons visité plus de trente magasins depuis le haut de
l’avenue d’Aix jusqu’au 45 de la rue de Rome, chez Jennessy. C’est sur La
Canebière, entre Belsunce et Récollettes que Katia réussit enfin à mettre la
main sur une robe qui lui convient. C’est la période des soldes et des
entourloupettes. La caissière encaisse 88 € et nous annonce que nous avons
beaucoup de chance, car le prix de la robe s’affichait il y a quelques jours à
199 €. Nous savons tous que c’est l’exacte vérité commerciale.
Sur le Cours Belsunce nous rencontrons Ali, attablé à la terrasse d’un
café. C’est un ancien stagiaire de la même promotion que Katia. Nous
discutons de la formation, des stages et des stagiaires… Entre deux phrases
et afin d’éviter de le laisser s’imprégner d’idées toutes faites et toutes
compromettantes, je glisse combien le hasard fait parfois bien les choses :
« c’est extraordinaire, je descends rarement à Marseille. Il suffit que j’y
vienne, pour rencontrer deux de mes anciens stagiaires ! » La ficelle est
une ficelle, et son épaisseur joue. Le bluff fonctionne et il me faut aller
jusqu’au bout. Je ne tarde pas en leur compagnie. Je les quitte en leur
lançant « Bonne journée à vous ». A Katia j’adresse un clin d’oeil discret.
L’autre n’y voit que du feu. Je profite de ce moment pour effectuer fissa un
virement bancaire au bénéfice de Didi. C’est bientôt son anniversaire à lui
aussi. Cinquante minutes plus tard Katia me rejoint (il a fallu que je la
menace au téléphone de la laisser à Marseille pour qu’elle consente à
quitter Ali !) Le stagiaire a appris à Katia que le taleb de Miramas est un
taleb juif, précisément un guérisseur, très compétent. « On va dimaine ? »
Puis elle saute de l’âne au coq. Elle dit être très contente de sa robe. Elle
veut maintenant des chaussures. Je la regarde sévèrement et lui lance un
niet catégorique et sec. Katia ne parle pas le russe mais ne renouvelle pas
sa demande. Il est quinze heures et nous n’avons encore rien avalé. A
l’angle de la promenade Georges Pompidou et de l’avenue du Prado il y a
un kiosque à sandwiches. Nous en achetons deux que nous mangeons dans
le camping-car. Je suis heureux de voir Yasmin’ si radieuse. Elle est
suspendue à la moindre de mes blagues. Lorsque j’oublie ou suis en panne
elle me rappelle à l’ordre « Tu ne m’as pas encore fait rire. » Elle me dit
aussi « Tu sais wallah je t’aime, tu me fais beaucoup rire. » Je lui montre la
quatrième de couverture du livre de Simenon « en cas de malheur ». Je l’ai
récupéré à la FNAC il y a quelques jours. « Tiens, là c’est toi. » Une
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blonde à longue chevelure se tient contre un bureau. Elle porte de hautes
chaussures roses. Ses jambes sont longues et fines, la droite est légèrement
repliée. Sa jupe est si courte qu’on la distingue à peine. Katia me demande
de lui expliquer. « C’est à partir de ce livre qu’a été réalisé le magnifique
“En plein coeur”. L’histoire que je t’ai racontée, cette fille qui te ressemble
et qu’aime un avocat… tu te souviens ? » Elle s’en souvient. Yasmin’ se
colle à moi. Elle souhaite lire. Elle lit : « Ji cherchi tant ixplicatio… » Je
corrige, elle reprend, elle rit lorsque je la reprends. Elle rit de son propre
handicap, de ses hésitations. Nous reprenons ensemble : « J’ai cherché tant
d’explications à mon attachement à Yvette ! Je les ai rejetées l’une après
l’autre, les ai reprises, combinées, mélangées les unes aux autres sans
obtenir de résultat satisfaisant et, ce matin, je me sens vieux et bête… »
Lorsque je lui explique les termes qui lui échappent, elle se moque de moi.
Elle dit simplement, spontanément : moi aussi je t’aime, beaucoup.
Yasmin’ a beaucoup progressé, à l’oral plus qu’à l’écrit, même si demeure
encore cet accent chantant si typique. « Même si demeure » sont des
termes superflus.
Nous faisons un petit tour sur la plage. Elle a envie d’une glace, elle la
réclame, une glace à l’italienne parfumée à la vanille, elle l’a. Mais à peine
l’a-t-elle entamée qu’elle s’en débarrasse en la projetant par-dessus
l’épaule, d’un geste sec comme un vulgaire déchet. Je déplore son geste et
le lui dis. Le cornet se retrouve, col dégoulinant, contre le couvercle d’une
piètre poubelle publique. Elle rouspète à son tour « aïwa, khaïba ! » Puis
elle change de sujet. « On ira demain chez le taleb ? » Les vagues devant
nous giflent les écueils sans discontinuer. Katia regrette de ne pas avoir de
maillot. Il y a une dizaine de jours je lui ai acheté une belle serviette de
plage, une casquette et de la crème à bronzer. Elle me les avait réclamées,
aujourd’hui elle recommence. Je ne les lui remets pas. « Je te les donnerai
lorsque nous irons ensemble à la plage. Ton insistance m’étonne. » Elle
sourit. Pas de maillot pas de baignade. Nous nous assoyons sur un rocher
pour admirer le ressac de la mer et le bruit qu’il produit en venant cogner
sous nos pieds. Le jour ne se retire pas encore mais Katia ne peut
s’attarder. Nous rentrons tranquillement à Orgon. Katia n’a plus la même
liberté que celle qu’elle s’offrait lorsqu’elle résidait au foyer des jeunes
travailleurs. Sa tante lui demande de justifier ses déplacements. Je fais
confiance à Katia, elle a plus d’un sac dans son tour pour s’extraire d’une
éventuelle mauvaise passe familiale. Nous arrivons à Orgon. Je lui ai
acheté une belle serviette de plage. Une grande serviette tout en couleurs.
Je lui ai acheté une jolie casquette et de la crème à bronzer de qualité. Elle
me les avait réclamées. A Marseille elle a recommencé à réclamer. Je ne
les lui ai pas remis.
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Peu avant l’arrêt du moteur, Katia se retire à l’arrière du bahut. On ne la
distingue pas de l’extérieur. Un long rideau de séparation posé entre la
cabine et le reste du véhicule empêche de voir au-delà des sièges avant :
voir la partie salon, l’espace cuisine, le coin douche où elle se trouve.
Lorsque je l’y rejoins, elle me saute au cou et m’embrasse longuement.
Elle recommence, fougueuse et maladroite. Peu importe, elle est tout
sourire et j’ose croire que le coeur, le sien, y est. Yasmin’ a plus d’un sac
dans son tour et plus qu’une idée dans son sac en toile de jute « I just use
one bag » 100 % biodégradable qu’elle n’oublie pas d’emporter.
Samedi
J’utilise de nouveau le camping-car. Vers dix heures nous avons pris la
direction de Miramas à la recherche de son taleb. Nous avons tourné dans
toute la ville, nous avons interrogé des mamies, des papis, des immigrés,
des solitaires, enfin toute personne qui à mes yeux pouvait constituer une
proie, je veux dire une source d’information. Finalement ce fut un buraliste
qui nous aiguilla.
La villa du mage est assez coquette. Posée parmi de nombreuses autres
dans la zone pavillonnaire qui, du sud de la gare où elles se trouvent,
ignorent le reste de la ville. Près d’une centaine de pigeons roucoulaient
sur le toit du taleb sans se préoccuper d’un gros chat gris qui se prélassait à
distance, l’oeil mi-clos. Des nains s’enquiquinent dans le jardin orné de
nombreux arbustes et plantes. Les arômes sont rehaussés par la force des
fleurs blanches du jasmin qui dépassent le long mur d’enceinte. Sur le
portail d’entrée de nombreuses inscriptions hébraïques sont portées sur des
feuilles 21x27 de toutes couleurs. Elles attribuent probablement des
promesses ou des avertissements pour ceux qui savent les lire. Sur d’autres
feuilles au fond blanc ou bleu, pour faire bonne mesure, des mains de
Fatma accueillent la clientèle. Un écriteau blanc au format imposant
implore : « Prière d’Edmond missionnaire et guérisseur de Dieu. Eternel.
Maître suprême. Maître de l’univers. Maître en toutes choses. Maître en
tous lieux. Toi qui a créé les cieux et la terre avec une grande passion et
un grand amour. Je te demande humblement. Toi qui m’a ordonné et
confié la mission de venir en aide et de palier tous événements négatifs sur
la terre et dans les cieux. Je te demande seigneur la force. La santé et les
pleins pouvoirs pour y remédier. Aide-moi à pourchasser et à détruire le
démon là où il se cache. Ta force est immense. Bannis tous ceux qui se
servent de ton nom. Pour accomplir leurs crimes et leurs méfaits. Seigneur
arrête-les dans leurs actes. Leur fanatisme. Et leur folie. Merci par avance
pour tout ce que tu peux m’apporter à moi, à ma famille d’abord et aux
hommes de bonne volonté ensuite. Béni soit ton nom et ton ETRE Suprême.
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Que la paix revienne dans les coeurs. - מבטחי אשים באלוהים » - Cette prière
est suivie par une mise en garde en très gros caractères d’imprimerie, noirs,
dix fois plus gros, police 66 ou 99, ALGERIAN : « ICI VOUS ETES DANS
UN LOTISSEMENT PRIVE. NE GENEZ PAS NOTRE VOISINAGE
MERCI ! ET PRIERE DE NE PAS STATIONNER ! SORTIE DE
VOITURES 24x24, 7x7 12x12 !!! »
Pour ne pas déranger, j’ai attendu Yasmin’ dans le camping-car loin
derrière les lotissements chics. Elle est revenue deux heures après. Elle a
dit avoir poireauté longuement dans la cour car il y avait sept femmes
avant elle qui s’impatientaient. Quant à moi j’ai eu bien chaud dans mon
bahut. Le taleb juif ne l’a retenue que dix minutes environ. Elle a dit qu’il
l’a laissée parler. Elle a parlé de ses papiers de séjour, de son mariage, des
avocats, enfin de tout, même de moi. Le guérisseur lui a promis que cela
irait bien pour elle dans moins d’un an sous certaines conditions toutes
aussi farfelues les unes que les autres (c’est ce que je pense) et je n’en
donne que trois : 1 – éviter de s’approcher de Paris, 2 – éviter de donner du
lait aux chats errants, 3 – coincer l’oreiller entre les deux rangées d’orteils
avant de dormir. Avec ça…
On s’est quittés à midi. J’ai demandé à Yasmin’ si elle était heureuse.
Elle a répondu oui et m’a demandé de lui envoyer un message ce soir. Elle
a précisé « à minouit », puis a embrayé sur du concret. Elle m’a relancé sur
la serviette de plage, la casquette et la crème. Elle est partie avec. Le
cheikh que je suis est mort. Comme au jeu. Très douée la petite. Le cheikh
est Mat.
Lundi 12
J’ai passé toute la journée du dimanche à me quereller avec mon
ordinateur à propos du dossier relatif aux atteintes des droits de l’homme
en Algérie. Cliquer, rectifier, insérer un tableau, espace, trois colonnes,
zoom, non, revenir à 130 %, grammaire, annuler, cliquer de nouveau,
aligner, Ctrl Z B Alt, clic, aide sur Office, au secours…
Tôt le matin, à une heure (j’ai programmé mon réveil), j’ai adressé ce
message à Katia : « Happy birthday. I kiss you ! » En fin de journée je l’ai
appelée pour savoir comment s’était passée la soirée du samedi.
« Fourmidab, jiti oun boumba. » Lorsque je lui ai rappelé sa promesse de
passer ensemble une journée à la plage, elle m’a répondu qu’elle me
rappellera jeudi. Habituellement pour cause d’économie d’unités
téléphoniques elle insiste en précisant « appil-moi. » Là elle a répété « ci
moi je t’appil, je t’appil jeudi. » Nous avons insisté tour à tour. Finalement
j’ai fléchi en acceptant sa proposition. J’ai traduit son insistance par le
souhait qu’elle a que je ne l’appelle pas. Que je ne la dérange pas.
Je montre à Khaoui le recours que j’ai rédigé. Il met trois plombes pour
lire (à voix haute) les trois pages. C’est dire s’il lit. Mes stagiaires de la
FLB lui donneraient des leçons. C’est lui, je le reconnais, qui m’a conseillé
certains arguments, c’est aussi lui qui m’a suggéré de bien écrire « à
monsieur le tribunal de Marseille ». Yasmin’ qui a saisi au vol l’ânerie a
vite fait de poser sa main sur la bouche pour empêcher que son éclat de rire
en devenir aille cogner contre les parois du local-placard du ballot, et
éveiller ainsi sa susceptibilité, s’il en a. « Monsieur le tribunal » ! Je
m’arracherais les trente six cheveux noirs qui résistent encore à
l’ingratitude du temps. Nous lui parlons de l’avocate vers laquelle le père
de Katia l’a orientée. Khaoui nous promet qu’elle ne fera rien de plus que
ce qu’il fera lui et l’avocate de son association, sinon de nous réclamer une
bourse d’euros. « Mais, ajoute-t-il, confiant tel un bonimenteur au terme de
sa prestation, allez voir, allez voir, surtout n’hésitez pas, allez voir ensuite
revenez me donner le dossier et des nouvelles… » Katia et moi entendons
bien aller voir rue Paradis. Nous prenons congé de Khaoui et appelons le
cabinet de l’avocate. La secrétaire qui a depuis longtemps bien huilé son
discours – elle tient à sa chaise – nous dit : « maître Houria A. est
spécialisée dans les questions des sans-papiers. » Nous ne sommes pas
268
naïfs, mais cela nous suffit. Nous confirmons le rendez-vous pour le mardi
4 mai à quatorze heures. Nous nous disons qu’après tout, être spécialiste
d’une question n’est pas donné au premier quidam inspiré. Après ce coup
de fil nous allons au centre de Marseille : une pâtisserie, un millionnaire…
Yasmin’ gratte et perd. « Jamais je ne t’oublierai, jusqu’à la fin des
temps » me dit-elle. Tu le crois ça toi, tu le crois, dis ? Je ne lui ai pas
demandé de m’oublier, je ne lui ai rien demandé. Mais voilà, c’est
spontané et ça lui fait du bien d’exprimer sa résolution du moment. A celui
qui l’écoute aussi. Parole. Sur la route du retour nous transitons par le FJT
où elle ne réside plus. Katia récupère une enveloppe. Le courrier qu’elle en
extrait émane du directeur de cabinet du président de l’Assemblée
nationale. Il écrit avoir adressé le dossier de Katia à monsieur le préfet du
département en lui demandant de réexaminer son cas : « Madame, le
Président de l’Assemblée nationale a pris connaissance avec attention de
votre lettre (…) Le Président m’a confié le soin de transmettre votre
courrier au préfet des Bouches du Rhône, afin que les services compétents
l’examinent avec le plus grand soin. Vous serez directement informée de la
suite… » La lettre est signée J. L. Vanneau. Lorsque je dis à Katia que ceci
est un bon signe elle me répond « alors il faut aller en faire part à la dame
de Marseille ». Elle décide que ce sera vendredi.
Jeudi
Katia a reçu de la préfecture l’accusé de réception de la lettre que nous
lui avons écrite suite à la sommation du préfet intimant l’ordre à Katia de
quitter le territoire. J’appelle Khaoui et lui propose que nous le
rencontrions pour le lui remettre. Les réponses du charlatan sont oiseuses
et ses intentions – je le subodore – sont celles d’un vautour en position
géostationnaire prêt à se laisser écraser sur sa proie au moindre
frémissement, ou à s’escamper : « il faut que mademoiselle Katia se
débrouille toute seule, ça lui fera du bien » me dit le rapace. Je le vois venir
le pervers. Je lui rétorque que c’est exactement ce que je lui souhaite
mais… Ma conjonction suspendue l’a mis cul à terre et lui a cloué le bec. Il
est comme un vautour en position d’attaque. Prêt à se laisser tomber sur
elle. « Il faut que mademoiselle Katia se débrouille toute seule ». Le
rapace.
Vendredi 30 avril
Il est quatorze heures. Katia et moi sommes à Marseille chez l’écrivain
public. Tout à l’heure à Sénas nous sommes passés à la poste pour
demander de faire suivre son courrier vers mon adresse. L’écrivain public
nous parle de tout : de sa vie, de ses clients, de ses difficultés à joindre les
deux bouts, de la beauté de Yasmin’, mais ne dit quasiment rien de ce pour
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quoi nous sommes chez elle. Lorsque Katia lui remet la réponse de
l’Assemblée nationale, la dame la pose aussitôt sur le fouillis de son
bureau, juste devant sa vieille machine à écrire IBM à boule et ruban
cassette. A-t-elle jamais entendu parler d’ordinateur ? Elle ne jette pas un
seul regard sur la lettre, mais elle nous dit pour solliciter notre indulgence
et au passage se rassurer elle même « vous savez, je fais ce métier depuis
très longtemps. » Elle ajoute « tiens, quel âge vous me donnez ? » mon
allure doit l’impressionner. Ma Burberry et ma paire de lunettes Metal
Dark avec ses verres Grey font leur effet. Elle semble deviner que je me
méfie. Elle revient à l’objet de notre visite, mais ne prend aucune
précaution. Cette dame veut noyer le poisson. Elle réussit dans son
imitation du sieur Khaoui. Certains coins de Marseille regorgent de ces
individus louches qui vous promettent la lune à chaque coin de rue. Je lui
tends la main pour lui signifier que trop c’est trop. L’enhardie saute sur
Yasmin’ : « Embrasse-moi ma chérie ». La chérie, intimidée, se laisse
faire. A l’extérieur Yasmin’ s’assure que nous nous sommes bien éloignés
de la boutique avant de donner libre cours à ses insultes préférées que je
me dispense de reprendre ici. Elle ajoute définitive et péremptoire « Je ne
reviendrai plus ici ».
Nous filons nous changer les idées. Au « Café de Paris » sur la place
Castellane nous prenons trois crêpes et deux jus puis la direction d’Orgon.
Samedi 01 mai
Départ de Paul. C’est l’an. C’est l’an maudit, le mois, le jour aussi d’il y
a trente quatre ans. Tous maudits. Sous le pont Mirabeau coule vilaine la
Seine, la haine dans ses veines s’est tue. Un arbrisseau d’éphémère,
superbe, salue ta mémoire.
Ciao mec.
Dimanche soir 2 mai.
Je viens de voir par un heureux hasard « En plein coeur » sur France 2.
C’est un film magnifique. De la première à la dernière minute j’ai eu
l’agréable sensation d’être en compagnie de Yasmin’. Juré. La ressemblance
entre la belle Cécile du film et ma Yasmin’ est saisissante, vraiment
troublante. J’en frisonne. Le film raconte l’histoire d’un quadra plutôt
quinqua (Gérard Lanvin), avocat de son état, grand, élégant, beau parleur et
sans bedaine qui s’éprend de Cécile (Virginie Ledoyen), une nymphette
assise sur ses juvéniles certitudes. Le type de relation qui les unit est très
touchant. La fin du film est hélas brutale. Une heure trente sept de plaisir
total : la pub précise « c’est l’histoire de deux mondes que tout oppose qui
entrent en collision parce qu’une fille pauvre et paumée force la porte d’un
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avocat riche et installé ». J’achèterai le DVD. C’est un remake de « En cas
de malheur » de Claude Autant-Lara (1958) avec Gabin et Bardot ; à partir
d’un roman éponyme de Simenon. J’achèterai le roman aussi.
Lundi
Yasmin’ m’appelle pour me raconter la journée qu’elle a passée à
Marseille avec un type. Lorsque Je lui demande des précisions sur
l’inconnu elle répond « Chi hadd » Je n’approuve pas ses dissimulations.
Elle dit juste ce qu’il faut pour inciter à la curiosité. Je lui renouvelle ma
demande et de nouveau elle répond « quelqu’un ». Une pointe de dérision,
à moins que cela ne soit de l’excitation, se dessine dans l’olive, glissé au
creux de ses yeux, je le devine. J’en suis même sûr. Dans la commissure de
ses lèvres aussi. Sur son visage entier. Je le devine à l’inflexion très
particulière de sa voix. Katia sait maintenant – je le lui fais entendre –
qu’elle seule est à l’origine de ce qui est entrain de prendre corps et qui
pourrait se nommer tension. Je ne connaîtrai pas le gars mais Katia sait que
pour moi, elle est seule responsable de ce qui s’annonce. Alors elle change
de sujet en me demandant ce que j’ai fait hier. Je pourrais ne pas accepter
de lui répondre. Je pourrais enfoncer le clou. Tourner le couteau. Aggraver
la situation maintenant que le cap est franchi. Mais je n’en fais rien.
J’accepte de m’en remettre à son désir. Je lui raconte l’essentiel du film de
dimanche. Je lui dis avoir trouvé l’héroïne du film aussi belle qu’elle.
« Mais moi je suis plus belle non ? » rétorque Katia la culottée, qui n’a
jamais entendu parler de Virginie Ledoyen. Je lui propose de nous
rencontrer.
Le soir,
Nous nous sommes rencontrés à Sénas. Nous avons tourné en rond et à
vide, parfois autour du pot, mais je n’ai pas réussi à lui tirer le moindre
asticot du nez.
Cette fille me gonfle autant que les nombreux trajets que j’effectue à
perte : Orgon Sénas Marseille et retour. D’un côté elle me met à bout à
vouloir taquiner mes fibres nerveuses et de l’autre elle se trouve devant un
tel crottin boudin que je ne peux la laisser faire le grand écart. Tout le
monde dans sa famille me connaît maintenant. Mon problème est que le
simple fait d’être à ses côtés désintègre tout mon circuit d’attaque et de
résistance. Elle rend marteau, jaloux et irascible cette fille.
Mardi 4
Katia et moi sommes à la rue Paradis à l’heure prévue. Durant tout le
trajet nous avons fait l’impasse sur les dernières journées. Chacun ayant
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l’obsession d’éviter toute forme de dérapage. La chaleur des salamalecs de
l’avocate n’est pas retombée qu’elle nous expédie à la figure deux
conditions et une incertitude d’une brutalité répugnante : Primo, l’avocate
exige que nous lui avancions 1500 € si nous souhaitons qu’elle se charge
de l’affaire. Deusio, il y a très peu de chance que le dossier aboutisse ditelle.
Tertio, il nous faut régler 60 € sur-le-champ pour les quelques minutes
qu’elle nous consacre. Une charogne. Je le dis d’emblée, Houria A. est une
cochonne bien grasse qui a fait ses classes dans la famille Infecte. Je le lui
dis d’ailleurs, certes en d’autres termes, mais clairement, « votre cabinet
sent le soufre madame, c’est un nid de crabes, j’ai honte pour vous. » Elle
est restée sur son derrière, vissée à son fauteuil similicuir Louis quelque
chose. Nous n’avons même pas besoin de claquer la porte.
23h,
Ceci n’a rien à voir avec cette souillon d’avocate. J’ai trouvé sur le Net
un site d’informations complet sur le film dont j’ai parlé dimanche :
« www.alafeuille. com ». J’ai l’intention de commander le Dévédé via ce
site.
Mercredi
Maintes fois nous sommes allés Katia et moi au Collectif des sanspapiers
(CSP). La première fois pour l’inscription, puis ensuite pour
discuter, recueillir des informations ou pour manifester. Aujourd’hui nous
participons à un regroupement devant la préfecture. Ce CSP est un satellite
de la CGT. Sa belle et sympathique matrone s’appelle Ninata. Elle fait
tourner cette organisation comme si c’était une fête familiale très élargie.
Une fête continue durant laquelle les enfants pléthoriques, les cousins et les
cousines se bousculent pour être au plus près de la mamma et s’égosiller à
qui mieux-mieux. Rian qui en a tellement vu m’a mis en garde : « Ninata
règle tout, mais elle mange de tout. Lutte ou pas lutte elle mange. Elle
adore les broches et les colliers en or ». Bigre, sapristi, saperlipopette et
sacré nom d’une pipe ! Ça m’a secoué. Yasmin’ n’en sait rien, je ne lui ai
rien dit. Devant nous la foule crie derrière Ninata et avec elle : « Nous
voulons des papiers… des papiers pour tous, des papiers pour tous… » Un
trio de tambourins se déhanche. Les bras volent, les têtes virevoltent. Les
hommes tambourinent sans discontinuer, les yeux plantés sur leurs
instruments ou sur leurs mains désordonnées. « Des papiers pour tous, des
papiers pour tous… » J’observe Katia en catimini. Elle semble intriguée
par ces slogans qui papillonnent autour de sa tête. Katia n’a jamais de sa
vie participé à une manifestation, à un rassemblement, à une revendication
collective. Elle n’a pas l’air de saisir les slogans. Elle me tire par la
manche, hésite, tire de nouveau sur la manche et finit par chuchoter :
272
– Ya du couscous ?
Yasmin’ répète, pensant sans doute que je n’ai pas entendu.
– Dis, ya du couscous ?
– Qu’est-ce que tu racontes ?
– Pourquoi ils disent couscous ?
– Tu m’as l’air d’un couscous ! Ils disent « des papiers pour tous ! » des
papiers pour tout le monde, pour tous, pour tous ma petite chérie, ils ne
demandent pas du couscous mais des papiers pour tous !
Katia a honte quelques secondes avant d’éclater de rire. Elle cache son
visage. Quelques têtes graves sur ses flancs s’émeuvent. Katia ne sait pas
se retenir. Elle continue de rire, alors les visages graves se laissent
entraîner par le rire teigneux de ma protégée. Rires, sourires et clins d’oeil
se confondent maintenant. Après quelques hésitations elle reprend à pleins
poumons imitant la centaine de personnes présentes, fortement convaincue
et un brin malicieuse : « Nous voulons di papis… nous voulons di
papis… di papis pour tous, di papis couscous ! » Elle s’amuse et c’est
heureux. Les visages graves d’un moment sont radieux. C’est la fête et les
échos sourds des tam-tams emportent les revendications jusqu’aux fenêtres
closes de monsieur le préfet, dissimulées là-bas derrière les cimes fleuries
des hauts platanes.
Samedi 8 mai
Darwich a frappé à la porte. Sétif, Kherrata, Guelma… Les tambours
rouleront et d’autres barbares viendront. La femme de l’empereur sera
enlevée chez lui. Et dans ses appartements, prendra naissance l’expédition
pour ramener la favorite au lit de son maître. Puis Mahmoud est reparti.
Dimanche 23
Port Saint-Louis. Le soleil est Gogh et le ciel Gauguin. Je parle aux
oiseaux mais je m’ennuie un peu de ma marquise onirique. Je lui adresse
un message à quatorze heures cinq : « je suis au bord de la mer. Je parle
aux oiseaux comme un maboul. Je pense à toi. Bisous. » La semaine
dernière j’ai commandé « En plein coeur » via le Net. Tu noteras chère
lectrice ou lecteur la saveur exquise et généreuse que dégage ce « marquise
onirique »
Il y a une dizaine de jours j’avais appelé Rian et lui ai fait la proposition
de nous rendre à Barcelone. Il m’a répondu « chiche » et nous sommes
partis jeudi en Camping-car. Il s’agissait pour nous de nous extraire de la
routine. Je voulais par la même mesurer le confort de l’engin, sa résistance,
ses exploits et tares éventuels. Quant à la ville, nous la connaissons tous
deux. Le camping « 3 estrellas » où nous sommes arrivés vendredi, se situe
273
à Gavà une petite ville qui se trouve à douze kilomètres au sud de la
capitale catalane. Il y avait peu de monde. La ruée vers el sol commence le
mois prochain. Le lendemain de notre arrivée nous avions considéré
qu’une soirée parmi les autochtones nous dépayserait réellement et nous
ferait un grand bien. Munis du Guide du routard nous nous sommes
retrouvés parmi une trentaine de jeunes bobos barcelonais dans la Taberna
Basce Irati. Elle se trouve sur la rue Cardenal Casanyes, derrière le marché
Joseph. Nous avions l’air fin, je veux dire ridicule Rian et moi à vouloir
imiter ces jeunes pour attirer des minettes légèrement éméchées, mais
visiblement accoutumées des lieux. Allez, « Cuatro pinxos (des tapas de je
ne sais quoi) y dos servezas por favor ! » J’ai précisé « no puerco por
favor » mais on a eu ce qu’on a eu. Plusieurs verres plus tard j’ai appelé
Yasmin’ qui était à la fois surprise et ravie de m’entendre. C’est une fille
formidable qui sait très bien garder la tête sur les épaules de Razi et les
pieds sur terre ferme. Elle dispose d’un sens inouï de la promptitude. La
première minute de communication n’était pas arrivée à son terme
lorsqu’elle m’a demandé : « ti m’achites ène cadou sitepli ? » Elle a gémi
comme à son habitude pour me faire céder. Elle aura mon oeil car je suis un
monsieur très poli. Dimanche nous avons pris la route du retour en
longeant la côte. C’est plus joli que l’intérieur, mais éprouvant. Si un
hameau n’est pas un bourg ou un village, une route de campagne ou une
départementale ne sont pas une nationale ou une autoroute. La vitesse
appréciée et décomplexée sur cette dernière ne peut se mesurer à celle
méprisée et bridée sur la première. La bonne question se niche dans le
savoir choisir. Comme de nombreux touristes bien renseignés allant à
l’essentiel, nous avons été saisis par le désir commun de découvrir le pays
qui abrita Dali et Garcia Lorca. Nous étions encouragés par un soleil aussi
vif et coloré que les soleils des Fleurs et mains de Pablo. C’est ainsi que
nous nous sommes retrouvés dans un petit village blotti dans l’extrémité du
cap Creus, les pieds dans l’eau : Cadaques. Dans une minuscule ruelle du
port bondé de touristes heureux, nous avons failli accrocher une voiture,
n’était la vigilance de mon associé et celle d’un couple du cru qui
interrompit in extremis son tango improvisé. Les habitants de Cadaques
semblaient contents de leur sort. Ils buvaient avec enthousiasme,
discutaient à haute voix et gesticulaient avec entrain. Ce déferlement de
bonne humeur nous a incités Rian et moi à disserter longuement sur le
savoir vivre permanent des Espagnols. Nous les avons accompagnés dans
leur gaîté tard le soir. Le lendemain, lundi, nous nous sommes éloignés
avec regret de l’agitation du village, pour traverser d’autres villages côtiers
moins enflammés. A Perpignan nous avons pris l’autoroute. Plein pot
jusqu’à Marseille. J’ai déposé Rian et suis rentré, rompu de fatigue. Le
camping-car n’a pas pipé mot. Il a exécuté tous les ordres sans rechigner.
274
Ce matin j’ai découvert cette dépêche de LatinReporters.com. Elle est
datée de samedi dernier : « Le prince héritier d’Espagne Felipe de
Bourbon, et l’ex-journaliste espagnole de télévision Letizia Ortiz, ont été
mariés ce jour par l’archevêque de Madrid dans la cathédrale de
l’Almudena ». Voilà qui explique toutes les folies espagnoles de ces
derniers jours dont nous ignorions l’origine sur place.
Je suis au bord de la mer et je parle aux oiseaux. Katia répondra-t-elle à
mon message ?
Mardi 25 mai
Katia est bien remontée contre Khaoui. Elle a l’impression qu’il la mène
en felouque sur des contrées mouvantes, obscures et nauséeuses. Elle me
demande de faire quelque chose, l’appeler par exemple, le bousculer. Mon
coup de fil dérange à peine le type. Il justifie son manque de vigueur (plus
exactement son manque d’intérêt) par la maladie. Il dit même avoir été
hospitalisé. Il dit aussi être surchargé de travail. Puis il promet : « si elle
vient jeudi je m’occuperai d’elle sérieusement, je suis libre toute la journée
du jeudi ».
P. S : Ce qui suit n’a rien à voir avec ce qui précède, mais c’est un
événement dont on reparlera : la semaine dernière la coupe israélienne de
football a été remportée pour la première fois par un club d’une ville arabe
du pays, le Hapoël Bnei Sakhnine. 4 buts à 1 contre Hapoël Haïfa. Les
vainqueurs ont été félicités par les autorités palestiniennes.
Dimanche 30 mai.
Hier je suis descendu à la FNAC de Marseille pour réserver « En cas de
malheur » le roman de Simenon. Je n’ai pas rencontré Rian. Coïncidence,
j’ai reçu le Dévédé que j’avais commandé il y a deux semaines.
J’apprends incidemment la mort silencieuse (dimanche dernier) à
Marseille d’un grand, d’un juste : Maxime Rodinson. « Le camp de la
justice et de la paix vient de subir une lourde perte… » a dit très justement
un journaliste de télévision qui ne planque pas ses yeux dans ses poches, ni
sa dignité dans l’organigramme à venir.
Jeudi 03 juin
Hier Katia m’a demandé si je pouvais l’accompagner ce vendredi à la
préfecture pour obtenir un improbable nouveau récépissé. Je ne pourrai
malheureusement pas.
Ce matin à dix heures, elle m’appelle en plein cours pour me demander
de l’accompagner à Marseille. J’ai oublié de désactiver le téléphone, ce qui
me met dans l’embarras car je suis très à cheval sur cette question. Certains
275
stagiaires étonnés rient, d’autres murmurent quelques amabilités. Ils ne
comprennent pas que je ne m’applique pas la règle que je leur demande –
parfois énergiquement – de respecter. Ils ont raison de murmurer. « Faut
que tu m’accompagnes à Marseille vers une heure, Khaoui et la directrice
des femmes battues m’ont trouvé une chambre dans un foyer. Il faut
absolument que j’y sois à deux heures, sinon je perds la chambre, c’est ce
qu’on m’a dit. Tu dois venir à une heure ». Je prends trente secondes pour
libérer les stagiaires, « prenez la pause, je vous offre dix minutes
supplémentaires ». J’accepte d’accompagner Katia mais je tente de
négocier l’heure du départ. Elle s’obstine. Lorsqu’elle se fixe sur une
chose, une idée, il est très difficile de l’en détourner. Je lui demande le
numéro du foyer et lui promets de la rappeler. La responsable de la
résidence Jane P. que j’appelle aussitôt, dit qu’elle nous attend jusqu’à 16
heures au plus tard, au-delà la chambre sera attribuée au premier quidam
qui se présente. Il n’y a pas le feu en la demeure et ma marquise Katia
s’affole pour peu.
L’après-midi je suis libre. Katia m’attend devant l’arrêt de bus avec un
gros sac de voyage. Nous prenons la direction de Marseille à quatorze
heures trente. L’excitation que j’ai décelée chez elle au téléphone demeure
intacte une partie du trajet. Elle songe à sa cousine K. dit-elle. « Elle a
résidé plus d’un an dans un foyer pour jeunes filles le temps de ses études.
Elle m’a dit avoir gardé de bons souvenirs. Prête-moi ton portable. » Elle
appelle sa cousine K. en activant le haut parleur. Elle lui demande si elle
connaît ce foyer Jane P. Dès qu’elle entend « Jane P. » sa cousine K. se
met à crier. Elle est dans tous ses états « Quoi ? Jane P. ? Ça va pas ? » Et
elle se met à le décrire dans le moindre de ses recoins. Sa vétusté, sa
gestion, ses occupants, son environnement. Le noir absolu. Bref, elle le
déconseille au plus haut point. Que reste-t-il à Katia sinon de pester contre
ce foyer Jane P. le reste du trajet. Foyer qu’elle connaît maintenant comme
si elle y avait résidé des semaines. Lorsqu’on arrive, je la laisse entrer
seule. Vingt minutes plus tard elle en sort assez affectée et triste : « ci ène
foyi pour chats, pour souris i pour clouchards. » Elle a décidé de n’y passer
aucune nuit. Les informations que lui a données sa cousine sont
confirmées. Cette atmosphère particulière déstabilise ses idées, son corps.
Elle réclame des toilettes au plus vite. Celles de la Brasserie petit Nice, là
haut sur la Plaine, feront l’affaire. Nous descendons la rue du Coq, prenons
à gauche, passons devant l’église des Réformés et montons la rue Thiers
jusqu’à la place. Nous prenons un jus à la brasserie et Katia rappelle sa
cousine K. pour la remercier. K. lui donne les coordonnées d’un autre
foyer, celui-là même où elle a passé une année entière. Il se trouve à
quelques enjambées de la gare. La réceptionniste ne semble pas disposer
276
d’informations crédibles à présenter face à la requête de Katia. Elle lui
demande de rappeler lundi pour prendre rendez-vous. Quant à moi je tente
d’édulcorer les pensées qui cheminent dans les méninges de Katia.
Je blague, je la fais rire. La voilà de nouveau qui chevauche l’espoir. Elle
se moque de ses propres soucis, s’en amuse. Elle me saute au cou,
m’embrasse : « wallah nebghik ! ». Je la dépose rue Camille Pelletan chez
sa cousine K.
Vendredi
Khaoui s’était engagé à accompagner Katia à la préfecture pour y
proroger son récépissé. Il n’en fut rien. « Trois fois je l’ai appelé, trois fois
il m’a dit qu’il arrivait, trois fois il a menti » me dit Katia. Elle ajoute
« n’âal waldih trois fois » Lorsque c’est moi qui l’appelle, il se confond de
nouveau en justifications. Ce n’est que partie remise. Une partie floue
remise à mardi. On verra bien.
Mercredi 16 juin.
Ai-je écrit ici quelque ligne à propos de mon dossier sur les atteintes
aux droits de l’homme en Algérie ? Je n’en suis pas certain. Il y a quelques
mois j’ai entamé une recherche approfondie sur ce sujet douloureux, mais
j’ai le plus grand mal à maintenir le rythme et le cap. Lorsqu’on n’est pas
plongé entièrement dans un dossier – complexe – je veux dire lorsqu’on
n’y est pas livré pleinement, alors on en perd le sens. Sa matrice nous
glisse entre les doigts et la vision qu’on en avait, l’architecture que nous
avons patiemment bâtie, s’effritent alors et prennent l’eau. J’en suis là. De
l’eau jusqu’aux os. Je flotte et éprouve les plus grandes difficultés à
m’organiser, à m’imposer une régularité. Je suis englué dans le travail de
Sud Fo : suivre les stagiaires en entreprise, s’occuper des nouvelles
recrues, mettre à jour la documentation ayant trait à la démarche qualité…
Je suis très chargé et ne sais où donner de la tête. Cela explique aussi le
retard que j’ai pris pour relater ici l’essentiel de ma relation avec Katia
depuis le quatre. Je l’ai eue au téléphone aujourd’hui. Elle est revenue
dimanche de chez sa « michante » cousine qui l’a hébergée quelques jours.
Je me souviens que mardi huit elle est allée à Marseille. Elle avait insisté
pour que je l’accompagne en voiture. Depuis le cinq juin Katia est sans
papiers. Bien qu’en avril la préfecture lui intimât l’ordre de quitter le
territoire dans les trente jours, Katia disposait encore d’un récépissé bleu
en bonne et due forme, valable jusqu’au quatre juin et qui, par conséquent,
la protégeait jusqu’à cette date. Mais depuis, elle est une clandestine de
plus dans ce beau pays des Droits de l’homme qui sait aussi se révéler bien
moche en les violant allègrement. Depuis cette date sa peur de se déplacer
est très grande. Khaoui la fait gratuitement tourner en ânesse. Comme
277
convenu, le lundi sept Katia a téléphoné au foyer que lui avait indiqué sa
cousine. On lui a fixé rendez-vous pour le jeudi suivant.
Ce jour-là j’avais pris une journée de RTT pour l’accompagner d’abord
au foyer le matin puis l’après-midi chez l’avocate afin qu’elle y dépose la
lettre que sa mère lui a envoyée. Le foyer se trouve à cent mètres des
premières marches du monumental escalier de la gare Saint Charles. C’est
un centre d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) exclusivement
réservé aux femmes. J’ai insisté bigrement pour qu’elle y entre se
renseigner seule. On l’a inscrite, mais on a conditionné son inscription
définitive à sa régularisation administrative, c’est à dire à la possession
d’une carte de séjour. Nous sommes ensuite partis en voiture à la recherche
d’un restaurant tranquille. De rues trop encombrées en avenues larges et
tristes, de cités populaires en quartiers blancs, de paysages sombres aux
champs arc-en-ciel, nous nous sommes retrouvés à Cassis !
France Info n’est pas ma tasse de thé informative, mais le hasard et la
hardiesse des doigts de Yasmin’ nous y ont conduits. Toutes les treize
minutes trente exactement la station mettait en garde : « dans la région de
Cassis un tigre s’est évadé d’un zoo. » Nous n’avons rencontré ni tigre ni
tigresse. Yasmin’ a beaucoup ri. Il a fait chaud (26°) et les parkings de
Cassis regorgeaient de voitures légères, de camping-cars triomphants et de
touristes nonchalants. Le centre-ville était littéralement assailli de tous
côtés. La ville est belle, prise en tenaille entre le massif des Calanques et le
cap Canaille. Une brochure indique fièrement, un brin nostalgique :
« A l’ombre du phare le guide évoquera pour vous les années cassidennes
de Virginia Woolf qui séjourna à plusieurs reprises dans notre station
balnéaire, très en vogue à l’époque… » Cet extrait m’expédia au souvenir
de Clarisa : « Big-Ben commençait à sonner, d’abord l’avertissement,
musical, puis l’heure, irrévocable. Les déjeuners en ville font perdre
l’après-midi entier. » Nous nous sommes attablés à la terrasse d’un petit
restaurant sur le quai des Beaux. Deux moules frites à l’orientale. Sauce
tomate, ail… Katia n’a pas trop apprécié l’arrière goût de gingembre et la
sauce trop relevée. Elle a commandé un autre plat. C’est durant ces
moments, lorsqu’on est bien installé, lorsqu’on s’apprête à tirer
nonchalamment des plans sur la comète, qu’un brin ou un cheveu vient se
poser dans le plat sans crier gare. Nous étions là à nous demander ce que
nous allions faire la prochaine heure ; fallait-il flâner dans les ruelles
tortueuses du village ou bien s’éloigner vers les calanques de Sormiou ?
Nous étions donc là à spéculer lorsque cousine K. nous interrompit.
Yasmin’ eut juste le temps de décommander les moules à la marinière. Sa
cousine insistait. Elle voulait nous rejoindre. Elle savait, que Yasmin’ et
moi étions descendus à Marseille pour nous rendre au foyer. Yasmin’ avait
278
dit « ji souis avic moun proufissur. » Sa cousine K. a tant insisté que
Yasmin’ m’a tendu son portable et m’a marmotté « dis qu’on est à
Marseille ». J’ai bredouillé « nous sommes à Marseille… » Elle voulait des
précisions la cousine mais Yasmin’ ne tenait pas à ce qu’elle se doute de
quoi que ce soit. Je lui ai donc expédié une histoire à dormir debout et
insisté pour qu’elle nous attende sur le Cours Puget. Il ne fallait pas qu’elle
se dérange, qu’elle vienne à nous. Quant à nous, il nous fallait accélérer,
rouler à tout berzingue, mais aux dernières nouvelles un embouteillage
demeure encore un embouteillage. Nous sommes arrivés en catastrophe et
la Cousine K. nous a reçus sans fleurs. Nous avons dû affronter plusieurs
questions groupées. Mais Katia est forte, je ne le dirais jamais assez. Je ne
sais plus par quel bout elle a commencé ni comment elle l’a raccordé à
d’autres, mais elle s’en est si bien sortie pour expliquer notre schmilblick
que cousine K. nous a invités à prendre un verre en attendant le rendezvous
avec l’avocate. Les bombes et les pétards secs ou trempés, Katia les
tricote avec la dextérité et l’expérience des anciens de chez nous. Nous
avons pris trois canettes de jus d’orange sur le square du tribunal de
commerce. A seize heures précises nous étions dans la salle d’attente de
Maître Joëlle K. Nous lui avons remis le document qu’elle attendait, une
lettre que la maman de Katia a fait écrire, dans laquelle elle demande
instamment à sa fille de ne surtout pas retourner au Maroc car elle y serait
déconsidérée par toute sa famille… « Divorcée à ton âge, quelle honte.
Reste en France. » Il fallait que la maman satisfasse à l’exigence de
l’avocate qui tient à préparer un dossier bien ficelé dit-elle. L’avocate avait
exigé une autre pièce. Une preuve de dépôt de plainte pour maltraitance
que remettent sur demande les commissariats de police. Cela fut vite dit. Je
demande à voir même si Khaoui avait promis à Katia, en se tapant la
poitrine du poing à trois reprises comme font les gorilles fiers de leurs
conquêtes ou de leurs trouvailles : « je m’en occupe. Je connais assez de
policiers qui prendront en charge ta main courante. C’est le dernier des
problèmes ». Nous sommes sortis assez confiants. J’ai ensuite accompagné
Katia et sa cousine K. jusqu’au Marché du Soleil. Cousine K. réside non
loin de là, rue Camille Pelletan.
Le lendemain, vendredi 11, Katia m’a adressé un message. J’ai attendu
la sortie du travail pour l’appeler. Nous sommes restés un long moment à
discuter. « J’ai envie de te parler, je suis trop seule. » Sa cousine K.
(jalousie et rivalités) lui fait des misères de jeunes filles de leur âge. Je lui
ai dit avoir pris rendez-vous avec son médecin à Sénas comme elle me
l’avait demandé.
Depuis, je n’ai pas trouvé un moment pour la rappeler. Lorsque je le
peux, je préfère appeler Katia du centre de formation. Les communications
279
que je donne à partir de mon portable me coûtent la peau des fesses
(et Katia n’est pas étrangère à cela). Katia n’a tenu que trois nuits chez sa
« michante » cousine K. Elle est rentrée dimanche dernier à Orgon.
Autrement, Dieu est grand.
Jeudi 24
Katia me dit être repartie chez ca cousine K. ce mardi, Khaoui lui a
promis de l’aider mercredi – hier. « Il m’a fait descendre à Marseille pour
remonter à Orgon. Contrairement à ce qu’il avait avancé, il ne connaît aucun
policier d’Orgon. Il a formulé une demande que j’aurais pu faire toute seule
ou avec toi. D’ailleurs le commissaire a refusé que l’on porte plainte pour
maltraitance, sans certificat médical… » Les flics d’Orgon ont beau être des
ploucs, Khaoui a dû rengainer ses fanfaronnades. Par contre, durant le trajet
de Marseille à Orgon il l’a assaillie de propositions malsaines. « Je te le dis
en quelques mots : il m’a demandé le salopard que je lui rende service en
échange de ce qu’il fait et de ce qu’il fera pour moi. Tu te rends compte ? Il
m’a dit “c’est un service entre toi et moi, un service gentil que tu me dois”,
chmata. » Sa proposition est claire. «c’est quoi un service
gentil ? ن عَْ ل دين أمٌ و ». C’est Yasmin’ qui dit cela, tel que je l’écris. Elle
est très jeune mais elle n’est pas née de la dernière pluie et ce n’est pas
paradoxal. Elle est très jeune mais son expérience de la vie elle l’érige dans
de la roche. Elle lui a répondu : « quand j’aurai mes papiers et mon studio, je
t’inviterai ». Ce qu’elle me rapporte là me glace car c’est exactement ce
qu’elle m’avait répondu il y a un an environ. Etais-je alors à ses yeux un
chmata ? Avait-elle pensé de moi ce qu’elle dit et pense de Khaoui ? S’il y a
une nuance à apporter c’est que primo je ne lui avais jamais parlé comme l’a
fait le tordu, deuxio elle est tombée sur moi comme un ouragan qui emporte
tout sur son passage. Yasmin’ m’a emporté corps et bagage.
Pour changer d’air et comme le temps est au beau fixe ces jours-ci, je
lui propose une sortie à la plage (ce n’est pas la première demande). Elle
est d’accord mais prend des précautions : « appelle-moi samedi pour fixer
l’heure et le lieu. »
28, lundi.
Comme des lézards immobiles, coincés entre les interstices d’une
muraille en ruine, nous suffoquons. Trente-cinq degrés à l’ombre. Hier
Katia et moi devions nous prélasser sur une des plages de notre belle
Provence. Au lieu de cela j’ai coltiné un dodu lapin. Aujourd’hui elle
m’appelle pour s’excuser. Elle jure avoir répondu à mes textos. Samedi,
comme convenu, je l’ai appelée mais elle n’a pas daigné répondre. Elle
émargeait aux abonnés absents. Je lui ai alors adressé un texto puis un
280
deuxième, puis un troisième. Elle les a tous ignorés même si elle dit y avoir
répondu. Suite à son refus manifeste de répondre je me suis promis de ne
pas l’appeler avant la deuxième semaine du mois de juillet. Ou elle
m’appelle, ou c’est le silence partagé. Ces derniers temps elle n’est pas
bien. Mais moi je n’y suis pour rien bon sang ! Elle n’arrive pas ou ne veut
pas faire les distinguos minimums nécessaires. Elle me demande si j’ai
reçu du courrier de l’avocate (je ne reçois plus aucun courrier à son nom
depuis bien longtemps.) Elle me presse pour que je l’appelle demain, et
insiste aussi pour que je l’accompagne à Marseille mercredi. Ça ne va pas
être facile.
A vingt-deux heures le journaliste de France-Info répète : « selon la
gendarmerie de Cassis, le tigre du massif forestier n’était qu’un
exceptionnel gros chat zébré. » Nous voilà rassurés. On a fermé le massif
aux promeneurs pendant une quinzaine de jours à cause d’un chat ! C’est
bien là une blague marseillaise. Katia a éclaté de rire lorsque je lui ai fait
part de la nouvelle. Un rire c’est toujours ça de gagné.
Mercredi 30 juin.
Hier j’ai téléphoné à maître Joëlle K. pour m’enquérir des suites
données ou pas données au dossier de Katia. L’accueil ne fut pas
chaleureux, de quoi je me mêle. Il est à se demander si c’est le métier
d’avocat qui fait l’homme, ou la femme en l’occurrence, ou bien le
contraire. L’avocate hautaine me dit : « D’abord il y a lieu de déposer une
demande de carte de séjour auprès de la préfecture. Ensuite je prends
rendez-vous avec un fonctionnaire de l’administration. Dans un troisième
temps j’irai avec mademoiselle G. Katia à la préfecture. Vous pourrez
alors, et alors seulement, vous joindre à nous. »
Aujourd’hui je m’offre une journée de RTT pour accompagner Katia à
Marseille. Khaoui qui attend Katia et qui bave de sa rencontre, ne sais pas
que je suis de la partie. Il a promis de l’accompagner à la préfecture afin de
déposer une demande de carte de séjour. J’espère qu’on en aura fini avec la
paperasse vers treize heures. Nous pourrons alors nous offrir un bain de
pieds. La météo régionale prévoit que la température oscillera entre 32 et
34 degrés ! A neuf heures nous sommes à Marseille, mais Khaoui n’est pas
libre, ma présence le déstabilise. Il bafouille quelques âneries de son rang
et nous demande de le rappeler vers onze heures. Voilà qui ouvre des
perspectives de flânerie. Katia dispose d’un art aigu, je dirais même inné,
en matière d’opportunisme. Elle me dit : « ça tombe bien j’ai besoin d’un
maillot. » Et va pour un lèche-vitrine et plus si affinité. Direction La
Canebière. Je pense aussi que cela tombe bien. S’il faut aller se baigner
autant qu’elle y aille en maillot de bain. Je lui dis que justement je lui ai
281
acheté une belle serviette de plage ainsi qu’une casquette et une crème à
bronzer prêtes à l’usage. Katia est très contente, elle me remercie, bise à
gauche, bise à droite et en même temps s’étonne que je ne lui aie pas remis
ces produits. Elle les aura le moment venu. Aux NG, puis au C&A elle
essaie tous les modèles de maillots proposés et à chacun elle trouve un
défaut particulier. La montre ne nous attend pas. Muette, elle nous dispense
des trois tops mais signale toutefois qu’il est onze heures. Nous rappelons
l’autre qui se pince aussitôt : « aïe, aïe, aïe… » et nous expédie une
nouvelle proposition « vers quinze heures trente ça va ? » Nous ne pouvons
qu’accepter, il est maître de ce minable jeu vide. La question des maillots
est désormais reléguée. Aucun de ceux qu’elle a essayés n’a gagné les
faveurs de Katia. Que me reste-t-il à cette heure sinon de lui proposer de
manger. « Di moules, mais oui bien sûr ! » Nous allons à la Pointe rouge,
puis au petit port des Goudes réputé pour ses quantités de restaurants
sympas et pour sa magnifique crique. En face de la fin de Marseille, là-bas
les îles Tiboulen de Maire et celle de Riou sont bercées par les eaux étales
de la grande bleue. Elles semblent somnoler, invitent à la rêverie. Mais
avec l’ignoble Khaoui, cet empêcheur de se baigner en rond, toute évasion
est impossible. Il choisit ce moment pour nous proposer de le rencontrer
alors qu’il disait il y a peu ne pas pouvoir nous recevoir. A treize heures
trente nous sommes dans son trou. Il nous sert une tonne de salades. Je n’ai
pas le courage de reprendre ici toutes ses vulgarités combinées : Nous ne
pouvons dit-il déposer un dossier de demande de carte de séjour à la
préfecture car Katia n’a pas la trentaine. Il feint de découvrir son âge
aujourd’hui le saligaud. L’important effort que je fais pour l’écouter, ne
suffit pas. Je ne comprends pas. En quoi l’âge… Il nous dit avoir rendezvous
avec maître Joëlle K. à dix-sept heures. Appelez-moi à dix-huit
heures les choses seront plus claires. Nous lui disons que maître Joëlle K. a
été formelle, il faut selon elle procéder au dépôt de cette demande avant
toute chose.
– Appelez-moi à dix-huit heures les choses seront…
Ta mère ! Katia se lève avant que Khaoui n’achève son baratin. Elle est
sortie, secouée, exaspérée. L’autre se lève à son tour et se dirige vers elle,
tente de lui parler. Katia fustige du regard l’abruti qui baisse les yeux.
Quant à moi je le remercie puis m’en veut de l’avoir fait. Ce n’est qu’une
formalité. Katia s’installe dans la voiture. Elle a besoin d’être seule, pleure
abondamment. Elle se lamente en blâmant le Ciel. Elle Lui reproche de ne
jamais lui offrir sa chance. Lui demande pourquoi Il s’acharne ainsi sur
elle. Je la laisse un moment pour revenir vers l’idiot demeuré sur le seuil
de son trou pour lui jeter trois mots sur sa face de rat d’égout, pas même
farcie de honte. Notre projet de manger des moules à la marinière a fondu.
282
Katia est emportée par ses pleurs, conséquences du mensonge. Je ne
dispose d’aucun moyen pour la consoler. Je prends la direction du centre
ville, La Canebière, le vieux port, quai de Rive Neuve… Quelque part au
bout de la corniche du Président J. F. Kennedy, non loin du parc Borely, je
me gare sur le large trottoir face à la mer. En contrebas les restaurants
festoient, une piscine à ciel ouvert s’impatiente… Katia est inconsolable.
Je pense qu’en de pareilles circonstances chacun de nous aspire à ce qu’on
lui fiche la paix. Lorsque je lui demande si tel est son souhait, elle ne me
répond pas, c’est bien que j’ai raison. Je m’en vais faire un tour à la
recherche d’un sandwich… J’emprunte un escalier qui serpente jusqu’à
effleurer les eaux ombragées. Il a été posé là, sous le pont, faisant jonction
avec le village des pêcheurs. Les eaux pénètrent dans le quartier entre de
vieilles bâtisses basses dont les collections de couleurs claires luisent sous
les rayons intraitables de l’inaccessible tournesol géant. Les restaurateurs
s’affairent, des enfants chahutent, des passants s’agitent et moi je reviens
les bras ballants. Je n’ai pas trouvé de sandwich. Sur le siège avant
complètement déplié, Katia somnole de chagrin. Les précautions que je
prends pour ouvrir la portière sont inutiles. Elle n’ouvre pas l’oeil, mais
chuchote : « Appil l’avoucate sssitepli ». J’appelle à trois reprises en deux
heures. Trois fois la secrétaire me donne la même réponse : « Maître Joëlle
K. n’est pas revenue. » Katia n’en peut plus. Elle demande à partir. Le
silence s’est imposé durant la plus longue partie du trajet, jusqu’à Sénas.
Lorsqu’elle se décide c’est de nouveau au Ciel qu’elle en veut : « Il m’a
laissée tomber, Il m’a toujours laissée tomber. Pourquoi se fiche-t-Il de
moi, lech yetfella ’alayya. » Elle se laisse emporter par les flots de son
inconsolable chagrin. O combien je la comprends. Katia plonge dans
l’irrationnel. Elle me demande sans vraiment ouvrir les yeux, sans
vraiment me regarder si je pourrai un jour l’accompagner chez un taleb,
une sorte de marabout maghrébin officiant à Miramas. Elle veut le
consulter pour qu’il lui prépare une amulette sur mesure afin de déjouer
tous les sorts maléfiques et les mektoubs tordus. Je ne sais comment cette
idée saugrenue a cheminé jusqu’à sa cervelle. Il n’est pas question que
j’envisage la moindre opposition, le moindre commentaire. Je n’en crois
pas mes oreilles. Lorsqu’on en arrive à chuter si bas, le maître mot pour
celui qui écoute est compréhension. Un mot matelas, un mot amortisseur…
« Si cela peut t’aider, oui, bien sûr ». Une discussion à ce propos peut être
envisagée mais surtout pas aujourd’hui. Katia prend machinalement un
stylo à bille qui se trouve sur le tableau de bord et, pour se racheter, elle
griffonne une arabesque sur toute l’étendue de la paume de sa main
gauche : « Dieu le haut, aide-moi. » Peu après elle prend son courage à
deux mains et appelle Khaoui, même si cent fois elle l’a injurié cet aprèsmidi,
même si autant de fois elle s’est juré de ne plus l’appeler. Le fangeux
283
lui dit qu’il n’a pu rencontrer l’avocate car elle est partie à Aix. Il dit
encore qu’il la verra demain jeudi. Katia me demande de rappeler maître
Joëlle K. demain.
Jeudi 01 juillet
A douze heures trente j’appelle l’avocate pour tenter de lui faire toucher
du doigt les contradictions que j’ai relevées entre ce qu’elle nous a
demandé, « d’abord déposer une demande de carte de séjour à la
préfecture » et ce que nous a dit l’autre, « pas possible car Katia est trop
jeune… » Madame l’avocate semble contrariée. Je la dérange. Elle me
répond qu’elle est justement en réunion avec Khaoui. Elle me laisse
entendre qu’il ne faut pas trop la bousculer. « Monsieur Khaoui vous
rappellera… » Je prends les devants et appelle le malpropre à 17 heures. Il
m’explique que l’avocate et lui, ont décidé d’opter pour une autre
démarche : 1 : l’avocate envoie une demande de rendez-vous à la
préfecture aujourd’hui. 2 : lui et Katia iront une nouvelle fois au
commissariat d’Orgon, cette fois pour déposer une plainte contre son ex
mari « une plainte pour séquestration ». Il utilise les mots pour leur
sonorité, sans mesurer leur portée réelle. « Nous irons lundi ou mardi car le
reste de la semaine je ne pourrai pas, je serai à Paris. » Katia, à qui je
rapporte ces mots n’en croit rien. J’essaie de lui faire admettre que nous
n’avons pas, qu’elle n’a pas, d’autre choix que celui de s’agripper aux
paroles de ce fumiste et à celles de son avocate corrompue. Je comprends
très bien Katia, mais je me demande où nous mènera sa radicalité. Où elle
la mènera. Il me faut admettre que je me trouve pris dans un engrenage tel
que la préoccupation centrale de Katia (les papiers) est devenue quelque
part aussi la mienne. C’est devenu – presque – l’objet unique de nos
conversations. Mon amour total initial pour cette fille s’est peu à peu
nourri de ses propres préoccupations. Il s’est métamorphosé ou émoussé.
Aujourd’hui c’est une mare d’amour, noyée dans une mer de pitié qui dicte
ma conduite à son égard. C’est ce qui explique que je ne supporte pas
qu’elle se fiche de moi. Je trouve désolant que j’en sois arrivé à être
intimement convaincu qu’à ses yeux ma présence à ses côtés n’a qu’une
fonction utilitaire. Cela fait mal. Je ne suis à ses yeux qu’une personne
accessoire, dénuée de tout autre intérêt que celui-ci. J’ai pitié pour elle et
mal pour moi. Tel un nid patiemment construit, l’amertume que Yasmin’ a
contribué à faire naître en moi, a posé ses plinthes au fin fond de mon être.
Elle inonde chacune de mes pensées. Amère Yasmin’.
2 juillet
Je referme Pour qui sonne le glas, sur cet extrait : « Si tu aimes cette
fille autant que tu le dis, tu ferais mieux de l’aimer très fort et de regagner
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en intensité ce qui manquera en durée et en continuité. » Je devrais
recopier ici plusieurs fois « Si tu aimes cette fille autant que tu le dis, tu
ferais mieux de l’aimer très fort et de regagner en intensité ce qui
manquera en durée et en continuité. » Comme une punition.
Vendredi 9.
J’ai pris un jour de congé. Je m’arrange un peu plus que d’hab. :
séchoir, laque et compagnie. Et médicaments bien sûr. Katia et moi allons
chez maître Joëlle K. lui remettre une copie de la plainte qu’elle a déposée
mardi auprès du commissariat d’Orgon contre son ex mari. Elle était
accompagnée par Khaoui. Les policiers ont été plus conciliants cette fois.
L’avocate ne nous reçoit pas avec des roses. « J’ai beaucoup de travail
vous savez. On me dérange souvent, ce qui fait que… Il faut prendre
rendez-vous avant de venir. » Elle ajoute « Maintenant le dossier est
complet. » Elle nous a poussés sur le cours sans délicatesse. Après tout,
nous ne sommes que des clients parmi d’autres. Qu’elle fait payer avant de
passer aux suivants.
Katia m’a demandé de nombreuses fois de lui acheter une robe de soirée
mais à chaque fois j’ai fait la sourde oreille car j’ai l’intention de lui offrir
une belle surprise à l’occasion de son anniversaire. Une robe et une
surprise cela ferait beaucoup. Mais Katia est têtue. Une mule placée à ses
côtés ne tiendrait pas trois minutes. Elle insiste, « oun roub di soiri ci
tout ». Je la préviens, « cette robe sera ton cadeau pour tes 21 ans
d’accord ? » Elle dit « d’accourd » et ajoute en arabe, « demain je suis
invitée à un mariage. Je n’ai pas de belle robe ». Elle ajoute aussi qu’elle
n’aime pas mon camping-car et me le répète, mais ça je le savais. Le
mariage lui changera les idées. On a cherché, cherché… Ou plus
exactement elle a cherché. Je l’ai suivie, suivie, tête baissée, le regard rivé
sur les étiquettes et la main agrippée au portefeuille. Elle devant, moi sur
ses talons. Entre nous ne manque qu’une chaîne, qu’une laisse, celle du
chien nommé Byzance sur les remparts de Varsovie. « C’est le monde
à l’envers ! » s’offusquerait-on dans les contrées du sud.
« Quoi, l’homme derrière ? Awwah ! » A propos de ces contrées,
on dit justement en Algérie que l’homme, dans sa relation avec les femmes
passe graduellement de l’une à l’autre de trois phases, au fur et à mesure
que le temps le dégrade. Trois périodes portées par la loi des hommes,
banalement universelles : la première est la phase « choc ». Dans cette
formidable période l’homme exhibe en toute occasion tous ses atouts
physiques, pectoraux compris. La deuxième est la période « chic ». Elle
accompagne l’homme dans sa force de l’âge et ses multiples combina. Il
est installé, noeud papillon ou cravate à pois et moustaches à la Gable ou
285
Clooney-fils. Il oscille entre une défaite et deux victoires. La troisième et
dernière phase est dite « chèques ». Cette durée est généralement la plus
longue. C’est celle qui m’étreint. Elle est ce temps où la force de l’amour
que l’on vous porte est proportionnelle à la capacité de votre portemonnaie
à faire face, à supporter, à s’exprimer. Choc, chic, chèques. Katia
a mis sens dessus dessous les étals et rayons d’une trentaine de boutiques.
Je jure que nous avons visité plus de trente magasins depuis le haut de
l’avenue d’Aix jusqu’au 45 de la rue de Rome, chez Jennessy. C’est sur La
Canebière, entre Belsunce et Récollettes que Katia réussit enfin à mettre la
main sur une robe qui lui convient. C’est la période des soldes et des
entourloupettes. La caissière encaisse 88 € et nous annonce que nous avons
beaucoup de chance, car le prix de la robe s’affichait il y a quelques jours à
199 €. Nous savons tous que c’est l’exacte vérité commerciale.
Sur le Cours Belsunce nous rencontrons Ali, attablé à la terrasse d’un
café. C’est un ancien stagiaire de la même promotion que Katia. Nous
discutons de la formation, des stages et des stagiaires… Entre deux phrases
et afin d’éviter de le laisser s’imprégner d’idées toutes faites et toutes
compromettantes, je glisse combien le hasard fait parfois bien les choses :
« c’est extraordinaire, je descends rarement à Marseille. Il suffit que j’y
vienne, pour rencontrer deux de mes anciens stagiaires ! » La ficelle est
une ficelle, et son épaisseur joue. Le bluff fonctionne et il me faut aller
jusqu’au bout. Je ne tarde pas en leur compagnie. Je les quitte en leur
lançant « Bonne journée à vous ». A Katia j’adresse un clin d’oeil discret.
L’autre n’y voit que du feu. Je profite de ce moment pour effectuer fissa un
virement bancaire au bénéfice de Didi. C’est bientôt son anniversaire à lui
aussi. Cinquante minutes plus tard Katia me rejoint (il a fallu que je la
menace au téléphone de la laisser à Marseille pour qu’elle consente à
quitter Ali !) Le stagiaire a appris à Katia que le taleb de Miramas est un
taleb juif, précisément un guérisseur, très compétent. « On va dimaine ? »
Puis elle saute de l’âne au coq. Elle dit être très contente de sa robe. Elle
veut maintenant des chaussures. Je la regarde sévèrement et lui lance un
niet catégorique et sec. Katia ne parle pas le russe mais ne renouvelle pas
sa demande. Il est quinze heures et nous n’avons encore rien avalé. A
l’angle de la promenade Georges Pompidou et de l’avenue du Prado il y a
un kiosque à sandwiches. Nous en achetons deux que nous mangeons dans
le camping-car. Je suis heureux de voir Yasmin’ si radieuse. Elle est
suspendue à la moindre de mes blagues. Lorsque j’oublie ou suis en panne
elle me rappelle à l’ordre « Tu ne m’as pas encore fait rire. » Elle me dit
aussi « Tu sais wallah je t’aime, tu me fais beaucoup rire. » Je lui montre la
quatrième de couverture du livre de Simenon « en cas de malheur ». Je l’ai
récupéré à la FNAC il y a quelques jours. « Tiens, là c’est toi. » Une
286
blonde à longue chevelure se tient contre un bureau. Elle porte de hautes
chaussures roses. Ses jambes sont longues et fines, la droite est légèrement
repliée. Sa jupe est si courte qu’on la distingue à peine. Katia me demande
de lui expliquer. « C’est à partir de ce livre qu’a été réalisé le magnifique
“En plein coeur”. L’histoire que je t’ai racontée, cette fille qui te ressemble
et qu’aime un avocat… tu te souviens ? » Elle s’en souvient. Yasmin’ se
colle à moi. Elle souhaite lire. Elle lit : « Ji cherchi tant ixplicatio… » Je
corrige, elle reprend, elle rit lorsque je la reprends. Elle rit de son propre
handicap, de ses hésitations. Nous reprenons ensemble : « J’ai cherché tant
d’explications à mon attachement à Yvette ! Je les ai rejetées l’une après
l’autre, les ai reprises, combinées, mélangées les unes aux autres sans
obtenir de résultat satisfaisant et, ce matin, je me sens vieux et bête… »
Lorsque je lui explique les termes qui lui échappent, elle se moque de moi.
Elle dit simplement, spontanément : moi aussi je t’aime, beaucoup.
Yasmin’ a beaucoup progressé, à l’oral plus qu’à l’écrit, même si demeure
encore cet accent chantant si typique. « Même si demeure » sont des
termes superflus.
Nous faisons un petit tour sur la plage. Elle a envie d’une glace, elle la
réclame, une glace à l’italienne parfumée à la vanille, elle l’a. Mais à peine
l’a-t-elle entamée qu’elle s’en débarrasse en la projetant par-dessus
l’épaule, d’un geste sec comme un vulgaire déchet. Je déplore son geste et
le lui dis. Le cornet se retrouve, col dégoulinant, contre le couvercle d’une
piètre poubelle publique. Elle rouspète à son tour « aïwa, khaïba ! » Puis
elle change de sujet. « On ira demain chez le taleb ? » Les vagues devant
nous giflent les écueils sans discontinuer. Katia regrette de ne pas avoir de
maillot. Il y a une dizaine de jours je lui ai acheté une belle serviette de
plage, une casquette et de la crème à bronzer. Elle me les avait réclamées,
aujourd’hui elle recommence. Je ne les lui remets pas. « Je te les donnerai
lorsque nous irons ensemble à la plage. Ton insistance m’étonne. » Elle
sourit. Pas de maillot pas de baignade. Nous nous assoyons sur un rocher
pour admirer le ressac de la mer et le bruit qu’il produit en venant cogner
sous nos pieds. Le jour ne se retire pas encore mais Katia ne peut
s’attarder. Nous rentrons tranquillement à Orgon. Katia n’a plus la même
liberté que celle qu’elle s’offrait lorsqu’elle résidait au foyer des jeunes
travailleurs. Sa tante lui demande de justifier ses déplacements. Je fais
confiance à Katia, elle a plus d’un sac dans son tour pour s’extraire d’une
éventuelle mauvaise passe familiale. Nous arrivons à Orgon. Je lui ai
acheté une belle serviette de plage. Une grande serviette tout en couleurs.
Je lui ai acheté une jolie casquette et de la crème à bronzer de qualité. Elle
me les avait réclamées. A Marseille elle a recommencé à réclamer. Je ne
les lui ai pas remis.
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Peu avant l’arrêt du moteur, Katia se retire à l’arrière du bahut. On ne la
distingue pas de l’extérieur. Un long rideau de séparation posé entre la
cabine et le reste du véhicule empêche de voir au-delà des sièges avant :
voir la partie salon, l’espace cuisine, le coin douche où elle se trouve.
Lorsque je l’y rejoins, elle me saute au cou et m’embrasse longuement.
Elle recommence, fougueuse et maladroite. Peu importe, elle est tout
sourire et j’ose croire que le coeur, le sien, y est. Yasmin’ a plus d’un sac
dans son tour et plus qu’une idée dans son sac en toile de jute « I just use
one bag » 100 % biodégradable qu’elle n’oublie pas d’emporter.
Samedi
J’utilise de nouveau le camping-car. Vers dix heures nous avons pris la
direction de Miramas à la recherche de son taleb. Nous avons tourné dans
toute la ville, nous avons interrogé des mamies, des papis, des immigrés,
des solitaires, enfin toute personne qui à mes yeux pouvait constituer une
proie, je veux dire une source d’information. Finalement ce fut un buraliste
qui nous aiguilla.
La villa du mage est assez coquette. Posée parmi de nombreuses autres
dans la zone pavillonnaire qui, du sud de la gare où elles se trouvent,
ignorent le reste de la ville. Près d’une centaine de pigeons roucoulaient
sur le toit du taleb sans se préoccuper d’un gros chat gris qui se prélassait à
distance, l’oeil mi-clos. Des nains s’enquiquinent dans le jardin orné de
nombreux arbustes et plantes. Les arômes sont rehaussés par la force des
fleurs blanches du jasmin qui dépassent le long mur d’enceinte. Sur le
portail d’entrée de nombreuses inscriptions hébraïques sont portées sur des
feuilles 21x27 de toutes couleurs. Elles attribuent probablement des
promesses ou des avertissements pour ceux qui savent les lire. Sur d’autres
feuilles au fond blanc ou bleu, pour faire bonne mesure, des mains de
Fatma accueillent la clientèle. Un écriteau blanc au format imposant
implore : « Prière d’Edmond missionnaire et guérisseur de Dieu. Eternel.
Maître suprême. Maître de l’univers. Maître en toutes choses. Maître en
tous lieux. Toi qui a créé les cieux et la terre avec une grande passion et
un grand amour. Je te demande humblement. Toi qui m’a ordonné et
confié la mission de venir en aide et de palier tous événements négatifs sur
la terre et dans les cieux. Je te demande seigneur la force. La santé et les
pleins pouvoirs pour y remédier. Aide-moi à pourchasser et à détruire le
démon là où il se cache. Ta force est immense. Bannis tous ceux qui se
servent de ton nom. Pour accomplir leurs crimes et leurs méfaits. Seigneur
arrête-les dans leurs actes. Leur fanatisme. Et leur folie. Merci par avance
pour tout ce que tu peux m’apporter à moi, à ma famille d’abord et aux
hommes de bonne volonté ensuite. Béni soit ton nom et ton ETRE Suprême.
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Que la paix revienne dans les coeurs. - מבטחי אשים באלוהים » - Cette prière
est suivie par une mise en garde en très gros caractères d’imprimerie, noirs,
dix fois plus gros, police 66 ou 99, ALGERIAN : « ICI VOUS ETES DANS
UN LOTISSEMENT PRIVE. NE GENEZ PAS NOTRE VOISINAGE
MERCI ! ET PRIERE DE NE PAS STATIONNER ! SORTIE DE
VOITURES 24x24, 7x7 12x12 !!! »
Pour ne pas déranger, j’ai attendu Yasmin’ dans le camping-car loin
derrière les lotissements chics. Elle est revenue deux heures après. Elle a
dit avoir poireauté longuement dans la cour car il y avait sept femmes
avant elle qui s’impatientaient. Quant à moi j’ai eu bien chaud dans mon
bahut. Le taleb juif ne l’a retenue que dix minutes environ. Elle a dit qu’il
l’a laissée parler. Elle a parlé de ses papiers de séjour, de son mariage, des
avocats, enfin de tout, même de moi. Le guérisseur lui a promis que cela
irait bien pour elle dans moins d’un an sous certaines conditions toutes
aussi farfelues les unes que les autres (c’est ce que je pense) et je n’en
donne que trois : 1 – éviter de s’approcher de Paris, 2 – éviter de donner du
lait aux chats errants, 3 – coincer l’oreiller entre les deux rangées d’orteils
avant de dormir. Avec ça…
On s’est quittés à midi. J’ai demandé à Yasmin’ si elle était heureuse.
Elle a répondu oui et m’a demandé de lui envoyer un message ce soir. Elle
a précisé « à minouit », puis a embrayé sur du concret. Elle m’a relancé sur
la serviette de plage, la casquette et la crème. Elle est partie avec. Le
cheikh que je suis est mort. Comme au jeu. Très douée la petite. Le cheikh
est Mat.
Lundi 12
J’ai passé toute la journée du dimanche à me quereller avec mon
ordinateur à propos du dossier relatif aux atteintes des droits de l’homme
en Algérie. Cliquer, rectifier, insérer un tableau, espace, trois colonnes,
zoom, non, revenir à 130 %, grammaire, annuler, cliquer de nouveau,
aligner, Ctrl Z B Alt, clic, aide sur Office, au secours…
Tôt le matin, à une heure (j’ai programmé mon réveil), j’ai adressé ce
message à Katia : « Happy birthday. I kiss you ! » En fin de journée je l’ai
appelée pour savoir comment s’était passée la soirée du samedi.
« Fourmidab, jiti oun boumba. » Lorsque je lui ai rappelé sa promesse de
passer ensemble une journée à la plage, elle m’a répondu qu’elle me
rappellera jeudi. Habituellement pour cause d’économie d’unités
téléphoniques elle insiste en précisant « appil-moi. » Là elle a répété « ci
moi je t’appil, je t’appil jeudi. » Nous avons insisté tour à tour. Finalement
j’ai fléchi en acceptant sa proposition. J’ai traduit son insistance par le
souhait qu’elle a que je ne l’appelle pas. Que je ne la dérange pas.
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